Historiettes

Sylvester Kläuse

Foin, paille, branches copeaux de bois et pommes de pins

 Était-ce le froid de l’hiver s’engouffrant par la fenêtre ouverte ou l’un de ces rêves turbulents échappés de mon sommeil ? J’avais oublié la raison de mon réveil –  me disant  sûrement qu’au lieu de me retourner sans cesse au risque de la réveiller, sortir prendre l’air et voir dans la lune rousse cette magnifique neige saupoudrer le décor, devait être une meilleure alternative.

Voilà sans doute la raison m’ayant poussé sur le sentier remontant vers Urnäsch.

La nuit est glaciale, mais le ballet des flocons dansant dans le vent m’invitent à les rejoindre, alors j’emporte  entre le capuchon et la cloison de mon parka un peu de ma  Natacha pour tenir chaud et pousse silencieusement la porte.

La trace s’enfonce entre les champs bordés de barbelés jusqu’à la frondaison découpant l’horizon de son liseré sombre.   Nous sommes au 13ème des douze jours*, au cœur de l’hiver, entre deux instants et entre deux mondes. Chahutés par l’avenir et consolés par le passé, les appenzellois traversent cette période sous le pompon de leur calot noir, le cou serré dans les edelweiss débordant du foulard et leurs espoirs nus accrochés à un bâton de berger.

Les granges sont pleines, le bétail au chaud, on souhaite cette paix toujours défendue.

Je suis parti avec des lambeaux d’elle, une partie de sa peau frissonnante et les perles de son collier encore gravées sous ma clavicule.

Bien sûr, ils devaient être là, confondus dans ce monde auquel ils se mêlent, guidés par la légende.

Ils apparaissent dans l’aube blanche, je les vois en ribambelle, comme une grappe de farfadets.

Portés par le vent, les cinq coups du clocher volent jusqu’à moi.

Je n’aurais pas pensé être si près du matin, mais au lieu de s’arrêter, l’heure se défait en une multitude de grelots. On dirait des bulles de secondes tentant de s’échapper en s’accrochant à leur poitrine. Ils sont « forêt », petites touffes de sapin trottant hors de la haie. Par cinq et à grandes enjambées, ils me dépassent en m’ignorant. Le raffut  des toupins, le tintamarre des clochetons cognent en moi, comme si ne tolérant aucun humain sur le chemin, ils tenaient à me le signifier à grand coup de battant.

Et voici, maintenant les buissons de charmille et d’alisier leur emboitant le pas. La forêt tient-elle à me prouver sa propension conquérante ou veut elle punir la sottise de m’être éloigné de ma tiède broussaille,  avoir préféré la solitude au foin parfumé de ses cheveux, campé au creux de la montagne au lieu de me désaltérer de nos envies.

Le jour chasse la neige et j’entends dans les premiers rayons rasant les coteaux, monter une incantation portée par une voix de tête. Des enfants sur le perron d’une ferme, les yeux en soucoupes, écoutent la mélopée qui après avoir parcouru tous leurs sens, ressort en buée par leur bouche ouverte.

Dans l’odeur du lait fraîchement trait, les Schöne Kläuse coiffées d’un soleil invaincu, prennent par la taille cet instant tiré du néant et l’emporte dans une danse maladroite.

Je remonte mon col, enfonce mes épaules dans mon vêtement – l’air vire maintenant au froid sec, mais tous paraissent insensibles aux éléments, les grosses mains rouges des Klause tiennent leur bâton sans gants ni poches où les réchauffer, comme si pour se confondre en elle, la nature ne tolérait aucun artifice.

Puis sur la dernière portée d’un Zauerli, un homme s’approche et propose un vin fumant que les chanteurs sifflent par une paille et revigorés par le breuvage, serrent la main de leur hôte avant de disparaître en trottant, chacun à son tour, le long du sentier me ramenant à elle.

Urnäsh, 11-13 janvier 2019

  

*  les 12 premiers jours de l’an,

Zauerli = yodel sans parole

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