Chapitres
Novelas

Yanné

J’entretiens avec le voyage une relation étroite, voire intime, pas forcément commune mais une sorte de respect mutuel comme celui des amants. Il fallait à la toile de l’histoire au travois du mouvement, un paysage qui lui rende son relief et je crois qu’en ce sens, le métier des douleurs, l’ossature de l’immobilité, d’une paralysie, sont une façon d’en distendre le fil, d’en apprécier le soyeux.

Chapitre 1. MORENA

Gilles la tira à l’écart et lui dit: “Si ça ne te dérange pas j’aimerais aller dormir”.
Yanné acquiesça et revint au salon, jeta un regard alentour. Dans la pièce, les derniers restes de la bande d’amis s’écrasaient sur le canapé, affalés dans des bribes de discussions vaseuses pour ceux d’entre eux qui étaient encore vaillants, ou derrière le voile de leurs paupières pour ceux qui ne l’étaient plus. Des coupes, des verres, des bouteilles à demi entamées couvraient les tables basses de leurs désordres.
Les reliefs de pizza passées au micro ondes, quelques chips, les cendriers pleins, le tout cerné de fauteuils “Ligne Rosset”, lui montèrent soudainement au cœur, soulevés de plus par la fumée froide et une peinture genre “Dubuffet ”qu’elle avait déjà remarqué bien avant.
Il était trop tôt, peut-être, trop tard; il était temps …surtout.
“Gilles a sommeil, je propose de nous retirer.”
Les discussions s’interrompirent, les paupières se relevèrent. Les jeunes gens les plus vaillants interpellèrent Gilles, le blaguant sur son incapacité à se coucher tard, l’incitant même à faire nuit blanche. Les filles s’acheminèrent vers le porte-manteau, les buveurs finirent leur verre, d’autres encore préférèrent ignorer le mot d’ordre pour achever leurs palabres.
Yanné remit ses hauts talons et s’en alla vers la porte pour saluer les premiers partants et inciter les autres à suivre. Elle serra ensuite quelques mains qu’elle ne connaissait pas et baisa les joues, parfois les lèvres de ses proches.
Ce fut les “Ciao, à bientôt” ou encore “c’était super” et même un “chez vous l’art est une force!”, elle le mit sur le compte de la fatigue. Devant les escaliers, elle agitait un peu sa main, Gilles la prit par l’épaule et fit de même.
Plus bas, on entendait les moteurs se mettre en marche, le groupe se dissipa peu à peu, dans un brouhaha à peine audible et quelques remarques alcoolisées.
De retour à l’intérieur, elle s’approcha du vestiaire, Gilles l’enlaça par derrière, elle avait chaud, elle était encore nerveuse.
“Tu ne restes pas ce soir, pour célébrer ton triomphe?”
Il avait le don des phrases lourdes.
Elle se retourna dans un sourire amer, l’embrassa furtivement, saisi la poignée et fut dehors.
La nuit était fraîche, froide même; on voyait quelques étoiles, sans doute allait-il faire beau demain. Dans ce pays c’est une perspective que l’on remarque d’ordinaire.
La fille se retrouva sur les quais, à passer devant le Noga Hilton, où elle venait d’exposer. L’hôtel luisait de toutes ses enseignes luxueuses: marques de montres, cigares, banques, casino, club où
l’entrée se négociait à l’affiche, à la tchatche ou au décolleté.

Elle revoit ces marches qu’elle venait de gravir quelques heures plus tôt, en faisant attention de soigner la démarche difficile qu’imposait sa robe fuseau et son air décontracté devant les journalis-tes, comme lui avait dit Bertrand son « art Director », réentend les mots élogieux du maire et ceux
du propriétaire de la galerie. Au centre, ses photos, des corps noir-blanc.
Puis tout ce monde, ses proches, sa famille, la presse, ses modèles, ses ex. Le prix enfin, dans les dix mille francs. Ce soir elle est riche, riche et célèbre comme son père à Sao Paulo.
Elle repense doucement à ses études laborieuses et en rit, à son école de mannequin en plongeant ses poings au plus profond de son manteau, puis son parcours jusqu’à l’appareil, comme un taulard pense indubitablement au maton. Elle se met à marcher vers nulle part… c’est peut-être là qu’elle est.
Elle sent ces forces l’abandonner, comme de perdre certains pouvoirs par exemple.
Son métissage, sa beauté d’adolescente, ses proportions et son teint halé la fît remarquer rapide-ment. Elle devint mannequin, parce que la beauté se vend aussi.
Dans sa poche elle trouva son tube de rouge-à-lèvres et se mit à le tripoter.
Au juste elle ne fit jamais que quelques couvertures de magazines féminins et des défilés de marque courantes. Ce monde et celui de sa mère aidant, lui voila les choses de telle manière qu’elle ne saurait dire ce soir encore, quel crédit accorder à tout cela.
Elle remarquait cependant qu’ici, à comparer du Brésil, les gens avaient un style, un genre, une façon d’être « rentrée ».
A moins que ce ne fût l’époque, sa mère, son milieu ou la « saudade » qui profitait des bulles de champagne pour remonter.
Arrivée devant sa voiture, elle se fit cette curieuse remarque qu’en fait le cours des choses, des pensées même, ont souvent pour axe un ordinaire futile comme une carrosserie et quatre roues ou même une cassette plastique qu’elle poussa dans le lecteur.
Elle reste là, à écouter l’étude de violon les yeux fermés.
Un homme s’approche sorti d’un néon ou du club.
-« T’attends quelqu’un duchesse ? »
C’est vrai qu’elle est belle… elle lança un clin d’œil au type qui visiblement n’y croyait pas trop.
Elle dégivra la vitre avant avec son disque de stationnement et une paire de vieux gants en pécari. Le moteur de sa 205 Gti ronfla dans le noir, le bruit du chauffage couvrait les « Elégies », elle poussa un peu le volume et fila direction son domicile en flottant sur une série d’arpèges.
Son appartement situé sur une partie haute de la ville était muet, elle n’alluma que la salle de bain. Son miroir refléta une image qu’elle ne parut pas connaître. Elle y travailla à coup de ouate et de coton tige, puis elle passa sous la douche. L’eau jaillit d’abord glacée, son ventre se cabra, le frisson parcouru son dos, du creux aux épaules, se fixa dans la nuque, renversa la tête.
Quand tout devint tiède elle caressa un peu de savon et laissa la mousse ramper sur les avant-bras et son ventre, pour sentir la vanille exploser par million de petites bulles sur son derme moka-velours.
Ses mains s’amusaient à tracer d’autres fleuves blancs jusqu’au nombril, elle y peint un soleil pour éclabousser son ventre et le voir fondre jusqu’aux chevilles. Là, l’or de sa chaînette disparut sous cette neige et Yanné commençait à avoir sommeil.
Elle quitta la salle de bain et rejoignit son lit dans la nuit claire qui transparaissait de la fenêtre. Dehors le parc était calme et froid, si frais que l’air semblait plus ferme que la vitre.
La fille regarda, de dessous l’édredon nordique qui recouvrait jusqu’au menton son corps nu, la pièce contraster par sa douce tiédeur. Se leva pour aller ouvrir le large vasistas et ressentir enfin le délicieux mélange des deux sensations vif-doux, elle n’eut plus qu’à fermer les yeux pour s’endormir.
Une bouteille vide dégringola dans le dévaloir. La sonnerie retentit, qui cela pouvait-être ? Elle alla jusqu’à la porte et ouvrit. Tiens Erik, un ancien camarade d’école internationale. Il entra et la dévi-sagea savourant sa nudité.
Il la renversa sur le lit qui cédait sa place au dévaloir. Un long tuyau noir le long duquel on avait accroché de ses photos qu’elle ne connaissait pas, des nouvelles, tout en couleur, des scènes de plage, jaune, rouge et bleue. Jaune pour l’or, rouge pour le sang et bleue pour la mer.
Erik l’étreignait dans le dos et ses mains lui caressait les seins, si légèrement qu’on aurait dit deux ailes de papillon.
Ils déboulèrent dans une énorme salle à manger, qu’ils contemplaient depuis le haut. Elle zooma un peu, des gens en costume de soirée conversaient sans qu’elle ne puisse comprendre un traître mot. Au centre, une personne sans visage souriait à la ronde, marchant pieds nus. Quelle étrange impres-sion… Yanné descendit vers le buffet et engloutit une demi-douzaine de langoustes en prenant bien soin de croquer de telle sorte que le jus tiède lui dégouline sur le corps. Elle reconnut alors sa mère qui l’embrassa sur le front, son père lui appliqua une tape sur les fesses en vantant ses mérites. Trois hommes flous l’entraînèrent à part, la vautrèrent dans une vague souple et sèche. L’un d’eux était ce type qu’elle avait photographié pour un catalogue vacances. Le second était noir, avec un membre énorme, sortit d’un portfolio de Mapplethorpe. Le troisième, pubère n’avait pas quinze ans. Tous les quatre s’emmêlaient et discutaient. Elle sentait entre ses cuisses la main de l’enfant, sur ses fesses rouler le membre du noir, sur son dos passer les mains du mannequin, en de furtifs attouchements. Un voile de sensations indéfinies l’enrobait comme une soie étrange. Elle attrapa une épaule au pas-sage, forte et musclée, la croqua toute entière.
En bas la bouteille se crasha dans un bruit énorme, Yanné ouvrit les yeux, il était onze heures et quart.
Après s’être levée, la fille mit la bouilloire sur la plaque, chercha au hasard une tasse et tomba sans s’en rendre vraiment compte sur une bleu-allemand inscrite au nom de Gilles.
Elle tourna le volume de la radio : France Musique distillait un air léger, peut-être Debussy. Elle passa rapidement sous la douche pour achever de se réveiller, se sécha, enfila un jogging et descendit prendre le Genève Post, spécial « Art & Weekend ».
Outre un recommandé du service des contraventions, l’amas de publicités et son journal, Yanné y dé-couvrit avec un certain plaisir une lettre ventrue expédiée d’Australie.
L’écriture ne lui rappelait rien. Elle la garda pour plus tard. La photographe aimait penser que le temps est le résultat du moment subdivisé en d’identiques fractions assez fortes pour transiter du passé au futur sans regret ni appréhension. Elle se gardait donc, à la façon d’un enfant qui se réserve certains morceaux pour finir, le meilleur pour plus tard, cette lettre inconnue par exemple. Dans la cuisine la bouilloire sifflait, elle en versa le contenu dans la tasse, y jeta un infuseur de Black China et un sachet de Nutrasweet, ensuite de quoi tartina ses biscottes de margarine et entreprit de les dévo-rer tranquillement.
Elle survola les nouvelles internationales, comme on voit le relief se découper à travers un hublot. Celui-ci aurait été de couleur sable sur fond de pétrole. Elle parcourut encore le « national » à grande vitesse : les armées secrètes, les polices parallèles et des réfugiés qui posaient le problème certain de ne pas être blancs, propres ou riches. Yanné regarda sa peau et se transporta jusqu’à la rubrique art, en chemin examina rapidement si figuraient à la page bourse, les valeurs que lui avait achetées Gianni, un ami du genre « golden boy ». En fait, leurs libellés lui échappaient une fois encore.
La chronique locale fustigeait les autorités, incapables de faire face à leur engagement concernant la percée d’un tunnel sous la rade.
La ligne de ce journal décrivait à la façon d’un tortillard, des lacets démagogiques aux virages dangereusement tendancieux.
La jeune fille s’arrêta à la page des arts sur une photo d’elle, souriante et marchant droit. – «Yanné B. Segalina lauréate du Gaon’s Galerie Award».
« Bertrand Gaon propose depuis hier une trentaine de clichés de la photographe genevoise. Déjà cé-lèbre dans le monde professionnel, elle monte à l’assaut de nouveaux défis avec toute la force et la fraîcheur de ses vingt-cinq ans. Mr. B. Gaon le soulignait d’ailleurs parfaitement au cours de ses quelques mots de bienvenue : « nous avons devant nous un travail parfaitement équilibré, d’une spontanéité toute en finesse. Ces clichés sont des œuvres dans le sens plein du terme. »…
Dans le baratin journalistique d’usage, elle ne releva que deux choses qui retinrent son attention, dégageant de tout ceci une impression amère. D’une part l’article redondait de flatteries visant plutôt la galerie et son propriétaire, de l’autre le quotidien avait dépêché pour l’occasion une personne accréditée d’ordinaire aux potins mondains. Son ouverture à la photographie avait l’air d’une focale impossible à mettre au net, la preuve, cette idée qu’elle avait eue de renforcer son grain par l’utilisation simple d’un filtre légèrement opaque. Le critique n’y vit que du feu et remarqua simplement que sur ces photos, l’éclairage aurait pu être « sensiblement relevé ».
La fille rangea la vaisselle dans la machine, le nom sur la tasse lui sauta aux yeux comme un jet de citron. Acide, il lui brûla le cœur. Ca faisait six mois qu’ils s’étaient séparés.
Elle chassa tout cela en consultant son ordinateur personnel. Il était midi moins le quart, sur la fenêtre suivante son pense-bête s’afficha :

13 H Passer prendre Nadia
14 H Dance-jazz
22 H A2 orchestre philarmonique/symphonie du nouveau monde

SHOPPING
– 1 pack de riz sauvage
– 2 yoghourts (nature)
– Crevettes
– Pamplemousse
MEMO
– Échéance vidéoclub
– Réparer le walkman
Elle procéderait comme suit : d’abord déposer son walkman au magasin après avoir déniché le bon de garantie. Ensuite, elle passerait par une grande surface du coin acheter le riz, les pamplemousses et des crevettes. Un détour par le vidéo-shop, il sera temps alors d’aller prendre Nadja, boire un second thé chez son amie et se rendre au cours de danse ensemble. Les deux yoghourts attendront le retour, « Natura » c’était sur la route.
Yanné troqua son jogging contre un fuseau aux motifs zoulous, une paire de guêtres et un body rose, ajusta le tout devant le grand miroir de sa chambre. Il lui restait à enfiler ses baskets, se donner un coup de brosse, ne pas oublier la garantie, son savon, des rechanges qu’elle jeta dans son sac. Choisit dans la penderie, une veste doublée coton, prit ses clés et sortit.
L’organisation, c’est de faire consciemment les choses banales.
Dans la rue un soleil pâle filtre entre les haies qui bordent l’allée. L’air frais vous fait presser le pas et dans son halo dégourdit, les feuilles mortes dansent par petites vagues. Celles encore accrochées aux branches, les barbouillent d’ocre orangé. Le jet de citron s’est transformé en raisinée, la rue et l’automne frais pénètrent en elle comme un baume vivifiant, elle fredonne un air d’opéra, ses cheveux épouse la bise.
Chez Prodiscount, le vendeur la baratine gentiment :
-« Comment fichu ! Un Sony spécial sport …! »
-« Regardez vous-même votre « spécial sport » il a fini par s’embrouiller avec ma cassette»… et pour assurer le coup elle tend le bon de garantie.
Le vendeur la regarde juste pour pomper un peu de sa beauté, fait semblant de tripoter dur-dur la cassette qui vomit sa bande entre la tête de lecture, attention aussi d’être le plus élégant possible et pousse ses manières aux limites de sa virilité. Pour être plus efficace, il desserre son nœud de cravate et passe dans sa coupe « wet look », une paume précise. Après quelques instants il en vient à la paire de ciseau, sectionne, la fille frissonne.
-« Hé, mon Satie ! »
Le mec qui ménage ses effets, la regarde presque transpirant et tel un chirurgien quitte des yeux son patient et les plantent dans ceux de son vis-à-vis.
-« C’était inévitable. »
Il l’inspecte, ne tient pas la distance, dans son lexique les mots perdent leurs sens, ses mains voudraient parler, son cœur voltige, mais parmi l’imbroglio bolognaise du reste de ses pensées une idée surgit.
-« Cependant la maison vous la rembourse et vous laisse même le choix. »
Elle s’en va faire un tour dans le rayon classique, mais l’échantillonnage n’est pas grand. Dans l’étalage « pop », elle trouve Lewis Furey, s’empare de la cassette et sans raison la glisse dans son sac, revient au comptoir, lâche :
-« Rien ne m’intéresse. »
Le vendeur pense « même pas moi ! » et dit :
-J’ai essayé de bricoler la bande avec un morceau de scotch, ce n’est pas le pied, j’veux dire… ce n’est pas… »
Ses yeux bruns la boivent, il lui tend la cassette réparée dans son enveloppe, sans finir sa phrase, Yanné lui sourit, il n’entend pas son « merci, au revoir » suit du regard son dos se diriger vers la sortie, la porte se referme. Plus rien, oui, encore un peu de parfum, le vendeur se précipite au rayon « pop », « F », Lewis Furey, elle aime Lewis Furey et l’après-midi se colora de mauve.
Yanné remontait vers le nord, côté soleil, en direction du super marché. Au numéro sept de la rue Pictet de Rochemont elle jeta son larcin dans une poubelle. Le sept est un bon chiffre, souvent lié à l’offrande.
Aux alentours d’une heure, les centres commerciaux vivent le seul instant d’accalmie du samedi. La photographe n’affectionnait pas spécialement ce genre de magasin, mais elle observait cependant là une quantité de personnages qu’elle ne côtoyait jamais en temps ordinaire. Les italiens émigrés depuis deux générations, soupesaient les tomates avec des airs dédaigneux. Les Espagnols choisissaient généralement la poissonnerie à cet instant là l’été, parce qu’ils ils déjeunaient plus tard. Des Japonais ici pour surveiller les intérêts de la maison-mère, passaient furtivement devant le rayon exotique. Les Américains, toujours incapables de s’exprimer dans une autre langue que la leur, attendaient de voir s’afficher le montant en cristaux liquides avant de régler la note.
Il y en avait infiniment d’autres, les frontaliers qui ne cessaient de convertir mentalement pour constater avec stupeur combien les prix étaient exagérés. Des slaves dans leurs épaisses moustaches, des zaïrois rigolards, des sikhs enturbannés, des musulmanes en tchador, les suisses-allemands très « propres sur eux »…
-«Un peuple, une Europe, un ventre !»
Yanné quitta les lieux, se débattant avec le ticket de caisse collé à sa boîte de riz. Le laissez-passer du bon consommateur en quelque sorte. Elle se l’appliqua sur la poitrine à la façon d’une médaille et parcouru quelques mètres avec des airs de Napoléon.
La rue piétonne n’abandonnait son privilège qu’au profit des tramways flambants neufs, que le conseil municipal venait de renouveler.
Parsemée de citadins attendant leurs correspondances, cette voie offrait au badaud, ses boutiques intimes et du soleil durant l’après-midi entier. A l’angle du Rond-point de Rive, la vitrine du vidéo-shop affichait le trou de mémoire de Schwarzenegger et le Feu de la Danse d’Adrian Lyne. On ne pouvait à chaque fois, éviter de se poser la question du bien-fondé de sa cotisation ?
Tiens il y avait « Pixote », le Genève-Post avait consacré un entrefilet à la mort violente du jeune acteur.
Le Brésil était loin, chaud et fou.
Elle s’acquitta du montant et renouvela sa carte. Le gérant fit une remarque sur l’article paru le matin. Gros, les cheveux coupés courts il portait la barbe et un pull Lacoste, il s’apprêtait à lui offrir une vidéo gratuite quand elle franchit le pas de porte.
Lui avait-il au moins dit qu’il était fier de la compter parmi ses clients ? A voir, et il retourna à son monitor où défilait « Les suçeuses ».

Chapitre 2: Sweat

Nadja Travaglini, 3ème étage. Les entrées dans la rue du Port 6 paraissent identiques et la visiteuse à chaque fois cherche sur les boîtes aux lettres, motif à se rassurer.
-« C’est toi, Yanné entre ! » fait une voix, en écho à son coup de sonnette.
Un voile humide flotte sur l’appartement, dans les plis de son linge-éponge, sa copine lance :
-« Ca va depuis tout à l’heure ? »
-« Ca va et toi ? »
-« Cette douche m’a remis d’aplomb, mais qui a bien pu amener cette bouteille de Chartreuse … »
Elle saisit un sèche-cheveux et le bruit engloutit le reste. Elle répandait autour d’elle un parfum sucré et frais. Quand le foehn se tut, sa coupe au carré lui avait rendu son air de Lolita. Son physique pres-que squelettique saillait sous son justaucorps noir contrastant avec son teint pâle.
Yanné la dévisagea un court instant puis lui glissa un baiser sur la joue.
-« Tu nous fais un thé ? »
Son amie voltigea jusqu’à la cuisine en faisant l’article de la soirée passée, glissant sur l’expo qu’elle utilisa comme amorce pour enchaîner sur son «coup » avait qui elle avait fini la nuit Julien, ce qui nonobstant son penchant artistique tenait lieu d’aboutissement à la plupart des vernissages auxquels elle se rendait.
-« Tu sais, ce Martin, non Bastien… ? »
« Tu parles de Julien ? »
« Ouais, enfin ce gnolgui n’était pas aussi fatigué qu’il le laissait supposer, et certaine chose le rendent plutôt… hum…alerte ! »
Elle le dit en masquant ses accents sincères derrière un sourire clair.
Ce gars était le genre à hiberner pour profiter des fins de soirée.
D’une beauté relative, bien que dans les canons plastiques, il nourrissait deux passions, la banque et le sexe. De la première, il se servait comme entre-gens et ses discours fleuves sur l’économie appli-quée avait le principal avantage de le tenir lui-même éveillé jusqu’au moment où il allait enfin passer à la suite. En réalité, celle-ci le préoccupait bien plus. Bodybuilding, pas d’alcool, des steaks gigantes-ques et des supra-vitamines. Ce à quoi il ajoutait, natation, vélo et jogging, un peu de golf aussi pour les « entrées ».
Son unique complexe, sa taille, un mètre soixante-huit, « comme Sylvester Stallone » aimait-il con-clure, avec le charme kitsch des gens qui sacrifient tout pour en avoir.
Il vivait en célibataire, « pour éviter les histoires » et ne pas déranger ses sacro-saintes manies de vieux garçon.
-« Un mec », pensa Yanné, « du moins, il en a tout les travers !» se dit-elle en ricanant.
-« Pourquoi, tu trouves ça drôle ? »
-« Non, non. » s’excusa la photographe, en abandonnant sa réflexion.
-« Tu sais pas c’que c’est d’être femme-fontaine ! »
-« Oui oui, bien sûr, excuse-moi. »
-« Tout à foiré donc à cause ses draps Kenzo que j’ai littéralement noyés »
Son amie apporta le thé.
Yanné sortit la cassette de Satie de son enveloppe, l’introduisit dans la magnéto, puis retourna au divan, prit Nadja dans ses bras. La musique emplissait la chambre, les accords courraient d’une plante au guéridon, s’infiltrant dans le moindre recoin, dessous, dessus, en travers et autour, enfin dans le creux d’entre elles, dans l’interstice des deux ventres qui se touchaient.
-« C’est qui ce mec ? » demanda Nadja.
-« Satie. »
-« Tu crois qu’il est maniaque lui aussi ? »
Elles se mirent à rire.
Le thé diluait les effets de la Chartreuse et les biscuits bétonnaient la houle.
-« Tu me donneras la photo que tu as faite de moi ? »
-« Bien sûr. »
-« Et si tu la vends ? »
-« J’t’en ferai un double. »
-« Tu peux ? » demanda Nadja qui n’avait jamais rien entendu à la photo.
-« Non, mais j’essayerai ! » dit la photographe, pour entretenir l’amitié.
Il y eut un « scratch » court coupant l’équilibre des gammes, et la montre-bracelet posée sur une ta-blette voisine émit quelques « bip » sonores. Nadja se leva pour rassembler ses affaires de danse.
Dans l’étroite cage d’ascenseur Nadja demande.
-« C’est comment d’avoir du succès ? »
-« Attends qu’on soit dehors, j’vais te montrer. »
Elles sortent de là et s’en vont dans la rue.
-« Alors ? »
-« Alors ça ! » la photographe lui pince les fesses et détale entre une rangée de parcomètres. Elle évite quelques passants et arrivée à l’angle de la rue, vire à droite et disparaît aux yeux de Nadja, qui la talonne en riant.
Dans le coin, la poursuivante s’arrête et avance prudemment, puis surgit, un skateur surpris s’agrippe au poteau de stationnement le plus proche, et son air ébahi s’imprègne sur le noir de sa mémoire. Deux mains tièdes voilent les yeux de Nadja, à son oreille elle entend :
-« Un ça pince, deux ça fonce, trois ce n’est pas souvent ce que l’on croit. »
Elles soufflent toutes les deux en reprenant leur chemin.
-« Zut, j’ai oublié de laisser les crevettes dans ton frigo. »
-« Ca va encore attirer les garçons dans le vestiaire. »
Elles se marrent entre deux halètements et l’ombre de la « Rue des Glacis » fait ressortir les couleurs de leurs vêtements comme une corbeille de fruits exotiques. Une petite vieille les voit passer et cher-che dans ses repères un lien, peut-être les années folles quand l’excentrique était de mise, ou l’après guerre, quand les zazous défiaient la norme. Le temps prit l’aspect de ses deux paires de jambes qui fuyaient là-devant, elle remit en marche son panier à roulettes, quitta le présent pour retomber dans ses souvenirs et la quête de son foie de veau : quatre-vingt grammes, en deux tranches, quarante pour son matou, quarante pour elle, et dégraissé s’il vous plaît.
Les deux filles allaient d’un même pas, la proximité imminente de l’école de danse rappelait à leur mémoire les mouvements étudiés et d’autres plus anciens déjà acquis. La danse-jazz, point fixe autour duquel gravitaient leur harmonie inhérente, l’énergie accumulée et ce besoin de dépense que réclamait toute leur vitalité.
-« J’ai vu Béjart, jeudi soir à la télé, c’est comme une fresque élastique ou les danseurs sont un air-blush qui redéfinit l’espace des cheveux jusqu’au bout des pieds… » Elle marqua une pause, s’ap-pliqua à chercher encore d’autres métaphores : « … et quand ils retombent au sol, tu restes à cher-cher sur la scène l’éphémère de la courbe… comme quand le vent passe dans les arbres… par exemple ! »
Elles gravirent les marches et poussèrent la porte d’entrée. Dans la rue la bise fort de ces explica-tions, s’engouffra dans une poubelle et se mit à singer le ballet avec de vieux papiers et quelques boîtes de lait.
Yanné quitta le vestiaire rapidement, laissant Nadja s’entretenir avec une des danseuses.
La vieille salle au parquet grinçant n’accueillait encore que quelques personnes qui répétaient leurs mouvements dans le silence troublé à peine par leurs halètements, et le bruit des pieds nus qui re-tombaient sur le sol tirait, ça et là des gémissements sortit tout droit des lattes sans âge. Si les vesti-aires repoussaient inconsciemment la photographe, cette salle lui faisait l’effet opposé. Elle en salua ses occupants et passant devant le miroir, corrigea un peu sa position de dos et l’allure de son pas.
Elle saisit la barre, lève sa jambe et commence à s’assouplir, cherchant dans le mouvement ce mal qui mastique le muscle. Chacun lui renvoie une impulsion brûlante, sourde réponse aux exigences.
Elle recommence avec la jambe gauche, force un peu, les muscles grincent s’éveillent et libèrent leur lait torturé. Yanné quitte la barre, marche en glissant sur la plante des pieds, ferme les yeux et décrit quelques cercles avec la tête. Ses pensées sont un carrousel d’odeurs, bois et sueur, de sentiments, force et chaleur. Revenue à la barre, l’attrape en lui tournant le dos, se cambre, rapproche ses pieds jusqu’à décrire un demi cercle, Diego s’arrête, il aime regarder cette forme, la fille se tend sur la pointe des pieds, il serre les lèvres, « un de ces quatre son dos va rompre ».
L’échauffement est une des parties que Vladimir soigne particulièrement.
Passé de l’Est en Suisse lors d’une représentation de, il y vit depuis plus de dix ans en enseignant toute sorte de danse. Il a des proportions d’éphèbe slave, le regard souligné d’un trait de khôl, qui semble fixer un horizon que lui seul discerne, et quand son corps se met à parler, ses yeux l’emportent au-delà encore.
Dans le tape-Deck, il a poussé Bobby Mac Ferrie,
-« Echauffements, mes chérris ! » Et son accent martèle les « r », comme les sabots cosaques, la toundra.
-« Les jambes lattérrrrales, on descend en facial ».
Il montre avec une élégante facilité, il danse les pieds nus, en débardeur et collant. Sur sa poitrine coule l’effigie en or de Saint-Igor, au genou droit il a passé une bande élastique blanche.
-« Parrr terrrre, on va toucher là-devant, la gauche, la drrroite, demi-tourrr, grrrand écarrrt, cherrr-cher derrrièrrre, rrremonter. En rrrythme, Diego tu montrrre et je corrrige. »
Le professeur se dégage de sa position en souplesse, Diego vient se placer face aux danseurs. Vladimir rembobine la bande et crie :
-« …Et trrrois et quatrrre… »
La troupe se lance dans l’exercice, le russe passe de l’un à l’autre, corrigeant un bras, appuyant sur les épaules, ses mains pressent les dos, serrent un bassin, font plier l’échine.
La danse est un art à fleur de peau, il aime en cueillir quelques une, ou sentir leurs parfums, ses yeux quittent l’insondable et se pose sur les reins d’un garçon roux :
-« Rrremy, crrreuse, crrreuse ! » Il s’approche de lui, le grain de sa peau clairsemée de poils l’attire comme la plume d’un colibri. Le gars est là, s’échinant dans une grimace pour garder le rythme. Le professeur s’agenouille, de sa main gauche il appuyé sur le buste dans la broussaille, de la dextre, il cherche la base du dos.
-« Crrreuser. » Le danseur se tord, il sent le long de ses fesses un doigt le caresser subrepticement. Vladimir se relève, la danse est toute sa vie, toutes ses amours, un inévitable équilibre contre la pesanteur. Il aime la grâce naturelle des filles aussi, s’approche de l’une d’elles avec des gestes de père et sa paume ouverte épouse un court instant les reins.
-« Cambrrre, cambrrre plus. »
Quand l’échauffement s’arrête, avec la musique, il passe sans transition, aux mouvements répétés la dernière séance.
Il est chaud de toutes parts, intérieur, extérieur. Sur un air d’Al Jarreau, il montre la première série d’enchaînés. Se faire voir, sentir être vu, c’est partager quelque chose d’intime dans son essence, son écrin.
Tous ses yeux braqués sur lui, dans le rétroviseur du miroir, et lui qui passe devant sans même se voir.
-« Un dégagé, deux, le brrras, terroirs la jambe tendue, quatrrre rrrabatrrre. Un, entrechat, deux pointe de pied et jambe horizontale, trrrois rrramener… sauter… extension… extension…volte-face… pas… pas… chassé-crrroisé… saut… rrrréception… jambe gauche… drrroite tendue. »
Il enchaîne les mouvements avec une précision telle, que compter en devient superflu. S’envole sur la voix du chanteur, comme si celle-ci le portait au gré de sa mélodie. Quand il retombe à terre, le plancher plie sans grincer, ses pieds absorbent la résonnance du geste.
-« A vous mes chérrris ! »
Les danseurs reprennent, et leurs élans conjugués donnent à la scène un aspect symétrique, quel-que chose d’implacable et fort comme la course d’une étoile filante, éphémère bien que pourtant gravé dans la nuit.
Au fond de chacun, cette volonté de peindre son corps d’artifice meuble, remonte par le sang et s’exsude par les pores.
Pendant une bonne demi-heure, ils vont travailler pour tendre à ce fragile équilibre qui, s’il reste relatif, approche la géométrie.
La musique s’arrête, Vladimir lance :
-« Pause ! »
Les corps se relâchent, les poitrines dans leurs va-et-vient s’affolent.
Après un court instant de silence réparateur, on échange des commentaires.
La voisine de Yanné s’approche, lui demande comment s’est passée son expo, mais elle n’obtient pour toute réponse qu’un : «plus tard si tu veux bien » ce qui dans le fond les surprends toutes les deux.
-« ‘xcuse-moi. » La fille s’éloigne décontenancée.
Yanné se laisse pendre les bras en avant, ses cheveux lui font un petit paravent.
-(Pas ici, pas maintenant.)
Elle regarde ses pieds et les veines qui saillent, entend son cœur qui frappe. Une main lui effleure les fesses, vivement elle se relève, tout le monde à reprit sa place, un type dont elle ne se rappelle pas le nom se tient derrière elle, fixant le vide.
-« Pause terrrminée. »
La musique reprend, la photographe danse un peu de rage, puis se reprend en entendant le profes-seur lui dire :
-« Moins rrraide, ma cherrrie. »
Elle danse contre le monde, les questions et les mains au cul, cherchant dans l’espace un signe, un trait d’union à tout cela, un coup de gomme aussi.
Le cours prit fin, la laissant littéralement vidée mais sereine. La dernière chorégraphie avait chassé de son esprit les lambeaux de pensée, trop occupée à accorder le soin nécessaire à l’enchaînement des mouvements. Elle quitta la salle la première, se déshabilla rapidement pour entrer sous les douches encore vides.
Elle avait besoin de fraîcheur et régla l’eau sur froid, en ressortit avant même que les suivantes n’aient eu le temps d’y pénétrer.
Elle tient les vestiaires en horreur et, responsable des manières que l’on y trouve, des petits cris poussés sous la douche. Et dans l’épaisse vapeur qui baigne l’impudeur de cette intimité révélée, leur teint écarlate, leur cellulite, leurs cheveux sur le carreau blanc l’asphyxie dans une bouffée de déo lourd.
-«Nadja, je t’attends dehors ! »
Un gargouillement acquiesça.
La lourde porte poussée donnait sur le milieu de l’après-midi, qui s’en allait fraîchissant. La fille s’assit sur une marche et goûta un peu d’air libre. La rue s’était animée depuis tout à l’heure et les voitures circulaient à peu d’intervalles. Sur le Salève, les couleurs étaient encore vives tandis qu’elles fonçaient derrière le Jura, où d’épaisses bandes nuageuses commençaient à se former.
La chaleur que Yanné avait emmagasinée s’évanouissait, elle ferma sa veste.
Dans sa tête Al-Jarreau s’estompe doucement en dessinant un petit air sur ses lèvres. Son mollet fré-tille par courts spasmes, comme si ce fût les traits d’un regret. Elle secoue ses muscles en les laissant flotter contre le coton puis rectifie sa position et s’adosse à la rampe de pierre. Les passants en man-teaux arpentent la rue les bras chargés. D’autres sans but précis profitent des rayons avant de couper en direction du Parc des Bastions, chercher un peu de paix ou disputer une partie d’échecs. Un vélo-moteur tranche le flou sonore d’une pétarade furieuse, quelques mètres derrière son pot d’échap-pement fumant ricoche sur l’asphalte. L’adolescent arrête son boguet, lâche quelques jurons et entreprend une réparation de fortune sur l’autre trottoir. Il est habillé sport, presque trop soigné pour son âge et a voir ses manières pincées, la mécanique ça fait trop tache..
-« Ce sont des mecs qui craquent toutes leurs tunes pour la frime, leur « bogue » Ciao et leurs frin-gues Benetton, l’envers des Redkino. » lui avait confié un jour son jeune voisin
-« Des genres de skinhead ?»
-« T’y es plus… » Lui répondit l’autre, « … les Redkino sont des anti skinhead, after punk. »
Devant tant de science, Yanné s’était inclinée.
La porte s’ouvrit quand le gamin repartait dans un bruit d’enfer, le pot sur son porte-bagage.
–« On va boire un pot ? » dit Nadja entourée de quelques autres.
Yanné se releva percluse de courbatures.
L’idée lui plaisait bien, la compagnie un peu moins. Il y avait ce type, dont elle ne se rappelait plus du nom, Anne-Lise, la fille qu’elle avait remballée et Diego.

