Portraits

Smaïn Soulemna

Sa mémoire dessinait avec une précision aigüe le visage de Mehdi… En fait, mettre en doute sa détermination l’amusait ; la difficulté n’étant pas de l’avaler, non, le plus dur ce fut la période qui précéda cette décision. Ce geste maintenant allait être le vecteur de sa rédemption.
Smaïn, qui longtemps avait secrètement espérer que son couple ne subisse pas les affres que lui racontaient ses collègues lors de leurs rondes de nuit, venait de mettre un terme à 26 ans, trois mois et quelque jours d’une histoire d’amour peu banale qu’aucun aurait pensé qu’elle durât si longtemps et surtout qu’il en naîtrait, deux jumeaux. Deux garçons de 19 ans aujourd’hui, au regard tendre, mais qui semblait ne jamais fixer un point précis. Ils promenaient sur le monde leurs pupilles dilatées sans qu’aucune focale ne serve à les mettre au point. À croire qu’ils se doutaient déjà que tout ceci ne fût qu’illusion, que les formes qu’on pense distinguer précisément, fondent sous le toucher jusqu’à perdre leur belle consistance, jusqu’à vous sauter au visage avec la force d’une grenade dégoupillée. Peut-être appliquaient-ils cette bonne vieille recette méditative qui préconise de ne regarder que l’intervalle qui vous sépare des choses. Parfois, Smaïn surprenaient ses deux enfants dans des attitudes étranges; ils passaient leur main sur la surface d’un cours d’eau sans en toucher le liquide, comme pour en capter le message codé, comme si entre eux et leur membre, l’instant se livrait. Par d’autres, ils éclataient de rire sans qu’un seul mot n’ait été prononcé ou bien encore, l’un commençait une phrase que son frère achevait sans que quiconque n’ait été capable de trouver le lien. Cette complicité n’avait jamais favorisé les relations, qu’ils n’essayaient d’ailleurs pas de tisser avec l’extérieur de leur symbiose. Ce n’était parfois qu’une esquisse, l’idée d’un cercle un tout petit peu plus large mais qui, tels des ronds dans l’eau, restaient éphémères et disparaissaient ensuite absorbés par l’étendue.
Il ne mit pas longtemps à comprendre, qu’il n’en ferait jamais partie, comme d’ailleurs la grande majorité des gens, mais ce constat ne fit rien pour arranger les sentiments qu’il nourrissait pour sa femme. Peut-être fallait-il mieux parler de concubine, parce qu’il avait assorti cette alliance d’une condition: éviter d’évoquer le mariage. Il faut dire que lors de sa première (et unique) tentative, il réussit à se débrouiller pour piquer la voiture dans laquelle il aurait du prendre place aux côtés de sa promise, et foncer plein gaz vers son destin de célibataire convaincu, évitant ainsi toute promesse inutile, si ce n’est celle de rendre l’Oldsmobile à son cousin une fois le drame consumé.
Smaïn était ainsi… imprévisible.
Mélinda elle, adorait être surprise et partageait avec lui ce penchant pour l’imprévu, abhorrant particulièrement toute convention qu’elle associait d’ailleurs à de la compromission. C’est un peu pour ça (et surtout pour son appétit sexuel) qu’au mépris des usages et autres coutumes, elle, qui avait été élevée dans la rigueur du judaïsme, jeta son dévolu sur ce fringant musulman, de dix ans son aîné mais qui en faisait vingt de moins…
Il y a un terme berbère pour expliquer la fragilité des ancrages qui le détachaient de toute autre personne (en ceci ses fils lui ressemblaient) ; les cabrioles du destin.
Né dans une famille commerçante du centre de Casablanca, avant l’indépendance, il avait baigné dans les deux cultures, avec une légère inclination pour la française, qui le lui rendait bien. La rue, c’est-à-dire l’espace où se décline l’essentiel du verbe – vivre – dans cette partie là du globe, se chargea de lui apprendre ce que l’élégance de sa condition tentait de gommer. S’il n’était qu’une o du programme scolaire, son arabe était suffisant pour envoyer valdinguer les emmerdeurs et permettait d’ânonner les sourates les plus connues. Les quelques mots d’hébreu appris des immeubles voisins, venaient parfaire la sémantique nécessaire à comprendre ce que le monde tentait de lui enseigner.
Quand il fût à l’âge d’en tirer les leçons, Smaïn eut la très mauvaise idée, de ne pas vouloir se plier aux principes qui régissaient cette société, à commencer par le diktat paternel.
