Historiettes

Toubkal

Essaouira, Hôtel Medina (mai 2012)

À quoi nous renvoie notre humanité quand en traversant la Place Jemaa El-Fna, tout ce monde vous saute au visage. Comment se placer dans un contexte où la majorité de ce qui commerce, charme, roule, arpente ou tout simplement vit, rit, déambule, vous renvoie la sécheresse de ce que nous pensons être nos richesses au visage ? Au-delà de ce décalage qui fait voler nos formats en éclat peut-être, ou derrière le malaise de devoir enclencher un mode qui bouscule nos certitudes ! D’abord ce vertige nous tord l’intérieur, ensuite on voudrait s’en défendre en s’abritant derrière le paravent d’être né chez les chanceux, au-dessus de ce filet qui nous contient des déséquilibres où ont sombré ceux qui, la morve au nez, emmailloté dans une copie de t-shirt, tentent de vous vendre un paquet kleenex à 5 dirhams. Mais notre pendule interne tente de stabiliser ce déséquilibre par l’étendue de ce monde, sa diversité et son paradoxe, soit exactement ce qui en avait tirer le verrou. A partir d’ici la fumée des mobylettes, la vipère des sables surgie du dessous de son panier, les têtes de mouton et leurs cervelles servies à part, se colorent d’un reflet et redorent nos certitudes d’un éclat dont le souvenir était bien pâlot jusqu’alors. Les klaxons, les hommes qui se tiennent par l’épaule, ses vieux assoupis sur le seuil, les tajines fumantes que remontent les femmes surgies d’une pièce dont on ignorait l’existence jusqu’à ce qu’une toile, qu’on croyait mur ne s’écarte sur leur passage. Tous ces signes que déchiffrent le spectateur de cet incroyable tableau vivant, personnage en marge d’une histoire de chair qui s’acharne à mettre en pièce nos convictions. Elle nous renvoie à nos contradictions, affole le compas qui jusqu’ici affirmait que notre nord était un septentrion universel, submerge la digue médiatique du bien-être économiquement raisonnable. Il affiche un de ces messages dont le sens ne tient pas, figurant le bogue d’un tableur dont la formule manque, lisse à l’aulne de notre raison un modèle dont la Place centrale de Marrakech se fait le pare-feu. L’envie d’y revenir vous prend par la taille, de revoir le sourire du cousin sous ses cheveux en bataille, vous faire bousculer par les bourricots, négocier avec le chauffeur le prix d’une course qui de toute façon vaut le triple chez vous. Me prendre la tête pour la énième fois autour d’un morceau de savon dont le parfum musqué me renverra éternellement dans cet instant. Je crois qu’il s’agit ici de s’immerger dans un bain, de marcher sur le fil de cette raison qu’on consomme par pack de six et tenter le grand saut par le jet d’une théière d’argent dans la mousse d’une menthe sucrée pour y rester sur le bord et l’espace d’un instant… oublier. Sombrer par touche dans le bleu de majorelle, tenter la promesse berbère dont la dépose pourrait à elle toute seule tenir de serment au genre humain : – le dévouement – la protection des hôtes – le respect du voisinage – la fidélité aux promesses – la fermeté dans le malheur – l’indulgence pour les défauts d’autrui – la haine de l’oppression – le respect des vieillards – la détermination de l’emporter dans les choses du pouvoir -. Voilà aussi ce qui tient sur les tablettes avant même qu’elles ne fussent électroniques.
Quand on cède la politesse à ses dames croisées en descendant vers Ilmil, sur le sentier muletier qui se déverse sur l’aval du Toubkal et que celles-ci juchées au sommet d’un édifice dont la bête est le garant habile et courageux et qu’elles vous adresse un petit mot pour encourager votre ascension, on perd le relatif pour plonger enfin dans cet altruisme qu’est notre lien le plus solide avec le genre. Effacer d’un simple geste la distance de nos nationalités, le renvoi qu’elle suppose, imprimée malgré nous d’un lent motif abscons et dont nous serons toujours les otages.
Je veux garder aussi l’empreinte de nos pas sur le pierrier, la rouille de la roche veinée de vert qui vient buter sous ma semelle renforcée, tandis que le simple mocassin de mon guide donnait au dérisoire de notre aventure un sens caché.
Pourquoi chercher à travers tout ceci, cet absolu que nos différences ne faisaient que jeter en pâture à mes doutes ? Parce qu’il est simplement entendu que dès le premier jour de mon périple, je pensais y avoir répondu depuis longtemps. Les mots devaient suffire, les oxymores trouver un sens aux contradictions. L’immonde puanteur qui se dégageait des tanneries bordant la médina et l’enfer de leur labeur, n’aurait pas à entamer les solutions que j’avais répétées, comme s’il s’agissait de poser ma paume en visière avant de l’appliquer simplement sur mes yeux devant l’insupportable. Qu’en est-il de leur bravoure et de l’invisible lâcheté de leur commanditaire. D’en connaître les tenants ne me rassure guère, ne dégage pas plus de confort qu’une double paire de chaussettes dans les neiges de l’Atlas, n’ouvre guère plus de perspectives qu’il n’en restait à cette carcasse d’âne sur le bord de la route côtière.
Je garderais la ligne verte des arganiers comme celle d’un horizon sur lequel tirer le devenir d’un possible et le goût délicat de sa peau quand elle en sera imprégnée.
Il ne faut pas plier, nos doutes sont nos jalons, nos questions ces rochers que sans cesse viennent essuyer les vagues d’Essaouira.
Il y a dans le voyage tant de chose à considérer, tant de serrures qui réclament des clés, tant d’hommes à côtoyer.
Si la main du destin s’amuse du notre, je sais que le tatouage qui décore sa paume est désormais passé au henné.IMG_0935

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