La bande prit la direction de « Chez Léo », un bistrot agréable, un peu branché situé à quelques blocs.
Autour des Perrier citron, on parla un peu du cours, puis on passa au Ballet du Vingtième Siècle, actuellement en première à Lausanne.
La photographe écoutait, lasse mais sa soif étanchée. Elle commanda une autre eau gazeuse, pour pouvoir la déguster simplement. Le type en face, ayant visiblement remarqué sa passivité, l’entre-prit maladroitement :
-« Tu t’appelles Yanné ? »
-« Oui, et toi, rappelle-moi déjà ton nom ! »
Le danseur apparemment surpris, rosit un peu et déclara s’appeler Roland.
L’attention des autres s’était concentrée sur la discussion.
-« Alors, comme ça tu es photographe, c’est super ! »
-« C’est surtout du boulot. »
-« Quel genre de photo ? »
-« Du pack-shot ! »
-« Ouah ! Et tu vends bien ? »
-«Pas mal, j’ai fait la couverture d’Ovomaltine et le sachet bouillon-poule Knorr. »
L’interlocuteur visiblement désarçonné cherchait dans son entourage un peu d’aide. Pour sauver les meubles, Anne-Lise glissa un mot sur l’expo. Roland, qui ne voulait pas s’avouer vaincu, saisit la per-che et se renseigna sur les heures d’ouvertures de la galerie. Elle sortit de son agenda quelques invitations de reste.
-« Tout est inscrit la dessus. »
-« C’est dommage que j’ai raté le vernissage » fit Diego, pour dire quelque chose. Roland fixa le carton, un nu drap-mouillé, il commençait à ne plus rien y comprendre. Il retourna la carte comme pour vérifier quelque chose.
-« Tu cherches le mode de cuisson ?» fit Yanné, mettant tout le monde mal à l’aise, l’autre dit hum-blement :
-« C’est très beau. »
Yanné sourit tant bien que mal, et le remercia, consciente de sa rudesse, elle relança :
-« Et toi, qu’est-ce que tu fais ? » Le type qui n’en espérait pas tant approcha discrètement son pied du sien et déclara, étudiant en médecine, mais qu’accessoirement, outre la danse, il s’essayait à la peinture et au cheval.
-« T’aimes le cheval ? » Nadja intervint mettant en avant sa maigre expérience peuplée de chutes, d’écuries nauséabondes et de cruels coups de cravache. Ca anéantit l’élan pourtant bien amorcé. Yanné un peu apitoyée, rétorqua qu’elle avait eu l’occasion d’en photographier une fois en Camargue. L’étudiant prit cela pour un appel et colla son pied contre le sien dans l’incognito du des-sous de table. La fille le retira et vint le poser sur son siège, étreignit son genou et posa son menton dessus. Son regard passa à Diego perdu dans un manège nuptial autour d’Anne-Lise, avec pour base des considérations d’ordre professionnel sur la programmation de l’IBM AS/400. Ses mains habillées maintenant de bagues voltigeaient au-dessus des bouteilles, revenant à lui pour toucher un peu de son ventre et repartaient décrire, procédés et procédures. Un de ses doigts vint se poser sur l’épaule de son interlocutrice et se redressa d’un air péremptoire.

Il venait d’asséner une de ses obscures vérités du genre :
-«Penser à faire le release !» et Anne-Lise reprenait enfin son souffle.
Elle revint à Nadja, qui partageait avec l’apprenti médecine l’appréhension des cours de dissection avec force détails macabres. Elle posa sa tête contre l’épaule de son amie. Ce mec transpirait le faux, le sensationnel des rayons surgelés, le muscle élancé du type qui évite le bodybuilding parce qu’à son avis c’est malsain. Ses idées, lui avaient été données, léguées, mâchées par son père, son grand-père déjà et sûrement tous les aïeux, qui devaient trôner dans le fumoir de villa de Cologny dont il était question à présent.
Oui, parfois il s’en rendait compte, dans un excessif élan autocritique, il allait alors chasser son spleen « Chez Francis », en sirotant (une fois n’est pas coutume) un whisky sur glace dans les accords du piano las.
-« Mais, mieux vaut être riche et bien portant, que pauvre et malade ! » soulignait-il d’un sourire entendu.
Yanné le lisait entre les phrases, le seul lien qui le reliait au commun de ses semblables devait résider dans son homosexualité refoulée.
Comme s’il eut alors redouté quelque chose, il ne croisa plus son regard concentrant ses efforts sur son amie.
Quand il attaqua l’opération à cœur ouvert, Yanné glissa des épaules au cou de Nadja, et de là à son oreille. Roland essaya de garder son calme, la vue de ses deux filles le troublait plus qu’il ne pouvait le laisser paraître, d’autant plus que Nadja, comme si de rien n’était, restait pendue à ses lèvres at-tendant la suite.
Son amie lui souffla : « Te fais pas d’bile, c’est sa mère qui lave les draps. Je me tire ma belle, j’ai encore deux yoghourts à acheter, garde mon Satie. »
Elle laissa une thune sur la table, salua la compagnie et sortit attendre le bus 3 sur un banc devant l’arrêt en se demandant bien d’où venait tout son ressentiment.
Le temps menaçait de changer, les nuages emplissaient le ciel à moitié, mais épargnaient encore les derniers feux d’un soleil s’en allant. La fille fixait l’horizon d’où le bus devait surgir, avec l’envie expresse de se retrouver chez elle, entre un pamplemousse-crevette et un Martini blanc.
Ses pensées débrayèrent, son regard focalisa sur un point précis, devint flou, la fatigue se fit confor-table.
La masse du bus, la remit sur pied brutalement et ce ne fût qu’une fois à son bord qu’elle se rappela ne pas avoir payé sa course à l’automate. La porte se referma dans un chuintement pneumatique dé-couvrant ainsi cet autocollant annonçant: «resquiller n’est pas un sport » sur fond de silhouette mal-saine. La fille lança autour d’elle un œil concentrique, aucun contrôleur n’était alentour et prépara au cas où un petit brouillon mental en portugais, qui devait à coup sûr les laisser désemparés. C’était assez rare qu’elle eut semblable façon de faire, ne contrevenant pas d’ordinaire, plus par confort que par défi, se remémorant ces scènes pénibles d’arrestations maladroites qu’un genre de flic d’occase dont la candidature n’avait pas obtenu le piston suffisant, perpétraient par surprise. Par souci d’équité, on leur avait même fournit une belle paire de ranger avec semelle-trax et un walkie-talkie calqués sur le modèle des gendarmes, pour courser la petite délinquance.
En Suisse, on fait facilement confiance, faut dire qu’on ne vous quitte pas des yeux. A l’Est, où les choses fonctionnaient sur un mode semblable, on accrochait au cou du resquilleur un panneau men-tionnant son délit, qu’il devait porter jusqu’au terminus. Yanné se souvint des traits, des cheveux en pagaille, du regard en noir-blanc. Sur la photo d’à-côté Oscar Corte, attendait d’être fusillé, un cigare coincé dans son sourire.
« Les Rebelles – Expo photo permanente – du 15 au 20 septembre – Musée de l’Elysée – Lausanne ».
Un franc cinquante suisse, le luxe de ne pas en être un.
La hors-la-loi descendit au troisième arrêt pour acheter ses yogourts aux noisettes. Natura ne vendait que des produits naturels. Tout coûtait cher et de plus on vous facturait les consignes (qu’il faut re-tourner propres) dans l’éternel souci de recycler. Oscar Corte quelque part dans l’éternité souriait encore.
Ce magasin exhalait aussi, des odeurs très douces, on s’en servait même pour passer d’un rayon à l’autre, saveur miel au fond, noix, noisette et cajou un peu sur la gauche, lavande, persil et aromates plus bas, thé, café par derrière et les bidons de lait mélangés au beurre, juste à côté des yogourts. Ca rappelait les « mercado central » en moins fort évidemment avec ce trait d’union encore que tout le monde se connaissait.
-« Tiens, Molly comment vas-tu, ça fait un moment que je ne t’ai plus aperçue ? »
-« Je viens d’avoir mon troisième. »
-« Fantastique et tout s’est bien passé ? »
-« Robbie me les fait si bien qu’il n’y a jamais de problème. »
Molly, de son vrai nom Marie-Louise, avait ramené de sa dernière expérience, (son dernier voyage), un beau jamaïcain et fréquentait le rayon exotique du magasin, achalandé en produits typiques.
Depuis, elle en était à son troisième dans la bienveillante lumière de Jah, qui prenait soin d’elle, son mari et leur progéniture. Elle avait une sensualité à fleur de peau, le blanc des yeux un peu rouge et de superbes hanches juchées sur ses sempiternels talons hauts.
-« C’est le papa qui les garde ? »
-« Il leur apprend le football, un dans chaque bras et l’aîné au but, et toi, toujours dans la photo? »
-« Toujours. »
-« Toujours pas d’enfants ? »
-« Toujours pas ! »
-« Trop fière et trop belle. »
-« Trop nuls aussi. »
-« Ne dis pas ça. »
-« Eh, mais je ne parlai pas de moi ! »
Elles rigolaient en arrivant à la caisse.
-« Passe une fois nous voir ! »
-« Promis?, Molly! »
-« Beijo ! »
-« Beijo, para todem. »
Il ne lui restait qu’à contempler les superbes hanches de Molly tanguer au gré de ses escarpins. Pour ne pas la quitter tout à fait, Yanné imita sa démarche, sur quelques mètres, elle avait envie de chaud, d’un peu de reggae aussi, et surtout pas de cette nuit froide qui commençait à tomber.

Chapitre 3: Black Emilio

Les longues fougères sèchent maintenant dans les premiers rayons de soleil. Ce matin je me suis réveillé avec un petit rêve coincé entre les méninges et la nuit.
Je suis au milieu de nulle part, hors de portée d’une ville qui sur la carte du monde ne dessinerait même pas une ombre. Va savoir pourquoi, tu as parcouru mon sommeil à la manière d’un dauphin, laissé sur mon esprit encore engourdi l’aquarelle de sa peau bleue et dans la bouche ce goût de lait de coco qu’on vole aux baisers.
Il n’est que sept heures du matin, là-bas tu vas finir ta journée et j’imagine déjà ton dessin dans les draps.
Toi, ici tu vis dorénavant au creux de mon poing et de là quand la fantaisie t’en prend, profite de deux doigts ouverts pour remonter à mon oreille, y murmurer un peu de vent avant de t’échapper jusqu’à la nuit prochaine.
A moins que cette forme, ce voile, qui courbe sous son onde, les herbes coupantes, ne soit déjà celui de ton ventre qui, charrié dans l’air du large aurait sur ses pages, déposé sa délicate empreinte.
Te peindre de tous mes pauvres mots, me nouer leurs magies tendres au poignet droit et jeter au ciel cette pierre pour changer de peau.

Le téléphone sonna la tirant brusquement de cette lettre où elle aurait voulu rester encore. La sonnerie insista :
-« Allo ? »
-« Salut, c’est moi qu’es ce que tu fais ce soir ? »
-« Je mange des crevettes en charmante compagnie. »
-« Ah bon, désolé j’voulais t’inviter au « Mad », mais je pense tomber à plat. »
-« Mais pas du tout cher ami, je t’attends à dix heures. »
-« Super ! » Gilles n’en revenait pas.
-« On ira boire un pot au « Chat Noir » d’abord, okay ? »
-« D’accord. »
-« Et hem, la (charmante compagnie) veut venir avec ? »
-« Jaloux va, elle arpente en ce moment une plage à dix mille kilomètres d’ici, en prenant garde aux oursins. »
-« Je comprends pas ! »
-« A tout à l’heure. »
Yanné raccrocha, elle avait envie de danser, de boire un autre Martini blanc qu’elle se servit in petto.
L’alcool sucré, glissa dans son ventre, éclaboussa ses yeux d’un voile vif et la chahuta un peu.
Elle porta enfin le verre vide à son oreille pour y entendre un peu de mer et le tintement des glaçons jouer la banquise. La lettre ouverte, était posée sur la table, tachée par endroit d’un peu de café et de pluie ; le papier défraîchi était encore moite, il exhalait cette odeur de moisi si courante sous les tropiques.
Dans l’enveloppe où d’autres manuscrits étaient pliés, elle trouva une pierre emballée dans un tissu rouge. Le caillou avait une texture telle qu’on pouvait le graver d’un simple coup d’ongle.
D’un côté il portait l’inscription « Black », l’autre présentait une face vierge, Yanné y traça « Emilio », referma la pierre dans sa gaine et la posa avec la lettre dans le tiroir de sa table de nuit.
Elle se promena ensuite dans son appartement et constata avec angoisse, combien il était petit.
Arrivée devant la fenêtre, elle appuya son front contre la vitre froide et se mit à contempler l’obs-curité pour y puiser sa réalité floue, comme on utilise un buvard pour éviter les débordements.
Dans quelques instants elle ira poser un CD dans le laser, une chose comme Milton Nascimento puis, dans son rocking chair, elle dégustera cette voix qui saupoudre sa guitare de chocolat fin. Viennois, elle voudrait l’entendre de cette façon là, dans quelques instants seulement, parce que pour le moment la nuit lui laisse apparaître des vagues moutonnées qui recouvrent les bosquets et la pelou-se du parc.
Vers les neuf heures et demie, Yanné abandonna son fauteuil à bascule, traînant avec elle l’écho des paroles. Elle trouva dans son armoire une paire de collants qu’elle allait enfiler sous une mini jupe en cuir. Elle voulait séduire, séduire à l’improviste, sans raison aucune, comme un petit cadeau qu’elle emballerait d’étoffe rouge.
Elle trouva un body approchant un pullover angora, qui s’accordait et un bandeau dans les mêmes tons. Non, pas le bandeau, un coup de brosse, une queue-de-cheval retenue par une pince. Son bâton de rouge à lèvres avait ce soir un goût caramel par-dessus celui du dentifrice. Butter-mint, comme les candies anglais. Elle passa en revue sa collection de vestes et pris le parti d’un vieux Perfecto qu’avait oublié Gilles. Pour les chaussures, Yanné enfila une paire au jugé, il venait de sonner.
Le gars piétinait derrière la porte et celle-ci à peine ouverte fondit sur les lèvres comme sur un sorbet messerschmidt.
-« T’arrêteras jamais d’être belle ! »
-« Et toi, d’être romantique comme un marteau-piqueur, tu t’es barbouillé de rouge à lèvres. » Elle lui tendit un Kleenex.
Un voisin sortit sur le palier en leurs souhaitant le bonsoir, l’air amusé par ce type qui lui répondait de derrière son mouchoir.
-« On y va ! »
-« Je prends mon sac, et j’arrive. »
Gilles en profita pour pénétrer dans l’appartement et inspecter d’un œil discret les éventuelles tra-ces qu’aurait pu laisser le visiteur de tantôt. Il n’y avait rien qui puisse lui confirmer ces présomptions, si ce n’est deux pelures de pamplemousse sur une assiette et un verre vide devant la bouteille de Martini.
-« Alors, inspecteur, tout est en règle ? »
Il bredouille qu’il ne comprend pas et se fait pousser sur le seuil.
Là-dessus la lumière s’éteint et il remarque seulement qu’elle porte son blouson. Bon signe, Gilles la choppe par le col et l’embrasse dans le cou, c’est vrai qu’il a des manières de marteau-piqueur.
« Le chat-Noir » est à Carouge ce que Carouge est à Genève, une indissociable annexe où se mélangent, vie nocturne et idées nouvelles, un espace préservé qui tranche avec le quartier des banques et défie les rigueurs calvinistes. Un coin où les artistes côtoient bringueurs, étudiants et ouvriers. Il est de bon ton aussi pour ceux qui pensent, de s’y faire voir. C’est là encore, que les Italiens immigrés avaient et ont (dans une proportion qui tant à s’amoindrir) toujours leur quartier. L’esprit populaire veut même que l’on prononce « Carrrrouze » plutôt qu’avec l’accent français, imitant ainsi l’accent du coint.
Dès leurs entrées dans le bistrot, Gilles repéra la table que Catherine et Giani partageaient avec Jean-Luc et Ambroise, deux inséparables compères qui avaient, outre leur complémentarité, un esprit marin à ras la ligne de flottaison et une descente genre chutes du Niagara.
-« Tiens, voilà le couple de l’année ! », fit Jean-Luc.
-« De l’année passée. » fit Ambroise dont l’haleine aurait stoppé net, un trente tonnes.
C’était leur façon d’être sociable, commencé par une bonne vanne qui servait d’écluse à leurs verres tendu conjointement.
Yanné les embrassa en retenant sa respiration et se rafraîchis sur les joues de Giani, qui fleurait bon « Anteus ». Elle souffla sur sa paume un baiser à Catherine, coincée à l’autre bout de la table.
-« Alors comme ça paraît qu’t’exposes sans nous inviter ?! » fit l’un.
-« T’as pas peur du scandale ? » reprit l’autre.
-« Madame fait de l’art ! »
-« Du cochon plutôt, si ses vieux potes ne sont même plus conviés à l’apéro ! »
Ils se mirent à rire, avant même que la photographe n’ait pu se justifier, Jean-Luc reprend :
-« De toute façon, on ne fréquente plus les salons depuis qu’on a faillit se noyer dans les coussins. »
Son rire balaya le pont.
-« Et vous, quelles nouvelles du fameux Pinard II, la saison s’est bien déroulée ? » asséna Gilles.
-« L’eau fut bien trop mouillée, c’est pour ça qu’on en boit plus. »
-« Troisième quand même avec Lüthi et De Marignac devant, ces mecs ont investi tellement de pognon dans leurs bateau, que l’eau dans leur sillage prend la couleur verte des dollars. »
Mais la bordée du propos les assomma un tantinet, ils constatèrent que leurs verres étaient vide, ce qui de plus était de mauvais augure. Ils commandèrent de quoi les remplir avant que la soif ne les terrasse tout à fait.
-« Giani » demanda Yanné, « rappelle-moi le nom des actions que tu m’as achetées ? »
-« Des warrants, pas des actions, ce sont des –Mitsubishi Heavy Metal- t’inquiète pas, pour le moment je les ai sous contrôle, qu’est-ce que vous buvez ? »
Profitant de ce que le serveur était interpellé par les deux marins, le banquier ajouta aux deux rhums une caipirinha et une bière pour Gilles qui aimait rester raisonnable. La musique du caveau Jazz s’infiltrait par-dessous, venant parfois interférer celle distillée dans le bar.
-« C’est bien le groupe en bas ? » s’enquit Catherine.
-« Une soupe afro-jazz » fit Giani qui n’aimait que la house music et quelques charts.
-« On descend ? » demanda Yanné.
-« Va voir si tu veux. »
Elle se dégagea du bras de Gilles, saisit au vol le verre de caipirinha sur le plateau du serveur et descendit dans le caveau.
-« C’est con que tu te sois séparé de cette fille » dit Ambroise en rêvant.
-« Je sais, mais les filles c’est comme les marées, ça va, ça vient. »
Ca fit dans l’esprit du marin un double-nœud de chaise, qui se délia malgré tout ; en fait il n’avait pas bien saisit la métaphore et les choses se mettaient à chalouper dangereusement.
Les « Baila-jazz » comme indiquait l’enseigne tendue derrière eux, fomentaient effectivement un mélange plutôt difficile à saisir. Le son des congas cependant virevoltait dans la cave en un étrange ballet que la batterie soutenait. La fille fit aller et venir ses reins en évitant les tables jusqu’à en trouver une de libre. Sur son passage, elle souleva les regards envieux des filles et ceux plus pervers des hommes qui trouvèrent soudain un goût caramel à leur bière.
Assise, elle se mit à mâcher les limes en cherchant dans ses souvenirs un peu de Brésil. L’alcool mélangé aux fruits, leurs donnait des contours souples et chaud, elle en commanda d’autres. La serveuse un peu surprise lui fit répéter.
-« Je voudrai d’autres limes ! »
Ah bon, les clients avaient par ici des goûts bizarres, de plus celle-ci lui volait la vedette, avec ses miches de pains-de-sucre et sa démarche samba.
Les photos de l’autre nuit revinrent paraître comme un daguerréotype entre Yanné et la scène.
Les couleurs se mélangeaient, mais en plissant les yeux, se mettaient à voiler le présent d’une paraffine gélatino-bromure. Mieux, avec le verre comme kaléidoscope devant l’œil, les prismes confondus, leurs donnaient encore une dimension chamarrée. Elle trempa les limes fraîchement servies dans l’alcool, puis revint au bar chercher un peu de sel. Elle en saupoudra les fruits avant de les déguster.
Soleil, mer et palmier, tous ensemble avalés.
Yanné réintégra sa place à côté de Gilles quelques minutes après, ils s’en allaient en direction du Mad.
-« On pourrait savoir ce qui te prend ? »
-« J’ai envie de danser. »
-« Okay, t’aurai pu quand même attendre un peu que les autres se décident.»
Elle attrapa le gars par sa doublure.
-« Tu sors avec qui ce soir, moi ou les copains ? »
Elle jetait un regard où brillait la lame d’un couteau.
-« Je t’aime encore. » Il essaya de l’embrasser, elle s’esquiva.
-« Ho hé, Don Juan, t’as bien vite fait de retourner ta veste. »
Il lui baisa la main quand même.
L’entrée du Mad était un coin sordide, non par son aspect extérieur ou le manque de lumière, mais par ses contrôles d’identité qui faisaient prendre à la foule des allures soviétiques. On se serait cru tous les samedis soir à la soupe populaire, on pouvait y boire de quoi oublier la semaine et danser de nouvelles amours. Mais pour ceci, fallait-il encore montrer patte blanche, carte de membre et filons tordus à l’appui. Les portiers avaient des airs de flics et des épaules aussi larges que leurs conneries.
Certains, pour avoir consommé du règlement très jeune, le recrachait derrière un sourire à moustache et leur plaque de contrôle.
Dans la file, Yanné commençait à s’impatienter. La boîte était particulièrement bondée et même munie d’une carte il fallait attendre des sorties.
Elle appréhenda un cerbère :
-«Hé tescolles, ce n’est pas parce que t’as raté tes examens de flics, qu’il faut tendre les golfs à tout le monde ! »
Le mec chercha dans la foule amusée, la source de l’apostrophe.
-« C’est moi Dugland, tu nous lâches ou ma carte j’t’la fais bouffer ! »
Gilles essaya un sourire diplomate, à la montagne qui marchait sur eux.
De derrière ses bacchantes, le monstre éclata de rire dès qu’il fut à leur hauteur :
-« Alors ma puce on a les nerfs ? »
Le rire s’arrêta là, un genre de mine déconfite lui céda la place. Yanné pris son compagnon par la main et ils se ruèrent dans les escaliers.
A l’intérieur, Gilles encore secoué, essaya de lui faire entendre raison.
-« Mais qu’est-ce qui te prend ? Pourquoi tout ce bordel ? »
-« J’en ai marre des cons, et plus encore ce soir, c’est tout et c’est rien. »
-« Ils vont nous tomber dessus. »
-« Peuvent plus à cause du scandale et l’autre doit fouiller du côté glaçons pour se les décongestionner. »
-« Je ne te reconnais pas ! »
-« Et comme ça tu me reconnais ? » elle lui essuya une gamelle avec tout le velours de son côté éponge. Gilles ne résista pas, mieux valait ça qu’une latte en dessous de la ceinture.
Là-dessus, elle enleva ses chaussures et son blouson, gagna rapidement la piste de danse. Son ami s’accouda au bar, quitta sa veste et défit un peu sa coupe de cheveux dans l’espoir d’être moins reconnaissable. Yanné dansait quelque part au milieu de la foule, il ne la voyait qu’à peine, petite fleur dans un jardin de commune. Quand elle quittait son champ de vue, il imaginait, clin d’œil et gestes aguichants, le barbelé rouillé de la jalousie rampait alors en lui comme le sérum épais des regrets. Quand elle réapparaissait, tout s’estompait, il la contemplait dans son ensemble, essayant de confondre gestes et mains, yeux et visages, jambes et pas-de-danse.
En fait il était accro à cette meuf et l’état de manque prolongé, comme toujours, ne faisait qu’accentuer le mal.
Pour ne pas baisser les bras, il essayait de se désintoxiquer avec des substituts qu’il grappillait ça et là, calmant cette demande sourde, qui secouait son être.
Il commanda deux « Tequila boum-boum », qu’il fit sauter l’une après l’autre.
Il se savait maladroit mais l’alcool le lui fit oublier.
Quand il eut atteint le cirque de lumière, elle était là qui l’attendait. Elle le prit par la taille et se mit à le faire bouger de toute son expérience, et lui qui se laissait faire sans rien comprendre. Elle donnait son savoir-faire et lui ses yeux en retour qui ne la quittait plus. La musique était un ascenseur pour une petite lune de miel, mais l’enfoiré du service d’ordre leur mit le grappin dessus.
Dehors, la pluie tombait légèrement, la photographe parcourue de frissons vint se réfugier au creux de son ami :
-« J’en ai marre, marre de tout ces cons, Gilles. Je vais me casser, me tirer loin d’ici ! »
-« Fais pas ça, reste encore un peu, un peu pour moi, surtout. »
Elle releva lentement la tête, des larmes se faufilaient sur ses joues.
-« Je te ramène ? »
-« Oui, mais attend. »Elle avança jusqu’au numéro trois de la rue du Stand et jeta sa carte de membre. Le trois est un chiffre à la noix, qui s’infiltre partout et qui se répète sans jamais ne donner de lui qu’une racine à la con. Le début d’une société, de ses règles et de leur sentiment de supériorité.
La BMW vint cueillir la fille alors que la pluie commençait déjà à lui faire friser les cheveux.
Le trajet fût court, haché par le bruit des essuie-glaces, et les remix de  «l’heure Platine » sur « Rouge Fort », la station locale.
L’appartement jaillit sous la lumière, elle manipula le variateur pour l’adoucir, puis se déshabilla avant d’entrer sous la douche. Gilles la regardait faire d’un air amusé et la suivit même dans la salle de bain, un verre à la main. Il s’assit sur le bord de la baignoire, lui savonna le dos.
-« Ca fait du bien de te sentir » avoua-t-il.
Elle lui prit l’avant-bras et le posa sur ses seins, les doigts s’incrustèrent dessus la paume ouverte, dessinant une sorte de coquillage. L’eau ruissela jusqu’à l’aisselle détrempant sa chemise, il déposa son verre, quitta ses habits, la rejoignit sous l’eau. Il fourra son nez dans l’algue des cheveux foncés et ses mains semblables aux petits crabes qui furètent sur les plages vierges, se mirent à parcourirent les nuages de sa peau. Dans son cou, elle sentit la muqueuse des lèvres et le tentacule d’une langue s’y amarrer, boire un peu de savon avant de se fixer sur la nuque. Elle s’aplatit contre le car-relage froid en dégageant ses reins. Lui, épousa de tout son être ce corps offert et pour achever l’osmose, se glissa en elle. Les gouttes d’eau devinrent du miel et toute cette chaleur fixée en son centre l’injectait de force brute. Juste avant que tout ne s’éteigne, Yanné se dégagea de l’étreinte qui les emmêlait, elle voulait garder un peu d’amour sans l’épuiser.
Elle agrippât un linge, sortit et ne s’essuya pas complètement, savourant le mélange subtile de son édredon en plume et les frissons humides qui la collaient aux draps.
Gilles quant à lui, se sécha complètement et ne passa qu’un T-shirt.
Dans le lit qui les enveloppait maintenant, il lui ceint la taille, sa main dans le creux du ventre utilisait l’espace pour danser un peu du bas du ventre aux côtes.
Elle s’endormit enveloppée d’une impression satinée, comme hier un papillon batifolait tout alentour de ses sens.