L’armée, fut une excellente diversion aux polémiques qui venaient désormais semer le désordre chez les Soulema de façon si répétée, que la cour de l’immeuble en était arrivé à en suivre le fil, car il est toujours rassurant d’entendre que la vie des voisins est pire que la vôtre. A ceci, on put encore ajouter que la trame et le propos s’avéraient bien plus modernes et bien moins ennuyeux que la glose patriotique de Radio Télé Maroc à l’heure du repas.
Il vécut ces dix-huit mois, avec ce style nonchalant, généreux et désinvolte qui aux yeux de beaucoup passait pour de l’arrogance. Il finit sergent sans forcer le talent et savait, en plus de manipuler tout ce que l’infanterie lui avait fait découvrir, tenir le registre d’un réseau qui dès lors, allait lui servir toute sa vie.
De retour à la vie civile, son apparente décontraction gênait son père, et rendait ses frères jaloux, Tous regrettant de l’avoir finalement repris à leurs côtés. Mais il avait, pour les affaires une véritable disposition, par contre, ni son style de dandy, ni ses propos ne cadraient pas avec l’image de la Société Immobilière, qui commençait à régner sur un bon quart de la ville.
La relation rompit six mois plus tard.
Il partit pour la Suisse avec pour tout bagage, son passeport, mille dirham, un sac de sport et son répertoire d’adresse, rejoindre Mélinda rencontrée quelques mois plus tôt sur une plage d’Essaouira, où, le pâle de sa peau diaphane, tranchait au milieu du désespérant fraise écrasée des touristes en mal de soleil. Elle ne quittait pas l’abri de son parasol et peinait à dissimuler l’inconfort d’une position, que la chaleur et l’inactivité rendaient à peine supportable. Elle s’accrochait à son roman comme à une bouée, semblait avoir déjà enclenché le mécanisme qui allait dans peu de temps lui permettre de fuir, mais Smaïn était le roi des badins.
Je crois que son esprit n’est pas fermé, par là j’entends, qu’il ne cherche pas à donner forcément un sens aux choses. Il constitue son propos d’un babil oriental qui en dissimule le sens, comme si ce voile pudique venait habiller l’indécence d’une conclusion trop hâtive. Elle pose maintenant le livre, décide d’accepter le mojito et ce, malgré l’heure matinale. Quand sa tête se met à tourner, elle se dit qu’il vaut peut-être mieux cesser de fixer sous la fourrure de sa petite moustache, ses magnifiques dents, ce ravissant ensemble, tellement sexy. Elle détourne les yeux, mais ce signe ne lui a pas échappé. Il reste au propos, susurre le verbe et donne à l’expression le sens d’un jeu, parle de tout et de rien, décrit des bijoux Chiadmas, la courbe que prennent les gestes quand ils les revêtent, ces chemins dans l’Atlas où se croisent le vent et la roche. Il est ensuite question de cet endroit où l’océan a déjà avaler de nombreux pêcheurs, coincés dans le ressac d’une marée montante – sa paille siphonne le fond du verre – elle rit entre confusion et confidence. Il lui fait goûter des «cornes de gazelle». Leurs orteils se touchent, sa main remonte le long de sa cuisse. La chaleur est partout au-dedans, au-dehors et là-devant l’océan tapageur qui les appelle. A la première vague, elle se réajuste, la seconde emporte son soutien-gorge, à la troisième elle est dans sa chambre et s’affaire à donner à ce magnifique membre circoncis un rôle digne des Mille et une Nuits.

Smaïn était comme ça, il se nichait au creux des ondulations temporels et des vagues océanes.
Le voltigeur de la vie l’envoya ensuite rejoindre son orbite dont la trajectoire pour linéaire qu’elle fût, était tapissé de ces post-it sur lesquels figuraient tous ces instants – de dentelles, délicieux, particuliers, parfumés, magiques, violents, frais – lustrant le poil de son destin jusqu’à qu’il se dresse dans le frisson. Il est l’une des rares personnes qui m’a avoué embrasser son reflet, les soirs où le narcissisme le rendait conquérant et parce qu’il n’y a pas de raison de s’ignorer. Les formes que prenaient son emploi: flic, agent de douane, conseiller en assurance, imprésario, mécanicien de bord, mannequin, ne faisaient que de donner au jeu et aux personnages une profondeur différentes, mais en surface, la pièce demeurait identique; donner au public l’illusion d’en être le dépositaire.