Chapitre 4: La mer

Latitude 21’7’’sud – longitude 149’’15’ est, troisième jour de mer.
Quand on tire une diagonale entre les deux étoiles les plus lumineuses de la Southern Cross et qu’on la prolonge jusqu’à passer par la médiane d’Alpha du Centaure, on trouve le sud exacte.
Si les vents sont bons nous serons après demain sur les plages de Frazer Island. On dit qu’à la tombée du jour les chevaux sauvages viennent paître l’herbe rase.
C’est un pays de soleil d’abord, de sable ensuite, Les campagnes font offices de comptoir à fruit et les villes de plages côtières.
Depuis le « Loadstone », je laisse flotter mon regard sur l’horizon, en face ce devrait être le Brésil. Je ferme les yeux et attends que le bleu de la mer s’encaisse dans le tréfonds de ma mémoire. Sur la découpe de l’écume s’incruste le blanc lumineux du phare de Byron bay, son sommet rouge éclate dans le ciel. Grec, tranchant comme un contraste hellénique.
Je tombe mon fute et vire ma chemise pour piquer une tête dans l’océan. C’est frais comme je l’aime. Au loin, si on s’applique un peu, on voit les dauphins jouer les durs.
Je pourrais te raconter aussi l’Opéra-House de Sydney devant lequel nous avons appareillé, composition de ligne, des droites et des courbes, qu’on eût vu sur un coquillage si la mer avait enseigné l’architecture. Une élégance que je ne connaissais qu’aux montagnes sous la glace, aux filles en dés-habillé et aux Bugatti.
Te parler encore des couleurs métalliques du clapotis sous la lune montante, le froid qui enveloppe la nature et le contact brûlant de deux corps qui se cherchent dans le tangage du hamac.
Mais la ligne tire dans le sillage, un « sweet lips » balbutie ses derniers silences.
Je le tire jusqu’à moi sort mon couteau, Judith tend la planche et ferme les yeux.
Il faut que je te quitte.

La TERRE
La dernière traversée m’a laissé vidé. L’océan était capricieux, les creux ne dépassaient pas deux mètres. Dans le fond de la vague le bateau se cabre, au sommet, il quitte la ligne de cap en profitant de l’onde. Les lames ont balayé le pont et détrempé tout ce qu’il y avait dessus. Mes affaires sont en train de sécher à la fenêtre.
Quand j’ai touché le continent, la terre n’arrêtait pas de valdinguer, j’devais être vert sur les bords aussi. J’me suis payé un hôtel sec, qui ne bouge pas dans les creux, avec une douche chaude et des chiottes simples d’usages.
Je fais le tour de ma chambre en prenant bien soin d’enfoncer mes pieds dans la moquette, tripote la télé sans poursuivre. Sous la douche je vais descendre une demi-bouteille de vin, puis m’allonger sur le lit dans le flip-flap du ventilo.
C’est un vrai lit avec des draps partout et du frais dedans.
J’pense que j’pourrai dormir les yeux ouverts.
J’vais les fermer dans un ultime effort pour éviter la conjonctivite.
Emilio

La chambre devant elle prit l’allure d’un pont de bateau. Elle but une gorgée de thé, croqua dans une biscotte, mâcha longuement.
Gilles s’éternisait au bout du téléphone. Il s’était levé le premier, avait bricolé le déjeuner qu’il lui servit au lit. Les vêtements de la veille juraient avec le moment. Yanné le trouva même un peu ridi-cule avec sa chemise hors de son pantalon et ses chaussettes Kindy assorties à rien du tout.
Elle sortit du lit, passa une robe de chambre et alla déposer la vaisselle sale dans la plonge.
Revenue dans le séjour, s’approcha du téléphone et lui intima visuellement de conclure. Ca la prit comme ça peut-être trouvait elle la scène suffisamment longue pour que le rideau se baisse.
-« C’est ta mère… » Chuchota Gilles une main devant le micro.
-« Dis lui que j’arrive. »
-« Elle demande si je veux passer manger avec toi ? »
-« Dis lui que tu es déjà pris. »
Le gars camoufla le mensonge en forçant sur le ton du regret, salua, raccrocha.
Il regarda en direction du lit, vit la lettre dépliée sur la table de chevet.
-« De bonnes nouvelles »
-« Oui »
-« Je le connais ? »
-« Non »
-« Tu l’aimes ? »
-« Oui »
Il se dressa d’un bond, boucla son pantalon après y avoir fourré les pans de sa chemise, se dirigea vers la sortie d’un pas contrarié.
-« Bon, à la prochaine. »
Elle glissa la tête dans l’entrebâillement du vestibule.
-« Viens m’embrasser au moins. »
Il pensa très fort à ne pas le faire.

Le milieu de matinée était gris et la pluie délavait les arbres du parc.
Sur la fenêtre de son ordinateur, la grille suivante s’afficha.
Dimanche 12 nov.
-11h15 repas maman
-16h, passé chez Jean-Marc.
-18h, téléphoné Michèle (U.K.)
Shopping: Fleur, maman c/o interflower
Météo: pluvieux, lundi ondées orageuses se poursuivant jusque dans la matinée.
Mémo : Ciné – Une autre femme, W. Allen
Danse – Ballet du vingtième siècle Lausanne
Elle dupliqua son mémo sur tous les jours de la semaine, et les parcourut ensuite d’un œil distrait.
L’organisation c’est croire dompter le destin.

Chapitre 5: Un autre monde

Yanné gisait sous la pluie la tête dans une flaque, une jambe dans le caniveau et l’autre sur le trottoir. Ses cheveux suivaient l’eau ruisselante vers une bouche d’égout. Son jeans déchiré au niveau de la cuisse laissait s’échapper un filet de sang qui colorait le courant en rouge. Deux grands yeux ouverts restaient plantés au ciel.
Plus loin une voiture, le pare-choc emboutit n’arrêtait plus de klaxonner. Son jeune conducteur aurait souhaité hurler, mais une crampe du ventre aux tempes l’en empêchait.
Le bruit du klaxon resta fixé longtemps aux oreilles de la fille, elle avait si mal qu’elle ne pouvait même pas le savoir.

‘************

Deux chevaux galopaient maintenant sur une plage de sable mou, ils s’y encaissaient laissant derrière eux une traînée pourpre tacher la berge. Le premier n’avait plus de dents et le trou de sa bouche empestait l’enfer, le second n’avait plus d’yeux et par leurs cavités transparaissait le jour.
Leurs peaux partaient en lambeaux, la course réduisait leurs pattes en moignons, et cette sarabande s’enfonçait dans l’horizon, labourant de leur boiterie une matière encore chaude. Quand il ne resta plus rien d’eux, quatre autres se mirent à déferler de plus belle, et de quatre il en vint huit, huit tambours qui battaient la mort à répétition.
Mais le huit est un bon chiffre, télescopique et n’affectionnant pas les cycles, il rompit celui-ci, et tous disparurent sous le rivage ; pas instantanément, en prenant même précaution de déposer leurs empreintes entre la gorge et les poumons, la contemplant de leurs grands yeux vides, entre deux éructations.
Quand le dernier eut enfin disparu, il n’y avait plus de klaxon, à sa place le silence sifflait un ultra son, elle devait avoir oublié d’éteindre la télé.
Un spasme la secoua, puis un deuxième. C’est bizarre l’ordre était bien parti mais ses sens ne décelèrent pas de résultat.
Elle ouvrit les yeux et ce pauvre effort stridula son cerveau.
Elle perçut enfin le mal qui envahit son corps comme une marée montante. La vague la submergea, elle résista au premier assaut, le second fut fatal, elle n’allait pas éteindre la télé, et les cheveux se remirent à galoper.

Yanné resta ainsi piétinée et le souffle court, perdue dans un monde parallèle, peuplé de signes anecdotiques et de bruits déformés, comme le grattement à peine perceptible de ces crabes occupés à grignoter la peau d’un dauphin prisonnier de la glaise. Elle se porta à son secours et quand celui-ci reconnaissant la ramena à la surface, il faisait nuit.
On ne distinguait rien, au fait elle n’était pas sûre d’avoir ouvert les yeux. L’obscurité résonnait çà et là, de petits témoins rouges et verts émettant de courts signaux sonores, des « bips » pointus qui lui firent comprendre qu’elle avait à nouveau pied dans un monde plus concret.
Mais lequel ?
Une forme allait et venait à quelques centimètres, tirant des gémissements électriques arrondis par un bain d’huile. Les forces lui manquèrent pour se dresser, sa nuque grinça, une flèche se ficha dans sa tempe, valait mieux pas essayer de trop remuer. Un énorme sentiment d’épuisement l’envahit.
Elle ne pleura pas, pour éviter le mal, puis salua la vie d’un signe de la main. Tiens, cette dernière agit sans rechigner. Heureuse cependant de posséder sa conscience et une main, elle se garda de tester l’autre pour le moment.
Une mauvaise nouvelle, pour deux bonnes, c’était un score honorable.
Le dauphin vint la tirer par la manche, elle plongea à sa suite dans une eau devenue plus calme où nager se faisait sans effort, transportée par le courant, elle s’abandonna. Ils finirent tous deux par s’échouer sur le bord d’une phrase.
-« Vous m’entendez ? »
Le cétacé disparut sous la plage, la laissant seule avec l’invective :
-« N’essayez pas de répondre, clignez des yeux, une fois pour oui, deux fois pour non. »
Yanné sentait quelque part de petites tapes. C’était sa main gauche sûrement, celle qu’elle n’avait pas encore utilisée. D’un geste vif, qui remonta après en un écho de douleur, elle saisit le poignet de son interlocuteur.
Un petit rire clair fusa :
-« Super, essayez maintenant d’ouvrir les yeux calmement. »
La tenture de ses paupières se leva sur une pénombre renforcée légèrement par un éclairage diffus. Ce fut assez d’effort pour ne pas les refermer malgré le voile de lumière qui cinglait maintenant sa fragile acuité visuelle.
Comme repère, il y avait les petits témoins lumineux et devant elle le visage, mal définit d’un type qui lui sourit. Elle le mit au net du mieux qu’elle put, cligna des yeux sans effort, ça la soulagea.
-« Okay, je m’appelle Aldo. Je suis médecin. Vous êtes ici à l’hôpital Cantonal de Genève, suite à un accident. Vous me suivez ? »
Il s’exprimait lentement en articulant bien, la main toujours serrant celle du patient qui cilla une fois.
-« Vous êtes restée trois jours dans le coma, nous sommes aujourd’hui mercredi 15 novembre. Vous rappelez-vous de votre nom ? »
Elle acquiesça,
-« De votre âge, et profession ? »
La réponse fut hésitante, elle dut chercher très loin, dans un endroit qu’elle faillit perdre. L’angoisse dans une bouffée acide remonta jusqu’à sa poitrine libérant un souffle court, qui embua le tuyau, elle affirma à la question.
-« Très bien, nous allons faire le maximum pour vous rétablir, vous avez subi plusieurs lésions à différents niveaux, surtout à l’endroit des lombaires. Nous vous avons opérée dimanche dans l’après-midi et tout s’est passé au mieux, les différents tubes, spécialement celui que vous avez dans le nez, doivent vous sembler bien inconfortables ; si tout continue à bien se passer, nous vous les retirerons dans deux jours. Elle serra la main comme un appel à la clémence. Ne s’étant même pas aperçue du tuyau, l’angoisse soudain redoubla, il s’échappa par une valve au coin de l’œil une larme qui roula sur sa joue pour aller s’évanouir dans l’oreiller, sa bouche s’ouvrit, un relent fétide s’en échappa, puant la mort.
-« Je vais arrêter là, vous êtes encore fatiguée. »
La main de la fille resta fixée dans la sienne comme si elle tenait là, en plein silence, une poignée de secours.
Sous le pansement qui retenait le drain une petite ecchymose bleue palpitait faiblement. Bleue comme la peau du dauphin qui approcha la joue de la sienne. Yanné y déposa un baiser et tous deux partirent à la renverse.
Quand les paupières eurent raison de sa force et tirèrent le rideau sur les yeux humides, quand l’étreinte des doigts se relâcha, le docteur quitta la chambre 27.01 des soins intensifs en ayant auparavant vérifié la dose qui s’échappait du goutte-à-goutte, puis la cadence de la machine de réhabilitation orthopédique. Son bruit huilé, fredonnait un petit air rassurant, c’était bien la seule chose qui gardait le moral.
Dans la nuit qui suivit, la photographe utilisa toute son énergie pour sortir de la glaise où elle s’était enlisée sous les cris impuissants de son compagnon marin. Libre, elle gagna la surface avec tant d’ardeur qu’elle outrepassa les lois universelles et retomba trempée sur son lit.
Ses yeux ne la faisaient plus souffrir, le plafond s’étiolait par bandes nuageuses. La lumière que répandait la veilleuse ne suffisait pas à confirmer les contours ou alors sa vue qui lui jouait encore des tours. Elle l’exerça sur les témoins. Ils passèrent d’un halo à de petits points plus précis.
Sur la base de la boîte métallique qui abritait leurs rangées parallèles, elle arrivait même à lire : -Siemens-. Okay pour les yeux, les doigts maintenant, la main gauche tambourina sur les draps, le poignet fit quelques mouvements, le coude quoiqu’engourdit se plia, tirant à sa suite les drains. Leurs échardes sifflèrent un peu de venin et la main droite bien que bandée se laissa faire aussi, comme une petite servante malhabile.
La nuque aussi la fit souffrir atrocement dès les premiers mouvements. La douleur déversait des seaux d’un jus acide roulant du dos au crâne. Quand elle l’eut bu jusqu’à la lie, sa tête pivotait de gauche à droite et d’avant en arrière. Tous ces exercices la laissèrent un moment sur le carreau, mais une fois reposée, elle envoya ses mains à la conquête de nouveaux espaces.
D’abord ces tubes. Le croc d’une aiguille mordit sa main, pendant que le support du goutte-à-goutte s’écrasait. La douleur lui fit lâcher prise. Elle frôla l’enfer et sentait ses flammes lui lécher l’extrémité gauche. Un peu remise, elle actionna le second commutateur, son dossier se redressait et le bruit de son dos qui craquait se fit l’ascenseur d’une décharge de dix mille maux irradiant toute les particules de sa chair.
Ses muscles tétanisés se détendirent peu à peu, et les yeux clos sous le choc s’ouvrirent bientôt.

Dans la chambre on distingue nettement trois sons : Le premier, un goutte-à-goutte qui finissant de se répandre roule sur lui-même, ensuite celui du bip, plus soutenu, le va-et-vient chuinté de la machine, enfin Yanné qui les écoutent en sanglotant gentiment. Elles se balancent sur le rythme mé-canique, deux petites collines fantômes sous les draps défait.
Ces jambes en fait… si elle pouvait les sentir. Une infirmière pénètre alors dans la chambre, alertée par le tableau central.
-« Qu’est-ce que ce bordel ? » fait Yanné dans un dernier effort, la fille s’approche d’elle.
-« Ne me touchez pas ! » Et le dard d’une seringue lui plante un peu de sommeil synthétique dans les muscles.

-« ….Qui a entraîné la lésion partielle des conducteurs… »
Le médecin marqua une pause, sa patiente le fixait d’un regard fiévreux mais profond. Il aurait voulu casser une fenêtre pour faire un peu d’air.
Ses gestes qui cherchaient à rester calmes le trahissait par les moulinets de son stylo, qu’il faisait passer de l’index au medium et retour. Son genou, qui n’était pas de reste, montait et descendait comme le piston d’une machine à vapeur. Son visage doux souligné d’une petite moustache, s’ombrait aux joues d’un millimètre de barbe neuve, reste d’une nuit de veille. Deux yeux malins commençaient à en avoir leur dose et ses cheveux tombant par boucles châtain-clair, leurs donnaient raison. La somme des cernes des deux occupants de la chambre aurait facilement remplit le contenu d’une valise diplomatique standard.
Il se sentait las ce matin devant cette fille cassée à moitié, dans cet air épais qu’il hésitait encore à renouveler, si loin de ce café correct avec des pantoufles au bout qu’il entrevoyait par mirage.
Quand son stylo-hélicoptère coupa le moteur, il déclara.
-« Par contre, comme vous êtes une fille forte (votre réveil de cette nuit le prouve) et que vous continuez sur cette voie, vous vous rétablirez promptement, évitez toutefois de casser la baraque.
L’appareil placé aux jambes, évite simplement que les muscles ne s’atrophient et ne se s’ankylosent trop. Quand vous aurez repris des forces, vous pourrez le faire toute seule. »
Il quitta le regard qui venait de s’éclairer en face de lui et inscrivit une note sur son bloc pour faire diversion.
Revenant à elle, il dit encore.
-« Ça va être du boulot, je ne vous le cache pas, dont vous aurez la responsabilité morale et moi médicale. Faut qu’on y parvienne ensemble, d’accord ? »
Elle ne répondit rien et lui fit signe de s’approcher, le docteur s’exécuta. Elle posa un baiser sur sa joue râpeuse.
-« Vous êtes menteur, mais pas moins sympathique, si vous voulez bien, virez-moi ce tuyau du nez et demandez au phoque de l’autre soir de ne plus me toucher, okay ! »
L’homme sourit.
-« Supportez-le encore jusqu’à demain, quant à l’infirmière, je vais voir ce que je peux faire. »
Sur ce, il salua sa patiente et se retrouva dans le corridor. En fait, il aurait besoin de deux cafés, un dégeu à l’automate, pour l’émotion et un second, crème, au troquet d’en face, pour le cœur.
Dans la chambre zébrée par la lumière du jour que sectionnait les stores, Yanné cherchait à ne plus se rendormir. Elle s’échinait à faire craquer son dos dans le va-et-vient du dossier automatique. La douleur avait pris une forme ouatée, par l’habitude. Pour le vérifier, ces deux mains saisirent le tuyau embué qui se perdait au fond du nez, elle retint sa respiration, tira un coup sec. Les bips de contrôle s’agitèrent, le choc gicla en petites perles de sueur. Il devait en rester environ cinq centimètres qu’elle sentait dans le fond du palais. Quand ils furent dehors, un peu de sang tachait le pansement de sa main droite. Sa gorge la brûlait et son nez, content de respirer librement, déversa une golée d’air sec, qui la fit tousser.
Elle cracha un truc pas clair et se mit à contempler le contenu peu ragoutant du tube plastique, comme un enfant appréhende sa première dent-de-lait.
Une infirmière débarqua en trombe.
-« allais ‘ous app’ler. » les mots enrhumés stoppèrent l’élan de la samaritaine.
-« ‘oudrais ‘oir ‘a ‘ère. »
-« Qu’avez-vous fait ? » puis contemplant le tuyau et les traces de sang qui le suivait d’ajouter :
-« Oh bon Dieu ! » elle disparut dans le couloir. En fait, dans cet hosto, mieux valait avoir un avocat.

Il savourait amèrement un Incarome clair et tiède dont le goût lui rappelait vaguement celui du café et l’envie de changer de chaussettes, quand l’interphone aboya son nom.
-« Dr Roux est demandé aux soins intensifs. »
Voilà autre chose, la prochaine fois il s’en ira tout de suite « Chez Médico » nom pittoresque du café d’en face, mais ça lui servit de prétexte pour ne pas finir le … disons breuvage.
Il renfila sa blouse et le corridor javellisé qui débouchait sur sa section. Une lampe rouge clignotait au-dessus de la chambre 27.01, il y fut en trois bonds.
La scène qui s’offrait à ses yeux le rassura, la patiente écoutait sans broncher le sermon d’une assis-tante médicale pendant qu’une autre hochait la tête désabusée.
L’arrivée du médecin interrompit son manège, la tête redevint fixe, elle s’excusa :
-« Cette petite est infernale, elle vient de …
-« Vous ne pouviez pas attendre demain ? »
-« ‘a fait un ‘our de ‘agné. » fit la photographe, à travers le tampon de ouate qui lui bouchait la narine.
-« Elle veut voir sa mère aussi ! » dit la fille au sermon.
-« Bon, eh bien, si on ne veut pas qu’elle détruise l’étage, on va lui donner satisfaction. Le nez vous fait-il souffrir ? »
-« Non » mentit-elle, alors qu’une barre à mine lui entamait méthodiquement les tempes.
-« Bien, je vais autoriser une visite, mais pas plus d’une dizaine de minutes. »
Yanné brisa en deux le thermomètre.
-« D’accord, vingt minutes » comme il s’attendait à voir fondre ses yeux sous son regard, elle cligna le droit et sourit faiblement.
-« Votre état s’améliore d’heure en heure dites-moi, veillez quand même à modérer vos ardeurs jusqu’à mon retour, j’aimerais pouvoir dormir quelques heures de suite. » Il lui rendit son sourire pour être quitte, fit signe aux infirmières de le suivre et la porte se referma sur le cortège.
Dans le couloir, alors qu’il enlevait sa blouse d’un geste définitif, il répéta quelques directives, quand la plus jeune glapit :
-« Alors, on la laisse faire ce qu’elle veut ?si j’ai bien compris. »
C’est vrai qu’elle avait un air de phoque, avec le désavantage sur ceux-ci qui s’abstiennent d’exercer comme infirmière.

Il prit la direction de « Chez Médico » en se dépêchant, cette fois.

Quand Yolande Blanc (de son nom de jeune-fille) s’annonce dans le combiné et que celui-ci grésille « Hôpital Universitaire de Genève », son cœur fait une embardée contre ses seins généreux qui l’amortissent. La pièce cossue où elle se trouve l’étouffe, soudainement et ses yeux encore ensommeillés se dilatent instantanément, cherchant dans le motif de la tapisserie un défaut auquel s’accrocher.
-« Etes-vous bien la mère de Yanné Ségalina ? »
-« Oui » fait une boule, qui ne sort pas tout de suite.
-« Votre fille aimerait vous voir. »
Les plumes de l’oiseau cuivré semblent flotter sur le mur au-dessus du téléphone.
-« Alors, elle n’est plus dans le coma ? » jaillit une voix claire.
-« Non, non, tout va mieux, quand pouvez-vous passer ? »
La mère répond « tout de suite », oubliant sa douche, le café qui bout et l’heure matinale. La tapisserie se fait forêt magique, elle s’assied à nouveau pour accuser le coup, se passe la main dans les cheveux et pleure pendant qu’il n’y a pas de rimmel.
Pour éviter la circulation, elle prendra le bus 1 qui connaît le chemin comme sa poche, essayera de ne pas faire cas des tronches ternes des travailleurs qui s’en vont bien gentiment s’ennuyer au boulot, en leur disant sans l’ouvrir que la vie est belle à sept heure et demie, la vie Sainte-Vierge rien que ça… et tout entière.
L’odeur du café brûlé se répand dans l’appartement, le téléphone émet un -clic- final, faut aller couper la plaque.

Il règne dans les corridors une effervescence organisée, c’est l’heure des soins et de remballer les plateaux du déjeuner.
Aux soins intensifs, l’odeur du désinfectant la prend à la gorge, les masques que portent certains membres du personnel ne sont pas rassurants et moins encore la blouse qu’on lui fait enfilé.
« C’est tout de même mieux » pense Yolande, « que les urgences, où je ne l’ai vu, qu’au travers de la vitre ».
27.01, elle y est, prend son courage à deux mains, l’infirmière lui ouvre la porte pour l’engager.
-« Il y a du monde là-haut, fait le dauphin, tu reviendras ? »
Sa peau toute neuve vient lui frotter le ventre, elle gardera longtemps son impression plastique.
-« A’an », sa mère est là, qui lui caresse les cheveux.
Elle l’étreint et l’embrasse délicatement sur les joues, les pansements du front et ceux des mains, comme pour les guérir plus vite.
Des larmes se mélangent et la barre à mine interrompt son labeur. Yanné retire le coton, sa mère le prend pour le jeter dans une écuelle en acier.
-« Comment ça va ? »
-« Tu vois les restes. » Elles sourient vaguement.
-« Tu nous a fait peur. J’ai téléphoné à ton père, il devrait arriver ce soir. »
-« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Elle lui fit le récit condensé qu’elle tenait de la police.
-« Le jeune homme aurait perdu le contrôle de son véhicule à la sortie du garage, dont la porte automatique aurait fait mine de se rabattre sans raison. Il t’a percuté au moment où il accélérait.
Le conducteur était en état de choc.
Elle avait été avertie aux alentours de deux heures, avait accouru ici pour attendre le reste de l’après-midi et l’entrevoir à sa sortie du bloc opératoire.
-« Qu’ont dit les médecins ? » la mère pâlit, ses lèvres tremblaient, elle se ressaisit.
-« Que tout ira bien. » La main de sa fille lui attrapa un doigt.
-« Sérieusement, maman. » La femme baissa les yeux, qui brillaient dans la lumière hachée.
-« Qu’au mieux, tu boiteras toute ta vie. » Yanné pensa subitement à Béjart, l’outil réattaquait en force, elle soupira :
-« Et au pire ? »
Maintenant, la mère pleurait franchement.
-« Tu resteras paralysée » se fraya un chemin entre les hoquets.
La malade lâcha le doigt de sa mère, chercha le bouton et releva le dossier jusqu’à se que son dos finisse de grincer. Elle posa ses deux mains à plat sur l’allée et venue de ses jambes, on aurait dit qu’elle leurs disaient au revoir.
-« ‘man, ne pleure pas, ça me déprime ! »
En fait elle pleurait aussi, mais plutôt de rage.
-« Tu veux faire un truc pour me soulager ? »
-« Tout ce qu’il faudra ma chérie. » Elle commençait à se reprendre.
-« Dans ma table de nuit, il y a une enveloppe peux-tu me l’amener ? »
-« Bien sûr, c’est tout ? »
-« Attends encore, soulève les draps que je « les » voie. »
Yolande hésita et tâcha d’échapper au souhait. Une indication sèche du menton ne lui laissa pas le choix, elle retira les draps.
Sa jambe droite était bandagée des chevilles jusqu’à mi-cuisse, la gauche elle, à l’exception d’un gros sparadrap, avait l’air moins abîmée. On lui avait rasé le pubis d’où sortait une sonde.
En fait, ce n’était pas si affreux et tout avait enfin une forme, exception faite des pieds qu’elle ne pouvait encore discerner.
-« Maman pose tes mains ici. » Sa mère s’exécuta.
Yanné chercha entre les coups de boutoirs qui recommençaient  à démolir son cerveau, une trace du contact. Sa quête fut vaine.
-« Tape-moi sur le genou ! » les mains quittèrent la cuisse et frappèrent le genou. Toujours pas de liaison.
-« Maintenant, mords-le. »
-« Ca suffit chérie, repose-toi. »
Au ton doucereux fit écho un ordre rauque :
-« Mords-le ! »
C’était sans appel, surprise la femme s’exécuta.
-« Plus fort, ‘man j’t’en prie. » Quand une étincelle fila dans le noir tambour qui martelait sa tête, l’empreinte des dents s’était maquillée de violacé. Yanné se laissa partir en arrière.
-« J’t’adore ! »
-« T’as senti ? » Elle fit oui du chef et s’endormit lessivée.
La mère un peu fautive prit soin de recouvrir les jambes avant de sonner une infirmière qui diagnostiqua vite fait, -rien de grave si ce n’est de la fatigue-. Soulagée, mais brassée par tout ceci, Yolande trouva un goût étrange au café qu’on lui proposa. Un Incarom-chaussette, de derrière l’automate.
Elle se rendit ensuite à son travail, faire passer la journée avant de se rendre à l’appartement de sa fille, lui prendre quelques affaires et la lettre. Une missive d’amour sûrement. Cette idée pourtant plaisante, dessina sur sa figure un circonflexe désapprobateur. A six heures, elle avait rendez-vous avec son ex-mari. Le type en face d’elle agrippé à la poignée du bus, se sentit visé et regrettant la poitrine où se perdaient ses idées salaces, détourna son regard pour se poser sur une paire de fesses nues scotchées sur la vitre du bus, publicité d’un papier hygiénique.
Mr Segalina lui, loin des considérations dont il était pourtant la source, savourait dans la première classe de Varig, une coupe de champagne que l’on sabre toujours au décollage. Les bulles valdinguèrent dans l’arrière bouche alors que l’avion peinait dans la nuit brésilienne. Il porta un mouchoir à ses lèvres en toussotant. La stewardesse, toujours vigilante mais pour l’instant ficelée par sa cein-ture, lui demanda :
-« Tudo bem ? »
-«No tem problem. » Elle avait les mêmes seins que sa première épouse, pourvu qu’elle n’ait pas son caractère.
Les femmes, un tant soi peu jolies exerçaient sur lui une magie localisée en-dessous de la ceinture, pas très loin d’où se trouvait son porte-monnaie, dont il vérifia la présence.
Quand elle passa sur le devant, l’envie et le champagne soulevèrent un petit relief et remontant vers le cœur, lui firent penser à ses tablettes antistress qu’il jeta dans son verre, ainsi qu’à ses trois plaies. Yolande, déjà évoquée ; Laurel, laissée là-bas à dilapider ses cruzeiros gagnés à coups d’infarctus et Yanné, sa petite fille toute cassée.
La stewardesse le vit tourner au pâle et s’envoyer un coup directement à la bouteille. Son front perlait, elle s’inquiéta, le père répondit du pouce levé. Pourquoi donc les femmes en faisaient tant ?
La chimie déstressante le calma un peu, malgré l’habitude, il n’arrivait pas à se faire aux décollages.
Quand les signes : « Fasten seat belt / no smoking » s’éteignirent, il porta un gros cigare à ses lèvres en attendant le caviar.
Pour lui avoir fait défaut dans sa prime jeunesse, le luxe avait longtemps eu l’aspect d’un but suprême. Une fois atteint, l’habitude vite le rendit insipide. Il n’y prêtait plus attention, en souffrait même, preuve en était son cœur fatigué et cette ceinture de graisse qui l’accablait. Il voulut éteindre son mégot puis rejeta l’idée dans une volute grise. Sa première épouse, l’avait lâché ne supportant plus ni ses absences répétées, ni sa présence emportée. Il avait à cette époque la tête arrondie par les zéros de sa fortune et Yolande, les pieds dans des « Pierre Cardin », qui la faisaient souffrir. Les cocktails ne l’appâtaient guère, elle y trouvait les gens lourds.
-« Madame ne supporte pas mes amis du Club, Madame trouve que je grossis, mais Madame ne porte que des marques, Madame côtoie des intellos, peut-être trouve-t-elle chez eux de quoi la satis-faire ? La petite bourgeoise rouge m’emm… »
Leurs routes se séparèrent quand elle mit un point final à la phrase par un autre sur le nez.
Ils ne se revirent plus après leur divorce, leur rencontre de tout à l’heure, sera une première. Il avala une cuillère de caviar, vida sa coupe à la santé de ce grand moment.
L’aéroport de Genève était en plein travaux, il suivit les hôtesses qui s’en allaient d’un pas sûr leur indiquer la direction du tapis-roulant, que des signaux pourtant situaient tout à fait ailleurs. A en croire ceux-ci, ils faisaient fausse route et se retrouveraient au bar. C’était sûrement de là que venait le type qui les avait posés, car les stewardesses débouchèrent rapidement sur l’emplacement où déjà les rampes vomissaient les valises.
Genève était froide, comme dans son souvenir et l’œil du douanier qui surveillait le tunnel vert des « rien à déclarer », le lui rappela.
Il changea ses dollars, prit un taxi qui le déposa à l’hôtel du Rhône, grimaça quand il lui fallu payer ses premiers trente balles. Le portier ramassa les valises et le tarif qui s’afficha derrière la réception brouilla son esprit. Il allait payer par jour, ce que les ouvriers de ses propriétés lui coûtaient par mois. Les repas n’étaient pas compris, ni le portier qui le lui fit savoir en lui collant aux semelles. La chambre était spacieuse, belle et claire.
Sortant de sa douche, il se reposa pour accuser le décalage horaire, reposer son estomac, soigner sa migraine et attendre six heures.

‘**********

La vieille infirmière parlait doucement et ses gestes avaient l’aisance arrondie par le savoir-faire ; maternelle et chaude, elle se servait du dodelinement permanent de sa tête pour appuyer ses questions ou accompagner ses efforts. C’était elle qui avait la charge des soins de jour.
Elle raccompagna les parents hors de la chambre et restée seule avec Yanné, s’inquiéta de sa tempé-rature, secoua le thermomètre et redonna une forme plus confortable à l’oreiller.
Ses yeux cernés de cul de bouteilles d’une exceptionnelle grosseur, les dilataient au point que l’on eût dit deux globes verts. Ils restaient doux et fixes malgré le balancement du visage.
-« Vous avez trente-neuf, c’est un bon score, l’athlète peut se reposer. »
-« Madame Nianti ! » interpella Yanné, qui n’avait pas bien pu lire le badge.
-« Antigny », rectifia l’infirmière « mais vous pouvez m’appeler Lucette. »
-«Bien, Lucette, moi c’est Yanné. » Elle lui tenait la main gauche où ne restait plus qu’un sparadrap, son goutte-à-goutte avait été retiré le matin.
L’infirmière la saisit délicatement, en songeant (il est vrai) que depuis pas loin d’une semaine elles ne s’étaient pas encore présentées.
-« Ce n’est pas un nom courant. » souri-t-elle.
-« J’ai déjà l’impression d’avoir entendu ça quelque part » répliqua la malade. Lucette hocha la tête et la noya dans ses gros yeux doux.
Elles se contemplèrent un court instant.
-« Votre père est brésilien, n’est-ce pas ? J’y suis allé une fois avec mon fils, c’est un pays superbe.»
-« Votre mari n’aime pas voyager ? »
-« Il est décédé. » un gros nuage passa dans le ciel vert.
-« Je suis désolée. »
-« Pas tant que moi. » Un soleil traversa à ce moment le sourire de Lucette, sans respecter la priorité.
Un à un pour les lieux communs.
Yanné profita de l’éclaircie pour s’y bronzer :
-« Vous êtes de service ce week-end ? »
-« Jusqu’à demain soir, oui, lundi et mardi, je suis en congé. »
-« Je pourrais vous demander une faveur ? »
-« Allez-y ma petite. »
-« Ma vue me joue encore des tours, j’aimerais que vous me lisiez ces lettres. » Elle désigna l’enve-loppe.
-« Vous devriez plutôt songer à vous reposer. »
L’infirmière distraitement saisit l’enveloppe et la contempla.
-« Repassez cet après-midi et prenez ceci. » Yanné lui tendit une boîte de chocolat, cadeaux de ses parents.
L’infirmière était gourmande, surtout des gestes de la petite qui faisait fondre en elle le miel de sa jeunesse.
-« D’accord, pour cet après-midi. » Madame Antigny se retira emportant avec elle les « Mon chéri » et ses manières de doudou tendre.
Sa patiente déclina le dossier et quand celui-ci fut horizontal, ferma les yeux pour y revoir apparaître l’image de ses parents. Sacré papa, il avait encore grossit et les noisettes du chagrin s’implantaient dans le nougat de son physique.
Ils avaient discouru et la migraine ne s’en était pas mêlée. De plus ses parents s’étaient supportés durant l’heure de visite, une heure entière et que trente-neuf. Faudrait qu’elle s’entraîne avec plus de visiteurs. Six jours après son accident, elle s’exprimait en portugais, lisait plus ou moins les petites lettres d’un badge, avait absorbé ce matin ses premiers aliments et outre le goutte-à-goutte, on lui avait retiré tous les drains à l’exception de la sonde. Sa tête ne la faisait souffrir qu’à mi-temps. Restait le problème des jambes, du dos, les côtes étaient secondaires.
Elle se concentre maintenant sur le bruit de la machine, remonte son dossier et regarde ses pieds glisser et cherche… jambe gauche… jambe droite. Elle creuse plus profond… fouille à la base du dos, cherche la trace des orteils, ordonne le mouvement, départ… départ… pose ensuite ses mains sur les jambes et l’impression d’un paquet de viande mou lui remonte au ventre, elle les caresses, les pinces, elles sont froides comme le givre, pourtant il devrait y faire trente-neuf !
Yanné recommence tout, en se calmant ; d’abord les épaules, les côtes, le dos, les reins, « crrrreuser » il lui semble y parvenir un peu mieux, un tout petit peu, un millipoil par rapport à hier. La sonde, sentir son tuyau, chercher avec ses doigts et la tripoter, non, non l’enfoncer… Un grincement lui remonte aux dents, pas mal et encore les jambes, commencer par les fesses, la cuisse, le genou, se rappeler comment tout marche. Si elle n’a pas ça en mémoire, l’oubli y creusera un trou, assez profond pour les enterrer.
Son lit s’efface, elle s’en va arpenter les escaliers de dunes molles dans un dessert torride. Elle a soif mais n’y pense pas, elle ira là-bas, derrière les vagues que dessine le sable brûlant, jusqu’à la ceinture dans ce sol meuble qui lui suce les reins, sans se retourner pour voir sa trace se refermer. Elle ira là-bas, à tort ou à raison, qu’importe de toute manière, elle ne veut pas rester ici.

Chapitre 6: Land of Under

-« Jeudi 27 septembre, Far Nord Keensland, Australia… ce n’est peut-être pas la bonne prononciation» cru bon rectifier Lucette, « moi et l’anglais hein. » Yanné lui fit signe de poursuivre.
-« Le soleil se couche sur Cooktown, dans l’air tiède que charrie le vent marin, un million de chauve-souris passent en silence, dessinant sur cette toile tendue, leurs ombres chinoises.
Je suis raide et j’aime le calme de cette feuille blanche. Je regarde étonné mon stylo courir de gauche à droite, comme un dernier réflexe avant le sommeil. J’ai le dos cassé, la gueule ravagée, on a mangé tellement de poussière aujourd’hui, que j’en ai l’estomac lesté. Dans un moment Chen va venir me chercher et ce sera à mon tour de passer sous la douche. En attendant, je regarde le petit kangourou de la maison sautiller autour de la piscine. C’est un jeune wallaby, haut comme un gros chien beige, avec une tête et des yeux de biches.
Une journée de piste ça vous tend les nerfs à la poulie. Dans la jeep, de par les cahots de la route, toute discussion dans le bruit de tôle est devenue impossible. On s’est laissé secouer pendant des heures en silence. D’un œil, le conducteur cherche dans le nuage de poussière qui nous précède, la deuxième voiture de façon à ne pas se perdre, vu que c’est eux qui ont l’unique carte.
De l’autre, il repère sur la route démontée la voie la moins dangereuse. On avance là-dedans à 25 km/h dans les pointes. Quand les rivières sont sympas, on a de la flotte jusqu’en haut des jambes, quand elles le sont moins on pique du nez dans le tableau de bord, puis il faut virer le matos rapide-ment dans un coin sec, l’eau arrive aux portières.
De jungle, le paysage s’est mué en forêt éparse, jonchée de termitières. L’herbe touffue et coupante de Cap Tribulation, a cédé la place à de petits bouquets de foin que les vaches des ranchs alentours broutent en serrant les dents.
L’aridité ambiante vous sèche et vous fait rimer avec le paysage, dures, cinglantes sont les réparties qu’on échange sur les erreurs de direction et quand les trous, les cours d’eau sont mal négocié, on voudrait tous descendre, s’arrêter là, être transporté d’urgence dans un peu de civilisation. Nous nous sommes modifiés, vite.
La poussière et la sueur vous maquille de façon livide, les heures passées entre la tôle qui geint, le soleil et ces derniers corn flakes qu’on a du manger sec (même le lait en boîte à tourné !), vous accablent.
Alors tu vas faire un tour au fond d’toi-même, remuer les sales trucs qu’on avait oublié.
J’sais que dans cette glaise on trouve plein de fantômes, sorte de teignes qui s’accrochent au poil et vous rongent avec appétit.
Des épaules aux orteils, tout est raide ; bien, c’est à toi et tu te démerdes avec parce que tu peux rien faire d’autre. T’as déjà baissé les bras, p’têt même qu’t’es à genoux et que demain t’auras la gueule dans le moisi ou un bras en moins, mais bordel on va vivre jusque là à fond la caisse et même après pour pas crever, ‘cause qu’on ne sait pas faire autrement, avec nos rêves, nos délires, nos têtes d’allumés, sans même y réfléchir ou alors la première fois qu’t’as vu le jour fallait refuser de respirer.
Maintenant, j’ai la tête du wallaby dans ma main gauche, le soir devient velours et la dernière chauve-souris emporte avec elle mes derniers maux. Ma main droite ralentit, j’ai peur qu’il ne s’effraie. Il me regarde en curieux, pour sûr qu’il se fout de moi. »
L’infirmière posa la lettre en s’abstenant de tout commentaire. La fille regardait ses jambes d’un air perdu. Le silence commençait à envahir la chambre comme une bulle de savon.
Lucette crut devoir s’éclipser.
-« Restez ! » (Ploc ! … la bulle explosa), « j’aimerais partager un peu de silence avec vous. » Cette remarque surpris d’abord la soignante, puis se ravisant, l’accepta comme un présent.
Elles en firent défiler un bon morceau dans la musique de leurs regards qui se croisaient.
En cherchant un peu, on y voyait trotter un kangourou, passer le vol de chauve-souris, s’aligner plaines et forêts.
On appelle ça le vide intérieur. En fait, c’est vrai que c’est plein de trucs.

Le lundi suivant, on transféra Yanné en orthopédie, selon les souhaits du Docteur Roux. Les soins à prodiguer n’avaient plus rien d’intensifs et malgré les côtes cassées, on pouvait commencer une rééducation légère. En fait, depuis vendredi la photographe le surinait avec son envie de recevoir des visites, qu’elle ne supportait pas de voir vêtues du blanc-décontaminé qu’on leur imposait.
-« J’ai pas la peste, diable. » Il lui rétorqua gentiment que si elle ne l’avait pas, peut-être d’autres pouvaient la lui transmettre et que de toute façon les règles élémentaires d’hygiène était tout à fait intransgressibles, quoiqu’elle cassa !
-« Alors, transférez-moi ailleurs. »
Paperasses, week-end, fonctionnaires et compagnies, retardèrent son déplacement, comme il va de soi dans les hôpitaux du monde entier. Pour se calmer, elle fit quitter lors de leurs deux derniers passages, leurs blouses à ses père et mère.
M. Ségalina, en l’embrassant le dimanche soir, lui dit qu’il l’appellerait depuis Sao Paulo où les affaires réclamaient sa présence. Il lui laissa, détail immanquablement sudiste, ses quatre photos passeport en couleur qu’il avait faites le jour même, puis la couvrit de tendresse et lui fit cadeau d’un petit bracelet en or.
-« Il remplacera celui-ci ».Elle parlait de l’étiquette plastique qui portait son nom, numéro de patiente et groupe sanguin, qu’elle jeta.
Sa mère lui avait apporté une jolie collection de sweat-shirt.
Elle en choisi un marqué : « Mickey-Mouse is a rat » et dont l’effigie balafrée et mal rasée de celui-ci, le montrait en blouson noir sur fond gris.
C’est encore avec lui qu’elle arriva dans la chambre 41.15 secteur orthopédie.
Toute la lumière du jour abreuvait la pièce blanc-crème, briquée à grands coups de Mr. Javel qui sent si fort qu’on est sûr d’y être dedans. Un poste télé faisait face au lit, une radio et un téléphone étaient à portée de main et les toilettes à l’intérieur de la chambre.
-« Ouaouw, c’est du quatre étoiles ! »
-« Il vous fallait une chambre classe, Mademoiselle Segalina » sous entendu papa raque à mort.
Elle avait fait tout le trajet en lit, découvrant pour la première fois depuis son entrée, les couloirs et le monde qui les peuplait.
Elle examinait les nouveaux horizons qu’elle avait l’opportunité de découvrir, comme s’il s’agissait d’une croisière.
De la transat de son lit, elle ne laissait rien échapper. Extincteur, personnel, patient, toilettes, avis en cas de sinistre, chaise roulante, fleurs et plateau-repas.
«C’est le premier pas vers la sortie » pensait-elle et cette perspective la réjouit. De plus, cinq roses étaient déposées sur une tablette. Fraîchement écloses, les corolles embuaient l’emballage. Elle demanda au médecin de lui lire le mot qui y était agrafé.
-« Remets-toi vite, love, Gilles. » Aldo, un peu gêné eut un geste maladroit et failli renverser le vase. Il lui tendit la carte, elle arrivait à la lire d’elle-même.
-« Bien, la fièvre est tombée, votre migraine à disparût et vous me semblez en pleine forme, cet après-midi, on commence la rééducation par une série de massage ».
Les infirmières faisaient semblant de s’activer autours, on les lui présenta machinalement, puis on passa au physiothérapeute, à l’infirmier chef et à quelques autres dont elle ne se rappela pas la fonction.

Chapitre 7: Blues

-« Même trop… » …click…
Emilio raccrocha, tenta d’essuyer en vain la transpiration qui lui ruisselait sur les bras, puis se retourna et revint au bar, paya son téléphone et une four-ex glacée qu’il allait remonter dans sa chambre.
Quand il y parvint, il poussa un peu l’air conditionné et se plaça devant la bouche.
D’abord le dos, puis les bras et enfin le front.
-« Pfoooou ! » Ce soupir décomprima un peu le bloc qui lui pesait sur l’estomac.
Il but un long trait, posa la boîte sur la table de chevet et fixa le plafond. La vie assez dégueulasse contrastait avec la bière bien fraîche. Il en reprit une lampée.
Demain, il plonge au large de Fitzeroy Island, mais cette pensée ne donnait pas l’impression de le réconforter.
Emilio Manchini, ex-dessinateur-architecte, ex-marin, ex-boxeur, semblait exit, surtout. Loin d’elle dans un bled paumé où plus rien ne le retenait, si ce n’est cette bibine, qui finit par faire descendre la boule fixée depuis quelques minutes dans son gosier. La voix faible de Yanné le hantait, se scratchait, et parfois même se répétait comme la raie d’un disque.
-« Handicapée. »
Un feeling étrange commença à l’envelopper, il cherchait une idée express qui lui ferait un garrot, évita de penser à la trop courte nuit qu’ils avaient partagé, fit quand même un détour par son ventre, remonta jusqu’à ses seins… Stop, arrêt Libido, tout le monde descend !…
Resté là, jusqu’à que ses pensées se dissipent, il rouvrit les yeux, mauvaise idée le gel de son désespoir déposa un court frisson le long de son échine.
Emilio alla couper l’air conditionné.
L’amour prit l’aspect torturé d’un trait fiché en son centre et même le feutre de l’alcool ne pouvait y remédier.
Il était debout à regarder par la fenêtre le soleil darder quand Chen entra :
-« Hi ! Body, ça baigne ? »
Emilio fit volte-face, ses yeux brillèrent comme cent lames qui dardèrent sur l’intrus.
-« Ca baignoire. » Il envoya le reste de sa bière dans la poubelle, la manqua et la boîte finit de se vider sous le sommier.
-« Aie, aie des problèmes ? »
-« Ouais, disons comme ça. »
Chen comprit instantanément que le coup de fil avait viré au vinaigre. À soixante-quinze pour cent, il devait s’agir d’une minette, qui avait dû mettons… au plus près, soit le laisser tomber, soit plier sa caisse. Se ravisant, au vu de la gueule qui se défaisait gentiment, il conserva l’hypothèse d’un proche mais supposa pire, il dit :
-« Enceinte ? » pour détendre l’atmosphère.
-« Bien raisonné camarade, si ce n’est qu’elle va accoucher d’une chaise roulante. »
Chen se laissa tomber sur le lit, alluma une cigarette, délaça ses chaussures et tira de son back-pack une fiole de Jack Daniels.
-« Tu rentres ? »
-« J’en crèverais plutôt, rentrer pour faire quoi, lui tenir la main en chialant doucement ? »
-« C’est la fille dont tu m’a parlé ? »
-« Non »
Chen lui tendit la bouteille.
-« Tu viens avec moi demain ou tu récupères ? »
-« Récupérer quoi, j’suis pas accidenté… » Mais ce n’était pas vraiment sincère.
-« 1)  stop  2) se contrôler 3) penser 4) agir ! »
-« Si t’as rien de mieux que le chapitre un du petit plongeur pratique, je vais aller faire un tour dans la rue. »
Devant l’Esplanade, la mer s’était retirée au loin, laissant les embarcations couchées sur leur plat-bord.
C’est l’exacte impression qu’avait Emilio, sur la tranche, échoué.
Il fit quelques pas dans la chaleur étouffante, longea le port et s’assit sur une bitte en plein soleil, en attendant de fondre ou de sauter, se casser deux jambes sur le reef, pour voir l’effet. Derrière lui, passaient de gigantesques voitures auxquelles étaient attachées des caravanes tout confort. C’était la saison des touristes qui commençait et leurs vagues montaient à l’assaut du nord dans un bruit d’échappement, qui forçait encore cette sensation d’étouffoir. Dans le ciel, les cirrus arachnéens tissaient l’horizon.
Il pense aux lettres en se passant la main du visage aux cheveux. Les yeux le brûlent. Il se sent si seul qu’il n’a même plus l’impression d’être lui-même, en fait il doit être vide.
Dans l’air, qui bat sous son aile, un pélican rejoint la mer et rien ne le retient, ni le soleil, ni l’apesan-teur, ni les filles.
Il vole pour lui et personne d’autre… c’est idiot. Cette idée tournoyait quelque part, abandonner, lais-ser béton.
Il regarda l’étoffe à son poignet droit. Tout ce qu’il avait d’elle. Il contempla ses jambes, se mit debout et prit le chemin du rital, qui à l’angle de la rue servait les meilleures glaces.
Très loin, le pélican fondait sur l’argent d’un maquereau, plus près, un couple s’enlaçait aussi mal que dans une série télévisée. L’amour est à la mode. L’amour est une bécane, quand tu tires sur les gaz, tu crois t’échapper, mais quand tu kicks dans le vide, tu penses à la démol’ avec un sourire engageant, reste que c’est la tienne et tu te démerdes avec… Si on commençait à tout bazarder sous prétexte que ça ne marche pas, on doit arriver, c’est forcé, un jour ou l’autre à vouloir changer de gueule…
… Et ça, c’est très dur.
-« Bon, alors, je l’aime et elle aura des jambes chromées jusqu’à la fin des temps. Pour baiser, on trouvera des trucs sympas et pour les mômes, on ravisera. Je t’improviserai Yanné, cassée ou pas.
A croire qu’il tenait enfin une idée à laquelle se suspendre un moment.

‘**************

-Même trop- Yanné garda ces mots dans un écrin au fond de sa mémoire, puis attaqua les haricots sans sel et la purée de carottes façon lamentable.
Ce soir, elle dormira confortablement, la journée avait été faste ; d’abord ce téléphone, sa voix et ses mots envolés. Puis ses pieds qui tout à l’heure s’étaient posés pour la première fois sur le sol.
Doucement bien sûr, petit à petit, jusqu’à ce qu’ils touchent le dallage froid. Elle en avait sentit tout de suite le contact, puis comme un fleuve sourd, dévaler le long de ses jambes, pire qu’une brûlure, une sensation de les avoir trempés dans un bain de souffrance à la fois rongeuse et urticante. En sens opposé remonta le petit glaçon du carrelage, le contact avec la terre avait à nouveau eu lieu, elle se voyait presque astronaute, Lucette commandait l’atterrissage, c’était un jeudi de novembre.

Chapitre 8: Demain

Le zodiac éclaboussait d’écume les occupants en fondant sur la grande barrière de corail. Emilio regardait au travers des gerbes, la pointe de l’île se dresser à l’horizon. Quand elle se mit à être hérissée de mangroves et que son détail devint plus précis, il fit signe à Chen qui se trouvait dans le second canot, de stopper le moteur. Un coup d’œil à la boussole, ils devaient être sur l’épave qu’ils avaient repérée quelques jours auparavant. On mouilla presque cent pieds d’ancre, un poil trop à l’est. Ils auront à nager en surface avant de descendre.
Chaque palanquée comprenait cinq personnes plus le chef.
Le temps de plongée allait varier entre 20 et 35 minutes, ils ne devraient pas dépasser la trentaine de mètres pendant plus d’une minute, s’ils voulaient éviter un palier trop long à dix. Le cas échéant, on entraînerait la tribu de plongeurs vers le reef, passer le temps nécessaires là-bas.
Les chiffres, les codes, n’arrivaient pas à entrer à se fixer dans la tête d’Emilio. Il avait mal dormi. Planifier vos plongées, plonger vos plans, disait le manuel.
Rêvez vos amours, aimez vos rêves, ça le fit pas marrer. Il en profita pour engueuler un plongeur, qui venait de perdre un lest.
Après les dernières recommandations, il se culbuta à l’eau et descendit dans le bleu aquarium, voler au-dessus du corail pour chercher l’épave.
Ce bleu intense et profond le calme un peu, les seules paroles sont le bruit du silence qu’ânonnent les poissons béats et celui des bulles qui dans leurs courses inutiles s’annihilent à la surface. Libres enfin de pesanteur, les corps deviennent soyeux et se confondent dans cette voltige en un monde fantastique. L’homme, trop engourdit, ne peut plus que suivre l’onde et cette ivresse, une sorte de plénitude qui vous enveloppe où tout, respirer mis à part, redevient simple. Les valeurs s’inversent là-dessous. On y croise milles choses inconnues, une infinité de mouvements chuintés par les animaux, les plantes ou le corail. Tout ceci se grave en vous quelque part entre le ventre d’une mère et la vague de vos envies mouillées.
C’est un peu ce que décrivent les adeptes du Zazen, quand ils méditent plein gaz.

Chen et Emilio s’étaient mis d’accord sur le fait qu’ils ne laisseraient jamais pêcher, ni poissons, ni plantes, ni coraux ou coquillages, et même ne jamais prendre de photos en plongée.
En fait, c’était plutôt une règle de l’Israélien, proprio du « Sub Aqua Expedition ».
Il voyait ça comme une sorte de compromis passé avec la mer dans le sens où, s’il pouvait en vivre sans avoir à la dépouiller forcément, elle peut-être, éviterait de le noyer trop rapidement.
L’Hébreu mangeait exclusivement des fruits et des fruits de mer, aussi dérogeait-il à sa loi quand, les nuits claires, il s’en allait armer d’un masque et d’un collet, pêcher quelques langoustes qu’il mélangeait le lendemain à son omelette matinale.
Le coup des photos lui évitait d’avoir à traîner les irréductibles touristes qui ne voyagent qu’une fois rentrer chez eux, un doigt sur la télécommande de leurs projecteurs et le cul sur leurs commentaires fétides.
En fait, le monde des plongeurs est ainsi fait qu’il était rare d’avoir même à en débattre, d’ailleurs les lois australiennes interdisaient toute forme de pêche à la bouteille.
Aussi, tout le monde resta plus interdit par le flash que par « White Tip » qui, stoppé net dans sa course par la lumière subite, se mit à décrire des cercles autour d’eux.
Emilio et Chen sortirent leurs poignard et se dirigèrent vers le photographe d’un air plutôt méchant, ils lui balancèrent une série de signes peu conformes à ceux utilisés généralement sous l’eau, mais internationalement obscènes. Le type tendit la caméra.
Chen l’ouvrit d’un coup de couteau, posa dans le boitier un oursin dépecer, il tendit la main et l’offrit au squale qui fondit dessus et happa, appareil et mollusque.
C’était son coup favori et ça expliquait en bonne partie, pourquoi il n’avait que quatre doigts à cette main là.
Une quinzaine de minutes plus tard, l’épave dessinait ses contours gris en-dessous d’eux. Un genre avion de fret des années quarante, auquel il manquait la queue et les hélices. Ils palmèrent jusqu’à lui et se mirent à l’explorer. On eût dit un jouet, posé dans un aquarium, oublié là depuis une géné-ration. Sur le zinc s’était greffé mollusques et algues, donnant aux contours une épaisseur de feutre.
Dans la cabine, on pouvait encore y voir les commandes et une colonie de poissons arc-en-ciel, qui parcouraient la carlingue de leurs mouvements synchronisés.
Dans le fuselage, un couple de congres dodelinait amplement. Mais le plus impressionnant restait encore de virevolter autour de l’engin. C’est en effet assez rare de pouvoir expliquer comment on a plané au-dessus d’un avion en maillot de bain.
Emilio fait signe à son palanqué qu’il est temps d’entamer la remontée, contrôle si tous sont là, les rassemblent et entreprend le chemin inverse suivit de l’équipe de Chen.
Une raie, surprise par l’onde, décolla du sable sa forme grise et, semblable à une parcelle du banc, plana dans l’eau. Derrière eux, les yeux infiniment noirs d’une petite troupe de poissons argentés les suivirent avant de découvrir au premier plan, une nappe de planctons au goût sel-glaise-mycose tout à fait délicieuse.
La grappe d’humains regagnait maintenant la surface dans de longs mouvements de jambes swin-gués.
Juste au-dessus d’eux, là où les bulles viennent crever le plafond liquide, on aperçoit maintenant la tache des deux canots.
Revenir à la surface, c’est à chaque fois simultanément perdre et gagner. On quitte la magie liquide pour retrouver un élément plus brut, l’air, qu’il fait bon respirer, sans support, simplement, en atten-dant que des branches vous poussent sur les côtes.
Et l’évidence des choses vous apparaît d’une transparence sereine.

A bord, ça commence par les mots pratiques :
-« Démontez les détendeurs… Posez les bouteilles à plat ! »
C’est aussi le moment où le matériel pèse des tonnes, où les palmes vous entravent.
En général, on reste encore un moment flotter à la surface pour ne pas quitter trop vite le liquide, quand enfin son froid humide t’agrippes, te pénètre, tu saisis l’échelle et t’arrache une bonne fois pour toute à son sein.
-« Désolé pour l’appareil M. Maller, c’était non seulement imbécile, mais de plus dangereux. »
Le type acquiesce l’air ennuyé, il pense à la facture surtout oubliant déjà que sous l’eau une mâchoire jure de ne plus se laisser prendre, et dans son estomac, imprimé sur du 200 asa son portrait surpris finit de fondre.