Il combla l’espace que sa progéniture n’arrivait pas à remplir en adoptant un premier chien… une chienne à vrai dire, issue d’un croisement hasardeux où une partie de ce qui fût un Golden Retriever et les restes approximatifs d’un Labrador avaient engendré un caractère doux, enjoué et remplacé son cerveau par un petit pois. La proximité que bientôt elle entretenait avec son maître allait là encore déjouer tous les pronostics.
Peut-être lui renvoyait-elle ce secret espoir qu’à deux, tout est possible, qu’un équilibre est composé de plusieurs points. Seul ne sommes-nous pas à l’arrêt ? Pourquoi cette complicité avec un être dont l’unique perspective est l’instant, n’engendrait-elle aucune monotonie ? Il se prenait parfois à l’observer à ses pieds, haletante mais obéissante, posée dans une délicate attitude et tout paraissait plein chez elle.
Ils devinrent bientôt inséparables. Elle dormi tout d’abord dans la cuisine, puis dans chambre, puis sur le lit, toujours prête à l’accompagner quand au beau milieu de la nuit, il sortait entamer le premier des trois paquets de clopes qu’il allait tirer dans la journée. Il n’était encore pas question de la prendre au boulot, mais déjà les enfants devaient se serrer pour lui laisser sa place dans la voiture.
L’ingéniosité de Smaïn, tenait en une aptitude quasi scientifique à se débrouiller sans rien. Il détestait bricoler et n’avait pour le travail manuel qu’un intérêt relatif. S’il appréciait la belle façon, relevant toujours le talent de l’artisan, le galbe d’une carrosserie ou la légèreté d’un tissu, la patience lui manquait pour en dessiner les contours. Par contre, l’aisance dont il faisait preuve pour enjamber les difficultés aurait facilement pu le qualifier pour le 110m haies des emmerdes olympiques. En ceci il appréhendait ces situations comme si le temps s’était enfin arrêter, que son volume lui laissait une place entière à lui et sa fille (comprenez : le cador). Je me rappelle l’avoir vu négocier des situations où personne ne s’en serait sortit, défaire l’écheveau de circonstance soit par une lecture antinomique soit par l’incendie qu’une étincelle d’esprit avait alors bouté.
Mais comme souvent on ne se soucie que des carences sans jamais apprécier ce dont on jouit, l’âge et les affres de l’andropause vinrent donner au présent un nouvel aspect qui devait tourner ensuite en une sombre obsession. Le moteur de sa vie calait et hoquetait piteusement sur le tapis élimé des rengaines. Le voltigeur perdait de la hauteur, les post-it n’adhéraient plus.
Les principaux inconvénients de la défonce (quelle qu’elle soit) sont dans l’ordre : 1) l’approvisionnement, 2) la descente ou gueule de bois, 3) le milieu (quoique… les gymnases sont pires encore) et finalement la dégénérescence, qui ne tarde pas à se manifester pour peu qu’on vive jusque-là. Aussi opéra-t-il sûrement le bon choix, la juste voie par l’Œil-de-perdrix, un petit rosé gouleyant qu’il se mit à ingérer quotidiennement par cubi de 3 litres. Il aurait pu donner dans le Lexo, le Temesta, la beuher ou tirer des traits sur le capot de l’ennui, mais l’alcool avait ceci de singulier : il le nourrissait, rentrait socialement dans le cadre de ses relations, abreuvait le clébard et se trouvait juste en face de son allée.
C’est clair que sa vie conjugale en pris en coup, mais Mélinda tenait la baraque et s’était fait à ses absences, ses promenades, ses errances, à l’effluve aigrelette qui remplaçait désormais l’odeur légèrement orangée qui avait toujours émané de sa personne, à sa peau devenue grise, à ses pectoraux qui renvoyaient désormais le parfum d’autres femmes.

Ce n’est sûrement que cette lumière blême diffusée par ce mauvais spot de la salle de bain.
Ce ne peut-être que les restes de ces migraines qui vous forcent au réveil. La fumée qu’il exhale en se rasant, vient encore renforcer les ombres qui marbrent sa peau. Le souvenir de ses petites érections matinales paresse désormais sur sa débandade. Il a les pommettes qui s’aiguisent, il cherche la lumière qui se cache derrière l’aube. Ce n’est pas se morfondre, ni sombrer dans la déprime… ce n’est pas fuir le destin, c’est autre chose. Devoir considérer tous ces petits riens, les arranger, les carreler jusqu’à voir vos angoisses prendre l’allure d’une chambre froide. Il imagine très exactement des quartiers entiers de sa vie y rentrer fumants, la carcasse de sa phobie y rassir.