Chapitre 9: Seka

-« Qu’est-ce que tu dis ? »
-« Je dis que je vais mettre les voiles! »
Dans une chambre au-dessus de l’aqua-shop, l’air conditionné mâche une odeur de savon-shampoing enveloppée d’une buée laissée par la douche. Sur la table, des pièces d’équipement, aux murs, quelques photos de baleine, de plage et une super brune tirée d’une revue de Tel-Aviv, épinglée sur l’armoire entre Mark Knopfler et le drapeau australien.
-« Mets une cassette. »
-« Ziggy ? »
-« Va pour Ziggy »
Sur la table de chevet, une boîte de Coke traîne, tournée sur le côté. On a défoncé la surface à coup de lame, – ça fait fourneau -. Chen y dépose une pincée d’herbe, l’enflamme et tire par l’ouverture.
Il tousse un bon coup, fait passer et tasse l’oreiller de façon à s’y asseoir confortablement.
Son tympan gauche commence à se détendre en gargouillant.
Les quatre doigts de sa main droite saisissent la boîte qui repasse par là, il tire une longue bouffée, plus gentiment cette fois-ci et du manteau de fumée qui l’enveloppe, Emilio voit surgir un poing qui heurte son épaule.
-« T’es un fils de pute, bon plongeur, mais un foutu bâtard. Tu vas me planter là, avec ces cons et leurs et leurs chapeaux à bouchons, leurs barbecues suintant la graisse de porc et leurs vins coupés à la fraise! Entre deux allemands débiles qui flashent le requin et des ritals qui traînent avec eux le portrait flou d’une nénette d’un soir. Parce que tu penses trouver ailleurs un coin où ne jamais te poser. T’as le cul entre deux chaises et ton regard mal rasé posé sur une ligne de flottaison qui te dit sûrement un truc mystico-merdique, genre:
-Yeah ! Manchini, je suis ta révélation, vois-tu ? J’ai guéri tes blessures et je te veux près de moi pour que se pose ton nez grec entre mes miches, que coule ta satanée bière sur ma peau, pépère à tout jamais, entre le bruit des mômes qu’on torche et celui de la tondeuse à gazon … J’étais sûr que tu allais me claquer dans les mains. Depuis hier et peut-être même avant. Tu trimballes avec toi un drôle de truc, un genre de fardeau romantique qui aurait les traits approximatifs de Bob Dylan. »
Chen balança une nouvelle pincée dans la pipe improvisée.
La voix moitié whisky, moitié miel du fils de Marley rôdait au milieu de la pièce.
L’odeur sèche renversa Chen, il avait parlé comme un ministre des stores, ça le fit sourire.
A ses lèvres Emilio colla les siennes, brutalement, intensément, l’autre ne broncha pas.
Quand l’étreinte finit, il regardait le plafond.
-« God ! Ca fait bizarre ! »
-« Tu remues trop le fond des marais pour ne pas t’y enliser, body ! Dans ton speech, y’a du vrai, peut-être même que t’as touché le point fort, mais j’emmerde les discours, Chen Mihahil. Si tu veux finir bouffé par les squales ça te regarde, j’aime mes dix doigts, mes cicatrices, ta tronche, tes propos de philosophe des haut-fonds.
Ma vie, j’veux la tripoter d’abord un peu, la mâchouiller, la manipuler, la caresser jusqu’à retrouver cette consistance entre la chair et le coton qu’on a, enfant –  après, j’me mettrais bien en face et lui donnerais un bon coup de pinceau sur les lèvres et les ongles. J’l’a veux avec des longues jambes, pour qu’elle tienne debout toute seule. Y’a rien de pire que ses idées qui vont et viennent à moitié saoules le long du trottoir et qui le lendemain ne rappellent plus rien. »
Chen écoutait en fixant la playmate par-dessous, tout devenait limpide.
-« Mais, si tu prends ton temps, sans précipitation, avec des manières et des ronds-de-fesse c’est sûr que tu vas accoucher d’une bourgeoise, un truc horrible qui l’a déjà été cent fois, qui roule économique pour vivre au dernier étage. Non mec, pas d’issue de ce côté-ci, moi je l’ai dans mon poing fermé et quand je l’approche de l’oreille, ça se débat fort. C’est une sauvage, une qui aime pas se faire enfermer, qui à besoin d’espace pour danser, qui met pas de sucre dans son café. »
Il but un coup pour humecter son gosier, que la fumée et les mots avaient desséché.
-« Maintenant, je flippe comme une bête, si je me dépêche pas elle va passer, ces trucs là ça ne peut attendre. »
Emilio était debout au milieu de la pièce, une canette à la main, les yeux vrillés dans ceux de son pote.
-« Okay, alors quand, un mois ? »
-« Deux semaines ! »
-« Okay, va pour deux semaines, espérons que ton remplaçant soit moins lunatique !»
-« Allez, j’t’offre une tournée au Lazy Ausie! »
-« Ca bain mousse, let’s go.”
L’après-midi tirait sur sa fin et la Falcon parcouru dare-dare la Main Street qui s’embrasait de rose.
Derrière une lune énorme levait sur la mer son disque mou, comme si, produit d’une pâte à crêpes, elle s’en allait voler dans l’espace, avant de retomber mollement dans une poêle gigantesque et four-nir un festin géant aux dieux de ce pays.
Sur le boulevard que bordaient des gum-trees effilochés, on entendait quelques oiseaux lancer leurs cris effroyablement rauques, stridents, un chant propre à ce pays, énorme, aride, cousu de vert ten-dre aux contours, quelque chose entre la plainte guerrière et le brame du cerf.
Toutes fenêtres ouvertes, parmi le rapport météo que modulait XTZ-FM Cairns, Emilio éprouvait encore cette sensation doucereuse d’être ici, quelque part où ce pût être chez lui.
Le pavé d’un trottoir presque fondu, les énormes lignes électriques qui striaient le ciel de leurs gaines en caoutchouc noir, la brise humide qui dévale de l’intérieur vers l’océan et vient frapper contre la vitre puis déferle le long de la carrosserie rouillée, emportant avec elle des morceaux de simili.
-« Ta voiture est une ruine man ! »
-« C’est dommage, je pensais justement te la donner. »
-« T’as pas de raison. »
-« Oui, t’es la seule personne qui sache la conduire dignement. »
-« T’es con, tu pourrais en tirer trois cents dollars. »
-« J’te vois déjà en train de descendre les prix, sale juif, j’en tire quand je veux huit cents. »
-« On se f’rait une party d’enfer ? »
-« La fiesta te perdra. »
-« P’t’être le suis-je déjà ? »
-« Sûrement, c’est pas une raison pour enfiler le sens unique. »
-« Faut vivre dangereusement et de plus j’inaugure ma nouvelle caisse comme je l’entends. »

Le Lazy Ausie était, d’après les deux compères, le seul endroit potable de la ville, en général le samedi soir il y passait de bons groupes.
La Swan -Black Strap- était servie à la pression, le temps n’avait jamais eu prise sur le décor et la sciure jetée sur le plancher n’était balayée que les jours pairs.
Les bannières de Rugby League côtoyaient les réclames d’alcool frappées sur des plaques d’acier.
Dans la salle à côté du bar, trois vieux billards étalaient là leur tapis élimé que des fanatiques laminaient à longueur de soirée.
Des aborigènes rigolards valsaient sur les accords de reggae ou venaient à coups de grandes claques dans le dos vous suriner une histoire incompréhensible où se mêlent généralement dream-time et bullshit.
L’odeur de bière virant vite à l’urine, on passait dehors sous la faible lueur des lampions, tenir des discours titubants aux bushmen qui une fois par semaine venaient vilipender leur paie entre les tapis éponges du bar et contre quelques joues blondes, mais celle qui s’était mise à chanter lorsqu’Emilio et Chen pénétrèrent dans le bar accrocha le regard du premier. Sa robe blanche transparaissait sous la faible lumière des spots, dessinant des ombres chinoises qu’on aurait volontiers dévalés. Sur sa poitrine ondoyait une rivière de perles sur un rythme de calypso.
Dans le noir de la salle qui gondolait sous leurs pas, les deux gars essayaient en se heurtant, de rejoindre le bar, masqué d’un rideau de lumière vertical. Le soleil ne s’était pourtant pas encore couché, mais la nuit artificielle, trouée d’un peu de jour, soulignait d’étranges contours, comme ceux vaporeux de la fille là devant.
Intérieur, extérieur, déséquilibre centrifuge, entravèrent le réel.
Calé contre le dossier de sa chaise, Emilio fixait la chanteuse. Leurs regards se croisèrent, restèrent liés un instant noués comme une fleur à sa tige.
-« J’aime bien regarder les gens dans les yeux, on y voit ce que les mots peuvent y laisser échouer. »
-« T’as raison mon pote, cette fille est torride et je te sens fondre comme le bon chocolat suisse que tu es. »
Le chocolat, c’était elle et chacun avait envie d’une barre.
Bercé par la bière, l’herbe et la musique, des sentiments confondus lui brassaient l’intérieur. L’Australie tout entière se déversait par seaux de couleurs différentes. Certaines, passées par le temps gâchaient d’un peu de poussière les prénoms de villes et de gens. D’autres, noyées dans l’onde remontaient en surface cherché un peu d’air par le filtre de sa cigarette. Des poissons-coquillages, des perles mauves et tout ce mouvement insensible d’un courant chaud qui lui traversait la peau.
Il était amoureux à nouveau, de ce pays et de cette fille qu’il ne connaissait pas, qu’il ne voudrait pas connaître. Les laisser là, intègres dans la soudaineté d’une surprise, derrière un vol de perroquet et sous l’étoffe d’un tissu moulant. Mais il n’oubliera rien de tout ce qu’il sait ou du moins y prendra t-il garde.
-« Tu ne devrais pas la mater tant que ça, tu finiras par baver. »
-« Give me a break body!”
Chen, fort du conseil, alla au bar faire le plein. Quand il revint, la chanteuse et son pote n’étaient plus là.
-« C’est ça ta caisse ? »
-« Eh oui duchesse. »
-« T’as pas fini de la construire ou tu es toujours en train de la démolir ? »
-« En fait, ce n’est pas la mienne. »
-« Quitte à en tirer une, tu pourrai choisir mieux ! »
Il lui fit le coup de lui ouvrir la portière pour faire passer la rouille de sa ruine.
-« J’espère qu’on va pas trop loin, j’ai qu’un quart d’heure d’arrêt. »
-« Humm… même qu’on ne bouge pas d’ici. »
-« Dis donc, c’est sympa chez toi, et qu’est-ce qu’on fait ? »
Le gars lui happa ses lèvres, sa main cherchait sous la robe, il trouva son ventre, y déposa ses doigts et tout devint boue, chocolat chaud et marée montante.
Son parfum contre la sueur et leurs boucles confondues agrippées les unes aux autres.
La fille dans la surprise, chercha à se débattre sans trouver de prises, ses ongles griffèrent la peau mais l’étau de la peur finit par avoir raison d’elle.
-« Non, je t’en prie, t’affole pas, j’voulais juste t’embrasser et c’est tout. »
Il la relâcha… les yeux noirs de la fille lui crevèrent l’âme, une larme laissait dans son sillage une traînée de rimmel bleu.
-«Tu m’as fait peur, sucker ! Réessaye plus tendrement. »
Et l’ombre de l’océan les recouvrit complètement.

Ils sont sortis de la voiture comme on revient de voyage, avec une immense impression claustrophobe. Serrés entre ce qui advient et ce qui est survenu, ni dans l’un et loin de l’autre. Comblés par leurs gestes, grelottant de leur séparation.
La fille reprit sa place sur scène et l’homme à côté de son compagnon. Il semblait perdu dans le fond de sa chope, à tel point qu’Emilio s’y pencha afin de vérifier si personne ne s’y noyait.
-« Hey ! Mate, t’as trouvé quelque chose d’intéressant ? »
-« Sortons prendre l’air, tu veux ? »
Emilio lui emboîta le pas.
L’extérieur fit du bien à l’Israélien, ses mains s’agitaient autour d’une blague en plastique ; elles en extirpèrent un petit tas consistant aussitôt enroulé dans du Zigzag.
L’odeur des premières taffes suscitèrent le regard envieux de leurs voisins, qu’ils n’eurent pas d’ailleurs à couler trop longtemps avant qu’on ne le passe.
-« Tu vois, ça ne me dérange pas de partager… moi » fit son ami en souriant.
-« Chen, nous ne sommes jamais que les spectateurs de notre propre destin. »
-« Cheers ! »fit Chen,
-« Cheers ! » répondit Emilio.
Ils prirent la cruche de bière et la burent ensemble, joue contre joue, déversant son liquide autant sur leurs t-shirt que dans leurs gosiers, ils la posèrent ensemble et ensemble s’écroulèrent de leur chaise.

* * *

-« Mais c’est qui ce mec ? »
-« Ben, à vrai dire, j’sais pas vraiment, on s’est connu il y a trois mois environ à la fête d’Ambroise, depuis je l’ai dans la tête. »
La main de son amie caressa le drap qui recouvrait les jambes de Yanné.
-« Bon, celle là on la met où ? »
Nadja tenait une photo tirée d’un magazine où l’on voyait une ballerine nue arrêtée dans un mouve-ment noir et blanc.
-« Mets-la bien en face. »
-« Et la plante ? »
-« La plante tu la pousses à gauche… pas trop, j’veux tout voir. »
Sur le mur, était arrangé un montage assez compliqué de photos, verdure et objets qui commençaient à donner à la chambre un aspect plus intime, ceci bien sûr, au mépris des consignes géné-rales. Le Docteur Roux avait cédé. « Mais… mais… et si tout le monde faisait la même chose ? J’vous demande un peu ! » « Oui, mais moi c’est différent ! », Et l’on frottait son index contre le pouce pour qu’il n’y ait pas de mésentente, il s’agissait bien là d’une privilégiée.
-« Eh ! Mais je t’ai pas encore montré ma bécane, r’garde un peu ça. »
Yanné pointa son menton en direction de la salle de bain, dans laquelle trônait une chaise roulante électrique.
Nadja ne dit rien, lentement elle quitta la chaise des yeux et revint les plonger dans ceux de son amie. Sa vision se déforma, se voila en même temps qu’une bouffée spongieuse lui sortait du ventre.
Une vraie chaise, avec son petit cerveau électronique, ses accoudoirs immondes en skaï bleu et sur le siège, une peau de mouton toute neuve, qui attendait d’être usée par le temps, une chaise qui l’électrifia. Nadja mit sa main devant la bouche, trop tard, les sanglots la débordèrent.
-« Sors, Nadja… barre-toi vite, vite… »
L’infirme chercha la position horizontale sur le côté du lit, ferma ses paupières et entendit l’image fraîchement punaisée tomber du mur, une ballerine en noir et blanc.
Parfois, faire n’est pas suffisant, il faut refaire et recommencer encore … comme de chercher ses jambes à travers ce petit bruit, comme après nos pleurs supporter ceux des autres, ces murs et ce lit, sa tête et ses maux, son corps et ses plaies, puis supporter de ne plus se supporter, refaire un tour autour des choses, essayer encore parce que lâcher ce n’est même plus être seul, c’est se perdre.
Elle rouvrit les yeux, redressa son dossier, appuya sur la sonnette de service, en fixant le yucca qui se trouvait bizarrement décalé sur la gauche.
-« Vous avez sonné ? »
-« Ouais, j’voudrais une bouteille de champagne bien frappée. »
-« Autre chose ? »
-« Tiens, vous commencez à devenir bien vous ! »
-« Sachez, Mademoiselle Segalina, que vos plaisanteries n’amusent plus que vous. »
-« Je me disais aussi, vous n’alliez pas vous décoincer si rapidement. »
-« … »
-« Bien, je voudrais voir l’aumônier. »
-« Il y a des heures pour ça. »
-« Y a pas d’heure pour les braves et les hommes de Dieu en sont, dit-on, à moins que je ne téléphone moi-même au Docteur Roux ? »
La porte claqua sur les talons de l’infirmière.
Yanné se demanda ce qui s’était cassé en elle, une pierre angulaire, la clé de voûte ou juste un joint de dilatation.

Chapitre 10: Intérieurs

Elle s’était mise à déambuler dans sa chaise, à parcourir ses premiers mètres, croisant d’autres ombres si semblables qui hantaient les corridors.
Le lino gris, les illustrés de la salle de séjour et partout ces têtes identiques dans leurs différences, handicapé dans leurs mouvements, trahies par leurs pansements, leurs bracelets, prisonnières d’un long couloir aux murs pâles.
Avec le physio, ils étaient allés jusqu’au bout, revenus et repartis trois fois, « j’avance ».
Elle se souvient de cette porte d’ascenseur qui rejoint l’extérieur, qui s’ouvre et avale son contenu, l’engloutit pour le recracher dehors, loin, juste après la petite flèche verte.
C’est par là qu’elle s’en ira.
Devant la salle de séjour, elle n’a pas répondu aux –bonjours-, aux cassés fantômes qui traînent leurs boulets de glucose fixés à la veine, à ce jeune qui fumait sa cigarette d’une main tremblante, ni à ce sourire édenté, planté dans une paire de charentaises éculée.
Elle leurs disait : « au revoir » sans ouvrir la bouche, elle n’a rien vu, juste cette porte, qui un jour l’absorbera.
Elle pense à sa grand-mère qui disait : « Mes yeux », pour ses lunettes : « Mais où ai-je donc posé mes yeux ? »
-« Eh mémé, mais où sont donc passées mes jambes ? »
Peut-être, existe-t-il aujourd’hui des machines qui vous font voir sans yeux, comme il en existe qui vous gardent les membres en mouvement sans pour autant avancer.
Et ces deux genoux, qui comme l’onde marine, dessinaient le flux et le ressac de coton dans son petit bruit huilé.
Comment sa grand-mère avait-elle pu oublier de voir, « comment, moi ai-je fait pour ne plus marcher, ne plus même me souvenir du mouvement ? » Elle déballa un chocolat et le fit fondre contre son palais.
La déprime avait son placébo. Elle passa ses mains sur ses jambes, se promit de ne jamais les oublier, à commencer par son gros orteil droit qu’elle fit remuer sans s’en rendre compte.
On frappa à la porte.
-« Entrez ! »
C’était à n’en pas douter l’aumônier et sa tête de porte-manteau comateux.
-« Vous m’avez demandé ? »
-« Oui mon père, j’avais envie de parler de sexe avec vous. »
Le porte-manteau s’empourpra et ne se décidait pas à lâcher la poignée, comme s’il tenait là son salut.
Elle s’esclaffa et l’invita à s’asseoir sur le lit.
-« J’peux prendre une chaise. »
-« J’préfère sur le lit. »
Le bon père s’exécuta en essayant de garder les distances de sécurité.
-« Père, on m’a dit que je risquais de ne plus jamais pouvoir faire l’amour et je me suis dit que l’église avait sûrement une idée sur la question. Voyez-vous, un imbécile ne m’a pas crucifiée, il s’est contenté de me casser en deux, de façon que je puisse vivre éveillée et marcher quand je rêve.
Comme j’en n’avais pas trop envie, c’est arrivé comme une épreuve, mais voilà que je la trouve un peu au-dessus de mes forces. Parce que mis à part mon physique et mon âme accidentée et les douleurs qu’on endure, on m’annonce aujourd’hui, que je suis une châtrée. Alors, j’ai une question assez simple : à partir de quand a-t-on le droit de se foutre en l’air, avant de revêtir l’âme d’un martyr, aspect qui ne me sied personnellement pas ? »
Le père catholique semblait fixer ses pourtours comme pour la définir dans l’espace de cette chambre. Il ne parut pas surpris et le ton de sa voix était incandescent.
-« Tu monologues ma fille, ce n’est pas sûr que ce soit une réponse que tu cherches et de toute évidence, le suicide n’en est pas une. Mon avis est qu’une âme blessée le reste, peut-être plus encore dans l’au-delà. Comment peux-tu penser que la mort te libèrerait de cicatrices si profondes, situées hors de la chair. Ce sont celles-ci que par son sacrifice notre Sauveur a voulu guérir. Les hommes, toi et moi, n’y ont rien entendu. Il voudrait tous beaucoup de compassion, alors qu’ils sont incapables de la situer hors d’un périmètre immédiat. Et si le secret résidait dans le temps, découpé bien avant notre réalité terrestre – c’est bien ce que Jésus transcende par sa résurrection ? Ca c’est le tour de force, le passage, mais ça prouve bien qu’après rien ne s’est arrêté. D’ailleurs, dans la religion chrétienne, on focalise sur la mort, mais personne ne cherche à repasser par la naissance, alors qu’il y a là aussi le mystère d’un franchissement de l’âme. L’âme et la chair, l’une droite, l’autre perpendiculaire, barres de fraction, équation sur l’éternité. Laquelle vit dans l’autre, laquelle souffre sans l’autre ? Tu as perdu tes jambes, mais elles sont là, peut-être prêtes à marcher, peut-être vides de mouvement à tout jamais ! Leur as-tu demandé si ils veulent se jeter dans ton acte, tes amis, ta famille, le vent et le froid, le pavé sous ton sang, ta bouche dans son dernier cri et moi, tout en bas, avec mon air condescendant, un encart dans les journaux et une couronne de roses avec au milieu, -à notre chère regrettée-, puis un peu d’encens, de terre et plus tard ton âme meurtrie, boiteuse, une chaise roulante pour l’éternité. Sans être guérie pour autant, il n’y a rien de rédempteur dans cette action, rien de positif. Martyr, tu ne peux jamais prétendre à ce titre, tu ne te sacrifies pas ma belle, tu t’agenouilles, tu ploies, prête à rompre et tu vas emporter avec toi, regrets et remords en plus de mon dégoût.
Que voulais-tu ? Une vie en soie et la retraite pensionnée. Un monde assez moche que tu te réjouisses de lui tirer ta révérence sanglante. T’aurais voulu savoir si Dieu existe vraiment, si un cureton a déjà fait l’amour et si les miracles existent ? Je n’ai pas de réponse, sauf que t’es trop belle et trop jeune pour mourir. Ca t’étonne qu’un curé te parle comme ça ? Alors fallait pas tirer sur cette sonnette, fallait pas te faire shooter, ni même te lever le matin, la vie c’est vachement dangereux !»
Il lui prit la main, elle lui prit les yeux.
-« Tu veux bien faire quelque chose pour moi ? »
-« Demandez et vous recevrez. »
-« Sous la table là-bas, il y a une photo, j’aimerais que tu la punaise contre le mur. »
-« C’est tout ? »
-« Non, prie tout ce que tu peux pour moi. »

Il sortit dans le couloir dégrafât son col carton, tira de son paquet une papier-maïs, attendit d’être dehors pour la fumer, tranquillement dans le parc, en se disant qu’il faudrait aller un jour au Tibet, entre les Dieux et la montagne, comme à Sion durant son séminaire, un peu de paix, beaucoup de pierre entre lui et le reste qui se confondait comme la fumée avec les cieux.
Le froid le traversait, il pensa aussi à se faire chef des contentieux, un boulot pépère avec une femme en tablier et l’odeur de poireaux. Puis il prit la direction de « Chez Médico », boire un peu de se délicieux Perly qu’on utilise aussi comme vin de messe.

Quand l’équipe médicale au grand complet arrivait dans sa chambre, elle avait la curieuse impression d’en être l’intruse. Le professeur était gros, marqué de couperose et paraissait maladif. Il ne frappait pas, pour faire remarquer peut-être, qu’il était là chez lui.
Il disait chaque fois : « ha !ha !, comment allons-nous ce matin. » A quoi Yanné répondais :
-«Nous allons gitudinal. » Le professeur n’y comprenait jamais rien et cherchait dans son dossier quelque forme graphique à donner à cette réponse. Soufflant comme un bœuf, il déplaçait dans son sillage une odeur de transpiration et plusieurs assistants, docteurs, chefs de clinique, de service, infirmières et même une fois par semaine, une assistante sociale. Le docteur Roux, parlait de son cas par mots compliqués et incompréhensibles : Lombostat, périoste ou ostéosynthèse.
Généralement, elle n’en sortait guère plus avancée sur son état qu’auparavant, mais se prêtait assez bien au jeu de l’auscultation rapide.
-« Humm, ha ! Ha ! » Faisait le professeur, « c’est très bien, tout va pour le mieux. »
-« Vous allez à selle régulièrement ? »
-« Bien sûr, mais j’ai laissé la bride au vestiaire. »
Le prof qui là comprenait, rigolait franchement à la limite de l’asphyxie, les autres se fendaient aussi, valait mieux pas le contrarier. Heureusement, le temps du prof devant coûter très cher, ses visites restaient courtes. Ordinairement, il n’y avait que le Dr Roux et une infirmière, parfois un stagiaire ; Aldo n’aimait pas s’embarrasser de trop de gens. Revenu à son bureau, il complétait les dossiers, anamnèse actuelle, ouverture des nouveaux arrivants. Consultation de son énorme compendium, qui renfermait tellement de panacées que cette matinée, sa simple manipulation lui en coûtait. Il croisa ses bras sur le bureau et posa sa tête au milieu. Ses collègues s’en aperçurent :
-« Ben alors Dodo, qu’est-ce qui se passe ? »
-« Fatigué. »
-« T’as fait la foire ? »
-« Non, même pas ! »
-« C’est la p’tite de 41.15 qui te tracasse ? »
-« Non pas même. » Il mentait assez mal.
-« Tu veux savoir, je pense qu’elle s’en sortira jamais, sa fracture de l’apophyse est mauvaise, d’ailleurs, il me semble que son moral est en baisse, ça fait longtemps qu’elle ne nous a pas fait un de ses plans dont elle a le secret ! »
-« Ecrase tu veux, Jacques-Philippe ! » Puis-il tira le dossier Ségalina et sous « anamnèse actuelle » il inscrivit, pour la dix-septième fois, « état stationnaire. »

L’après-midi Yanné, qui connaissait maintenant chaque centimètre carré du couloir, ainsi que ses habitués, profita d’un moment d’inattention des infirmières pour s’en aller par l’ascenseur, voir dans le début de l’hiver glacial, les extérieurs d’un peu plus près. Arrivée au-dehors, elle resta là longtemps, ses jambes nues sous une couverture et la chair de poule gravée sur sa peau à déguster de cet air libre et quand elle se mit à claquer des dents, prit la direction du bus le plus proche, à bord duquel, elle et ses lèvres bleues, furent chargées sans encombre.

Elle se réchauffa un peu de tous ces visages, de ces portes qui s’ouvrent et se ferment sans forcément l’aval de blouses blanches, que des gens ordinaires, des rues normales, des voitures quelconques, aucune pesanteur, aucune thérapie.
Yanné descendit à Saint-Jean et remonta jusqu’au 21 Rue des Délices. Au bas des escaliers, elle demanda l’aide de deux jeunes gens pour la porter jusqu’en haut. La fille s’avança vers la sonnette en tremblant, Dieu qu’il faisait froid. Elle marqua une pause : quinze heures, sûr qu’il ne serait jamais là.
Elle sonna, la porte s’ouvrit, son cœur fit un bond, une tête blonde cherchait l’interlocuteur à hauteur d’yeux et se ravisant, les baissa dans ceux du visiteur.
-« Bonjour ?! »
-« Gilles n’habite plus là ?! »
-« Bien sûr pourquoi ? »
-« Pour rien, merci. »
Sa main gauche fit pivoter sa chaise dans les escaliers et culbuta sous les yeux atterrés de la blonde. Elle poussa un cri. En bas Yanné, pleurait un peu de douleur et le reste de haine.

-« Le docteur Roux est demandé aux urgences. »
-« Qu’est-ce qu’on parie… » La phrase de Jacques-Philippe resta suspendue, Aldo avait bondit de sa chaise. Une plainte sourde lui venait par les veines, moitié angoisse, moitié tachycardie.
-« Que lui est-il arrivé ? »
-« Pas de panique tout va bien, elle veut te voir simplement. »

Le Docteur écarta le rideau derrière lequel des infirmières s’affairaient à recoudre l’arcade sourcil-ière de la patiente.
-« J’voulais vous annoncer la bonne nouvelle toute seule, je sais pas comment, mais la sensibilité de mes jambes est revenue, ils parlent tous de miracle, c’est un mot que je n’aime pas entendre dans la bouche d’un médecin… »
Aldo lui pose la main sur les lèvres, soulève la tenture plastique et s’en va.
-« Qu’est-ce qu’elle raconte ? »
-« Elle dit vrai, d’après les radios, sa chute aurait réduit la fracture du corps vertébral, ce qui lui a redonné la sensibilité des membres, elle a mal au genou, va savoir maintenant, si ça tiendra ? »
-« Et qu’est-ce que j’écris moi, maintenant ?»
-« Sous (statut) inscrit : infernale. »

Chapitre 11: Rebelle

Dans la chambre, un peu de vent froid passe par l’entrebâillement de la fenêtre. La veilleuse est encore allumée. Sur la tablette une enveloppe, sur l’enveloppe un timbre néo-zélandais et l’emballage argenté du dernier « Frigor ». Dans sa main endormie, une feuille de papier avec, inscrit le long des lignes :
«Décembre, Waikatu, Bay of Island, New-Zeeland.”
Sais-tu Yanné qu’il existe sur cette île, une légende qui court avec le vent et fait fuir les veaux dans son frisson.
Waikatu était un jeune Maori qui fut adopté par une famille de colons, il y a un siècle. Il était grand, beau et fière, n’aimait pas les bancs d’école, ni ces habits qui le serraient de partout.
Une fois, alors qu’il se promenait dans les pâturages à moitié nus, courant après le vent et chassant les nuages, un gros taureau l’expédia d’un coup de corne bien ajusté dans les pommes et sur le carreau. Quelques semaines passèrent et les bons soins de sa mère adoptive le remirent sur pied.
A peine guéri, Waikatu largua son pyjama, se peignit les couleurs de la vengeance sur la face et courut, une hache à la main retrouver la bête.
Quand il la vit enfin, le jeune Maori s’approcha fier et droit :
L’animal qui ne croyait pas au destin chargea sur le sien. L’éternité lui ouvrit la tête en deux, il s’en alla galoper dans une grande prairie parallèle. Le jeune gars finit ses peintures de la colère consommée en se faisant les bords avec le sang frais. Puis il rentra satisfait à la maison, relater son exploit à sa mère qui allait c’est sûr, le décorer du mérite agricole.
Ce n’est pas exactement ce qu’elle fit et la vue de ce sauvage qu’elle avait passé cinq ans à essayer d’éduquer lui souleva le cœur.
En ce temps-là, on pendait les gens facilement, les voleurs de chevaux, les esquinteurs de pince à linge, les crache-à-la-gueule-des-flics, les pisses-bibles, tout ceci « by appointment of her Majesty the Queen ». C’est sûr qu’un hacheur de bœuf allait y passer !
Waikatu le comprit à temps et envoya sa belle-mère galopé sur la comète de Halley, alors qu’elle appelait les flics, après quoi il brûla la ferme et s’envoya un coup de rhum… Il se sentait devenir fou, ça lui allait bien.
On le trouva au sommet de ce qui allait devenir Waikatu Island, alors qu’il dormait peinard, le corps peint aux couleurs du vent, un sourire aux lèvres.
Waikatu fut le premier Maori à être pendu, à Auckland en 1841. Ca fit un bon exemple, un pas cher qu’on peut brandir facilement mais qui, lorsque le soleil descend, fait encore frissonner l’échine des jeunes veaux.
Garde le pour toi, mais je sens son ombre passer et repasser sur le bush, avec sur ses épaules un manteau fait de ta peau contre la mienne. »

‘***********

L’eau chaude était ce vêtement sensuel qu’elle n’aurait jamais voulu quitter. Elle plongeait dans le liquide comme dans une combinaison souple, puis elle empoignait les barres de suspension et quelque part, le dauphin refaisait surface.
Sur les bords du bassin, Jacques-Philippe en blouse blanche, recommençait :
-« Pour te soutenir tu dois tout sentir, la plante des pieds en premier puis la cheville, le mollet, le genou, la cuisse et les hanches ; le mouvement est dé.com.po.sé. »
Et il fallait recomposer ses habitudes, des réflexes peuplés d’instinct à réapprendre, une base insen-sible à redécouvrir.
Ce super-8 qui repasse toujours dans de pareilles circonstances, le film de ses premiers pas jauni par le temps, que son père lui projetait sur le mur blanc de la véranda.
Elle savait marcher sans même le savoir, puis tomber dans les bras de sa mère.
-« La hanche Yanné ! La hanche ! »
C’est vrai la hanche, l’endroit le plus mou, le plus rond. Ce n’est même pas un miracle. Rouage, mouvement d’horloge qui enchaîne sur l’autre, balancier d’une pendule encore bancale.
Dedans, le frottement d’une chair en caoutchouc-bleu qui se soulève par ondes, par vagues en son centre direct, elle le sent. Sur le bord de la piscine, le physio, ses cheveux longs retenus par un sempi-ternel serre-tête, « Nike », plus loin Gilles qui n’est plus là, ailleurs Emilio qui tarde, dessous ses pieds dans le marécage de mouvements oubliés, devant sa chambre, une télé couleur qu’elle n’allume plus vraiment, derrière… le film jauni de ses premiers pas, après… deux jambes pour recommencer… quelle dérision… remonter une expo, dont se délecteront les pros du business.
Un amour branque, un autre étranger, continué? Mais continuer ce qu’elle à commencé où ?
-« Yanné, Bon Dieu ! Tu penses à quoi ? »
-« A toi pauv’cloche ! »
Elle lâcha les barres qui la tenaient aux aisselles et disparut dans l’eau chaude. Dessous, elle ouvrit les yeux et ne vit que du bleu, bleu clair d’un dauphin qu’elle suivit. Elle pensa que ne pas respirer était facile, puis pensa le contraire et ne pensa à plus rien en avalant le bleu.
Elle sentit une main la tirer hors de là, un membre fort, puis une muqueuse se coller à sa bouche alors que son dos épousait plutôt mal que bien, le bord du bassin. Elle souffrait mais dégusta le baiser aspiro-salvateur, elle rouvrit les yeux et eut en dentelle la vision de Jacques-Philippe, les gouttes sur ses paupières séchèrent, elle lui prit la langue et mélangea la sienne au goût de chlore.
-« Yanné, ça va ? »
-« Tout juste. »
-« On arrête pour aujourd’hui. »
Le physio la hisse hors de l’eau, là une infirmière l’entraîne jusqu’aux vestiaires. Il y règne une chaleur de bain turc.
Assise en paquet sur le banc, elle essaye encore une fois de se changer seule, par mouvements défaits, désordonnés, l’infirmière se propose de l’aider mais Yanné refuse et comme à chaque fois risque de tomber, s’accroche, se sent partir, glisser sur le bois laqué du banc, se rattrape, saisit un crochet, se redresse, quitte son maillot de bain, passe un sweat. L’infirmière revient lui tend son bas de training ; Yanné le jette sur ses pieds, s’esquinte à l’enfiler, avec un peu de chance elle passe une jambe. Généralement l’exercice est trop périlleux et malgré ses efforts, il faut l’aide d’un tiers.
Après, elle se propulse du banc à sa chaise, saisit le petit levier et prend la direction du couloir. S’arrête au passage, devant le distributeur de boissons et s’aperçoit qu’il lui manque le franc requis pour une « Henniez verte ». Elle reste interloquée, regarde la machine, y met un coup d’épaule et de der-rière, entend un rire fuser, sa chaise pivote :
-« Lucette ! »
-« Vous avez l’air de vous porter mieux ! »
-« Ca me fait plaisir de vous revoir. »
-« J’vous offre le verre ? »
-« Volontiers, une Henniez verte. » La femme balance ses francs et récupère les deux bouteilles plastiques crachées par la machine, elles trinquent.
-« On entend beaucoup parler de vous dans l’hôpital. »
-« On ne peut pas en dire autant de vous, où étiez-vous tout ce temps ?! »
Lucette sourit, elle parle de transfert de la complexité de l’organisation hospitalière, aléa des affectations, etc…
-« Votre ami est rentré ? »
-« Pas encore, je suis toujours pas réparée. »
-« Il ne rentrera que quand vous serez rétablie ? »
-« Je le souhaite. »
-« Vous lui avez parlé ? »
-« Au téléphone. »
-« Et comment a-t-il prit la chose ? »
Yanné avala une gorgée, les minis bulle se mirent à nettoyer le chlore.
-« Avec distance. » et se mit à sourire, un petit sourire qui traversa sa bouche et se réfléchit sur les lèvres de Lucette, un mignon petit fax qui plissa deux gros yeux bleus derrière les lunettes scaphandre de l’infirmière.
-« A propos, vous connaissez ce physio aux cheveux longs ? »
-« Je suppose que vous parlez du Dr Estoppez ? »
-« Jacques-Philippe »
-« Je pense… il a la réputation d’être un excellent praticien, on dit qu’il associe deux méthodes, les conventionnelles et d’autres plus nouvelles, dites –douces- qu’il aurait apprises en Asie.
-« Je vois le genre. »
-« Je ne saisis pas. », dit Lucette, « vous n’avez pas l’air de me prendre au sérieux. »
Le circonflexe d’une paupière resta suspendu au-dessus des verres épais.
-« Vous frappez pas Lucette, j’ai dit ça en l’air, vous me raccompagnez ? »
-« Volontiers. »
Et les deux s’en allèrent le long du couloir, le pas de l’une accordé à l’allure de l’autre. Des cuisines, s’enfuyaient les chariots poussés par de débonnaires auxiliaires, dans une odeur de sauce morille revue mini-calories qui parfumait le corridor.
Yann ceignit la taille de Lucette, posa la tête contre ses hanches…
-« Grand-mère, aimes-tu la tambouille du centre hospitalier… ? »
-« Trois pas de roulettes », l’infirmière l’embrassa sur le front.
-« A bientôt. »
-« Bon appétit. »
Yanné commanda l’ascenseur et quand les portes se refermèrent sur elle, Lucette eut subitement envie d’une mousse caramel, avec peut-être même de la crème chantilly dessus, ça valait bien les « trois pas de géant » qui la séparait de la caf’.

Chapitre 12: Party

Le samedi suivant, des accords de swing infiltraient le hall d’orthopédie.
Martin, remonta le couloir à coup de béquilles nerveuses. Il s’arrêta devant la chambre 41.15. C’était de là que se glissaient les notes, des bruits de verre perdus dans la rumeur de propos partagés.
Il écouta un peu, prit son courage à deux cannes et s’en allait compléter son premier aller-retour de la journée, quand la porte s’ouvrit.
Un type sortait qui le surprit, juste par-dessus son épaule il la vit debout sur un appui spécial, un genre de déambulateur qu’il avait déjà vu utiliser par une vieille.
-« Martin, l’homme le plus rapide du hall… entre ! »
La pièce malgré les fenêtres ouvertes, refoulait une horrible odeur de fumée qui restait coincée entre le plafond et les cendriers.
Dans la chambre il y avait une quinzaine de personnes, des coupes de champagne aussi et entre le fatras de plantes, des photos et une télé avec du lierre autour.
On lui fit une place sur le lit. Il refusa les toasts et essaya de descendre une coupe de champ’.
Il reconnu le docteur, puis le grand blond qui ressemblait à Borg et vissa un regard de biais à une brune minçolette qui se tenait sur sa gauche, puis ne bougea que pour installer son plâtre tout neuf sur un coussin de façon à calmer le tambour qui roulait des chevilles aux oreilles.
Yanné balbutia un ou deux pas sous les regards de l’assemblée, attrapa une coupe et trinqua.
Elle bougeait les épaules au rythme de la musique et ses yeux pétillaient, pschitt…pschitt.
Yanné le regardait amusée et s’adressa à Gilles qui la tenait par le coude.
« Ce môme est trop, il passe la journée à battre son propre record du couloir ou à organiser des compétitions de toutes sortes.
La dernière fois, il a fauché la chaise d’une vieille pour jouer avec moi au « foot-fauteuil » dans le couloir.
– « Je parie que t’as gagné quand même ? »
-« On peut pas toujours perdre pas vrai ? »
Son regard siffla un penalty dans celui de Gilles.
-« Yanné ne soit pas acide, je t’ai déjà dit que cette fille c’est de la bagatelle. Pour moi n’y a que toi qui compte » et lui dégagea un clin d’œil droite dans la lucarne.
Elle vida discrètement son verre dans la poche de Gilles puis le tendit à sa mère, qui passait par là.
-« ‘Pa m’a appelé hier, il pense revenir le mois prochain ! »
-« Moi c’est Bertrand qui m’a ramené tes photos, trois ont été vendues, cinq tourneront dans une expo itinérante. »
-« Pas trop mal. »
-« Tu devrais te rallonger, maintenant. »
C’est vrai qu’elle avait les jambes excessivement lourdes pour dire qu’elles étaient en coton.
Jean-Luc se proposa de la soutenir jusqu’au lit.
-« Hey mais j’arrive toute seule ! »
-« Bien sûr que tu arrives toute seule, je voulais simplement monter derrière ! »
Elle pria Martin de ne pas bouger.
Il reprit une coupe.
Il la sentait vachement près.
Tout contre, yo !
-« Alors vous allez vous marier ? »
Gianni prit la main de Catherine pour affirmer.
Qu’est-ce qu’ils allaient bien ensemble. Jamais un mot plus haut que l’autre et ces petits attouchements de moineaux qui avaient le don d’agacer.
-« Eh, oui, on l’a décidé comme ça. »
Loukoums, on pensait à des friandises emballées sous cellophane rose, Yanné se demandait bien pourquoi ils lui apparurent ainsi. Rien pourtant n’avait changé depuis qu’elle les connaissait.
De plus, ils étaient mûrs pour ce genre de chose, cinq ans de vie commune sans bruit, ni bas, ni hauts, sauf le coup où il était parti en Italie sans elle, entraîné par une envie Don Juanesque et le parfum d’une blonde à l’accent de Turin.
-« Alors, tous nos vœux ! »
Chacun leva sa coupe, eux rougirent et Gianni un peu coincé par les circonstances et son col roulé, renversa son verre.
On passa à autre chose.
-« Hé ! Comme mm…musique vous n’auriez pas du –Deville- ? » Lança Martin, qui se sentait de plus en plus à l’aise. Ambroise farfouilla dans sa collection.
On poussa Lucette de devant le tape-deck. Le champagne déversait ses seaux d’émotions et la douleur d’une mère devant sa pauvre fille avait ravivé la peine de son deuil.
Depuis, disait-elle une foi simple consumait son cœur, comme l’arôme d’un cierge senteur «La Vierge ».
Yolande, l’écoutait sans chercher comparaison, promenée tout simplement.
Le docteur Roux échangeait des paroles d’usage, cherchant à se situer entre l’appréhension hiérarchique et le tangage du champagne.
Entre lui et Jacques-Philippe était née ces derniers jours une tension infime. L’équivalence d’un bateau qui tire sur ses amarres. Un sentiment qui voulait rompre, déborder les eaux dormantes.
Appareiller, prendre le large et larguer ce contentieux en pleine mer.
Puis, l’idée même qui l’avait conduit à ces réflexions rompit son fil, il attaqua discrètement le dernier canapé au saumon et croqua le zeste de citron qui le décorait.
Cet après-midi, il arrêtait son service assez tôt pour aller faire un tour en ville et acheter un « G.I. Joe » équipé « Golfe » à son aîné.
Dans la chambre, les accords blues-rock volent au-dessus de leur tête, Martin s’est assoupi, son front sur l’épaule de Yanné, les derniers hôtes baissent le ton, l’après-midi s’installe dans l’hôpital. A quelques chambres de là, une mémé s’éteint dans une dernière angoisse, la main crispée sur la télécommande, Danielle Gilbert sourit pourtant juste avant que la neige d’une chaîne fantôme ne la recouvre. Au sous-sol, sur une pile de draps sales, une jeune portugaise remonte sa blouse et les mains d’un aide-infirmier décrochent frénétiquement les boutons qui contiennent le rouge de son envie.
Yanné retape l’oreiller qu’elle coule sous la tête du champion du monde des couloirs, tire son vase de nuit de sa commode, se soulage, puis tombe sur sa chaise.
-« Je vous raccompagne ? »
Elle à envie d’air, de se faire laver par les gouttes froides de ce début d’hiver, quitter la torpeur des couloirs tièdes. Vérifier que le frais lui monte encore à la tête avant de rougir les joues, enfin soulevée par ses proches, avancer sur dix mètres, s’accrocher au cou de sa mère et retrouver dans cette étreinte le parfum de sa chair.
Après les aux revoir, elle reprendra le hall, en cherchant au fond d’elle un peu de cette euphorie brut de brut qui s’estompe trop rapidement.
Elle croisera la fille au teint brun, qui tire sur sa jupe et remonte ses bas, enfin s’approchera de cette porte où une grand-mère balbutie des mots baveux, fixant la neige cathodique.
Elle restera là, entre deux murs coquille d’œuf, deux itinéraires possibles, immobile.
-« Alors, mémé, qu’est-ce qui se passe ? »
L’aïeul désignera le lit d’à-côté, où un bras pend, veiné de bleu. Yanné s’approchera et le contact froid du membre se fichera en elle, comme une lame gelée.
Danielle Gilbert compte une auditrice de moins.
Elle zappera, remettra la commande à l’autre occupante qui comblée, rendormira sa sénilité.
En sortant la fille, s’arrêtera au local des infirmières.
-« Faudrait aller à la 41.24 ! »
-« D’accord, merci. »Répond l’une des deux.
Le moteur électrique de la chaise gémit et pousse sa charge en avant. L’horloge du vestibule tombe une minute, bientôt l’heure de la « Grande Chance ! »
Le temps a ce pouvoir étrange de fondre sans concordance.

Chapitre 13: Kiwis

Un mec me tendit un carnet en m’disant : -« Lis ça, tout est écrit dedans. » Avec un accent pédant qui m’a tout de suite mis les boules, vu que j’avais déjà attendu un lift, trois heures.
Trois heures à me demander si je n’allais pas franchement me payer le concorde en première classe. J’ai lu ce fameux « log book » et tout le monde y décrivait son expérience personnelle, puis j’suis monté discuter le coup avec Frank. On en avait rien à cirer, dans le fond nos tuyaux on s’les f’ra nous-mêmes.
Ca c’était hier soir, maintenant on est là, à Motueka, il est 6 heures du soir, dans un quart d’heure il va faire nuit, on n’atteindra pas l’entrée du trek aujourd’hui.
Plus on avance vers la côte nord, moins les lifts sont fréquents. Pour le moment faut s’trouver un motel pour la nuit, avant qu’il flotte, avant que ce pub ne ferme les portes.
J’voudrais qu’tu m’prennes par la main, que tu m’tires un peu à toi, et me serres contre ton ventre.
Avoir un peu chaud contre ma peau, un peu de tendresse sur mes lèvres.
Ce n’est pas que je craque, dans le bruit du billard, dans la fumée, au bord des doigts jaunes, ou dans l’odeur de la pluie qui sent le goudron neuf. C’est pas que je craque, c’est juste comme une musique qui vient résonner au bord du blues, quelques notes que j’aime fredonner quand le décor s’y prête, un accord plaqué sur une cheminée d’usine, la trace d’un doigt qui se pose sur ton dos, ce petit rien qui te réveille, un filet de bière aux commissures, et enfin la nuit qui tombe.

Mardi / Abel Tasman National Park
J’ai vingt kilos sur le dos, il pleut des cordes, ça fait quatre heures qu’on marche et le prochain refuge est à une dizaine de kils.
La forêt vous éclabousse de fraîcheur vert-mentholé et d’averses si fines qu’on croirait une poussière liquide. J’ai quitté ma jaquette qui ne protège plus rien du tout. En t-shirt, les bras nus,  j’me gaffe les plaques de boues qui vous aspirent les pieds comme une énorme sangsue avide.
J’ai pourtant l’impression de faire corps avec cet entourage, comme absorbé, confondu dans les haies, les taillis ou les fougères géantes, grandes comme des parasols, ces lianes qui serpentent de tronc en tronc et qui vont se perdre dans le milieu du maquis, ce sentiment d’être lavé sous la pluie de tout ce que la ville avait pu salir. Entendre le ruissellement silencieux comme l’écho d’un chuchotement familier et enfin sentir sous mes pieds cette bonne vieille terre nue qu’on oublie de tutoyer à force de parcourir.
Ce paquet d’énergie qu’elle transmet, tiré du contexte et qui vous monte à la tête, dialogue de sensations, des mots fait de pierres, de végétaux et de chairs, tous ces signaux qu’elle présente.
Puis la fatigue, compagne de tous les efforts, des muscles raidis et de la nuque quand elle se bloque.
C’est un peu là que se situe le problème, j’sens que si on n’arrive pas bientôt, va vraiment falloir que je pompe comme une brute, si ça suffit pas faudra que je rame et si ça va pas mieux, tant pis pour le refuge, j’dormirai sous une fougère, j’boufferai mes fayots froids et je chopperai ma crève carabinée ici, parce que c’est plus beau que le bord d’une highway et plus moelleux qu’un banc public.
D’ailleurs mes jambes tiendront le coup, « pas vrai mes cocottes ! » et de croiser les doigts discrètement dans l’dos, en pensant aux jours qui viennent.

Jeudi – Galère Song
Quand Franck m’a réveillé à cinq heures du mat’, pour passer avant la marée, j’ai rien dit, j’ai mis du sparadrap sur mes orteils cloqués, j’ai serré les dents et j’ai fermé ma gueule.
Après, j’ai chargé les kilos sur mon dos, qui grinçait en faisant la moue mais sans plus.
Ensuite on a enlevé nos godasses pour passer le courant dans l’aube froide, sans broncher.
Mais, quand la marée glacée m’a gelé le haut des cuisses et poussé vers le large, j’me suis mis à gueuler et rien n’est sorti. On dit, des fois que c’est à cause de la trouille, moi j’crois plutôt que le cri est resté figé au fond du bide.
J’ai essayé de courir comme un damné vers la berge, mais dans l’eau, tintin !
Je n’avançais pas plus qu’à reculons, j’ai pensé à rien, j’voulais juste que mes jambes bougent, et c’était tout un boulot.
Quand j’suis arrivé de l’aut’côté, le soleil commençait à poindre, j’me suis écroulé la tête en avant dans le sable glacé.
Merci ma mère, bordel de Dieu, j’en ai marre… marre de faire le con dans ce pays paumé, marre de Franck qu’essaie de me d’mander si tout est okay, marre du froid, marre de penser, de ma gueule et ces mots, de ces lettres, marre de mes jeans qui m’font comme deux tuyaux frigorifiques, de ce sable qui m’rentre dans la bouche.
P’têt que j’ai chialé un p’tit coup, quoique ça m’étonnerait, puis j’ai dû checker mes affaires, mon porte-monnaie, mes papelards puis mon appareil photo et j’ai juré un bon moment en dansant sur un pied pour changer de futes sous le jour qui se mis à paraître.
Va faire beau sur ce putain de pays où l’on caille comme dans un frigo, et toi, arrête de rire Franck ! J’ai failli crever comme un plouc, quant à toi, l’amant d’mes fesses tu f’rai mieux d’me lâcher, d’poser ton stylo et ta correspondance de poubelle, okay !
Pa’c’que j’en ai marre, rien que marre… Marre…

Samedi

Dans les champs qui bordent la route du Sud, c’est bourré de moutons fraîchement tondus. Les moutons, ça se laisse pas approcher facilement, mais je comprends qu’ils se méfient, leur bidoche, leur laine, c’est une des ressources principales de ce pays. J’ai vu un coup comment on les tondait. Ca commence quand un chien dressé et honnête comme un flic vous court aux fesses. Comme eux il ne doit pas mordre, pas tout de suite, ’ doit se comporter comme c’est marqué dans le manuel, gants blancs pour patte blanche, mais si tu lui fais signe d’aller se faire voir, alors là ! Là ça devient technique… Quand le chien à fini son boulot, il reçoit une tape amicale sur la tronche, une ration de Frolic et on le nomme appointé.
Alors le travail du « sheep-sharer » (tondeur) peut commencer.
Il attrape la bête et la met dans une position confortable pour lui, c’qui fout le mouton sens dessus-dessous. Comme il est payé à la pièce, il met la gomme, sue comme un veau et se gratte partout, vu que la bête est bourrée de choses intéressantes qui vont de la tique des campagnes aux scarabées des marais.
Un bon tondeur arrive à se taper cent cinquante bestioles par jour, le record c’est trois cents et quelques.
Après on prend une bonne douche avec anti-vermine, sous les bras et Petrol Crann bleu-cuvette dans les cheveux.
L’humain peut pas s’empêcher d’emmerder les animaux, j’sais pas pourquoi ça m’obsède, p’têt que comme tous les faux problèmes, quand on ignore la question, la réponse n’intéresse personne.
D’ailleurs, quand il en a fini avec les moutons, les bébé-phoques et la peau des baleines, il s’en prend à ses semblables, en les classant par couleur, par conviction, les gris qui traversent au rouge par exemple, ça dépend des motivations.
J’me demande bien ce qu’on va pouvoir me trouver, j’vois pourtant d’ici la gueule du mec qui va me tondre.
Pourvu que je m’ laisse pas approcher.
Agneau de Dieu, bordel ! Prends pitié de nous.

Chapitre 14: Christchurch, 10 heures du mat

Sur une terrasse au cœur de la ville, premier café, première clope, depuis une bonne semaine, ça me chavire la tête.
Première grasse matinée.
J’irai faire un tour plus tard, pour le moment, je déguste les pâles rayons qui filtrent à travers la brume.
Le centre ville grouille de vie. C’est lundi matin en Nouvelle-Zélande, après le break confortable du week-end, les citadins se remettent au boulot, au volant, à l’usine, au bureau.
Ca pourrait être Berlin, New York ou Paris, les grandes villes c’est un pied dans l’internationalisme, un trait d’union avec cette arrogance qui les caractérises toutes et ce maquillage, qui les rendent sœurs.
Quand j’aurai fini ces lignes, j’irai dilapider mes derniers dollars et confirmer le vol qui doit m’amener ce soir à Manille.
Dans quelques heures, j’en aurai fini avec ce pays, qui me laisse comme tous les autres, un goût de fruit vert sur la mémoire.
Peut-être que je n’y reviendrai jamais, on ne peut pas vivre partout à la fois et c’est bien dommage.
J’en ai parcouru les trois quart, à chaque endroit, j’aurais pu poser mes valises, trouver un job en évitant les contrôles qui vous l’interdise, louer un appart’ et commencer à le vivre plus près.
Cesser d’en être le spectateur, celui qui regarde à travers la vitrine cette marchandise vivante, ces paysages ondoyants ou le goudron d’une route qui part loin, là où je n’irai jamais, dans une cour où je n’entrerai pas.
C’est difficile de tout vivre, alors on brode des raccourcis.
Je vais commander un second café, me rallumer une clope, tirer dessus, me sentir à nouveau valdinguer, laisser le présent se graver dans ma mémoire, puis trouver une poste où t’envoyer un doux baiser et ces feuilles en vrac.
Emilio paya son addition, prit la lettre qu’il venait de sceller d’un coup de langue, y déposa ses lèvres, la rangea dans une poche.
L’air était vif.
Comme en Australie l’autre jour, tout le poids de la distance s’abattit soudainement sur lui, une appréhension de dix mille kilomètres, l’évidence d’une tranchée creusée à même son corps.
Il déambula dans les rues jusqu’à s’y perdre.
Le Wizzard appelait à la rébellion de l’âme et les jeunes maoris « taguaient » leurs prénoms sur le gris de la cité.
Instant de transit, juste avant de décaler davantage encore.
Sans vraiment s’en apercevoir, il héla un taxi, évita facilement la discussion que l’autre essayait d’entamer. La ville s’estompa par la vitre arrière, Emilio l’observait le rétroviseur, la laissant filer au bout d’une ligne invisible. Il ferma les yeux, le zeste d’un kiwi lui dessinait un soleil vert. Il rouvrit les yeux, l’air froid de l’aéroport vibrait par plaque sous un réacteur, comme un appel sourd.
Il changea la cassette de son walkman, passa le contrôle frontière, prit la direction du bar. Deux whisky plus tard, il pensait à Boracay, une île dont on dit qu’elle à d’étranges vertus.
Il bu son troisième verre dans l’avion, pendu par le ciel.

Chapitre 15: Phils

Une bouffée humide s’engouffra par la porte ouverte, inondant la cabine.
La nuit d’encre, le manque de transition, la précipitation nerveuse des passagers et les gestes affolés d’un gosse qu’on réveille, l’agressent.
Le tampon claque sur son passeport. Un douanier le suspecte, puis le laisse passer. Tous les douaniers suspectent, tous les chauffeurs de taxi vous harcèlent, toutes les chambres d’hôtel seconde-zone mériteraient des draps plus propres et tous les murs des peintures fraîches.
A tous les coups ça recommence.
Il jette son sac, passe un t-shirt –un moins trempé- descend au bar, s’enfile une San Miguel et demande au garde si les rues sont sûres. Le type rigole :
-« Not for you Mister ! »
A l’étage, le ballet des filles qui vont et viennent accompagnées d’Australiens trop grands pour elles, fractionnent le temps comme les figurines de ces vieilles horloges animées.
Emilio passe l’enceinte du « beer-Garden », rempart à la rue, aux coups de gaz, de klaxon, de cou-teaux ou de reins, invisibles.
Les bruits nocturnes d’une métropole, sa dodécaphonie en voix-off.
Il sort, longe le trottoir, les enseignes néons vendent leurs rêves clignotants. Dans la rigole, un enfant dort sur un carton, ailleurs les chiens de la nuit cherchent au fond des poubelles les restes d’une journée. La rue est pleine comme un œuf.
Minuit un quart local.
Dormir, que dalle ! L’envie inversée, le corps las, la tête grande vitesse, sous les bras la sueur qui se déverse dans le coton. Son pantalon colle et le jus de la mousson stockée dans le caniveau déborde largement ses chaussettes. Sur les étals des marchands ambulants rôtissent des brochettes et leurs saveurs dans l’air ambiant vous nourrissent de curry et de piment.
Des grappes de blancs sortent des bars, titubent quelques mètres avant de se réfugier dans un autre, sur les conseils racoleurs du portier et son éternel sourire jaune.
La fatigue se mêle à l’appréhension, nouvelle ville, nouvelles règles.
L’étranger eut soudain l’impression de n’y comprendre rien. Devant lui, la nuit s’était allumée d’une lune rose qu’un voile de mascara odorant lui cachait. Sous son dos il sentit les ongles de la fille qui venait de l’étreindre à son insu. Elle lui ronronna un peu d’anglais, il tenta de se dégager :
-« Quoi !? Je ne te plais pas ? » Une main remontait sous son débardeur.
-« Tu es très belle, mais je suis fatigué ! »
-Eh ! Mister, Mister, j’ai tout ce qu’il faut pour te réveiller. » Sa main descendit entre l’étoffe et la peau.
-« Ecoute, n’insiste pas, j’suis à sec et de toute façon, j’ai promis à ma sœur de rester sérieux. »
-« Que viens faire ta sœur là-dedans ? » sourit la fille en caressant son membre.
-« Elle fait le même boulot que toi ! »
La fille se dégagea.
-« Okay, et bien si tu changes d’avis, je suis par là tout les soirs. »
-« Ca marche ! »
Il la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle se soit perdue dans la nuit. Lentement il se remit en marche dans cette nuit mascara et regagna l’hôtel.
A l’entrée le garde jouait avec son couteau.
-« Déjà de retour ? »
-« Déjà. »
Visiblement ce mec crevait de trouille et faire sauter son canif d’une main à l’autre devait lui donner la contenance qui manquait à son uniforme bleu (sur lequel brillait « Urban Guard – Metro Manilla » en métal jaune).
Trop fatigué pour dormir comme ça arrive parfois, l’européen proposa au type une bière pour lui tenir compagnie.
-« Pas d’alcool en service, mais un Coke j’veux bien. »
Emilio apprit que le garde avait effectivement peur, qu’une demande de port d’armes était en cours et que sa compagnie le rassurerait. Ils parlèrent de ce que l’on sait de la peur, comment ça vous arrive, pourquoi ça part pas.
Puis le garde le dévisagea furtivement :
-« Tu devrai aller te coucher maintenant ! »
Surpris par ses paupières qui se rouvrirent brutalement, Emilio eut l’impression de dégringoler.
-« Deux heures moins le quart, good night Pablo. »
-« Good night mister. »
Depuis combien de temps n’avait il pas eu peur ? Sa question resta pendue dans l’air, il ne voulait pas y penser.
La chambre suintait l’humidité, il dormit nu sur les draps, le ventilo sur position quatre.

Au réveil, le bruit de la rue le surprit, alors qu’une fille qui devait être Yanné le renversait sur le capot d’une Studbacker.
Il était sûrement passé au travers de l’une comme de l’autre, tôle et velours. Il avait l’impression de plomb dans sa tête, de coton dans ses membres et de mercure à la place de son sang, le lin sous son dos était trempé.
L’homme fixa un instant le plafond, même ses paupières semblaient être des stores rouillés, puis il tira un linge de son sac et s’en ceignit les reins. Il prit sa pochette fric-passeport, la planqua dans sa trousse de toilette et s’en alla sur le palier jusqu’à la salle de bain. Les traces de sang frais qui déco-raient les carreaux blancs, lui sautèrent aux yeux juste quand il mit les pieds sous la douche.
L’eau fraîche l’éclaboussa, ses épaules frissonnèrent et la sueur au creux de sa colonne s’en alla rejoindre les cheveux qui bouchaient l’écoulement. Il quittait lentement son sommeil poisseux et le matin l’habillait de renouveau. Ca coulait jusqu’au creux des reins et le chatouillaient d’une étrange manière, sur le devant sa toison, comme le lichen sous la rosée accrochait les perles d’eau. Il saisit sa verge la frictionna au savon, il voulait être propre et sentir bon. Une fois rincé, sa main y revint et le battement de son cœur, y inscrivit à chaque fois un angle plus élevé, il fixait le carrelage et y vit passer les lèvres et le mascara d’hier soir, la « Stud » et Yanné, son ombre dans les draps blancs de cette seule nuit, sa bouche là où étaient maintenant ses doigts.
Il lâcha prise, les carreaux redevinrent gris sales, il avait le goût de l’envie plein les sens.
Sortit, il s’essuya, entreprit de se raser, en évitant de trop regarder les traces de sang qui viraient au roux, s’aspergea de « Vetiver » et le mélange d’ambre et citron lui donna faim.
Au rez-de-chaussée, calé dans une chaise en rotin, il avala une mangue et quelques toastes arrosés de café, par-dessus le tout il alluma une « Camel » en regardant s’agiter la fille derrière le comptoir.
Elle était jeune, noiraude, légère et son sourire semblait ne jamais l’abandonner. Quand elle vint encaisser les consommations, Emilio glissa un large pourboire et s’enquit par la même de ce qu’il y avait à faire en ville. La fille vraisemblablement n’en attendait pas plus pour quitter son bar et engager la discussion.
En fait, elle arrêtait son service d’ici une demi-heure, et se proposait de lui servir de guide. L’étranger recommanda donc un café et attendit Aline sans avoir même besoin de crier pour qu’elle revienne.
La ville à la lumière du jour paraissait bizarrement fade, d’autre aurait dit sale. Côte à côte, ils tâchaient d’éviter trous, passants et voitures que tout semblait mélanger sans distinction. Aline se balladait au milieu de tout ceci, avec l’aisance innocente qu’ont les filles par ici, le pas d’une danseuse au milieu des déchets qui jonchaient le caniveau.
Quand elle le regardait en face, elle ôtait ses imitations Dior, écoutait la question et avant d’y répondre mordillait leurs branches, signe qu’elle accordait à sa réponse tout le soin nécessaire, puis les rechaussait et sa voix fraîche tranchait alors avec la température ambiante.
Elle avait une spontanéité ingénue qui le surprit au début.
-« Je vais souvent avec les clients de l’hôtel faire un tour en ville, j’trouve classe de me balader avec un blanc. Les mecs d’ici ne sont intéressés que par le fric ou par les fesses. »
-« Je crois que tous les mecs du monde le sont. »
-« Oui, mais les blancs sont plus cool. »
Emilio sourit et posa sa main sur l’épaule chocolat.
-« Aie ! Aie ! »
Elle se dégagea.
-« Tiens, regarde. »
Au bout de son index tendu, un parc étalait son tapis d’herbe vert détrempé.
-« Le Rizad Park » déclara t’elle fièrement, « pas le plus beau, mais mon préféré. »
Ils suivirent une promenade dallée qui serpentait entre de petites constructions, passant par ponts et pergolas, intimes refuges, précaires pour les couples d’amoureux ou encore rejoignait un espace jeux où les gosses s’y donnaient à cœur joie. Des photographes d’occasions traquaient le touriste, puis lui agitait sous le nez un polaroïd humide où venaient apparaître leurs mines ébahies. Vendeurs de ballons, marchands de toutes sortes vous tenaient, malgré la chaleur, des discours passionnés sur l’utilité d’acquérir leurs marchandises.
Tout à l’opposé, l’énorme bâtisse du ministère du tourisme restait à l’abri d’un soleil au zénith. Le visiteur eut soudainement l’impression d’appartenir à tout ceci. Il avait déjà vécu ce moment, la réalité se confondait, jouait à déphaser d’un calque compliqué le rêve et la réalité.
La réponse des forces concertées aux questions qu’ont ne pensaient pas inscrire dans l’univers. Il su dès lors, que quelque chose de plus fort, se préparait et vacilla légèrement.
La fille s’en aperçut et chercha de l’ombre.
-« C’est gentil d’être avec moi Aline. »
-« Ouais, mais ça va te coûter cher. »
Elle commanda deux glaces à un marchand ambulant. Au moment de payer, Emilio eut un pincement au cœur, il vérifia sa poche revolver, c’était effectivement avec son porte-monnaie qu’elle était en train de régler l’addition.
Quand elle revint vers lui, il avait installé sa jaquette par terre, les deux y prirent place et le parfum d’ananas descendit comme un baume apaiser la chaleur de la mi-journée qui semblait le déborder.
-« Tu devrais te méfier. » dit-elle en lui tendant son fric.
Il le rengaina aussitôt sans la lâcher des yeux.
-« Tu vois tu n’as même pas vérifié ! »
Aline n’eut pas le temps d’avoir peur, elle sentit une masse s’abattre sur elle, son dos vint heurter le sol, par réflexe, elle ferma les yeux et serra les dents. Sur ses lèvres passe comme un oreiller de satin, dans ses doigts l’étreinte d’autres doigts, sur son ventre le poids d’un autre.
Quand elle rouvrit ses paupières, il lui murmura dans son anglais d’étranger :
-« Toi aussi tu devrais te méfier. »
Emilio se releva et partit vers le marchand de glaces en rechercher deux autres, ananas bien sûr, il adorait ce goût qu’elle avait aux lèvres.