« 4:30 du mat’ et j’ai déjà le souffle court… ! » Il reprend sa respiration, mais un trait de fumée lui en barre le bénéfice, il se coince dans cette golée et se met en quête d’air frais… Rien ne vient… Il voit ses veines se gonfler, son teint hâler virer au pourpre, le miroir lui renvoyer ce qu’il à fini par être… un mégot tiré au trois quarts. Le seuil de tolérance rompt, il faudrait tirer la bonde, mais les souvenirs débordent, ces portraits mis à la suite sur la pellicule de sa vie, dansent une farandole macabre, un twist endiablé d’une fraction de seconde… Il y reconnait l’escabeau de Casa ou pour démêler sa touffe frisée sa mère lui demandait de s’assoir avant d’utiliser un peigne soudanais fait de clous ouvragés. Apparait, dans un flash étincelant cette fille (mais comment s’appelait-elle) qui adorait venir le branler devant le miroir. Au premier coup, la glace explose sous le choc et les projections de sang éclaboussent la faïence. Il ne voit rien de la cicatrice qui lui coupe les phalanges, mais un peu d’air s’achemine vers ses poumons, au second la trachée se libère… Putain, c’est le cœur… Il peut maintenant revenir sur terre, peut-être même commencer à creuser, un joli trou, de 0.85 sur 2m… le temps l’avait rattrapé.
C’est à cette époque que, pour faire bonne mesure, les premiers maux d’estomac se manifestèrent… Des lancées puis sensations de réplétion, des fois les deux, mais leur intervalle laissait le temps de penser à autre chose. Quand les cycles se rapprochèrent, la schizophrénie des envies et de leur assouvissement luttaient jusqu’au moment où l’Œil de Perdrix venait donner l’avantage aux premières. Parfois, elles le laissaient en paix de longues semaines, il se disait alors que tout ceci n’avait été qu’une illusion, soufflait un peu, se donnait de l’air, du temps, guettant les signes, riant de son malheur.
Smaïn est comme ça : déterminé… de l’intérieur
Il la choisit pour sa belle couleur, un orange luisant que la petite pluie rend encore plus vif et pour sa taille ; standard, moyenne, banale, comme lui. Il se dit que le mieux serait de la vider peut-être… mais dans le doute et parce qu’il n’en sait rien, il préfère assurer. Il se penche, considère un instant la trace qu’elle a laissé sur le sentier, la saisit entre son pouce et son index, elle colle comme une vieille rustine. Sous la pression des deux doigts, elle tente de se recroqueviller. Il ferme les yeux, c’est peut-être mieux, en fait c’est un chewing-gum organique. « T’es pas cap’ ! » lui aurait jeté Mehdi, si un demi-siècle ne les séparait pas, si le monde s’était arrêter à leur quartier. Alors, comme s’il fallait encore y croire, il sourit au fantôme, avec ce petit roulement d’épaule qui signifie : « chiche ? » et sans même se pincer le nez, il avale la limace. Il la sent se coincer dans sa gorge, qui s’accroche au larynx, au gosier, aux parois de sa descente vers le foie… Il n’a pas même de quoi la faire passer. Il ne tousse pas.
Quand il veut… il peut… C’est une de ses étranges facettes ; une posture qui tourne parfois au caractériel. Le croyant implore le Prophète, Smaïn s’implore lui-même et prie dans un de ces efforts qui tient du surnaturel pour tenir le coup, cette fois encore. Quand il rouvre les yeux, Mehdi disparait avec Casablanca, ses dix ans et leurs défis qu’ils ne cessaient de se lancer l’un à l’autre. Ses yeux se baladent sur ce chemin qui ne mène à rien, sur cette pluie qui dessine maintenant quelques flaques sur le devant, sur la verdure et sa frange verte dans le matin humide.
Il pose maintenant son verre de rosé et me fixe au travers de son sourire ivoire.
« … et depuis, plus une brûlure ! »
Avec Smaïn, on ne sait jamais si tout ceci tient du baratin, de la légende ou du réel, il est comme ça… tellement Lui.

Été 2012

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