Elle est partie depuis longtemps reprendre son service à deux heures, juste avant l’averse infernale, « rain shower » une douche, exactement.
Il a attendu longtemps sous le porche d’un arrêt de bus qu’elle finisse, mais la pluie eut raison de sa patience, alors il a retroussé le bas de ses pantalons et s’est mis à arpenter la rue que la mousson a transformée en fleuve amer. Une eau sale, que les voitures remuent par vagues sur leurs passages.
Vers le port, l’œil amusé des locaux perchés sur le toit de leur cabane, le regarde s’enfoncer à mi-cuisses.
Arrivé vers le périph extérieur, il s’arrête sur le mur central qui divise les huit pistes de l’autoroute. Il l’a traversée en même temps que les mômes, presque à la brasse, presque noyé sous les roues d’un camion. Mais de là on peut profiter du mur qui sépare la route du bord de mer, pour remonter de pied sec. Cette enceinte qui divise aussi les pauvres en plus pauvres encore. Juste en-bas, où les maisons de carton, les bacs en plastique, les toits de tôles s’en vont avec le courant, où la bienséance à perdu la mémoire.
Il est remonté sans trop regarder les enfants détrempés, s’amuser à rire de tout ce qu’ils n’ont pas et grappiller les pesos de ce qu’ils auront.
A la hauteur de la rue « Del pillar », il rejoint son hôtel, Aline affairée ne l’a pas vu monter.
Dans sa chambre, il se change puis, dans la salle de bains propre, se brosse les dents et s’allume juste après une cigarette, pour le mélange pepsin-nicotine, qu’il adore.
Au bar, le regard de Pablo s’enfle de bleu noir, sa main gauche est pansée, au côté pend un Smith & Wesson d’occase.
-« Je vois que la nuit a été mouvementée, man ! »
La bouteille de Coke tremble, rejoint les lèvres, déverse ses bulles et frappe le comptoir.
L’œil valide se fiche dans ceux de l’étranger.
-« Il a voulu me tuer, Mister » son pouce se dresse son index se tend, décrivant ainsi la forme d’un pistolet, il se l’applique sur la nuque, « click… », Son regard déformé se ferme, comme pour retrouver l’horreur affûtée.
-« …le coup n’est pas parti ! »
La fente de son regard se rouvre, il brûle.
-Il m’a frappé avec la crosse et je me suis blessé avec mon couteau en tombant… c’est ridicule pas vrai ? »
-« … »
-« Je vais l’attendre, Mister… et quand il reviendra, je le tuerai… bang ! » son index et son pouce se repose sur la table.
-«Et je partirai de cette ville. »
La bouteille de coke ne tremble plus, rejoint les lèvres, déverse ses dernières bulles.
-« J’t’en offre un autre ? »

Le soir tombe et recouvre les filles à dix dollars de son tissu polisson.
Emilio pousse la porte du bar le plus proche, un dont le nom clignote de toutes ses ampoules. Un qui vous affole les sens à force de miroirs et, les formes des filles qui dansent au-dessus du comptoir s’y reflètent, amplifiant vos phantasmes par son jeu multiplicateur.
Il vise une place libre, s’accoude et commande un premier whisky, le vide en deux fois, puis mâche les glaçons, il sort de dessous sa chemise son billet pour Boraçay qu’il a acheté l’après-midi. Sa vision mélangée à l’alcool lui procure une douce sensation chaloupée.
Il regarde en face de lui, ces filles qu’il n’arrive toujours pas à compter, à gauche l’écran géant où les « Pretenders » en mettent un coup, à droite ces mecs pas clairs, les yeux rivés sur le podium.
« Je suis l’hôte d’un festin viking, une sorte de barbare à vingt dollars. »
Ses yeux suivent la cambrure d’une fille rehaussée de talons dont les gestes maladroits cherchent, sans trouver, un peu d’assurance. Beauté au milieu de beautés, sorte d’ange déchu dans un purgatoire de glaces. Son regard se décale, guidé par l’envie, sur le numéro 10 qu’elle porte au coin du string.
-« Elle s’appelle Minerva. » lui souffle un énorme américain au sourire chargé d’or comme ses doigts.
-« Dis-lui que je lui paie un verre. »
-« C’est dix pour la fille et quinze pour le jus de papaye, mais tu peux payer en pesos. »
Emilio s’en va en évitant de jeter un œil à son image qui le suit dans les miroirs. Arrivé dans un coin plus sombre, il pose son verre à nouveau plein sur le marbre noir de la table, étire ses jambes et pense à Boracay, une île où les remords, dit-on ne sont pas de mise.
Il imagine une ligne d’horizon avec au loin deux mâts droits et l’arc des voiles qui les tend.
Une main frêle lui presse l’épaule, la fille prend place à côté, l’air autour d’elle se colore de santal.
Qui est-elle, là au milieu de son envie ? Un contour, des seins, une vallée jusqu’au ventre qui coule ensuite sur l’étoffe de ses jambes avant de se piquer aux talons aiguilles.
Il essaye de parler en dissimulant son impatience et serait-ce le whisky ou un fait exprès, mais il lui semble que la lumière autour d’eux décline jusqu’à que le blanc des yeux noirs qui le suivent ne s’allume plus que du reflet lointain de la scène. L’air conditionné qui lui apparut à son entrée comme un baume sur la chaleur moite le surprend, maintenant. Il erre sur cette fille sans oser la fouler, comme retenu par une force invisible, contraint presque à ne pas sentir cette fleur qu’il avait pourtant cueillie. Mais voilà qu’elle se met à l’œuvre sans un mot, fait glisser ses doigts dans ses cheveux et pose son nez contre le sien, elle tend les lèvres et lui happe un baiser. Sur son ventre il sent les phalanges habiles d’abord défaire le bas de son T-shirt et s’immiscer ensuite dans le creux des côtes, graphiter quelques spirales du nombril jusqu’au cou. Il quitte le visage pour se réfugier dans ses cheveux et leur texture lui fait un voile odorant qu’il voudrait jeter sur sa mémoire. Il la serre dans ses bras, regarde par-dessus ces épaules la boucle du soutien-gorge qui brille, les petites bosses de son échine, le gris foncé que le contraste décoloré a fait de ce dos offert. Le bouton de son jeans cède sous le geste précis de Minerva, elle fait glisser le zip et part là-dedans donner forme à l’envie qui s’y terrait.
-« Shhut, Minerva, shhut ma belle. »
-« Quoi, tu veux pas mister ? »
-« Non, le mister ne veux pas, il te trouve trop belle pour lui, mais il veut bien t’embrasser encore et te payer un autre coup. »Il voudrait la voler, lui prendre tout ce qu’il ne pourra jamais avoir, sa surprise, son inquiétude, sa générosité et le suicide de la prostitution, cette force de se donner à n’importe qui, l’outil du soi qui s’affiche au compteur de son cul et de votre cœur. L’art de n’être que son propre objet et celui des autres par procuration.
Elle rit en cachant ses dents blanches derrière sa paume.
-« Après, je t’emmène manger un morceau ? »
-« Je sais pas si je peux. »
-« Comment ça, t’es avec un client, non ? »
-« Oui, mais à neuf heures je dois rentrer chez ma mère. »
Le gars se marre : -«d’accord Cendrillon, tu y seras, maintenant va t’habiller, je t’attends au bar. »
Il suit sa démarche, ses miches de pain de sucre qui swinguent et disparaissent, puis se reboutonne, s’arrange et s’arrache à ce morceau de présent comme s’il sortait d’un train, se recoiffe au passage devant une glace, garde le reflet de ce mec bouclé quelque part au fond de son sourire.

Chapitre 16: Indoor

Yanné fixait la prise murale, un bord blanc et quatre petits trous en forme de trapèze. Il y a du courant qui entre et qui sort de là. Une énergie qui navigue, libre et maîtrisée aussi.

Elle se voudrait électricité, dématérialisée et brute, effacée de cette nuit qui n’en finit pas, courir le long des fils si vite, si fort puis rejoindre la terre dans une gerbe de feu, se payer un petit tour en son centre pour rejoindre la lave qui la baignerait de sa force en fusion.
Il lui revient en mémoire l’impression qu’elle eut plus d’une fois de marcher pieds nus dans la boue, cette harmonie latente qui englobe et finit par subjuguer. L’appréhension de ne pouvoir jamais s’en extirper, puis plus doux, naît en soi ce frisson d’être là-dedans comme au tout début, avant le commencement où fût pétrit le même sentiment, celui que la mémoire même reconnaît sans pouvoir s’en rappeler.
Yanné fixa longtemps la prise cette nuit-là sans pouvoir s’échapper, figée sous la veilleuse, posée sur son lit comme ces statues immobiles sur leur tombeau de pierre.
Cette chambre autour qui résonne du silence étouffé. Elle n’aurait pu de toute façon dormir plus, ces deux mois passés allongée l’on tant «défatiguée»  qu’elle songeait fermement au risque de ne plus jamais pouvoir fermer les yeux.
Était-ce alors la prise qui la fixait ou l’inverse ? Les choses chaviraient, lui faisant perdre le sens de cette nuit insomniaque.
Un cerveau que l’on croit embrumer et qui vous révélerait en définitive ce que le jour vous cache, ce n’est peut être que ça l’insomnie.
Faudrait-il vraiment que tout ait deux sens, l’un éclairé, qui cacherait l’obscure réalité du second.
Quelle face serait le plus beau ?
Ses paupières vinrent battre puis piquer sa pupille qui se rétrécit sous la pellicule lacrymale.
On ne voit jamais l’électricité, on la mesure, on la représente, on s’en sert, elle ne se matérialise qu’un instant, du ciel frappant la terre avec le son du tonnerre. Masquée par sa vitesse, laissant à ceux qui l’ont vue cette berlue voilée d’avoir échappé à sa force et l’assurance bénie de ne pas avoir eut à l’affronté. Pas cette fois, pas encore, c’est preuve qu’on ne mérite pas sa colère.
On la maîtrise bien sûr ou du moins essaye t’on de s’en convaincre. On l’envoie alors grésiller dans les câbles, puis réduite de puissance l’injection dans les murs, sortes de veines qui les parcourt pour donner vie au bâtiment et ressortir en quelque endroit par trois petits trous trapézoïdaux, ceux-là même qui n’ont pas la vertu de vous faire forcément dormir, mais apportent la conclusion qu’il y a sous l’aspect matériel d’une chose des énergies bien plus extraordinaires que leur enveloppe.
Certaines forces n’en revêtent aucune.
Les trous noirs l’absorbèrent.
Passés les premiers centimètres éclairés par la lumière extérieure, il fit tout de suite noir, très noir.
-(Elle est en contact, je ne la vois pas mais je la sens.)
Pour passer par le cuivre elle dut se déshabiller, le métal était hermétique mou mais clos, alors Yanné se fit particules, celles qui parcouraient son corps, infimes cellules qui lui semblaient soudainement s’agglomérer puis la posséder, se refondre en l’emportant dans leurs transformation.
-(Elle est métal, comme c’est bizarre.)
L’angoisse un instant mit son frein, quelques cellules se disloquèrent absorbées par la peur, l’infirme les sentit se défaire d’elle, accompagnée d’une douleur aigüe.
Elle verrouilla le loquet de la peur qui l’avait dispersée et se remit à sinuer dans le fil qui l’aspirait vite, si vite, elle ne sentait que le frottement fluide d’une chose devant être le temps ou les ampères.
-« Je file d’accord, mais que faire à présent ? »
Dans son cerveau une réponse claque prononcée par une vois qu’elle ne connaissait pas.
-(Tu es énergie maintenant, laisse le métal de ton osmose de côté.)
Yanné lâcha du lest, le cuivre se dématérialisa, sa vitesse s’accéléra encore, le frottement avait disparu, un vertige sans fin s’empara d’elle, mais ce n’était pas tomber, plutôt une ascension fulgurante sans poids ni consistance, le paradoxe d’une élévation incolore, inodore, insonore.
-(Ne vas pas trop loin) résonna encore autour d’elle.
Yanné ralentit, sans savoir comment, décéléra jusqu’à ce que son effet de vitesse se transforme en flottement, elle ouvrit enfin les yeux et la peur vint comme un rideau lui dévoiler clairement une fille nue arpentant sa chambre d’un pas calme, les yeux grands ouverts.
-« C’est moi ? »
-(Oui, c’est toi sans ton âme.)
-« Mais qu’est-ce à dire ? »
-(Que l’âme n’est pas l’enveloppe du corps.)
-« Mais je marche ! »
-(En aurais-tu douté ?)
-« Où suis-je, je rêve ? »
-(Tu es en chemin, n’essaie alors jamais de t’arrêter.)
-« Suis-je morte ? »
-(L’aurais-tu souhaité ?)
-« Non, je ne crois pas. »
-(Le choix t’appartient et c’est à toi d’en décider.)
-« Et vous, qui êtes-vous ? »
-(Je suis moi et moi seul peut me nommer, mais il y a ici quelqu’un qui t’aime et m’a donné ça.)
Yanné vit son corps plus bas ouvrir une main, qui contenait une chose qu’elle ne pouvait clairement définir.
-« C’est quoi ? »
-(L’os d’une couleuvre.)
-« A quoi ça sert ? »
-(A rien si tu ne lui donnes aucun sens.)
-« Dites-lui merci. »
-(Sois prudente, le chemin inverse est aussi périlleux que celui qui t’a mené ici.)
La jeune femme se refit cuivre, mais alors qu’elle dévalait le fil du retour, une infirmière ouvrit la porte pour lui administrer le thermomètre matinal. En voyant sa patiente déambuler nue dans la chambre, elle poussa un cri et Yanné se sentit volatiliser en millions de particules, les plombs sautèrent instantanément, son corps s’affaissa retenant toujours dans sa paume la vertèbre du reptile.
A dix mille kilomètres de là, Emilio sortait de la hutte de Fernando, il n’allait pas partager la soirée avec lui, le Philipino était exténué, demain peut-être, il passerait le voir dans la cabane qu’il avait loué au sud de Boracay.
Le blanc lui offrira sûrement un coup de whisky, du même que ce soir, lui, il apportera son banjo. Mais ce soir, Fermando était fatigué et son esprit dispersé.
L’européen emporta avec lui la vision pénible du vieil homme qui tressautait juste avant de rouvrir les yeux.
Mais quand il fut seul dehors, les esprits qui rôdaient dans la nuit, l’accompagnèrent les premiers mètres comme pour le rassurer.
-« Mademoiselle Segalina comment vous sentez-vous ?
Elle revenait à elle par le dos, au travers du dallage froid, puis par le peu de chaleur du tissu éponge que l’on jeta sur elle comme couverture.
-« Ne bougez pas, je vais chercher de l’aide. »
-« Non, je vais bien, aidez-moi à me mettre sur mon lit. »
L’infirmière se pencha et passa son bras sous une épaule.
-« Allons-y lentement, voulez-vous ? »
Alors, alors seulement, Yanné glissa un pas, puis l’autre et enchaîna jusqu’au bord de son lit. Durant tout le trajet, la soignante resta fixée, sur ces pieds qui, bien qu’encore maladroits commençaient enfin à se mouvoir, comme par enchantement.
Arrivée, l’infirme s’écroula, tira encore les draps à elle et passa son t-shirt.
-« Vous pouvez fermer la bouche maintenant, c’est tout pour le moment. »
La femme suivit son conseil et sans quitter du regard les membres pourtant cachés sous les draps, s’en alla en reculant jusqu’à la porte qu’elle ne prit pas le soin de fermer, avant de dévaler le couloir.

Comme chaque jour, le Docteur Roux enrageait à nouveau. Sa place pourtant indiquée comme réservée à son nom était occupée par Dieu sait quel contrevenant qui au mépris des indications se l’était appropriée. Il fit demi-tour et laissa sa Lancia Stratos à l’huissier-bougon, qui lui avait déjà dit cent fois, « qu’il n’était pas le voiturier du Richemont ».
-« D’accord Monsieur Bernstein, dans le coffre il y a une caisse de rouge, prenez en une bouteille pour la peine, que je vous donne. »
Son faciès empourpré s’éclaira soudainement.
-« Du valaisan comme la dernière fois ? »
-« Le même. »
L’huissier, lui envoya un clin d’œil que le médecin laissa choir en tapotant déjà nerveusement sur le bouton de l’ascenseur.
Quand la porte automatique s’ouvrit à son étage, il pressentit sans pouvoir le discerner exactement, que quelque chose s’était passé. Toujours maître de lui-même, il arpenta l’air de rien le hall au bout duquel se trouvait son bureau. Il perçut des rumeurs énervées en passant devant le local des infirmières et nota qu’elles ne le remarquèrent pas, tant elles semblaient prises par leur discussion.
-« Encore une histoire de fesses passionnante » pensa-t-il en poussant la porte de son office.
Son confrère qui avait fait la nuit, le regarda entrer l’œil brillant et les contours pas nets.
-« La petite marche ! »
-« Bien et toi ? » répondit-il comme chaque matin. Son collège insista, mais tout manquait de force.
-« Je te dis que la petite marche ! »
-« C’est bien, en avance pour son âge » et il sortit tirer un jus à la machine. L’autre lui emboîta le pas, lui arrangea un jeton qu’Aldo balança dans le distributeur en le remerciant.
Son homologue attendit que le café dissipe les brumes matinales et dit en articulant très bien ;
-« Aldo, je ne te demande pas comment ça va, ni ne te dis que ma p’tite dernière a mis les dents, écoute, Mademoiselle Segalina a été vue ce matin en train de marcher, M A R C H E R, tu piges ?
Ce qui est soit un effet d’optique, soit un genre de miracle comme la multiplication des petits pains, capito ?! »
-« C’est bien ce qui m’a semblé en arrivant, j’étais sûr qu’un truc bizarre c’était produit ici, cette nuit. »
-« Tu parles de la panne d’électricité ? »
-« Quelle panne ? »
-« Laisse béton. »
Roux trouva le café meilleur, et la journée qui s’annonçait déjà terriblement délicate… puis jeta quand même son fond de tasse trop sucré à la poubelle.
Ils firent le chemin inverse en essayant d’analyser du mieux qu’ils purent la situation : tout chez cette patiente semblait défier le sens de la logique.
Effectivement le choc qu’elle avait subi dans les escaliers devait avoir eu un rôle à jouer dans le rétablissement, mais les traitements physio thérapeutiques, quoique satisfaisants, n’avaient jamais jusqu’à ce jour enregistré les progrès attendus. Oui, elle pouvait se tenir, à l’aide d’appuis en position verticale et couchée elle en était au stade primaire de la paralysie complète (1 sur une échelle de 4) elle était parvenue au deux voir trois, mais rien ne pouvait expliquer ce que l’infirmière encore sous le coup lui racontait confusément.
-« Bien, reprenons. Vous êtes arrivée ce matin dans la chambre de Melle Segalina, vous entrez et croyez la voir marcher nue devant son lit. Vous ne pouvez empêcher un cri et aussitôt les plombs sautent, la lumière disparaît un court instant, quand elle revient vous voyez Melle Segalina parterre. Vous vous précipitez, il semble qu’elle a eu une perte de conscience. Ensuite vous la couvrez d’un peignoir et lui dites d’attendre en pensant aller trouver de l’aide. C’est correct ? »
La soignante le regarde, un doute traverse son regard.
Elle tient bon, affirme.
-« Vous l’avez alors relevée et êtes allées ensemble jusqu’à son lit. Il apparaît alors clairement que bien que plus maladroite qu’au moment de votre entrée, la patiente a esquissé quelques pas jusqu’à son lit. »
-« Vous ne me croyez pas Docteur ? »
Il tourna la tête en cherchant par la fenêtre une raison concrète qui pourrait lui faire dire oui, puis revint à son interlocutrice.
-« Oui, bien sûr, je vous crois, comme je croyais au Père Noël ou à nos députés : mais il y a un temps pour tout et je devrais recommencer à mettre mes souliers devant la cheminée ?… »
Les deux se dévisagèrent sans un mot, elle allait finir son service, rentrer chez elle et dormir en oubliant tout ceci alors même qu’elle quittera ses vêtements.
A qui en parler ?
Son homme sera parti au boulot en lui laissant la vaisselle. Son chat ? Mais pour lui tout est toujours normal, alors il ronronne en entendant l’ouvre-boîte et les mots qu’il percevra n’auront que le goût de Whiskas…
-« Drôle de job que le notre ! »
Le médecin acquiesça du menton et la remercia.
Il trouva les feuilles de visites journalières dans le tiroir droite, remplit les en-têtes de son écriture illisible et sans même rameuter son équipe habituelle quitta sa place pour se rendre à la chambre 41.15. La porte coquille d’œuf le stoppa net et son hésitation le fit sourire, le numéro gravé sur une plaque de plastique dur semblait le mettre en garde et le froid contact de la poignée « spécial handicapé » le lui souligna, il appuya. Une invective sèche l’accueillit le faisant sursauter comme un gosse surprit en plein délit de chocolat.
-« Vous n’avez donc jamais appris à frapper avant d’entrer dans cet hôpital ? »
Yanné en pleine toilette, lui lançait un regard foudroyant. Il balbutia une excuse, repassa le pas de porte et à l’extérieur s’y adossa capturant sous ses yeux fermés, cette fille nue, les cheveux démêlés, accrochée au lavabo.
Il releva les paupières : (ou elle a parcouru ce chemin seule ou quelqu’un l’a aidée ou encore je suis miraud.)
Il passa deux doigts devant ses yeux pour s’assurer de sa vue et les purger de cette fatigue matinale qui se déverse d’ordinaire dans les cernes.
-« Vous pouvez entrer ! »
L’invitation le fit sourire, il s’introduisit dans la pièce.
-« Désolé pour tout à l’heure. »
La fille assise sur son lit eut une moue magnanime.
-« Ce n’est rien Docteur, ‘fait plaisir de vous voir quand même. »
Il rougit un peu, ça venait tel quel, il n’y pouvait rien.
-« Alors, on brûle les étapes, vous n’êtes pas bien ici que vous essayez encore d’avancer votre date de sortie ? »
C’était la première fois qu’elle entendait parler de sortie, la fille crut s’envoler.
-« On fait c’qu’on peut » dit-elle en rigolant.
-« Allez, racontez-moi tout. »
-« Impossible, je ne sais pas moi-même ce qui s’est passé, ça défie vos règles, ça dépasse mon propre entendement… Je crois que même si je vous le racontais vous n’y entendriez rien. »
-« Essayez tout de même. »
-« Non, ceci m’appartient, à moi et à un autre, si je le trahissais, ça n’avancerait de toute manière à rien et risquerait de rompre le charme. »
Le Docteur tiqua.
-« Le charme, vous pensez avoir été envoutée ou tout du moins en liaison avec une sorte de pouvoir paranormal ? »
La fille le sentit déconcerté, presque dépité aussi de n’avoir rien à se mettre sous la dent de plus dense.
« Ecoutez Docteur, moi je suis l’objet de votre travail, j’en suis depuis trop longtemps la chose, une chose qu’on transporte, qu’on répare, lave, soigne, nourrit, un gros paquet de sang, de chair et de douleur que vous essayez de rafistoler avec d’énormes moyens qui n’en paraissent que plus dérisoires. Je n’aime pas votre monde, malgré tout le dévouement dont vous fait preuve et vos efforts. C’est une espèce de port où l’on s’échoue, où nous ne sommes que des épaves sur lesquelles vous travaillez huit heures par jour, qu’on y crève ou non, si cela vous affecte, ce n’est qu’un instant :
-La p’tite du 41.15 s’est foutue par la fenêtre-.
-Ah ! Encore elle, il aura fallu qu’elle mette le souk jusqu’au bout ! Enfin bon, ramassez les restes et n’oubliez pas de stériliser les draps – Hey Doc ! Je vous donnerai jamais ce qu’on m’a offert, parce qu’on s’affrontera toujours les deux, non pas comme individus, mais à nos places, comme deux soldats identiques dont les tranchées se font face. Vous connaissez votre problème ? Ce n’est pas tant moi que plutôt vos tas de rapports, ceux qu’il faudra remplir vaille que vaille, n’est-ce pas ? »
Le médecin écoutait sans le vouloir, il ne désirait pas ces mots, il en attendait d’autres, moins hermétiques, plus complices.
Soudain l’écart qu’elle avait creusé lui parut abîme.
Plus l’envie de se battre, il perdait le match, par abandon, par le nul.
-« Bien Mademoiselle Segalina, comme vous le dites si bien, mes rapports m’attendent, j’y retourne. »
Il pivota, saisit la poignée, contempla à nouveau le pâle de la porte… les choses bizarrement semblaient animées d’un étrange pouvoir.
-« Docteur, ne croyez pas tout ce que je dis ! »
Mais le bruit de la porte claquée avala la phrase.
Il remonta le couloir, jusqu’à son bureau et se demandait tout en y pénétrant, si tout n’allait pas exploser comme par hasard.
Lucette, était assise sur une chaise.
-« Mme Antigny, quel bon vent ! »
-« Docteur, j’ai quelque chose d’important à vous dire. »
-« Allez-y, j’commence à être habitué. »
-« Ca concerne Yanné. »
Aldo soupira et du regard lui fit mine de commencer.
-« Ce matin, c’est moi qui suis retournée prendre sa température et j’ai vu sur sa commode un os… mais pas n’importe lequel, la vertèbre d’un reptile, comme on en utilise au Brésil et dans d’autres pays qui pratiquent la magie noire. Il symbolise souvent un pacte passé entre deux alliances, celui de la vie avec la mort ou entre leurs forces respectives la blanche et la noire. Cette petite à été touchée par une puissance qui nous dépasse tous ici. J’ai vu à Canoa Quebrada des gens se transporter dans l’espace et parcourir ainsi des distances considérables, devant mes yeux.  Je sais, c’est difficile à croire, mais cette fille vit dorénavant une seconde vie, on pourrait parler de ré-incarnation presque, elle ne le sait pas exactement, son corps non plus, il lui faudra un peu de temps pour s’y faire totalement…, en somme Yanné Ségalina aujourd’hui n’est pas la suite immédiate de ce qu’elle fut. Elle est en définitive, ni guérie, ni transformée, elle est lavée.
-« Vous m’avez l’air bien renseignée. »
-« J’ai séjourné quelques temps au Brésil. »
-« Vous me semblez en tout cas très optimiste, elle n’a qu’effectué la traversée de sa chambre, il me semble déjà avoir entendu dire que sous hypnose, des personnes recouvraient des sens qu’elles semblaient avoir perdus, mais qu’une fois réveillées rechutaient. Son cas, bien que je lui souhaite une issue positive ne paraît pas encore réglé. On fait beaucoup de bruit autour d’elle, j’attends quant à moi un résultat concret, j’irai cet après-midi constater de visu pendant son heure de physio, si il faut ou non parler de miracle. »
Tous deux se contemplèrent un court instant. Sur le visage de l’infirmière s’imprima un rictus menaçant, à la façon d’un chien qui retrousse les babines pour découvrir ses crocs.
Le médecin écarquilla les yeux, puis cilla rapidement.
Les traits de l’infirmière étaient parfaitement détendus.
Elle prit congé du Docteur.
Resté seul, Aldo se berça un instant des bruits furieux qu’émettaient l’imprimante, là-bas au bout de la pièce. Il croisa ensuite ses mains sur la table et les considéra avec la plus grande humilité. Ses ongles étaient parfaitement propres, ses longs doigts de pianiste le rassurèrent, seule leur surface hachurée de poils bruns le dépitait un peu. Ces petites choses. On devrait considérer son corps avec le plus grand respect, c’est vrai, on en a qu’un et difficilement trocable. Il pensa aux méandres des capillaires, au jeu des tendons, à la forme des petits muscles et juste pour vérifier, s’amusa à les faire danser sur la table, puis sa dextre se mit à chasser l’autre et celle-ci capturée la dévora dans un élan de bête préhistorique.
Il en était à peu près là dans ses considérations médicales quand il aperçut deux autres monstres, semblables aux siens qui s’appuyaient sur son pupitre. On ne peut dire qu’ils fussent plus beaux, mais paraissaient vraisemblablement plus nerveux comme le dénotait leurs piaffées.
Il remonta les avant-bras jusqu’au coude et de là, porta son regard au visage qu’il reconnu comme celui du chef de secteur.
Il y a des jours ou il est décidément plus raisonnable de ne pas se lever.

Yanné se tenait debout, elle passa son haut, puis se laissa choir sur le banc et le choc que cela lui fit déchira un peu son dos et la laissa toute secouée. L’assistante du physio se précipita sur elle, mais la fille lui demanda de la laisser se débrouiller.
-« Vous ne devriez pas faire ce genre de chose, ce peut vous être fatal.»
-« La fatalité et moi on se connait bien… »
Puis elle s’agrippa au porte-manteau et tenta de se mettre debout. Quand elle eut trouvé son équilibre, s’empara du support de marche et se mit en route vers le bassin.
Jacques-Philippe l’attendait et le sourire qui s’échappa de son visage quand il la vit n’eut de comparaison qu’avec la grimace qui soudain s’y substitua. Sa patience sans crier gare venait de se jeter dans l’eau.
Il y faisait tiède, la fille parcourut une bonne partie de la piscine sous l’eau et quand elle n’y tint plus remonta vers la surface et se mit à nager longtemps, laissant son fil lui glisser sur le visage, sorte d’onction liquide qui la caressait toute entière. Dans son sillage, le physio, l’ayant vu réapparaître, n’avait d’yeux que pour ses deux jambes qui battaient librement.
La surprise passée, il quitta son T-shirt et ses tennis, la rattrapa en quelques brasses et se mit à ses côtés, ne la lâchant plus du regard : elle nageait les yeux fermés et ne les rouvraient que pour rire ou cracher un peu d’eau.
-« Tu vois ce n’est pas difficile ! »
Elle lui prit alors la tête et l’enfonça sous le niveau, confondant son baiser avec l’inertie d’une vaguelette.
En haut, sur la plate-forme vitrée, le Docteur Roux et son supérieur s’en retournent à leurs affaires. Arrivés dans la chambre 41.15, le chef de secteur ne peut s’empêcher de noter les nombreux écarts au règlement, les murs couverts de photos, l’expansion démesurée des plantes vertes ou les reliefs d’un tête-à-tête au Martini blanc.
-« Et ça c’est quoi ? »
-« Hum, Bubble, un poisson qu’elle a reçu pour Noël. »
Il considère l’animal d’un tel œil que celui-ci se cache sous son amphore.
Rien, absolument rien de conforme aux prescriptions et tant de bazar qu’on se demande s’il ne faudra pas un camion pour déménager.
-« Elle fait de la photo, aussi ? »
-« C’est son travail.»
Aldo fixa le Haselblad et cachait habilement son trouble. Il se rappelait la fois ou elle le fit poser, son stéthoscope à la main en train d’ausculter le yucca.
-« Comment voulez-vous qu’on le retrouve dans ce capharnaüm ? »
Aldo réfléchit vite, c’est à lui d’agir ou ce con va finir par mettre la main sur les photos ou pire, décider le grand nettoyage de la chambre, du genre – foutez-moi tout ça dehors qu’on en revienne à quelque chose de conforme-.
Alors, malgré ce sentiment de dégoût qui remonte, il va droit vers le deuxième tiroir, là où il sait qu’elle met ses lettres il s’approche, entend à l’intérieur le bruit d’une crécelle, il s’arrête, questionne.
-« A-t-on seulement le droit ? »
-« Je vous le donne ! »
Mais devant ses gestes hésitants, c’est le chef qui prend les devants, asseyant par là-même le large cul du pouvoir hiérarchique.
Il saisit la poignée en ferraille et tire d’un coup sec.
L’effroi passe dans ses yeux, un serpent noir se dresse, siffle, découvrant dans un rictus ses crocs suintants qu’il plante dans le gras de la main.
L’homme bondit sur le côté, la chambre se met à tourner, pareil à ce manège où petit il aimait renverser la tête, gagner par le vertige, les sentiments confondus. Il cède, entre douleur et abandon, choit lourdement, sans regrets ni résistance.
Le serpent se love dans un coin du tiroir, Aldo le referme d’un coup de pied.
-(Cette expression sur la face du reptile, c’est l’apparition sur le visage de Lucette… il faut la voir… lui faire dire tout ce qu’elle sait, vite…)
Le doc-commissaire Roux se retourne précipitamment, l’infirmière est là, dans l’encadrement de la porte, masquée par Yanné debout sur ses béquilles.
-« Que faites-vous dans ma chambre Docteur ? »
Sa patiente paraît furieuse.
-« Et vous, qu’êtes-vous en train de faire dans cet hôpital, hein ? Si ce n’est cracher sur tout, nous considérer comme de la merde et maintenant piéger vos tiroirs avec des serpents à sonnettes. »
Les deux femmes se regardent.
-« Vous paraissez fatigué Docteur Roux. »
C’est vrai qu’il se sent soudainement las.
-« De quel serpent parlez-vous ? »
-« Celui que vous cachez dans ce tiroir. »
Yanné encore malhabile avance jusqu’à sa table de chevet, en essayant, comme lui a dit le physio, de travailler l’articulation et la souplesse.
On dirait à la voir, une fourmi quand elle se met à marcher sur ses pattes arrières.
Elle ouvre sa commode, sous la vertèbre le médecin se voit en noir et blanc en train de faire le gnolgui avec le yucca.
Il s’assied sur le lit, dépité.
-« Vous avez eu peur de vos propres peurs. » dit Lucette, « vous avez cherché une confrontation qui vous dépasse, apprenez à respecter les choses, apprenez à vous respecter aussi. »
-« Merci pour la leçon ! »
-« Vous pouvez aller vous faire foutre aussi – fit Yann – ou boire un coup de menthe avec nous. »
-« Va pour la menthe et lui qu’est-ce qu’on en fait ? » dit-il en désignant le chef de secteur, après lui avoir prit le pouls.
On décida de le mettre sur le lit et le surveiller pendant qu’on buvait l’infusion.
Discrètement, le toubib contrôla la main où il avait vu quelques instants auparavant le serpent mordre, constatant, sans même se surprendre, qu’il n’y avait aucune trace.
-« Vous devez me trouver lamentable, n’est-ce pas ? »
-« Doc ! Prenez un biscuit et essayez de nous dire quelque chose de sensé, histoire de nous rassurer. »

Bubble s’extirpa de son amphore et colla à la vitre un œil globuleux, il vit l’énorme personnage s’ébrouer et sortir confusément ; quand il lui passa devant, le poisson exécuta une mimique de guerre propre à effrayer un requin-tigre, puis s’en alla au-dessus du filtre se faire masser par les bulles d’air fraîches qui explosaient sous son ventre en le chatouillant.

Très loin Fernando demandait : »Dans ton pays, les gens ne croient plus à la magie, hein ? Ce n’est pas bon, pas bon ! »
-« Dans mon pays comme tu dis, les gens ne croient en rien et ça leur suffit. »
-« Tu es en colère ? »
-« Non, je suis triste. »
-« Et pourquoi ? »
-« Parce qu’à moi ça ne me suffit pas. »
-« Si je joue du banjo, ça te suffira ? »
-« Avec un tarpé, ce sera Broadway. »
-« C’est quoi, Brodwé ? »
-« C’est ici, maintenant. »

Quand il jeta sa blouse dans le sac vert, Aldo eut l’impression d’avoir prit dix ans d’un coup. Il contrôla la date à sa montre-bracelet et rassuré, sortit dans le couloir attendre l’ascenseur bénit qui le ramenait comme chaque soir au rez-de-chaussée, pour s’arrêter ensuite devant l’huissier pochtron.
De loin, le vieux qui le vit arriver, lui adressa un large signe.
-« Il était super Docteur, merci. »
-« De rien, vous avez mes clés. »
-« Les voilà, je l’ai parquée devant « Chez Médico ».
La porte automatique se referma sur ses pas et l’air hivernal le surprit de plein fouet, vif et froid.
Il se hâta dans la direction qu’on lui avait indiquée, avec dans la tête l’air des « Quatre Saisons », le printemps plus particulièrement, en pensant que ce serait peut-être efficace contre la température.
La fumée, la tiédeur et l’odeur d’apéro qui s’échappèrent en même temps qu’un client du troquet en sortait, le fit revenir à des choses plus matérielles.
Il abandonna Vivaldi et poussa la porte, trouva une table libre et commanda un « Terminator », chose qu’il évitait d’ordinaire, un quart Gin, curaçao bleu, Vodka et Pastis. Il avala d’un trait, comme pour noyer le genre humain, les chefs de secteur, les dossiers, cette journée et tout le reste qui semblaient alors bien lourd pour ses frêles épaules.

Chapitre 17: Dérive

Parfois le temps s’arrête sur Boracay, entre onze et trois heures plus particulièrement, tout se statufie et alors la vie s’en va faire la sieste, même l’air ne remue plus. Tout prend cet aspect immobile qu’ont les choses sous le soleil, chaudes, transparentes, moites puis statiques.
Pas un brin de vent ni le reste d’un courant.
Un gosse fait mine de vouloir jouer avec sa toupie, mais abandonne presqu’aussitôt et s’en va retrouver ses frères à l’ombre d’un bosquet.
Des femmes, des hommes, des enfants et des chiens, on y parle le langage du délire, par mots mâchés, par phrases somnolentes, sans même qu’une réponse soit retournée. Pour ne pas sombrer dans le coma trop rapidement on coud, on se coiffe après s’être fait épouiller par quelques doigts experts. Quand quelqu’un passe, tous le regarde faire, comme une chose intéressante, presque belle.
L’après-midi vous écrase de tout son poids, de toute sa luminosité blanche, bien sûr il y a la mer à quelques mètres, mais elle aussi s’est figée, reflet lumineux sur l’horizon géant.
D’ailleurs on ne la sent pas tout de suite, c’est en s’enfonçant peu à peu dans son aspect visqueux plaqué aux jambes, puis qui vous piquent les yeux, d’y perdre pied avant de manquer d’air pour enfin la dissocier de cet élément somnambule qu’est devenu l’après-midi.
Sur le sable, les crabes eux aussi fatigués ne remuent qu’au dernier instant, juste avant de se faire écraser. Dans les pièces d’eau attenantes aux huttes, certains vont en se jetant un pichet sur la tête, se donner l’illusion quelques fausses secondes, d’être autre part, avant de se confondre à nouveau aux heures brûlantes.
Vautré maintenant dans son hamac, Emilio suce le goût pâteux d’une papaye, un fruit qui ne donne ni faim, ni ne la satisfait, juste une couleur orange forte sur le blanc lumineux, un peu moins de chaleur, un peu de confort qui dégouline sur le menton.
On attend la pluie qui va venir déferler dans une petite heure, animé de son tambour sur les toits de palmes, ce calme soporifique. D’abord par le vent humide qui vient de la mer, puis dans cette colonne de nuage qui se dresse, droite en plein milieu du ciel et avance sur la terre avec cette force qui pousse cochons et poules à se réfugier dans la forêt. Derrière elle l’océan moutonne, ses vagues rétrécissent leurs ondes pour gagner de la hauteur, alors les hommes sortent vérifier les amarres de leurs esquifs et reviennent en courant appuyer de toute leur force les montants de leur case contre la puissance des éléments qui s’abattent librement contre le bambou.
C’est l’heure où là-bas dans la montagne, on poste les guetteurs en embuscade. A ce moment où les guérilleros du NPA attendent la venue des flics, ceux avec qui, illicitement ils commercent le bois contre lequel on obtiendra, d’une part, l’argent pour les armes et de l’autre, la mainmise sur le prix de cette matière, utilisée partout comme base aux cuisines, aux constructions.
La pluie masquera leur pauvre commerce et le reste des apparences mitées par la corruption.
Le chef des rebelles, lui demandera des explications au sujet de cet hélicoptère qui avant-hier est venu se poser sur la plage. Le brigadier rétorquera qu’il n’est pas au courant des actions militaires et entre son sourire de faux-jeton, dira :
-« Hé, Esteve et le bus que tu as dépouillé mardi ?»
Complice malgré les apparences, ils iront boire un coup d’un alcool qu’ils distillent très fort, jusqu’au jour où l’un d’eux fera la pleine page du Manilla Post, cloué contre un arbre la tête tranchée, reposant à ses pieds.
Le Chinois, lui ne monte pas quand il pleut, il n’a pas peur d’être vu et commerce le bois directement avec les flics, avec cet avantage sur eux d’être perpétuellement honnête et le désavantage d’être beaucoup plus cher. Bien sûr, il y a aussi cette histoire du Français qui court sur son compte.
Il aurait essayé une année plutôt, de monter une boulangerie dans le coin, on dit qu’il devait beaucoup d’argent au Chinois, on dit aussi que celui-ci ne le portait pas dans son cœur depuis le jour où sa femme avait eu un faible pour lui. On parle aujourd’hui d’eux au passé, le Chinois n’aime pas les « on-dit ».
Après la pluie, dans la nuit qui se sera installée sur le calme revenu, les pêcheurs vont sortir, chercher là-bas, sous la lune qui miroite de toute sa traînée blanche, le poisson qui les attend.
Ils partiront par groupe de trois ou quatre à la lumière des falots, disposer leurs filets en cercle. Les plus jeunes se jetteront à l’eau pour battre la surface de leurs pieds ou de leurs mains et rabattre de la sorte le poisson à l’intérieur du cercle.
Aux pauses, ils fixeront à la pointe de l’île, les lumières multicolores du « Philadelphia » où un jour eux aussi iront, en costume blanc et chaussures cirées, danser, comme ces gros lards qui ne savent pas même se bouger et qu’on tape au billard pour se payer une bière.
.-« Ne rêve pas tant Manuelito, tu devrais plutôt faire gaffe à ton père qui te serine de replonger dans l’eau noire, tes cousins y sont retournés et que dirait Rosario leur sœur, si elle apprenait que tu es déjà fatigué de la vie de pêcheur.
Alors le môme se tourne vers son père, regarde l’ombre du visage, mais ces yeux sont encore trop forts pour ceux du gamin et il plonge dans ce jus glauque, dans un banc de poissons qu’il effraye de tous ses membres emportant avec lui sa douleur au creux du ventre et sa cousine dans le cœur.
La mer déferle dans l’oreille d’Emilio, il baille pour faire passer, renverse sa tête, ferme les yeux et se laisse glisser dans la torpeur, dans cet espace liquide, prisonnier de son propre élan.
Sous ses paupières l’océan ondoie et revient par stéréotype lui dessiner l’allure molle d’une pieuvre et l’occlusion d’un millier de petits trous vivants que provoque son passage.
L’impression symétrique d’un troupeau de minuscules poissons bleu-fort, agglomérés entre eux dans la même farandole électrique, imprègne au hamac un mouvement pendulaire.
Puis la brise passe agiter les palmes, son demi sommeil vacille et l’emploie, règle le cap vers l’horizon. Les bancs de corail filent sous le jade de la surface et l’accélération rompt le frêle équilibre, le rêve alors ligote la réalité.
Du vent, de l’eau, du bois, l’esprit qui voltige et fixe l’absolu comme on regarde parfois la braise de sa cigarette rougeoyer dans la nuit.
Il est loin, immobile et en hamac.
-« Milo réveille-toi, j’t’invite à un pique-nique de l’autre côté de l’île. »
L’Européen ouvrit un œil et contempla le visage de Fernando qu’il avait cependant de la peine à discerner clairement.
-« Ou… quelle heure est-il ? »
-« L’heure n’a pas d’importance, c’est le moment, je t’attends vers mon bateau. »
Le Philippin n’attendit pas la réponse et disparut. Emilio remarqua alors qu’il avait passé la nuit dehors et l’empreinte des mailles du hamac mêlées aux courbatures lui coupèrent instantanément l’envie de remuer, ce qu’il fit quand même pour éviter de s’incruster définitivement à sa couche. Son premier réflexe fut de consulter sa montre : six heures trente. Il jeta un coup d’œil envieux à son lit et passa dans la pièce d’eau se rafraîchir.
Un reste de miroir lui renvoya son image fripée.
-« Bon, ça ira encore aujourd’hui. » Le centimètre de barbe le démangeait, mais pire serait encore le sel de la mer sur des joues fraîchement rasées. De sa planque, il sortit quelques pesos, posa un chapeau sur sa tête, des lunettes de soleil sur le nez et sortit en tirant la porte derrière lui. Le village tout entier résonnait déjà d’une activité fébrile. C’était une heure agréable que la population mettait à profit pour vaquer aux tâches quotidiennes. Les travaux de menuiserie pour certains, la vente de leurs produits pour les pêcheurs, le coup de balai des ménagères, le jeu innocent des enfants.
L’homme longea la plage jusqu’au bateau de Fernando qu’il trouva affairé à retaper à grand renfort de cordelettes et fil de fer.
-« Ca va tenir ? »Fit l’un sceptique.
-« Sans problème, pourquoi t’as un doute. » dit l’autre.
-« Humm… Non… non… « Mentit le premier « …T’as déjeuné ? »Enchaîna-t-il.
-«Pas encore. »
-« Bon, j’t’invite chez Duparis, c’est à côté. »
-« Non, pas là-bas, j’ai des dettes et ce con-là à bonne mémoire. »
-« Bon, alors chez la Gabriella. »
-« Non, pas chez cette conne prétentieuse qui prend son cul pour le Vatican».
-« Bon, où tu veux alors. »
-«Bon, bein au Roma. »
-« Va pour le Roma. »
-« Ouais, pis c’est à côté du boucher, t’en profiteras pour acheter ce qu’il te plaît. »
Emilio sourit « Des brochettes, du pain et quelque chose à boire. »
-« Les herbes, n’oublie pas les herbes aromatiques. »
-« Bon, on va le boire ce café oui ou non ? »
-« Tu veux pas me laisser finir. »
-« Tu finiras pendant que j’irai faire les achats. »

Le bateau malgré son allure rapiécée serre le cap et semble voler même au dessus des étendues de corail. Sa conception traditionnelle se perd loin dans le temps, mais issue de cette expérience indigène sans âge, se prête exactement aux impératifs locaux. Son très faible tirant d’eau permet d’ac-coster n’importe où sans s’échouer sur les hauts-fonds, ses flotteurs pendus au bout de balanciers lui donnent l’assise nécessaire à la vitesse que sa voile latine procure. Très léger, on le tire sur la plage une fois à destination.
Ils doublaient maintenant la pointe sud de l’île, là où les nomades des mers, s’échinaient pour peau d’balle, à extraire des rives marines un sable composé, on ne saurait dire pourquoi à cet endroit précis, de corail et de coquillages, lesquels une fois raffinés et concassés donnaient, paraît-il une base comparable au ciment.
-« Ces gens là sont si pauvres que les pauvres eux-mêmes les plaignent, tu veux voir ? »
-« Ca va, merci ! »
-« Ce te sera une bonne leçon d’humilité. »
Fernando fit virer la « barca » et accosta un peu à l’écart d’où les hommes travaillaient, trempés jusqu’à mi-cuisses, curant le fond de leur tamis pour les vider dans les seaux que leurs enfants ensuite transportaient jusqu’à des sacs posés sur le rivage. Vieux et jeunes en haillons ne leurs jetèrent même pas un regard. Leurs peaux noires luisaient sous le soleil donnant au relief de leurs corps des ombres bleues.
Seule une vieille les contemplait sans mot dire, tirant sur sa cigarette par la braise.
Les enfants étaient nus, leurs visages déjà marqués par la douleur semblaient résignés par avance et leurs pieds minuscules s’enfonçaient sous le fardeau. La vieille, le front ceint d’une guenille, lança une invective dans leur direction, tous stoppèrent regardant les étrangers sans broncher.
-« Qu’est-ce qu’elle dit ? »
-« J’en sais foutre rien, ils ne parlent ni anglais ni tagalog. »
Les hommes sortirent de l’eau, ne quittant pas les intrus du regard, les gosses lâchèrent les sacs et coururent vers la forêt. Les femmes qu’on ne différenciait qu’à leur poitrine nue, les suivirent en silence.
-« On va y aller, hein Milio ? »
-« Plutôt deux fois qu’une. »
Les hommes se rassemblèrent sans mot dire, ne les lâchant pas des yeux, autour de la vieille perdue dans son nuage de fumée.
-«On va y aller, parce que tu as peur, eux aussi et moi parce que j’aurai du t’écouter. »
-« Merci pour cette belle démonstration cher maître. »
Les deux amis poussèrent le bateau et prirent la direction de la côte est, celle plus sauvage où la forêt n’accueille encore personne.

A midi, par-dessus la braise, la viande de porc se met é grillé, badigeonnée d’huile et d’herbes par les soins du philippino.
Emilio tire un cent mètre dans la mer, l’autre reste là, le regarde faire, entre les effluves du repas qui cuit et celle du sable, salée, un peu âcre, forte comme l’odeur d’un caillou quand on prend le temps de mettre le nez dessus. Puis il tord entre ses doigts un peu de papier, un peu d’herbe, l’allume, tire une longue bouffée, puis une autre, siffle et le brandit à bout de bras. Le nageur regagne instantanément la rive.
Fait trop beau, trop chaud, comme dans un fourré aux myrtilles, Fernando est là, vautré dans son caleçon, content, assez pauvre pour ne se soucier de rien, assez riche pour en jouir tout le temps.
-« Tu sais faire la planche ? »
-« Bien sûr que oui ! »
-« Alors fais voir ! »
Et les voila tous les deux essayant de marcher droit jusqu’à l’eau, y pénétrer, et les yeux dans le ciel, le cul contre le corail, la mer tiède sous l’épaule, ce foutu rire qui ne les lâche plus et là-bas sur le rivage les brochettes qui commencent à roussirent sérieusement.

Le pinceau de cet après-midi là appliqua son étrange pellicule, un millimètre de torpeur, une délicate couche de « farniente » huilent la peau de sueur qu’on allait laver de temps en temps dans la mer et les perles qu’elle y déposait semblaient bien, alors dessiner un collier.
Le goût de la viande aromatisée laissait dans l’arrière bouche un fumet confondu à celui des buissons environnants, qu’une rasade de bière tiède effaçait avant la bouchée suivante.
Il est des moments où tout se confond, le goût avec le toucher, la vue et les senteurs et l’ouïe qui pour finir vient là-dessus y mettre sa musique. Il leur faudra pourtant rentrer bientôt, dans quelques heures, avant le vent et la pluie, rentrer et tenter de refaire ailleurs, cet après-midi où les choses avaient tissées entre eux cette trame invisible qui donne au présent l’éphémère équilibre du funambule.

De retour à sa hutte, Emilio rassemble ses affaires, demain il retourne à Manille, de là il prendra son ticket pour Genève, ce n’est pas une décision, non, c’est comme si là-bas, le courant magnétique d’un aimant l’attirait. Pourquoi, aujourd’hui plus que demain ou hier… Il n’attend pas de réponse, il entend les indiens dire : « aujourd’hui c’est un bon jour pour mourir » et pense « demain sera un bon jour pour partir. »
La pluie des quatre heures n’est pas tombée, le ciel est resté ouvert. Il tire sur les bretelles de son sac, les ajustent, le soupèse, aïe ! De plus en plus lourd, le poids des souvenirs …

Oooups virage mélo-blues ?
Un gosse passe par là, trimbalant avec lui un énorme Toshiba couvert de poussière. Flairant l’occase il interpelle l’étranger :
-« Hey, Mister, Mister, si tu joues 10 pesos et que tu choisis un numéro sur la grille tu peux gagner ce transistor. »
Il lui présente la feuille de loterie, Emilio le regarde, puis vise les billets et enfin le magnéto imposant comme un poste télé.
-« J’te connais toi, tu m’as déjà vendu un T-shirt. Et ton appareil il fonctionne ? »
-«Sûr Mister, mais il faudrait des piles. »
-« Parce que si je le gagne c’est sans batteries ? »
Le gamin se frappe le front devant tant d’innocence.
-« Evidemment. »
-« Et comment penses-tu qu’au cas où je le gagne, je puisse le transporter, il est plus gros que mon back-pack ?! »
-« T’as qu’à l’offrir à une fille. »
Le blanc se gratte la tête.
-« Okay, kid tu sais c’qu’on va faire, j’vais pas jouer à ton loto, par contre si tu me prête ton tape-Deck jusqu’à demain, je t’offre les piles. »
Le garçon comprend tout de suite. Il faut huit piles pour faire fonctionner l’appareil à six pesos pièces, ça fait une somme, pour dire qu’il va les perdre demain.
Le mioche prend la némo et déguerpit.
Quel pot hé ! Il est tombé sur un mec qu’aime trop la musique pour réfléchir. Il s’arrête, fait demi-tour.
-« J’ai de l’herbe aussi, si tu veux ? »
-« Combien ? »
-« Pas cher, le prix des piles. »
-« Fais voir »

Et la nuit tombe, brutale comme chaque fois, à six heures précise.
Ils arrivent tous, Fernando, Paul l’anglais aux allures de Lord, Claude le frouze échapper de sa banlieue, Thomas l’allemand pur et dur, qui à laissé au vestiaire son revival Boris Becker, Malito le logeur sexagénaire, encore vif comme un jeune chat, Lance l’Australien chaud comme Ayers Rock et ceux dont on ne se rappelle que le visage, ces femmes qui leur appartiennent et ces autres qui cherchent preneur. Les gamins qui viennent coller l’oreille aux haut-parleurs déchirant le silence. C’est presque le Philadelphia ici ce soir, presque, ils contemplent le sac, surtout les drapeaux cousus dessus, surtout les souliers de cuir épais posés devant. Ils entrent dans sa cabane, juste pour sentir ce qu’il a été, sa trace qui, demain n’y paraîtra plus.
Tous ceux qui donnent sans le savoir une dimension au décor, qui par le simple fait d’être ici, l’habillent de leurs tissus de chair, l’enveloppent. Ces gens qui même sans que la mémoire ne les répertorient, manqueront… manqueront parce qu’ils font partie intégrante de ce qu’ils ont partagés, pris ou volé.
Sûrement que sans eux il n’y aurait pas d’ailleurs, et qu’enfin, sans nulle part où aller il n’y a pas grand place ou rester… parfois.

Le lendemain, il enfonça son chapeau et son back-pack dans un rideau de pluie compacte qu’il creva jusqu’à la mer. A une barca qui croisait là-bas dans la grisaille ruisselante, il fit signe de s’arrêter, balança son sac par-dessus bord et le rejoignit, son pantalon retroussé à mi-mollet.
L’eau de son galure venait lui couler par petites cascades dans le dos, ce qui avait comme avantage majeure de lui faire passer son mal de crâne. Il le renversa sur les épaules et laissa la pluie détremper ses cheveux. Le bruit du moteur l’arracha à l’île, comme le bruit d’une fraise vous extirpe une dent. Sa gueule de bois lui évitait le blues, il laissa sa main dans l’eau jade et tout ce liquide déteindre ce que Boracay avait imprimé.
Le bateau s’arrêta à une dizaine de mètres du continent, en plus de son bagage, il se chargea d’un fardeau qu’une vieille déjà ensevelie sous les colis n’aurait su avec quelle main porter.
L’eau montait dans un sens jusqu’à mi-cuisse et descendait de l’autre par trombe, de sorte qu’il eut de la peine une seconde à trouver son air.
A terre, on s’entassait dans la Jeepney qui menait à Iloilo. Quand sous le poids des voyageurs, elle eut de la boue jusqu’en haut des jantes, on pria les hommes de descendre pour pousser et quand ce fut fait de courir la rattraper pour éviter un redémarrage laborieux.
Emilio trouva quelque chose qu’il identifia comme un sac de jute pour se poser. Peu avant la panne de transmission qui immobilisa le véhicule aux abords de la ville, son siège s’avéra être moins consentant et se mit à le faire savoir en poussant des grognements.
Son propriétaire calma le porcelet d’un coup de pompe bien appuyé, avant de le charger sur le dos pour entamer les deux kilomètres restant à faire à pied.
Au central de Iloilo, l’européen envoya le paquet de la vieille rejoindre le tas impressionnant de sa propriétaire et sans attendre ses remerciements, s’approcha du débit de boisson se jeter un Coke.
Son dos lui faisait l’effet d’un rubik’s cube et sa gueule de bois, du mode d’emploi en cyrillique.
Il n’était que neuf heures du matin, la pluie avait redoublé de violence, comme pour ajouter à tout ceci, un peu de crasse.

L’envie lui prit d’être subitement à Manille, d’éviter les buffles, tas de boue empêtrés dans les rizières en bord de route, les pannes, les cochons de lait, sa tête ensuquée et son dos en big-mac.
Il héla un taxi-moto direction l’aéroport, cette décision eut un effet analgésique sur le cube multi-face qui parut soudainement s’assembler sans trop de dégâts.

Chapitre 18: This is the end my friend...

Y’a un lézard au plafond qui rigole, juste au-dessous, un mec est entrain de se faire laver par une fille aux yeux d’ombre, qui regarde son corps en ne pensant à rien. Elle le nettoie comme elle le fait si souvent avec son père, comme servir le café.
Dehors des gosses en short et tong jouent au basket au milieu des déchets, dans une ruelle si serrée qu’on y voit le soleil qu’au zénith. C’est Pansay-City, Metro-Manilla, un coin, un trou. Le plafond est en carton, les murs en planches espacées.
Le mec est allongé sur le seul lit de la maison, il attend la lame, un couteau qu’il ne verra qu’au dernier moment venir se ficher dans le dos, mais il est bien, ça ne lui fait plus peur, il a vu ce qu’il voulait et passer son doigt sur les contours pour s’en convaincre. S’il a du pot ça lui brodera un patch supplémentaires dans la mémoire, s’il n’en a pas on dira qu’il était cinglé, qu’a chercher ce genre d’ennui on finit par les trouver. Ca fera du boulot au consulat, des fiches, des tampons rigides et des formulaires, ceux qui roupillent sous les bras croisés des fonctionnaires dans le tiroir de gauche en haut.
Dans la pièce d’à côté, juste après la moustiquaire, Michael Jackson est punaisé contre un mur, puis la télé qui diffuse ses bandes de publicité. Beth va prendre de l’eau, en-bas, au robinet dans le coin de la rue, chercher quelques clopes aussi et du café pour son hôte.
La petite sœur recite : -« Isa – one, dalawa – two, tatlo – three… »
Du tagalog à l’anglais, les mots de la scolarisation.
Elle à sept ans Nancy, l’anglais n’est pas une langue facile, mais elle a le temps, elle est déjà patiente et de toute façon personne ne s’en fait pour elle.
Le lézard s’enfuit, quelqu’un entre dans la chambre, c’est une autre sœur, Maria, qui vient voir si tout se passe bien, le mec déjà passé au désinfectant se rhabille, il se sent mieux effectivement, lavé de toute la sueur noire de la capitale.
Frais, il n’est pas mort, déjà oublié les sombres idées. Emilio, regagne le divan pour écouter Beth lui raconter d’autres histoires, comment la vie se trame ici, comment on ne travaille pas et l’on reste des semaines à manger des pousses de soja, des haricots et des nouilles, en espérant que le père envoie un peu d’argent d’Arabie Saoudite où il est parti comme manœuvre depuis une année. Le boulot de la mère, les frais scolaire, cet arrêt entre les semestres, puis l’impression qu’on n’y retournera jamais, la quête d’un job sans illusion, ce détour par la rue Del Pillar, l’embauche, les bas résilles et l’haleine des clients à l’oreille qui vous marchande un peu de vie pour quelques pesos, puis plus rien, mais l’histoire n’est pas finie.
Le lézard revient, la nuit est tombée à présent, les frangines dorment côte à côte, la mère par terre avec la cadette dans ses bras. Il gobe un petit moustique puis, collé au plafond attend, s’il en a vraiment trop marre il ira jeter un œil à la maison d’en face où les mouches sont plus grosses mais les rats toujours aux aguets. Il est heureux aujourd’hui, il a bien mangé, il est vivant, pense au moment à se laisser tomber sur le lit, il adore ça, mais déjà ferme les yeux et s’endort.

‘*************

Yanné remet la lettre dans son enveloppe.
-« Il va bien ? »
-« Oui. »
-« Et toi ? »
-« Moi, je sors demain, ‘man, et lui arrive par le vol de onze heure. »
-« Yanné. »
-« Oui »
-« Tu l’aimes encore ? »
La fille regarde sa mère.
-« Eh ‘man, pas encore, j’ai à peine commencé ! »
-« Elles sont si belles que ça ses lettres ? »
-« Non, mais lui oui. »
-« Un beau gosse ? »
-« Non, il est comme ses lettres -présent- j’ai trop peur de l’absence dorénavant. »
-« Il est parti durant cinq mois et tu parles de présence ! »
-« Je l’ai connu deux jours, il est parti cinq mois et on ne m’a jamais aimée comme ça. »
-« Ma fille on devrait te transférer en psychiatrie ! »
-« ‘man, je sors demain, je suis contente de t’avoir pour moi ce soir, on va se siffler la bouteille de champ’ les deux, en mangeant les petits salés, tu verras y’a rien de meilleur. »
Sa mère l’embrasse, l’étreint fort, fort jusqu’à se confondre.

‘***********

…J’aurais pu ne jamais en finir, me laisser aller et ne plus rentrer, rester ici, attendre le jour qui baisse dans son crépuscule mauve, puis rose. Me bronzer a regardé la mer suivre ce dégradé. J’pourrai aussi tirer une révérence à l’Australie, au monde asiatique, le laisser sombrer au fond de son imperturbable sourire. Fermer les yeux un instant, faire ma propre nuit sur la terre entière avec dans le fond des paupières assez de soleil pour l’éternité. Cesser d’exister une autre fois et savoir ce que ça t’as fait, te regarder dans un espace trop petit pour cela, sur l’étagère en inox d’un motel de passage, le rouillé d’une coque échouée, le vert d’une forêt sous la pluie, le raide d’un passeport périmé.
J’pourrais un instant t’oublier, toi que j’ai depuis bien trop longtemps laissé de côté.
Mais le temps vient de s’arrêter, j’pensais que ça ne pouvait pas exister, eh bien je me suis trompé !
Une plage que vient manger la mer comme un petit-déjeuner, sans rien laisser que quelques coquillages comme perles à son collier.
Ces poissons-perroquets, ces filles maladroites, Manilles-les-Costauds, tous ces mecs, toutes ces frangines, les ports, les autoroutes, les départs, les retours, allées et venues, les habits, ces corps nus, et toi… entre mes deux yeux.
…Quelque part Emilio sourit, froisse le papier, tend son verre à la stewardess qui le remplit, puis se balance en arrière.
La boulette gribouillée roule parterre… quelque part entre le fauteuil de devant, Manille et Genève.

FIN

1989-1992

lire la suite:

Soyez le premier à laisser un commentaire!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *