Chapitres
Novelas

Scénario

C’est un peu l’histoire qui passait en voix off sur la plaine de Bière entre les juillet et octobre de mes 25 ans. C’est vaguement l’histoire de tous les soldats du monde, coincés que nous sommes entre notre docilité, notre bravoure et nos lâchetés. Je ne jette la pierre à personne et me fous des plates-bandes de ceux dans laquelle elle retombera…

1. Si vous aviez tourné la page une demi-heure plus tard, il ne restait rien...

« Si vous aviez tourné la page une demi-heure plus tard, il ne restait rien, une demi-heure plus tôt ce fût précipiter, l’acte et les formes s’en seraient réduites.

Vous avez fait ce geste sans même vous rendre compte qu’il est essentiel pour que vive le contenu et que la peine que cela vous a coûté, n’est rien à côté de la page qui suivra, lourdes aussi, seront les autres.
L’écriture vit de l’acte, même s’il ne s’agit là que de celui d’une page qui en chevauche une autre, qui la recouvre et l’enterre.
L’écrit ne prend sa dimension que dans l’action et reste un geste télécommandé par une sourde volonté d’agir. On ne lit pas un bouquin, on avance à travers, le parcourir serait le mot exact !
Si le lecteur assidu s’y prend, s’y reconnaît, ce n’est que par l’effort que cela demande, semblable au ruban d’une piste asphaltée que pourrait avaler un jogger. Ces petites choses assemblées, reliées entre elles comme peuvent l’être côte à côte, le grain d’une route. Fatidique, irrémédiable et continue.
Les choses avancent d’elles-mêmes au rythme que parcourt le temps. Le définir, le retrouver est chose difficile, souvent le ralenti ou l’accélération n’est que dérobade. »
Article paru sous :
Psychologie du lecteur
DIMANCHE TELEGRAPH
Le bruit de la soufflerie venait asso« Si vous aviez tourné la page une demi-heure plus tard, il ne restait rien, une demi-heure plus tôt ce fût précipiter, l’acte et les formes s’en seraient réduites.
« J’ai trop fumé bordel ! » (Une clope et demie, composée de trois mégots et roulée dans une page de règlement.)
Il sourit en silence. Chaque fois qu’il se souciait de sa santé, il se marrait instantanément.
« J’ai pas mal bu aussi, » continua-t-il « quoique ce soir, c’était du bon ! » Goût papier et couleur bronze clair, hâlé comme la peau d’une fille dont il ne voulait pas se rappeler.
Derrière, il avait eu l’effet qui, en sourdine était venu le tirer par la manche, l’amenant au bord d’un courant, d’une onde d’abord, d’un flot ensuite de paroles bourbeuses auxquelles il n’entendait rien. Ses partenaires causaient trop, ça lui mit l’humeur rance et les cartes malchanceuses.
Il écopa encore une fois d’une paire de six, paya son dû (deux mégots, une pile et un stylo), embar-qua le reste de whisky, le finit le long du couloir et l’éclata dans Le collecteur –ça ne servait plus à rien d’y penser- il avait un as dans la poche de son battle-dress – fallait mieux l’oublier- il avait du sang dans les tempes qui lui jouait un blues plutôt hard – faut mieux laisser tomber-.
Il y a des soirs qui n’ont pas de réponse, « no answer », il l’avait peint sur son casque.
Il ferme les yeux à présent, se laisse flotter un instant dans le courant de l’ivresse, ne pense plus à rien et s’accroche un peu au lit, valdingeur. Le mec du dessous à une de ces passions nocturnes qui n’arrange rien et font progresser la surdité !
« Si vous aviez tourné la page une demi-heure plus tard il ne restait rien… »
-« Cappa, c’est ton tour, bouges-toi ! »
Ces mots Joe les redoutent depuis le début et plus encore ces mains qui viennent le secouer au milieu de la nuit comme on remue un sac poubelle.
-« J’suis malade, va chercher le toubib ! »
-« Ho merde, Joe ! Tu vas pas me la r’faire, j’ai aussi envie de pioncer, c’est trois heures et j’ai encore pas pu me poser ! »
-« j’suis malade et rien que de t’entendre, je sens que ça s’aggrave, trouve-moi une ambulance et file-moi ton casque que je ne gerbe pas sur la gueule de Phil ! »
-« Va mourir ! » Max regarda ses pompes, qu’il ne voyait pas, inspecta l’obscurité avec sa torche, laissa passer un peu de temps, à gauche d’abord puis à droite et quand il eut fini de traverser, revint à la charge.
-« Bon, tu te magnes ou je vais chercher le lieut’… »
Max, garde de l’îlot 4, venait de recevoir le journal au contenu torturé dans la gueule, ce qui prouve que l’on peut trouver une utilité à la littérature intello sans trop forcer.
-« Va me chercher ce lieutenant de mes fesses avant que je crève ! »
Max était plutôt emmerdé, il avait horreur des gardes de nuit, des lieut’ et des Joe allumés.
Il sortit dans la lumière pâle du couloir et de sa lampe de poche réglementaire, il pensait aussi très fort, on ne put pas dire que ce fit plus de lumière.
-« Bon v’la aut’chose, ce con va se faire dérouiller et moi je rempile pour deux heures… galère turbo. »

Il poussa le son du walkman, les Clash lâchèrent un riff méchant et ça lui donna une idée géante.
En s’arrêtant devant le planton, Max riait en sourdine.
-« Joe est malade, faut réveiller le lieut’… »
-« Oh me’de, boujouw l’ambiance, ça va pas êtw’coton. »
-« Tu crois pas si bien dire, vieux, rapplique, ça va être le spectacle du siècle. »
Sur la porte c’était marqué –Lieutenant de garde-, le titre déjà ronflant n’avait encore rien à comparer avec la bête qui dormait à l’intérieur. Max ouvrit la porte en silence, suivit de Victoire qui un peu surpris, resta sur le seuil. Il le vit s’avancer en direction du lit sur la pointe des pieds, il baissa devant sa lampe de poche la vitre rouge, alors Victoire n’y vit plus rien.
-« Mais qu’est-ce que tu fous body ? »
Max examinait sa victime, non content d’être un con de rare espèce, il affichait en dormant un air imbécile qui lui seyait à merveille. Le cheveu poivre et sel, de corpulence moyenne, il avait la tête de la victime idéale, ce qui n’allait pas tarder à se vérifier.
Le bras du garde s’avança vers sa gourde, une petite rasade d’eau se faufila dans l’oreille du lieutenant. Précipitamment Max rengaina puis colla les écouteurs de son walkman sur les lieux du crime, il enclencha, l’homme ne bougea pas.
-« T’as pas de réflexe, t’as rien dans le bide, t’as plus qu’à faire un procès à ta mère. »
De zéro le volume passa à « plein gaz ». Joe Strummer empilait une montée du grave l’aigu, le résultat fut assez concluant, l’officier poussa un gémissement guttural et se retrouva par terre, les pieds prisonniers des draps.
Prestement Max rangea les écouteurs et s’approcha de l’homme.
-« Lieutenant, tout va bien ? »
-« Qu’est-ce qui s’est passé ? » souffla la victime. »
-« Vous avez du faire un cauchemar, je me suis approché pour vous réveiller et vous avez explosé comme une GP11 ».
-« Donnez moi de l’eau soldat, j’ai le cœur qui cogne. »
Max tira un flacon de sa poche.
-« Prenez plutôt un petit remontant.. »
Toujours à terre la victime, le dos appuyé au lit avala une bonne lampée et sentit son cœur ouvrir la portière. « A la tienne ! » pensa Max.
Quand il eut finit de mourir le lieut’ reprit :
-« Et pourquoi me réveillez-vous ? »
-« Cappa est malade. »
Son cœur s’en allait faire du stop.

Joe laissa tomber la page sur son visage. Ca lui fit comme une petite tente à oxygène sur la face. Elle sentait l’encre sèche et le tabac.
« J’ai trop fumé bordel ! » (Une clope et demie, composée de trois mégots et roulée dans une page de règlement.)
Il sourit en silence. Chaque fois qu’il se souciait de sa santé, il se marrait instantanément.
« J’ai pas mal bu aussi, » continua-t-il « quoique ce soir, c’était du bon ! » Goût papier et couleur bronze clair, hâlé comme la peau d’une fille dont il ne voulait pas se rappeler.
Derrière, il avait eu l’effet qui, en sourdine était venu le tirer par la manche, l’amenant au bord d’un courant, d’une onde d’abord, d’un flot ensuite de paroles bourbeuses auxquelles il n’entendait rien. Ses partenaires causaient trop, ça lui mit l’humeur rance et les cartes malchanceuses.
Il écopa encore une fois d’une paire de six, paya son dû (deux mégots, une pile et un stylo), embar-qua le reste de whisky, le finit le long du couloir et l’éclata dans Le collecteur –ça ne servait plus à rien d’y penser- il avait un as dans la poche de son battle-dress – fallait mieux l’oublier- il avait du sang dans les tempes qui lui jouait un blues plutôt hard – faut mieux laisser tomber-.
Il y a des soirs qui n’ont pas de réponse, « no answer », il l’avait peint sur son casque.
Il ferme les yeux à présent, se laisse flotter un instant dans le courant de l’ivresse, ne pense plus à rien et s’accroche un peu au lit, valdingeur. Le mec du dessous à une de ces passions nocturnes qui n’arrange rien et font progresser la surdité.
« Si vous aviez tourné la page une demi-heure plus tard il ne restait rien… »
-« Cappa, c’est ton tour, bouges-toi ! »
Ces mots Joe les redoutent depuis le début et plus encore ces mains qui viennent le secouer au milieu de la nuit comme on remue un sac poubelle.
-« J’suis malade, va chercher le toubib ! »
-« Ho merde, Joe ! Tu vas pas me la r’faire, j’ai aussi envie de pioncer, c’est trois heures et j’ai encore pas pu me poser ! »
-« J’suis malade et rien que de t’entendre, je sens que ça s’aggrave, trouve-moi une ambulance et file-moi ton casque que je ne gerbe pas sur la gueule de Phil ! »
-« Va mourir ! » Max regarda ses pompes, qu’il ne voyait pas, inspecta l’obscurité avec sa torche, laissa passer un peu de temps, à gauche d’abord puis à droite et quand il eut fini de traverser, revint à la charge.
-« Bon, tu te magnes ou je vais chercher le lieut’… »
Max, garde de l’îlot 4, venait de recevoir le journal au contenu torturé dans la gueule, ce qui prouve que l’on peut trouver une utilité à la littérature intello sans trop forcer.
-« Va me chercher ce lieutenant de mes fesses avant que je crève ! »
Max était plutôt emmerdé, il avait horreur des gardes de nuit, des lieut’ et des Joe allumés.
Il sortit dans la lumière pâle du couloir et de sa lampe de poche réglementaire, il pensait aussi très fort, on ne put pas dire que ce fit plus de lumière.
-« Bon v’la aut’chose, ce con va se faire dérouiller et moi je rempile pour deux heures… galère turbo. »

Il poussa le son du walkman, les Clash lâchèrent un riff méchant et ça lui donna une idée géante.
En s’arrêtant devant le planton, Max riait en sourdine.
-« Joe est malade, faut réveiller le lieut’… »
-« Oh me’de, boujouw l’ambiance, ça va pas êtw’coton. »
-« Tu crois pas si bien dire, vieux, rapplique, ça va être le spectacle du siècle. »
Sur la porte c’était marqué –Lieutenant de garde-, le titre déjà ronflant n’avait encore rien à comparer avec la bête qui dormait à l’intérieur. Max ouvrit la porte en silence, suivit de Victoire qui un peu surpris, resta sur le seuil. Il le vit s’avancer en direction du lit sur la pointe des pieds, il baissa devant sa lampe de poche la vitre rouge, alors Victoire n’y vit plus rien.
-« Mais qu’est-ce que tu fous body ? »
Max examinait sa victime, non content d’être un con de rare espèce, il affichait en dormant un air imbécile qui lui seyait à merveille. Le cheveu poivre et sel, de corpulence moyenne, il avait la tête de la victime idéale, ce qui n’allait pas tarder à se vérifier.
Le bras du garde s’avança vers sa gourde, une petite rasade d’eau se faufila dans l’oreille du lieute-nant. Précipitamment Max rengaina puis colla les écouteurs de son walkman sur les lieux du crime, il enclencha, l’homme ne bougea pas.
-« T’as pas de réflexe, t’as rien dans le bide, t’as plus qu’à faire un procès à ta mère. »
De zéro le volume passa à « plein gaz ». Joe Strummer empilait une montée du grave l’aigu, le résultat fut assez concluant, l’officier poussa un gémissement guttural et se retrouva par terre, les pieds prisonniers des draps.
Prestement Max rangea les écouteurs et s’approcha de l’homme.
-« Lieutenant, tout va bien ? »
-« Qu’est-ce qui s’est passé ? » souffla la victime. »
-« Vous avez du faire un cauchemar, je me suis approché pour vous réveiller et vous avez explosé comme une GP11* ».
-« Donnez moi de l’eau soldat, j’ai le cœur qui cogne. »
Max tira un flacon de sa poche.
-« Prenez plutôt un petit remontant.. »
Toujours à terre la victime, le dos appuyé au lit avala une bonne lampée et sentit son cœur ouvrir la portière. « A la tienne ! » pensa Max.
Quand il eut finit de mourir le lieut’ reprit :
-« Et pourquoi me réveillez-vous ? »
-« Cappa est malade. »
Son cœur s’en allait faire du stop.

*(modèle de cartouche)

2. Une demi-heure plus tôt ce fût précipiter l’acte et les formes s’en seraient réduites…

Du fond de son lit Joe fixait le plafond de béton, les événements de tout à l’heure alimentaient son sourire de traviole.
La tête du lieutenant Chatelanaz pour commencer, au bord de son lit et de la dépression.
-« Qu’est-ce que ce cirque Cappa, vous faites le coup chaque semaine, mais cette fois c’est assez, levez-vous maintenant tout de suite, c’t’un ordre, ezécution ! »
-« lieutenant, je me sens mourir, je ne peux pas exécuter votre ordre, je veux voir un toubib, c’est mon droit, et dans cinq minutes c’est l’aumônier qu’il me faudra. »
Après quelques palabres de bas étages, et quelques dialogues en sous-sol, on finit par le transporter à l’infirmerie et signer son bon d’entrée. Puis Chatelanaz retourna coucher son cœur, Max continuer sa ronde en écoutant Bob Marley, Victoire, les Clash et Joe pu enfin gerber tranquille.
C’était une nuit standard de l’ilot 4, en surface un vent amer se mit à souffler, mais personne ne s’en souciait plus.
Cappa ne ressentait rien de plus qu’une forte migraine et des brûlures à l’estomac. Cet état lui pesait en superficie, l’alcool est une drogue chiante, high …et planqué derrière les lunettes de soleil qu’il ne quittait pas souvent, il aurait bouffé le monde à la petite cuillère, mais down… il en avait des coliques de regrets.
Gerber lui faisait mal, les cheveux lui faisaient mal et lui se faisait mal.
-« Nul, je suis un nul à chaque coup que je me fais piéger par cette merde. »
(Cette merde, comme il la définissait si bien, récoltée dans une bouteille qui n’avait de whisky que l’étiquette, n’en était que le substitut, fruit de l’imagination éthylique de Pierrot, chef de cuisine. Il avait, grâce à une recette tenue secrète, réussi en distillant des déchets composés d’épluchures de d’autres restes, à obtenir une boisson au goût pitoyable qu’il relevait avec un peu de chicorée et du sel. Il la vendait hors prix, entre « une entrée dans le dortoir femme » et « trois aspirines ». Pour un pareil tord-boyaux, c’était vraiment exagéré).
Les regrets, comme une horde de corbeaux, tournoyaient dans la petite tête de trouffion engagé, jamais volontaire. Joe se faisait surtout chier depuis cinq mois et ça risquait de ne pas finir.
La porte en s’ouvrant fit fuir oiseaux et idées noires. Une infirmière venait de pénétrer dans le dor-toir.
-« Gaargl… » Gémit-il, enchaînant avec : « ‘tain de Dieu, j’ai maaal, je souffre l’enfer rouge… »
La nénette du service complémentaire féminin, désinfectée et réglementaire, s’approcha de son lit.
-« Vous avez un problème ? » fragt Sie.
(« Une suisse-allemande, c’est bien ma chance ! »)
-« Ja, ja gross problem… hier.“
Joe lui indique son ventre de l’index.
En se penchant prudemment, la fille dessinait dans l’ombre un trait parfait des hanches au buste. Elle dit un truc que Joe ne compris pas, il regardait ses lèvres et ça lui faisait du bien. Les corbeaux étaient bien loin, un papillon rose voletait devant lui.
-« Hein c’est quoi ton nom ? » répéta la fille.
Joe lui tendit sa médaille.
L’infirmière n’eut pas vraiment le temps de lire le numéro de matricule, le soldat l’attrapa par le poignet et la tira à lui. Il lui caressa un les formes, qui somme toute servent à ça, lui roula une pelle de pionnier pour l’empêcher de crier, ce qui n’est pas très gentleman et la serra contre lui, ce qui fait du bien à chaque fois. Elle resta là un trop court moment, posée sur son ventre, chaude, nerveuse, offerte, ça palpitait dur sous ses seins. Elle se dégagea doucement.
-« Sacré Welch ! » Son sourire disparut dans la nuit. Joe garda le parfum pour enrober ses rêves de cuitar et ferma les yeux. Dans une heure on va passer lui filer le thermomètre, une aspirine et des diagnostics, il en profitera pour se tirer.

3. Vous avez fait ce geste sans même vous rendre compte qu’il est essentiel pour que vive le contenu…

En mai de cette année, une solide bande de nuls en déclarèrent une troisième, cause que ça faisait longtemps. Comme y’en avait marre des petites nerveuses, ils en firent une grosse qui roupille, avec les bombes les plus mieux et les généraux les plus redors.
En Suisse, le Conseil Fédéral ordonna le repli dans les abris dès le premier pilonnage nucléaire. Faut dire que ce fut la vraie tasse. Ce jour-là, un 13, Joe perdit sa femme, son gosse et ses premières lunettes noires. Des Ray-Bans, à passé cent balles.
Depuis cinq mois donc, on vivait sous terre.
En Suisse, il y a des abris partout, dans les villes, les villages, les immeubles et les villas.
En Suisse, tous les hommes font du service militaire à vingt ans, parfois plus tôt, parfois plus tard, ça dépend du temps ou s’il pleut. Ca dure quatre mois. Trente pour cent rempile de quatre comme sous-officier, plus on monte plus on s’aliène, plus on en tire.
Jusqu’à trente ans tous se pointent chaque année pour trois semaines d’aberration (cours de répétition), c’est l’élite. Jusqu’à quarante, cinq périodes de deux semaines, c’est la Landwehr, puis à cinquante, deux ou trois fois une semaine, c’est la Landsturm.
Après, on va faire de la « Protection Civile » dans des coins craignos, on apprend à faire du feu, avec des allumettes et à l’éteindre, en pissant dessus. A soixante balais, on peut encore se distraire aux fêtes de tir ou à regarder les défilés… ça dépend du temps, ou s’il pleut.

4. Que la peine que cela vous a coûtée n’est rien à côté de celle qui suivra.

Malheureusement, la tactique du repli, pourtant sagement répétée aux cours, n’eut pas que l’effet souhaité. -NADJA Dans leur précipitation, les civils ont bien malgré eux bouleversé les plans de « Repli en cas d’alarme A ». Il faut attendre d’eux peu de discipline, de la désorganisation, une peur disproportionnée et une émotion incontrôlée. Il faut donc dès à présent que les responsables militaires leurs inculquent, discipline, courage et maîtrise de soi. Afin de souder le moral, d’animer un esprit de corps et de concrétiser cela par un exemple courageux, démonstratif de notre volonté d’agir, nos forces du secteur un, deux et quatre, tenteront une sortie dès que possible. Degrés de préparation 8, le 22 novembre. L’ordre de mission suivra. A ces sections vont déjà tous nos espoirs de réussite. SEMPRE FIDELIS Macchabé H15 Disbrib. – Belzebuth – Candide – Gordemo 1, 2, 3, 4,5 – Mandragore Le major Gaillard avait sous ses yeux un des rares rapports télex qui avait filtré des lignes détruites. Il posa ses lunettes, se frotta les yeux, les noms de codes trottaient dans sa tête, descendaient le long de ses bronches nicotinées, lui serraient le cœur et les tripes. Il ne parvenait pas à se faire à la nouvelle. Il alluma un mégot de cigare. Gordemo 4 c’était lui, il tira une bouffée dégueulasse. On l’avait choisi lui et son ramassis de soldats sales tronches et vicelards. Macchabée H15 le savait, cette teigne de divisionnaire voulait nettoyer les nuls en premier et garder l’élite pour une illusoire contre-attaque. Il était neuf heures ce 15 octobre, dehors ce devait être le matin, dessous c’était le néon blanc et l’heure des corvées. Valider les rapports de service était l’une des pires, pour Gaillard qui tira le formulaire suivant et une longue bouffée, appela son ordonnance, lui commandant un septième café à l’extrait chimique de gland et chicorée. Rapport du médecin de troupe : Lt Ruff A. Lieu : Ilot 4 Concerne : Entrée d’un patient Nom et prénom du patient : Cappa Jonattan Grade / fonction : Sdt / trm Motif : trouble gastrique Diagnostic : 1 aspirine matin et soir Entrée sous No. : 18 Sortie le : Signature de l’autorité : D’un bond le major se leva, enfila sa casquette. En sortant l’ordonnance comprit au bruit de la porte qui claqua sèchement que l’humeur n’était pas au beau fixe. Faut dire que le café était spécialement mauvais. Le major avala le couloir et entra dans l’infirmerie. -« Alors on annonce plus son poste, m’é’nant ? » Une infirmière sauta de sa chaise. -« Infirmerie Ilot « Vier », complémentaire Stoeckli. » -« Quatre, pas « vier », de Dieu, où est Cappa ? » -« Wer ? Pardon qui ? » -« Cappa, le soldat qui est entré cette nuit ! » Rapidement et agitée de légers tremblement la fille consulta ses notes. -« Ja, ja, il est lit achtzehn, très beaucoup malade. » -« C’est ça, danke… heu… merci, dégage. » Gaillard entrait dans la chambre maintenant, il longea les dix premiers lits occupés par les irradiés à différents degrés. En fait le médecin eut l’idée géniale de les placer par ordre d’importance, pour ses rapports c’était plus pratique. Au lit numéro un, l’ombre d’un mec respirait difficilement depuis cinq mois. C’était un vrai cobaye pour le docteur qui ne se privait pas côté ponction et ablation. Son taux de radioactivité était tel que certains venaient recharger les batteries de leur jeu électroni-que en lui plantant une fiche dans le nez. D’autres, les soirs d’ennui, venaient regarder briller son aura fluo. Le lit un, était si célèbre que le major évitait soigneusement de passer devant. Les autres, en suivant, étaient ordonnés comme les rues d’une grande ville, pairs à gauche, impairs à droite. Rue des cassés à l’alcool était au centre, après les cassés des organes, avant les cassés en deux. Ca toussait par quintes grasses, ronflaient en cœur, fumait en cachette, pissait dans des tubes en verre, que devait vider les « corvées ». Le personnel sanitaire étant limité, sous « corvée du jour » au panneau d’affichage principal on trouvait : cuisine, sanitaire, infirmerie, bureau, garde (voir ordre séparé) etc… Les soldats n’étant pas utilisés au combat, se faisaient assigner, après l’heure de gymnastique matin-ale, des tâches les plus diverses. Phil c’était même retrouvé un jour corvée de reprisage, ce qui lui valu trois jours d’infirmerie et deux points de suture en plus des trous que l’aiguille de la machine à coudre avait provoqué dans son index. Le lit « achtzehn » était vide. L’officier traversa la chambre au pas de course. Arrivé au local du mé-decin, il tomba sur la jeune fille qui quittait de même son service et sa blouse. Surprise, elle se re-tourna laissant apparaître sa poitrine, nue. Gaillard resta planté là, comme hypnotisé par un cobra qui commençait à se réveiller dans le bas de son uniforme. La fille voila le scandale et lâcha dans un clin d’œil : -« Ach sacré Welch ! » Le major sortit brassé comme une limonade au pamplemousse, deux superbes pamplemousses, tièdes et roses au cœur. Il avait soudain soif d’un truc bizarre. Par chance on inculque aux supérieurs le sens des responsabilités et du devoir, ce qui leurs évite pas mal de problèmes, surtout celui de penser. Il arrêta donc aussi sec et se remit à courir après son petit souci. A toutes les personnes qu’il croisait dans le couloir, il demanda où était passé Joe, et à mesure des « j’sais pas », « pas vu », sa rage s’en allait grandissante, elle prenait la forme d’un brasier où crépitait la chair de Cappa. A la seconde où il imaginait son sourire de biais fondre en rictus déconfit un soldat lui dit : -« Major, garde-fort Chappuis, le soldat de transmission Cappa est à son poste dans la salle de radio. » -« Repos ! » ordonna le gradé. Le salut était correct, l’annonce parfaite, ce Chappuis était une bête des formes et de l’étiquette, l’enfer devint braise. -« Merci garde-fort, vous pouvez vous en allez ». Le soldat tourna les talons et fit quelques pas. -« Garde-fort Chappuis ! » Hurla Gaillard. -« Présent ! » Répondit l’autre. -« On dit : compris, je pars ! Demain vous serez de corvée sanitaire. » -« Compris, je serai corvée de sanitaire demain. » -« Juste, repos, départ ! » -« Compris je pars ». Le soldat salua. L’officier était enfin heureux, les démonstrations de formes lui rappelaient ses galons, une épaisse bande jaune cousue autour de sa casquette, son auréole en fait. -« A. Gaillard, patron de l’îlot 4, homme de respect, d’étiquette et de science militaires ». – Le peuple reconnaissant – Il entrevit sa statue, sa tête de porcin égaré, coulée dans un bronze de qualité, mélangée à du zinc et au béton armé, pour éviter la dépense. Il prônait l’économie, normal, il était suisse de père en fils, dommage d’ailleurs, sûr qu’une eurasienne canon aurait arrangé sa tronche de laie et son teint rose charcuterie. Transporté par son évangile mytho maniaque, il flotta dans les airs, soulevé par une kyrielle de séraphins en treillis, qui le déposèrent devant la salle de radio. Il ouvrit d’un coup sec, personne ne parut soupçonner sa présence. Quatre chemises gris-vertes de dos semblaient se balancer en rythme. Ca schlinguait la vieille clope et la sueur, rallumant l’enfer. Le major s’approcha discrètement et vint tapoter l’épaule de Joe, qui coupa le son, arrêta les bandes, avant de se retourner, les trois autres l’imitèrent sans paraître plus surpris. Y’avait rien de meilleur que de lui faire rater son effet. -« Salle radio, îlot 4 ! » Au vu du masque, valait mieux respecter les formes. -« Qui vous a autorisé à quitter l’infirmerie transmission Cappa ? » -« Le caporal Saint-Esprit, major, y avait un problème au niveau des bandes d’écoute. » -«Quel problème Caporal ? » -« Majow, le magnéto était naze, alow je me suis dit : Victoiw what shall i do, si l’ennemi passe un message impowtant ? Remember dad sayin’- Pwend le tauwau pa’ les cownes first son, ‘cause it don’t will miss you, son. Et qui peut wep…wep…wepawer, selon toi, allez allez je te le donne ça i’a plus vite, mister Joe Cappaaa, the mixing table’s Cap’tain. C’mon move your ass against war. Right Sir?” Victoire était un DJ de Kinshasa qui avant de s’échouer à Lausanne avait anime rune émission sur une radio londonienne. Sa demande d’asile politique bidon, avait été acceptée sans trop de problème, faut dire que pour assurer le coup, il épousa une suissesse ingénue, qui le prenait pour Lionel Richie la plupart du temps, et pour Dieu quand ils étaient au pieu. Il avait un bagou d’enfer et le don du one man show hot hot hot. Ses manières excitaient le major à un point tel que s’il n’avait pas considéré les noirs comme des chiens, il l’aurait fait piquer. -« Merci caporal. Cappa, c’est la troisième fois consécutive que vous faites sauter votre tour de garde, vous vous foutez de moi ? » -« Major, les conserves sont pourries, la bouffe lamentable, les toilettes refoulent du goulot, les douches sont une vraie culture mycologique, les godasses rappliquent toutes seules quand on les siffle et l’eau est tellement dégueulasse que je préfère fermer les yeux quand je me brosse les dents. » -« C’est vrai, major, on y arrive plus ici, ça manque d’air, la promiscuité devint insoutenable, les meufs dépriment, les mecs se branlent, ça s’engueule dans tous les coins, on s’agresse pour que dalle… Vous n’allez quand même pas trouver bizarre qu’on finisse à l’infirmerie ?! » Tenta Max pour sauver les meubles.

5. Lourdes aussi seront les autres.

L’îlot IV était en fait un abri destiné uniquement aux militaires qui, fut dans la désorganisation qui suivit l’attaque nucléaire, accaparé par une majeure partie de civils. Sa population globale fut au début de cent quatre vingt cinq civils, quarante deux miliaires et un chien qu’avait laissé vivre Gaillard dans son éternel souci d’équité entre les races.
Le nombre d’abrités chuta les deux premiers mois. Neuf militaires et onze civils moururent d’irradiation, ce qui porte les comptes à deux cent huit, dont on peut déjà déduire le lit numéro un et le chien qui ne survivra certes pas à cette histoire.
L’organisation au départ fût le principal souci du major qui devait faire face au manque total de compréhension des civils. Ils ne voulaient pas dormir sans leurs femmes, les femmes sans les enfants, les enfants sans leurs Alf en carton, patati et patata et jamais rien de réglementaire. Gaillard, dans un moment d’égarement, pensa même enrôler tout « ça » de force. Il se découragea définitivement en découvrant qu’il n’y avait dans le stock d’uniforme aucune taille « enfant ».
Ce fut donc le souk dans sa tête et dans l’îlot IV pendant les premières semaines.
Heureusement… heureusement qu’un peu plus tard le premier message tomba sur les machines télex, donnant au chef d’îlot, pleins pouvoirs quant à son organisation et sa bonne marche. L’officier sentit deux ailes lui pousser dans le dos, un crédo confiteor lui jouer aux oreilles. Il gravissait la première marche de son ascension au paradis sous terre.
Il saisit le micro et convoqua tout le monde (sauf la cuisine, qui avait une salade de concombre sur le feu), dans la salle conviviale, pour un prêche diabolique.
-« Soldat repos : Les civils un peu moins de bruit s’i’ou plaît. Le Conseil Fédéral par l’entremise du di-visionnaire Mordant m’a donné aujourd’hui plein pouvoir quant à l’organisation et la bonne marche de l’îlot. Il est donc décidé que dès ce jour et jusqu’à nouvel ordre, les soldats seront logés dans une chambre à part comme le personnel du service complémentaire féminin.
Les dortoirs tels qu’ils sont à présent seront scindés en deux parties, dans l’une, les femmes, filles et enfants, dans l’autre les hommes et adolescents. »
Puis il laissa monter la rumeur. Elle lui donnait l’impression d’être seul maître à bord après Dieu.
Il aimait bien l’image.
-« Silence ! » Cria-t-il, « ceci n’est décidé que dans le seul souci de rendre la cohabitation entre soldats et civils plus aisée, et dans le but plus précis d’établir un semblant d’ordre et de discipline dans ce qui n’est encore que l’ébauche d’une vie organisée.
Dès à présent donc, les soldats qui ne sont pas astreints à un service quelconque, s’annoncent au sergent-major Dubey afin de toucher le « mat » permettant d’élever les cloisons dans le dortoir. Les civils voudront bien amener leurs effets personnels ici, et laisser leur casier, lit et armoire vide. Ceux d’entre eux qui ne sont affectés à aucune tâche voudront bien se présenter devant le local de garde, le lieutenant Métraux les orientera sur le travail à effectuer dans le cadre de hmmm… cette restructuration. »
La rumeur virait à la manif, les boîtes de fromages se mirent à voltiger.
-« J’ai pas finit !!! Les femmes voudront bien présenter trois élues de leur choix à mon bureau, je pourrai ainsi leur donner personnellement les consignes permettant que tout ceci se passe le plus posément possible, le plus efficacement devrais-je dire. »
Ces derniers mots ne furent pas entendus. La salle était chauffée à blanc, les mecs balançaient des cartons vides, les femmes hurlaient des obscénités, les gosses courraient sans direction, les bébés pleuraient. Les trouffions préférèrent aller voir du côté du sergent-major.
Gaillard, de retour dans son bureau, commanda à la garde d’aller mettre un peu d’ordre, à coups de crosse dans ce bordel.
C’est à ce moment précis que les quatre transmissions, n’allant jamais aux discours, trouvèrent enfin comment convertir la table d’écoute en table de mixage. Plus de trois semaines qu’ils y travaillaient en sourdine.
Le plus dur restait cependant à faire, passer de bande à bande, isoler les instruments et les effets pour les remixer. Sur du matériel militaire le son « garage » coulait de source. Le genre serait Mano Negra–house, rebaptiser « trap-music ».
Un boulot colossal digne des plus grand DJ, ça n’était pas facile, la guerre pouvait durer.
Exténuer, ils sortirent comme tout les soirs un peu moite, à cause de ce whisky minable.
-« De Dieu, de Dieu ! » souffla Phil, « qu’est-ce qui se passe dans c’t’usine ? ».
Devant ce qui était d’ordinaire l’entrée du dortoir, une cloison en composite se dressait, laissant la place pour le passage d’une personne. A gauche on lisait –FEMME/ENFANTS-, à droite – HOMME, de part et d’autre une liste de noms donnait le détail.
-« Z’êtes pas au courant ? »fit Chappuis, « vous devriez venir aux discours de temps en temps, il s’y dit des choses intéressantes, aujourd’hui le major à « restructuré », le dortoir des soldats se situe maintenant au fond du couloir, plus de mélange avec les civils, hé !hé ! Votre barda est au local de garde. »
Tous étaient bouche bée.
-« Et toi qu’est-ce que tu fous là avec ta baïonnette au canon ? »
-« Je dois garder les entrées de façon à ce que les mecs n’aillent pas chez les femmes, hé !hé ! »
Gaillard avait bien entendu choisi les plus cons pour ce genre de tâche. Tout commençait à prendre une mauvaise tournure.

6. L’écriture vit par l’acte, même s’il ne s’agit là que de celui d’une page qui en chevauche une autre…

Les semaines passèrent et l’on se fit au boxon comme on se contente bien de la boue aux souliers quand il n’y a pas un coin sec où les poser. Ils se sont adaptés, comme on dit d’une chose qu’on pensait laide, à laquelle on s’habitue, comme la vision d’une statue sous le guano.
Les hommes se mirent à rêver aux infirmières, puis à leurs femmes, parce que c’est plus commode et qu’elles commençaient à manquer sérieux.
Le major une nuit de sévère solitude revit les gestes de la sienne, ce soir où, ils étaient rentrés assez gais pour entamer leur libido. C’était une chaude nuit italienne, dans cet hôtel aux murs recouverts d’étoffe « renaissance ».
Il revenait d’une virée dans le Barollo pour déguster les vins du coin. Au fur et à mesure des caves, son œil s’allumait un peu plus, pour finir par briller comme le phare d’un pompier. Il fit quelques allusions coquines à sa femme entre les temps morts d’une discussion avec un couple d’allemands qui trouvaient l’Italie sale. Gaillard, méchamment entamé s’était soudainement, fait l’avocat du diable et glapit d’entre ses borborygmes :
– « Oui mais l’ordure est souvent berceau de l’art ! » pour qu’on ne puisse dire qu’il n’avait pas fait d’études. Forcément, ça ne calma pas son envie de pisser qui lui tendait la prostate et le rendait si hargneux. N’empêche que quand sa femme et lui furent de retour dans leurs chambre, et qu’elle se mit à lui déboutonner son veston, défaire ses souliers, avec des gestes d’actrice hollywoodienne, son charme eût un effet dévastateur, ou était-ce encore les rondeurs de ce vin qui le culbutait de la sorte ?
Il ferma les yeux encore plus fort pour se rappeler le reste, le cobra dansait un peu dans son sac de couchage, il le saisit par le cou.
Le lendemain il allait composer un super « speech »sur l’état d’urgence. Ses idées sur l’art, la saleté, Hollywood se firent plus claires. Il avait soudainement l’impression de tout comprendre, heureusement, il s’endormit juste avant.

7. Qui la recouvre et l’enterre.

Joe avait aimé sa femme comme il aimait la vie, sorte de symbole du partagé et que l’absence faisait peser de tout son vide. Une intensité palpable, qui lui échappait en le propulsant loin dans un trou noir.
L’image de son môme y rodait, comme autrefois l’odeur du chocolat et de l’huile parfumée dans son sillage. Une indéfinissable impression le serrait, la même que ce matin, quand lui était apparu dans le miroir, cette première ride sur le front.
Attend Joe, attend parce que simplement le présent parfois ne suffit pas.
Il faudra encore enterrer le passé. L’ambre foncé de sa peau, le marron de leurs yeux, les mains potelées accrochées au youpala, le ciel qui devient brûlant, les braises qui pleuvent, ces décombres qui ne finissent jamais de les recouvrir… et toujours ces putains d’insomnies.

8. L’écrit ne prend sa dimension que dans l’action et reste un geste télécommandé par une sourde volonté d’agir…

Le rationnement survint rapidement, mais au début on s’en accommoda facilement, et tout le monde tapait dans ses propres réserves pour améliorer l’ordinaire. Puis les cuisines se mirent à composer des plats bizarres, aux extraits de…, à l’arôme de… à base… toute une gamme de substituts qui donnait à la tambouille un goût informe et l’aspect quasiment toujours identique.
On s’amusait à essayer de retrouver le nom du truc, puis on vérifiait sur le menu tirer au stencil et placardé à l’entrée du réfectoire. Pour finir, on en arriva à se demander si à part du sucre, du sel, des nouilles ou du riz, il y avait vraiment autre chose dans l’assiette. Bien sûr on y voyait flotter parfois à la surface quelques morceaux de ce qui aurait dû être du cervelas, mais la couleur, l’aspect et la texture rappelaient plutôt le cake au chou-fleur.
On rationna aussi l’électricité car le fioul qui alimentait le groupe électrogène, bien que calculé pour plus d’une année se mettait lui aussi à diminuer. On ne laissa désormais que les veilleuses des couloirs allumées de vingt-deux à six heures du matin. On réquisitionna les batteries des rares appareils que certains civils avaient pris avec eux. On instaura un jour noir par semaine, pendant lequel tout se faisait à la lumière des bougies ou de lampes à gaz pour les tâches spéciales.
Dans l’expectative qu’on n’était pas sorti du trou, tout ce qui pu avoir une quelconque valeur visant à donner du relief à cette vie de taupe, batterie, biscuit, chocolat, cigarette, dope, prit l’aspect d’une richesse sans prix.
Le major qui s’en aperçût rapidement essaya de changer les idées fixées sur la seule façon de tromper l’ordinaire. D’annihiler aussi l’ennui gangrenant ce temps qui ne finissait pas de déverser son eau poisseuse. Il chargea quelques personnes, dont un instituteur et deux ingénieurs de donner un semblant d’enseignement aux enfants et à toutes personnes désireuses d’en bénéficier. Evidemment le matériel manquait, bien sûr, tout ceci n’était souvent que des conférences sur les sujets les plus di-vers, mais permit tout de même à certains d’apprendre un peu d’allemand, d’espagnol, de s’exercer aux mathématiques, à l’écriture et surtout de ne plus être l’auditeur de cette bande-son qu’était le bruit de la soufflerie.
Cette maigre tentative, bien que courageuse n’eut pas l’écho souhaité, et tout sombra dans une léthargie maladive, ponctuée d’arnaques, de bagarres, d’actes sordides, de suicides ratés, de petits viols esquissés. On se mit à veiller endormi et dormir éveillé.
Le major fit patrouiller dans les dortoirs, aux vestiaires un planton dut monter la garde. Quand on dé-couvrait un coupable, on inventait des sanctions à la hâte, des jours de cellule, des corvées idiotes, des repas supprimés et enfin comme ultime peine, le risque de se retrouver en surface, et voilà les grands mots lâchés.
Cette dernière perspective refreina un peu le taux de vols, mais pas longtemps, tant et si bien qu’un jour la première exécution eut lieu. Un certain Stefano Markowicz, Yougoslave d’origine, vingt-quatre ans, pris en flagrant-délit de vol de médicament.
Récidiviste de plusieurs menus larcins : deux stylos à billes le 22juin, un kilo de sucre le 11 août et enfin auteur de quelques bagarres de plus ravageuses, fut condamné à être expulsé de l’îlot.
Le verdict fut rendu le 11 octobre, la sentence devant être exécutée le même jour.
Une escorte de cinq soldats, baïonnette aux canons, pompes cirées et la visière du casque sur les yeux l’accompagnèrent jusqu’aux limites du dernier sas. Là, ils le poussèrent dehors et l’un d’eux dégoupilla une grenade fumigène afin de ne lui laisser aucune chance de camper.
On en profita pour sonder le taux de radioactivité. Le résultat resta secret, ce qui de toute évidence ne laissait rien présager de bon.
L’exécution était publique, une idée à Gaillard, qui n’avait pourtant pas lu beaucoup de romans dans sa jeunesse. Il aimait les exemples, le coupable était d’origine étrangère, bien foutu et grande gueule.
La scène ressemblerait à la passion du Christ… en plus méritée, bien entendu.
Tout fût orchestré par ses soins, l’escorte, et la garde ensuite, parce que les civils trouvaient le jugement trop sévère, comme par hasard ! Certaines femmes apitoyées essayèrent même de proposer leurs charmes au major, espérant ainsi renvoyer la sentence.
Il resta inébranlable, revêtu de cette allure pompeuse qui sied si bien au verdict, juché dans ce regard qui vous flottait au-dessus sans rien fixer, n’écoutant au loin que le clairon de sa mégalo.
Pendant que la garde essuyait quelques quolibets tout en retenant en cordon la petite foule venue assister au spectacle, l’officier constata avec satisfaction que sa première exécution se déroulait plutôt bien. Il avait déjà rendu des jugements, mais jamais de cette importance. Même l’école d’officier ne lui en avait jamais parlé.
La peine, le verdict, les mots, c’était lui, lui tout seul et personne d’autre. Il en était assez content, « très satisfait » eut altérer sa modestie.
Ca réglait plusieurs problèmes : 1 Celui de la promiscuité, 2 Celui de la subsistance, 3 Ca laissait un peu plus d’air pour tout le monde, 4 De la place dans la cellule et ailleurs (pas beaucoup d’accord, mais ça n’était qu’un début) et enfin la vérification du taux de radiation, pas bien plus encourageante que lors de l’évacuation du dernier cadavre, mais plus fiable que ceux transmis.
Enfin toute cette eau qu’il fallait à chaque fois évacuer hors du sas, confirmait les renseignements des repérages aériens, disant que la région était actuellement inondée. L’îlot devait se situer aujourd’hui à une profondeur de trois mètres. Le coup de la grenade n’était en fait que poudre aux yeux des civils. Encore un trait de génie. Prisonnier dans le sas numéro 2, le condamné devait forcément regagner la surface. Mais ce ne fut de toute façon pas suffisant pour lui éviter la crevasse que le cri du condamné poussé dehors par un coup de baïonnette venait de lui infliger.
Il y eût le petit « pschiiit » de la mèche et le bruit de la porte qui se refermait.
Devant lui l’assemblée resta interloquée, c’était fini, on a rien vu, rien dit, ce n’était pas vrai, on voudrait dire « pouce », on a tous merdé, sauf ceux chez qui le sens du devoir s’en trouve désormais satisfait.
Ce soir dans le réfectoire il y aura du ragoût en boîte, une pour cinq personnes, nappé de sauce trop rare et trop salée, du riz blanc, cinquante grammes par tête de pipe et dans la même assiette en zinc, six tranches de concombre… les derniers. On boira ce jus clair-obscur qu’on dit être du café avec un morceau de sucre et comme dessert, deux carrés de chocolat amer noir.
Victoire n’aura pas faim, le major affichera un air content, Joe essayera de taper une clope après le souper, négociée contre le droit de pénétrer dans le dortoir des femmes à un vicieux qui s’y connaît en affaire. Puis la nuit passera là-dessus, comme si c’était le jour, parce que l’unique différence ici, au fond sont les néons éteints.
C’est un peu ça le rationnement, ça passe par l’assiette, puis dans les nerfs, puis au cerveau. Tout se rapetisse à l’image des rations, et cède la place à l’instinct, comme une sourde volonté d’action… celle d’un chien qui tire sur sa laisse par exemple.

9. on avance à travers, le parcourir serait le mot exact.

Phil longeait à présent le couloir blême. Les veilleuses, petites îles de clartés dans la pénombre, guidaient sa garde déambulant. Il n’utilisait même plus sa torche, tant il connaissait son chemin de ronde.
Là, à gauche, la porte du dortoir des femmes, à droite dans dix mètres celle du stock, peu après, serrés dans leurs supports, deux extincteurs. Sous la troisième veilleuse, le dépôt de munition, puis faire gaffe au sol, juste sous l’enseigne verte « sortie », le niveau change, seuil d’une porte anti-feu qu’on n’a jamais fermée. Faut juste faire attention sans se poser de questions, faut dire qu’à force de longer le corridor nul n’y réfléchissait plus. Dans son walkman passait la bande qu’ils avaient mixée le jour même. Un bijou, la qualité quoiqu’encore imparfaite l’emplissait du sentiment d’avoir accouché parmi ce boxon général, d’une chose humaine. Un signe de Victoire sur la vie de l’îlot, sa chaleur, ses embrouilles, sa folie, son ordre. Ca leurs avait pris la tête aux quatre, tissé des liens aussi forts qu’une amarre et donné un sens à ces heures d’ennui collectif.
Une fois sorti de ce trou, avec du matos potable, ils pourront tout trafiquer. Le requiem de Mozart en breakdance, tout isoler et recoller, un lifting hip-hop à toutes les rides du showbiz.
Arrivé à la fin de sa première ronde, devant le local de garde, il lança au planton en faction devant le sas, quelque chose de pas très fin, style : « Surtout n’ouvre à personne si on sonne ! »
Il tourna à droite dans le bureau, sortit dans l’autre couloir et remonta tranquillement.
Combien de temps ? Combien de fois… « Mettons dix fois par jour, depuis… mai, juin… juillet, août, septembre, octobre. Six mois fois trente jours, fois dix, environ mille huit cents fois. (Phil aimait ce genre de calcul, le résultat donnait une étendue fictive à tous ces petits riens quotidiens, une base dans le vide absolu. Il rêvait aussi d’une machine qui puisse tout expliquer, qui enregistrerait des éléments et cracherait un résultat instantané à sa soif de réponses.
(Combien y’avait-il de microbes dans l’air cette nuit ?)
-« Clic… 3’250’728’422. «Ah bon ! Où sont-ils ? »clic… sur le mini écran incorporé s’inscrirait un sché-ma géographique, une tache rouge mouvante s’étalerait sur la représentation de l’abri.
-« Bordel ! J’suis en plein dedans, comment cette saloperie m’affecte-t-elle ? »
Clic… l’image de sa personne prend maintenant place sur l’écran. Une zone claire l’entoure comme une aura malsaine. Sur ses épaules un rectangle rose s’assombrit, jusqu’au ventre ou il devient fluo, plus bas encore elle vire au vert cradingue. « Gosh ! Composition immédiate de ce vert merdeux. »
-Clic… belomezampithène 22%, machakantrique 50%, grippe commune 10%, rougeole 8%, segamantus primaire 10%.
« Quelle angoisse ! Changement de sujet, d’ailleurs ces noms sont débiles, je me sens parfaitement bien ! »
Il s’arrêta quand même devant les gogues, entra, posa son fusil et s’assit.
« Okay, combien de filles dans cet îlot sont amoureuses de moi ?…-Clic… 0,25% « Quoi, qu’est-ce que ça veut dire ? » – Clic… sorry 25%. « Ha, ha, ha ! Faut pas charrier, disons trois-quatre, situation géo-graphique, pliiize. »
-Clic… Lit 10, secteur infirmerie, nom : Stoeckli, prénom : Vérena.
« -Ah ouais, elle est canon, celle-là ! »
-Clic… lit 16, secteur dortoir des femmes, nom : Plenty, prénom : Véronique.
« -Ouaou, vas-y continue ! »
« Quoi, elle aussi, je suis une star, un bourreau des cœurs, soft au milieu, détendu sous l’uniforme. Quelle classe, je les allume toutes. Allez dernière…
-Clic, lit 44 secteur, dortoir des hommes, nom : Muhlemann, prénom : Andréas.
« Un pédé, c’est bien ma veine. » Il s’essuya, tira la chasse et sortit.
L’air était lourd, comme une crème trop remuée, ça lui assombrit les pensées. Il changea l’arme d’épaule, décrocha un bouton de col, rajusta son pantalon.
Nadja veut dire top secret, en général quand on reçoit ce genre d’annonces, on appelle directement l’officier supérieur, mais trop heureux d’avoir la liaison, Phil n’avait pas quitté son poste, un œil sur les canaux l’autre sur le message.
-… et de concrétiser cela par un acte courageux démonstratif de l’âme militaire, nos forces des secteurs un, deux et quatre tenteront une sortie dès que possible, degré de préparation 4, le 22 novembre…-
Il n’eut pas le temps de câbler « message bien reçu » que la ligne tombait. Il transmit le papier au major, qui après les recommandations d’usage, c’est-à-dire : fermer sa gueule, le congédia. C’est ce qu’il fit, non par respect de l’ordre, mais pour préserver la paix intérieure des trois autres qui, à entendre Gaillard l’aut’jour, allait être de la partie, c’est sûr.
Pour être démonstratif, ça va l’être, on va sûrement démontrer qu’on est cuit pour encore deux ans, puis joindre un autre îlot, histoire de faire plus ample connaissance. Y tâter du lit numéro un, fermer les yeux, se sentir faiblir chaque jour, ses dents se déchausser, ses cheveux tomber. Quatre supers cobayes pour le médecin de l’endroit.
Ou bien encore, tomber sur l’ennemi, le rencontrer. C’est vrai l’ennemi, on ne l’a jamais vu. On en parle comme d’une chaise. Y’en a des luxueuses et d’autres plus tape-culs, quoiqu’il n’y ai eu jusqu’à présent que peu de conflits nucléaires déclenchés par des rocking-chairs.
Le bourreau des cœurs soft au milieu commençait à baliser, en fait la guerre, il n’en avait pour ainsi dire pas vu le visage, il lui avait été masqué par des mètres de béton. On en parlait, on la supportait dans le rationnement, elle vous recouvrait par l’uniforme, passait par le fil télex, par les ondes radio, mais elle était encore derrière la porte.
Elle lui apparût en tout cas c’est l’impression qu’il en garda, entre la salle conviviale et le réfectoire, quand son pied heurta une chose molle, trop pour être le palier d’une porte. D’ailleurs il n’y avait pas de porte à cet endroit. Le garde alluma sa torche électrique. Le chien gisait sur le flanc, l’œil encore ouvert mais déjà sec, la langue entre les dents et sur le ventre ce mot : – remember Marcowicz -.
Phil resta comme stoppé net par une paroi invisible, il ne bougeait, ne respirait ni même ne pensait. Une interruption momentanée des programmes. Quand la réception se fit meilleure, il ne lâcha que ces mots :
-« Pauvre Sammy, pauvre con. »
On répondait au major par courrier retour.
La mort lançait son regard sec sur ce coin d’ombre, la guerre dans son sillage, comme une petite fille d’horreur. Phil avait envie de faire des cartons. Un premier sur l’assassin par exemple, un second sur Gaillard au hasard, la bande dans son walkman émit un petit –clic-, et enfin un sur la soufflerie, juste pour qu’elle s’arrête.
Il prit la bête dans ses bras, elle était encore tendre, pas chaude, mais pas raide non plus. Il approcha le museau de son oreille, mais l’attente d’un souffle resta vaine.
En fait il n’avait jamais prêté grande attention à ce chien, p’t’êt’ caresser une ou deux fois, p’t’êt’ filer le reste d’une assiette à l’occase sans plus.
Ah non, il se rappelait maintenant, lui avoir causé une nuit de garde et ce con de clébard était resté là, indolent à écouter sans rien piger avec ses yeux ouverts, l’histoire incroyable de Blackie, un super champion qui vivait dans les Rockies et passait son temps à sauver de vieux crabes tombés au fond de crevasses l’hiver, et des plus frais qui tenaient la carte à l’envers l’été.
Le chien avait une nette tendance au sommeil ce qui obligeait le conteur à entretenir son public par petites claques sur la tête, surtout qu’il avait gardé le meilleur pour la fin : comment Blackie s’était tapé Lassie. Fallait pas manquer ça !
La scène lui revenait imprégnant à son pas l’inertie du dégoût.
Il se mit à courir, avec son fusil qui lui battait les flancs et la tête du chien pour donner la mesure, qui en faisait autant.
Il coupa à travers les chiottes et s’arrêta devant Joe somnolant, accroupis devant le dortoir homme.
-« Hey Joe ! Joe ! Regarde ce qu’un salaud à fait… une merde, un goitre sans nom ! »
Cappa ouvrit l’œil, zyeuta la dépouille, lut le mot.
-« Remember est écrit faux. »
-« J’en ai rien à foutre de l’orthographe, cette enflure est là-dedans, et je veux lui foutre une trempe. »
-« Tu vas surtout mettre le delbor pour que dalle et te retrouver en taule, à jouer des nerfs pareillement. »
En effet Phil ressemblait à un vrai Ba-mix branché haute-tension.
-« Shut up ! Laisse-moi entrer que je lui dise deux mots à cette morue ! »
-« ‘Tain, crie pas comme ça ! J’ai pas dit non, j’essaie surtout de t’éviter des emmerdes. Qui te dit que ta morue est là dedans ? C’est p’t’êt’ une meuf, un soldat, p’t’êt’moi !? » Qu’est-ce que tu déconnes ? »
-« Alors, j’commencerais par ici, et je finirais par toi. »
-« Okay, okay, va mettre le souk mais file-moi d’abord ton walkman, c’est ton « droit d’entrée ».
Il reprit sa faction, mit les écouteurs, pressa sur « play », lui tint les pouces, poussa un peu le volume quand la lumière se fit dans son dos, et se fit péter un plombage lorsqu’une détonation vint passer sur la musique.
Phil mettait le paquet, Phil craquait complètement, la guerre avançait à travers lui, le parcourrait… parce que c’est le mot exact.
Quand le nuage de fumée se dissipa devant lui, le dortoir était comme vide, ses occupants réfugiés sous les lits.
-« Je sais, Gaillard est une truie, un con sans nom comme tous les officiers de la terre, et alors ?…
Sammy était la seule chose, la seule entorse au règlement que ce « bastard » avait tolérée ! L’emmanché qui l’a buté s’est planté, planté jusqu’à l’os, c’est pas au chien qu’il fallait faire ça ! Tu piges tête de nœud ! Tu t’es gouré mais j’te choperai un de ces quatre quand tout ce bordel sera fini et jusque là t’auras mes deux yeux dans le dos, partout, tout le temps… »
-« Weber pose ton arme gentiment et mets tes mains derrière la nuque ! »
-« Et merde… »
Quand il se retourna, le lieutenant Métraux entouré de trois hommes le tenait en joue.
-« Okay Métraux, y a pas de lézard, je vais encore tuer personne, tu peux arrêter ton cinoche. »
Résultat des courses, dix jours d’arrêt fermes, dont cinq ne comprenant qu’un seul repas, pour l’agité et sept pour l’autre, motif : manque à sa mission de garde.
-« On est combien aujourd’hui ? »
-« Quel jour sommes-nous ?! »
Cappa avait un certain respect pour le français. Ca devait lui venir de sa mère, une parisienne débarquée en Suisse à l’époque où la croix-gammée flottait sur Matignon.
-« Okay, quel jour sommes-nous ? »
Phil avait eu pour sa part, la bonne idée de vouloir s’installer quelques temps dans le pays d’origine de son père, pour faire du ski, manger du fromage, du chocolat en regardant depuis le seuil d’un chalet le glacier flamboyer au crépuscule.
Il fut enrôlé dans l’infanterie de montagne.
-« On est le vingt octobre, il est 15h20, je sortirai le 26 à 2h du mat’, toi le 29 à la même heure. »
-« Tu as la trouille de la mort Joe ? »
-« On meurt souvent faute d’imagination, parce qu’on ne sait pas comment continuer. A chaque virage, à chaque femme, à chaque bouteille. Joe Cappa, poète-philosophe-de poubelle ès-transmission. »
-« Tu veux que je te dise un chose top secret ? »
-« Non. »
-« Tu te rappelles de Gaillard l’aut’jour dans la salle-radio ? »
-« Non. »
-« … Vous voulez prendre l’air ? »
-« … ? »
-« Joe on va se retrouver dehors d’ici un petit mois, sûrement toute l’équipe. C’est moi qui ai capté l’ordre. »
Cappa visait la cellule sous ses lunettes noires, puis ferma les yeux en écoutant le reste, avec l’impression de sentir son pied empêtré dans la case départ d’un mauvais scénario.

10. Semblable au ruban d’une piste asphaltée que pourrait avaler un jogger.

Mercredi 16 novembre, 06h15. St Omar.
Ce soir la lune sera pleine.
Sdt trm Von Allmen
(Note dans le journal de station)
-« Une… deux… une… deux, ça traîne, on recommence ! »
Le lieutenant Chatelanaz, en survêt’ donnait le tempo à une scène plutôt cocasse. Devant lui neuf sacs plastique, les jambes accrochées sous un banc, les bras derrière la nuque pompaient en cadence.
-« Alors, les mecs on en bave… mais ça m’a l’air d’avoir progressé ! Vous allez m’en refaire, cinquante pour confirmer ma bonne impression, et mettez le fusil sur les épaules ! »
Dans la salle de gym, un groupe de gosses souriaient en commentant à voix basse l’effort de leur favori.
Une fois la sélection de la patrouille faite, le major avait commencé par les isoler afin de créer ce que le jargon militaire appelle un « esprit de corps ». Une nouvelle cloison avait été élevée, puis on les avait soumis à un entraînement intensif.
-Préparation physique, connaissance du matériel, tir, régime alimentaire spécial.
La préparation physique se composait, elle de trois parties. Endurance, résistance à la douleur, résistance régulier, la douleur elle pose le problème de l’accoutumance.
Tout avait commencé gentiment au début, du mois par des poids ajoutés, puis plus tard une main ligotée à la jambe, une entrave qui vous secoue au moment crucial. A chaque juron lâché, chaque réflexion, le soldat devenait la « bête ». Le lieutenant instigateur du « jeu » passait alors sans transition au combat rapproché. « La bête » servait à la démonstration. Ca permettait de s’essayer dessus « pour de bon », avec un vrai nez cassé et du vrai sang qui en coule. Quel réalisme !
La résistance psychologique intervenait là, si le type craquait et se mettait à hurler, on l’attachait avec ses bleus, et son oreille déchirée, aux espaliers les bras en croix, parce que nous avons tous soif de symbole. On le laissait là jusqu’à ce qu’il sache par cœur la page 112 du règlement de service, celle qui commence par : « Tout soldat doit obéir à son supérieur dans n’importe quelle circonstance, lieu, ou moment. L’ordre doit être clair et quittancé par « compris ». Celle-ci terminée, on passait à la 113 jusqu’à ce que le mec balbutie n’importe quoi, harassé de fatigue, hagard et vide, comme inter-dit dans les Conventions de Genève. Souvent le soir il sautait sa ration pour en plus des neurones lui bousiller les réflexes.
Cappa n’en revenait pas, il avait perdu le contrôle de sa personne en quinze jours, comme si durant ce laps de temps, un étranger avait pris possession de son être. Faut dire qu’il en avait encaissé un max. Il se rappelait juste avoir finit de se répandre quelques jours plus tôt quand, attaché aux échelles et récitant la page 114, une peau sombre était revenue de derrière son voile noir flirté avec la ré-alité.
Il avait alors répondu d’un sourire au mec, qui lui gueulait de cracher la suite.
-« La suite c’est… t’es qu’un enfoiré… Junod et t… tu devrais… r… regarder derrière toi, on… on y voit scint… scintiller ta connerie. »
Puis le trou noir d’un uppercut l’envoya se reposer entre Cassiopée et Vénus, des seins chocolats lui faisaient un oreiller.
-« Quinze jours, c’est rien ! Impossible de transformer un mec comme Joe, en chewing gum. »
Max en était assis, il l’avait croisé hier dans les couloirs, avec sa gueule sortie d’une essoreuse. »
-« Hey, Joe t’as pas l’air à la fête ? »
-« Fais pas chier tes colles !»
Mondaine et toc…
Alors on peut changer les personnes comme on peut faire lever un pain, en faire de la tresse ou un Kugelhof. Des gens s’amusent à pétrir l’humain, l’assaisonnent et le servent bien con.
Max piqua du nez sur le télex, son esprit voulait se barrer par les fils, foutre le camp avant de passer dans le pétrin, le moule, avant de n’être qu’une baguette rassie.
Il appuya sur « Play », la bande jouait leur remix, il chiala tranquillement.
Pour en arriver à ce résultat, le major avait longuement réfléchi. Il lui fallait un cadre de fer, quelqu’un de naturellement versé dans l’effort. Il choisit Chatelanaz, un footballeur de profession qui schlinguait encore l’odeur des vestiaires et des souliers à crampons. Bien qu’il ne fût jamais vraiment une vedette, il terrorisait le terrain par ses coups vicieux et ses réactions imprévisibles. Ses états de service en faisaient d’ailleurs mentions.
-« Bagarreur, intolérant, a menacé plusieurs fois la troupe de son arme. »
Et tabassé quelques uns.
Devenu lieutenant grâce à son père, politicard genre droite dure, il n’avait qu’un seul leitmotiv depuis le début des hostilités : – sortir buter du beur –.
Il était incorporé dans une des troupes d’élite suisse, les grenadiers.
Comme sous-officier, Gaillard choisit Victoire, maintenant que le chien n’existait plus, il ne voyait pas l’utilité de le garder. Il faisait d’ailleurs partie de l’équipe sur laquelle, dans son fichier, il avait scotché une pastille rouge.
Il choisit trois des estampillés restant.
D’abord, et saisit d’une grand joie, la fiche – Jonhattan Cappa –.
Il s’alluma un vrai cigare (l’avant dernier) et regarda la photo, une gueule carrée, des cheveux châtains foncés, des yeux de cocker, un nez fin et prononcé, son sourire de traviole, et des épaules qui dépassaient le cadre.
– Taille : 180 cm
– Yeux : marrons
– Poids : 78 kg
– Mar. : 282.57.440.01
Gaillard sourit: « Alors… no answer? »
Il en extirpa une autre : Philip Weber
-« High boy ! Après la tôle, un peu d’air frais te fera le plus grand bien ! »
Une autre encore : René Junod.
-« Weber, voila ton petit copain ! »
Ce n’était pas un militaire, mais c’était l’assassin du chien. Un taré de la pire espèce, que la chambrée avait cafté craignant les représailles des soldats.
L’incident créé par Phil avait ajouté encore du plomb dans une atmosphère déjà lourde. Les relations militaires-civils s’étaient durcies. L’officier en profita pour enrôler cette teigne, fascinés par les armes et qui avait dans la tête de descendre Weber.
Après Junod, venait Leclerc Marc, un ancien objecteur de conscience qu’un trop long séjour sous terre avait rendu dangereux. Il ne s’exprimait plus que par des hochements qu’il rythmait de sons gutturaux.
Le garde-fort Chappuis, bien entendu.
Les trois derniers s’appelaient : Alain Dubois. Sa fiche mentionnait –spécialiste en explosif-, ça suffit pour faire bicher le major.
Thomas Kammermann, 21 ans, tendre, avec encore une dent-de-lait qui refusait de tomber. Fanatique lecteur de Battler Britton, en quête d’action. Incorporé dans le service de presse.
-« Tu m’rapporteras des photos…hin…hin… ! »
Claude Naef, marrant, école d’art dramatique, s’essaye sur les planches sous le nom de Claudio-le-Clown.
-« Hé, hé, et bien qu’il aille le faire dehors, hi! Hi ! »
Vingt-quatre ans, enrôlé dans les troupes sanitaires, un des rares services non-armé. Tendance à la pédérastie.
-« Dans trois jours tu dormiras avec ton flingue dans les bras, ma biche, bisous… bisous… »
Gaillard n’en pouvait plus de se marrer, son ordonnance s’en alla faire un tour au réfectoire.
-Connaissance du matériel-
Si les formes qui ramaient, maintenant le fusil sur le dos ; aux accents de Chatelanaz, étaient enveloppées dans du plastique, c’était pour s’habituer à la tenue «anti-R». Mélange savant de plomb, de cellophane, de caoutchouc, elle devait sa rigidité aux particules de pripane, un nouvel alliage qui, selon l’inventeur, permettait d’éviter quatre-vingt-dix pour cent des effets néfastes dus aux retombées radioactives.
Plutôt légère (2,3kg), couleur léopard, elle était truffée de poches extérieures comme intérieures. Elle devait permettre aux soldats de s’abriter dessous à la façon d’une tente grâce à son pan ventral ajouté. Le même matériel pouvait aussi servir à enrober les sacs, les armes ou le reste de l’équipe-ment.
Masque à gaz ; sera porté obligatoirement tout au long de l’opération. Un nouveau d’ailleurs, qui permet de par une ouverture spéciale de s’alimenter, à condition que la nourriture soit préalable-ment emballée. Depuis le premier jour tous les exercices se faisaient avec cet engin sur la face… Un repas sur trois s’absorbait par son travers.
On s’exerçait au tir sur simulateur. Grenade anti-char, anti-personnelle, fusil et bazooka. Le régime alimentaire fût axé sur les protéines, les vitamines et le jeûne. Quand ils ne sautaient pas leur repas pour des motifs disciplinaires, ils pouvaient tomber sur un jour « sans ».
Les jours noirs, tous s’entraînaient dans l’obscurité coupée de rais lumineux que le lieutenant promenait sur ses hommes.
Pour compléter le tableau, la patrouille était en permanence habillée de léopard. Sur le « patch » cousu à l’épaule on pouvait lire : – Détachement Ilot IV, prêt à tout -, en son centre un poing tenait un glaive. On leur avait tondu le crâne et seul Gaillard pouvait leur adresser la parole.
Dans un coin de la salle un gosse rigole, une autre grimace. Ils échangent une craie et deux billes. Un soldat vient de s’étaler de tout son long. Un verre du masque saute, l’autre s’étoile de sang.
-« Accrochez-le ! Kammermann vous lui f’rez apprendre la 115, et qu’il prononce bien, qu’il a.r.t.i.c.
u.l.e. c.o.r.r.e.c.t.e.m.e.n.t. Ce soir à la place de repas tu répareras ton verre, tête de pioche ! »

11. Ces petites choses assemblées, reliées entre elles...

Dans le silence qui enrobe la chambre, Junod ne ferme pas les yeux. Il n’y voit rien, et pourtant il sait qu’il a les paupières ouvertes. Une étrange envie l’empoigne de toute sa force. Elle s’insinue dans son insomnie. Il la sent par sa bouche qui salive sucré et son ventre qui se tortille sous une invisible pression. La lune est pleine comme un fruit trop mûr, nappée de nuages, elle sort de son fourreau, puis s’y enfouit à nouveau de plus belle.
Sa tête débraye, il n’est plus que sens moelleux, agité de légers tremblements qui le parcourent comme une onde électrique. Sa main se met à ramper sur son ventre, ses doigts lui procurent une étrange sensation, paraissent étrangers et fugaces, s’amusent à voltiger sur sa peau. Ils touchent son nombril avec d’infinies précautions. Le tissu de sa tenue décale le feed-back, le zip lui tire les poils de l’avant bras, comme un minuscule court-circuit. Voila qu’il s’étrangle maintenant. En lui tout brasse, un ressac vient l’inonder qui l’emportera au large. Il est debout sans le vouloir, sous ses pieds le froid du sol lui dessine un frisson. Il le sent monter en lui. D’abord le long des jambes, puis plus haut, il en-caisse le petit choc et l’onde lui monte par l’échine. Le tissu compresse l’élan, il défait la fermeture éclaire jusqu’à la ceinture.
La porte ce n’est pas lui qui l’ouvre, mais une compilation étrange, un être de chair à vif, un brûlé au dixième degré. Lui est au volant, derrière les yeux, vautré dans des coussins de peaux tendres. Sa main fouille dans la poche, cherchant le pivot, l’axe. Elle s’agite inutilement, sa quête n’est qu’un jeu. Elle s’amuse à le tourmenter d’une étrange manière.
Devant il voit le corridor bleuté, gris-néon. Il sent la chaleur et s’en enveloppe. La sueur s’égoutte en le caressant, se love sur l’aile de la narine, quand elle tombe enfin, il la lape d’un coup de langue.
Arrêté devant l’infirmerie, tous ses muscles bandés jusqu’à la douleur. Sa mâchoire craque et se re-ferme. Les veines bleu-vertes de son cou se congestionnent, il se pend, s’écartèle, jouit de sa puissance de braise. Quand la porte s’ouvre, il sent deux crampes le mordre aux avant-bras et s’en délecte. Acier, il est métal trempé, dans une procession d’infinies aiguilles qui lui mangent le dos. Déjà en lui une chose s’est cabrée, fichée comme une pointe divine. Une coulée d’écume lui enneige les lèvres, cent-mille petites bulles moussent vanille.
Elle lui dit : « -Quoi ?… Was ?… »
Il est au volant de plus rien, ne cherche pas à comprendre emporté par son inertie, il a vu cette chose, son exact but. La machine avance, derrière ses yeux le pilote a quitté son poste. Pour gagner en sensation il descend plus bas, vers la salle des machines et sa vision se décale. Sa combinaison tombe, son slip déborde d’une chose énorme, incontrôlable, un poids trop lourd qu’il voudrait dé-verser, arracher, nourrir.
Sa vision se voile et ne lui transmet plus que l’ombre de son visage qui rampe jusqu’à l’autre. Une bouche crie du silence, la sienne happe, boit, s’y noie, s’acharne, pêche un poisson vanille. Dans sa poitrine une bête galope, puis s’emballe. De toute sa force il la retourne. Il voit la peau, ce cataplasme qui le guérira et se jette dessus. Ses pieds se libèrent de leurs entraves, il plonge dans son dos. Par moment il entend des choses bizarres, comme des cris noyés de pleurs, ça gargouille, et le galop dévale à nouveau en lui.
Il voudrait rester là, dans la chair de l’autre, submergé et fixer ce moment dans sa mémoire, à côté de quelques autres, comme une collection humide dans laquelle il n’aurait plus qu’à nager, mourir aussi, pour tout déguster ailleurs, entre la lune et les marées.
Ici sa chose a senti la proie, elle veut aller là-bas, dans cet antre où plus rien n’existe que l’éclair assassin d’un dernier spasme.
Une main plaque la fille sur le lit d’auscultation, une autre remonte et descend, puis se faufile dans cette nuit moite, dans cette chair rose qui tremble, saccadée par les sanglots qui tombent du ventre.
Le marasme de son envie lourde, afflue à travers lui. Ses doigts malhabiles s’énervent à chercher l’entrée qui se dérobe. Il grogne, s’active en tout sens, voudrait soulager ce mal qui le ronge, y arriver vite, vite avant d’en être guéri.
Il sent l’odeur de ces corps lui monter de partout.
L’axe escalade maintenant, en prenant son temps, savourant chaque centimètre de cette délicieuse ascension, se charge au passage d’envie statique qui le gonfle et le tend.
Soudain là-haut, de quelque part où il ne se trouvait plus, une averse de douleur le surprend comme une pluie acide. Il regagne son poste de pilotage, ses coussins ont disparu. Le mal atteint son paroxysme, sous ses jambes le sol se dérobe. Il sent une masse impossible à retenir qui pique sur l’avant, l’attire tout en bas, il s’écroule triste, sa chose libère quand elle heurte le lino froid une petite mare couleur perle.
-« Vrena, ça va ? »
-« Nein… mein Gott… nein ! » Le reste n’est qu’un bouillon de larmes et de peur.
Max prend la fille dans ses bras et lui dit ces choses qu’on dit aux oiseaux, aux enfants et à confesse.
Dehors la lune facétieuse se cache derrière un autre banc de nuage.

12. Comme peuvent l’être côte à côte le grain d’une route...

– « Repos ! Messieurs cette théorie à pour objectif de vous faire connaître les buts de votre mission. C’est ultra secret, je compte sur une discrétion absolue. Les directives m’ont été dictées par le divisionnaire lui-même. Le résultat de votre mission sera lui aussi tenu secret jusqu’à nouvel ordre. Toutes modifications vous seraient (si nécessaire) communiquées par radio, et c’est l’unique cas d’utilisation.
Les buts sont les suivants : 1) pose et camouflage d’une antenne. 2) Jonction avec les patrouilles des îlots un et deux au point G indiqué sur vos cartes. 3) Attaque de l’abri trois tombé aux mains de l’ennemi. 4) Vérification du taux de radioactivité dans tous les secteurs aux endroits demandés. 5) Approvisionnement en nourriture et carburant de notre îlot. 6) Pose de mine avec plan dans ces alentours directs. 7) Retour.
Le transport de vivre et du carburant se feront avec les véhicules de l’îlot deux. La pose des mines sera le job du soldat Dubois, spécialiste en la matière. Le plan du champ devra être gardé sur lui, dans une poche intérieure de sa tenue « anti-R » et connue de tous. En cas de problème, son camarde à proximité directe devra en prendre possession.
L’attaque de l’abri trois, sera conduit par le lieutenant Chatelanaz ou le caporal Saint-Esprit suivant ordre séparé. Les éventuelles liaisons radio seront assurées par Cappa et Weber.
Les éléments extérieurs : une radioactivité importante couvre encore l’ensemble du territoire. En aucun cas vous ne devrez absorber quoi que ce soit d’étranger à vos rations, ni eau, ni fruit, ni gibier. Le taux actuel dernièrement communiqué approche les soixante-cinq sur l’échelle « R-Fed.-86 ». Je vous rappelle que quinze sur celle-ci représente l’absorption maximale pouvant être supporté par un être vivant. Moins vous serez exposés, plus vos chances de survies sont élevées. Il est donc vital pour le succès de cette mission que tout se fasse le plus rapidement possible. Les repérages aériens ont révélé que mis à part une température anormalement élevée pour la saison (+28 c) votre principale difficulté sera de vous déplacer constamment en terrain inondé. L’îlot est par exemple aujourd’hui à trois mètres sous le niveau d’une mare gigantesque, voici pourquoi nous avons fait emballer votre matériel dans du tissu imperméable anti-R.
L’ordre de sortie comme toute autre consigne devra être scrupuleusement respecté. Les premiers seront les deux transmissions, Weber et Cappa, qui poseront l’antenne le plus rapidement possible et lanceront le signal convenu si tout est en ordre.
En cas de problème, ils camoufleront le matériel et, si trente minutes plus tard aucune nouvelle ne nous est parvenue, les soldats Junod et Leclerc partiront en renfort et devront avertir les autres si la sortie est possible ou non.
Non – caillou rouge, oui – caillou vert.
De toute façon d’après mes renseignements, les abords directs de l’abri ne sont pas menacés, c’est bien pour cela que l’utilisation de la radio doit rester minimale, afin que l’ennemi ne soit pas attiré dans le secteur par une quelconque activité. De cette mesure dépend votre et notre survie. L’ordre de sortie des restants deux par deux ; sanitaire Naef – caporal Saint-Esprit, fusiller Dubois – Garde-fort Chappuis, reconnaissance Kammermann – lieutenant Chatelanaz. Les alentours vous sembleront bien changés, votre premier point de chute sera le toit du collège ou sinon n’importe quel sommet plus proche. De là utiliser, si il le faut, les caisses de mines comme embarcation.
Rejoignez ensuite l’abri deux, leur patrouille vous y attendra. La jonction faite, envoyez le signal radio convenu. Vous y trouverez les soldats de la patrouille une aussi.
Le mot de passe sera : « Beau temps pour la saison », quittancé par « dommage qu’on soit si peu pour voir ça. » Ils doivent être équipés comme vous, avec le même symbole (une croix fédérale blanche et numéro de l’îlot en orange) peint sur la tenue, ainsi que le nom et grade en noir, sur la nuque et la poitrine. Si l’un de ces détails manquent, tirer sans sommation, faites attention à vous aussi, ils feront de même.
De là vous partirez ensemble jusqu’à l’îlot III, où la coordination de l’attaque sera menée par le capitaine Bezet du II.
Vous n’aurez comme appui de feu que vos armes personnelles. »
Il fit une pose, fixa l’auditoire apathique, et reprit en essayant une mimique à la Patton pour assoir un peu le sérieux du sujet à venir.
-« L’ennemi maintenant, c’est tout le monde sauf vous, aucun soldat des troupes confédérées ne traîne dans le secteur. Toute activité est donc illégale en surface, ce sont des occupants, ils doivent être délogés, l’utilisation des armes se fait sans sommation. Qu’ils soient civils ou en uniforme n’y change rien. Vous ne ferez aucun prisonnier lors du raid sur le III, le risque est trop important de s’embarrasser d’espions qui plus est respireraient NOTRE air, mangeraient ou devraient bénéficier de soins.
L’ennemi à développé un important dispositif de sécurité autour de l’abri. Il est normalement équipé de la même tenue que la vôtre, à ce détail prés – son casque semblable à celui d’un astronaute – est facilement reconnaissable de loin. Le terrain est miné, avec des PP2 sûrement. Si vous posez le pied dessus, ne bougez plus, essayez sans modifier la pression de la localiser, elle a sur le côté un … un… ».
Tiens le terme lui échappait, ça allait interrompre la fluidité de son discours…
-« Un gligli ! » lui suggéra Junod toujours prêt à dépanner un supérieur.
-« Ha… ha… ! » sourit celui-ci devant tant d’ingénuité, « Disons un dispositif, permettant d’arrêter son action. Elle est pratique à sauver, peu dangereuse pour l’utilisateur et d’une manipulation aisée. Son autre avantage est de pouvoir conjuguer son action avec d’autre par fil. Son explosion, emporte généralement un membre.
Soyez sensible et prudent.
Leurs armes sont des « AK-85 » modèle Tchoke. Plus légères et plus maniables que le votre, il a le principal désavantage de ne pas être précis dans le tir à distance. Utilisez ce défaut.
Une fois l’attaque terminée, réacheminement du matériel et, si c’est le cas, des blessés. Arrêt au II, chargement de carburant et nourriture, mouvement en direction du IV, pose de mines aux abords, vérification camouflage de l’antenne, ordre d’entrée inverse à celui de sortie.
Durée de toute l’opération, 48h, après quoi vous serez considéré comme disparus. Après cinquante, le sas ne vous sera plus ouvert afin d’éviter le risque de contamination.
Timing – jour j : 22 novembre, heure h 0605
Jour j + 1 :23 novembre, heure h +24
Top retour jour j + 2 :24 novembre, heure h +48
a + 50 = 24 novembre 1805
Nous sommes le lundi 21 novembre il sera 1123 au top… top ! »
Enfin sachez pour terminer que dans toute la Suisse des actions semblables seront lancées le même jour. C’est le réveil, le début du chemin qui doit nous mener à la victoire totale, sans concession, jusqu’à la reconquête définitive du territoire, de notre patrimoine national. Je suis particulièrement fière que l’Ilot IV y participe, j’espère l’être doublement quand vous reviendrez au complet, heureux d’avoir accompli votre mission, et maintenant prions… »
Cappa revenait gentiment à lui, il ne joignit pas les mains sur la tablette. Hier soir il avait sauté un repas, mais ce matin il avait bu tellement de cacao à l’eau qu’il en ressentait presque un haut-le-cœur, à moins que ce ne soit les biscuits ou le pain au sucre.
Cette théorie du major concluait la période d’entraînement, cet après-midi ils auraient quartier libre. Ses croûtes sur le nez séchaient, son macaron à l’œil ne le tirait plus. Le cerveau encore au ralentit émettait maintenant quelques impulsions pareilles à celles qui après une longue nuit de sommeil commandent le réveil.
Demain il sera dehors à six heures cinq, il reverra un peu de pays, respirera un peu d’air du vrai, pas vicié, « odeur de transpire free ». Il avait tout sauf peur et pensait à un trou de verdure, à du cresson frais, à deux trous rouges au côté droit.
Même un peu de mémoire venait se mêler à son renouveau. Tout au long du briefing, une phrase avait germé dans son esprit, puis avait fleuri et tiré vers le haut sa joue gauche par petits tics. Il souriait nerveusement parce qu’il en avait perdu l’habitude. « Ouvrez cette porte que je me tire… Ouvrez qu’on s’arrache ! » La phrase allait et venait, risquant même par moment de se faire oublier. Alors ses lèvres s’agitaient de minuscules ondes. « Ouvrez… »
-« Soldats debout ! Garde à vous ! Repos… et bon après-midi. »
(« Ouvrez, que je me tire ! »)
Au réfectoire, on servait le dîner dans le brouhaha incessant des discussions et le bruit des assiettes qui s’entrechoquent. Quand la patrouille entra on fit le silence, puis, toute l’assemblée entonna l’hymne national et conclu par un triple hourrah et des bravos.
(« Ouvrez, que je me vire ! »)
La patrouille s’assied ensuite sur un banc réservé, ils ont droit à un super repas, des choses brunes bizarres qui recouvrent les nouilles. Les gosses les entourent en vantant leurs mérites, les femmes jettent des coups d’œil furtifs, rendant les maris jaloux et les autres mirlitons s’en foutent, sauf Max qui les regarde de loin. Il a le blues, il restera ici pour assurer la permanence radio, d’ailleurs il ne les connaît plus, ces tronches de bagnards en tenue de merde ! Il file son assiette au mec d’à-côté et sort. La solitude lui fait du bien, il retourne à son poste composer une chose énorme faite de rage et de tristesse, un ghetto à quatre temps qui le rendra célèbre plus tard quand toute cette galère aura trouvé son apogée.
Dans la cantine, Pierrot, le chef de cuisine, les appelle l’un après l’autre, pour remplir leur flacon de ce mélange de plus en plus infâme qu’on dit être du whisky.
Une femme profite d’un instant pour donner à Victoire la lettre qu’elle voudrait faire parvenir à l’îlot II. Victoire ne sourit pas, saisit l’enveloppe la toise et dit :
-« Qu’est-ce que j’ai contre ça ? »
La jeune fille rougit, colle sa paume sur sa bouche, comme pour retenir anachroniquement les mots qui s’en sont échappés. Le ton de l’homme l’a cueillie à froid, elle ne reconnaît rien, ni les expressions de son visage, ni le regard devenu tranchant comme le fil d’une lame. La fille regrette en silence, les mots sont comme bloqués dans sa gorge et ce regard qui s’enfonce en elle la gèle comme la pointe d’une baïonnette.
-« Avec moi ce sera gratuit ! »
Le renseignement Kammermann arrache la lettre des mains du caporal.
La missive flotte un moment dans l’air. Thomas vacille, le papier se pose comme une feuille morte, une goutte de sang explose sur le lino, la jeune fille s’enfuit par réflexe. Sur le regard du noir un voile transparent se lève, par terre le jeune soldat grince des dents et s’éponge le nez du revers, l’autre ramasse la lettre et l’enfouit dans sa poche.
Le lieutenant intervient tardivement :
-« Saint-Esprit gardez votre énergie pour demain ! Quand à vous Kammermann, z’êtes un con de vous laisser surprendre, dans vingt-quatre heures ce manque d’instinct vous coûtera la peau. »
Dans un coin de la chambre, devant chaque pieu, un revêtement anti-R enveloppe le barda de chacun. Tout est prêt. Ce sont de petits sacs de même gabarit qu’un cartable d’écolier. Le sien fait une bosse à cause de l’antenne, celui de Phil à cause de l’émetteur, quant à celui de Dubois ce sont les explosifs qui le déforment. Kammermann, trois roquettes, Junod idem, Naef la trousse sanitaire, Leclerc un tube télescopique, Chappuis la munition, Saint-Esprit une combinaison anti-R supplémentaire, le lieutenant rien du tout, il est plat.
Accrochée au pied de son lit, une housse pend par sa bretelle. Le flingue, graissé, révisé, enveloppé sous deux couches plastique. A côté la tenue, comme une baudruche dégonflée, à ses pieds, de grosses godasses qu’on enfilera sous la combinaison.
Ca schlingue le cirage, la graisse et le talc, qui permet d’enfiler son vêtement caoutchouté plus facilement.

Cappa le whisky dans une main, boit par petites gorgées pour faire durer. Il regarde le vestiaire, ses jambes, ses mains. Il a enlevé sa « combi » de coton, ses chaussettes, sa médaille. Sur le nez sa paire de lunettes lui filtre la scène comme dans une nuit américaine. Le dortoir est désert à part Victoire qui lit, juste au-dessus la lettre à haute voix. C’est désespéré, sorte d’appel dans la nuit, un cri dans une vallée sans écho.
On frappe à la porte, ce n’est pas dans les habitudes.
-« ‘Trez. »
Un môme d’une dizaine d’année passe son nez.
-« J’voudrais donner que’qu’chose à M’sieur Cappa. »
-« Arrive toujours ! »
Le gosse regarde partout à la fois, il a jamais vu ce dortoir. Toutes ces formes noires alignées lui font l’impression d’autant de tombes secrètes.
Il a deux mille questions dans la bouche, il avance lentement pour tout déguster, pis qu’il a peur aussi.
Arrêter devant le soldat, ouvre son poing et fait apparaître une cigarette mal roulée accompagnée d’un petit mot : -love you-.
-« C’est ma maman qui me l’a donnée pour vous ! »
-« Tu lui f’ra ça à ta maman… »
Joe soulève le gosse et l’embrasse sur la joue, tendrement pour rien perdre.
-« Ca veut dire quoi « loviou ? »
-« T’occupes, tiens et oublie ! » Joe arrache le patch de sa manche et le tend à l’enfant.
-« Wouaouw ! » et le kid déguerpit le montrer à ses potes, rien que pour voir leurs tronches se défaire. Après faudra lui trouver une bonne planque pour être bien sûr de pas se le faire chourer.
-« Victoire descends, j’ai un truc qui va te brancher. »
-« Tiens missieu Cappa, a ret’ouvé la pawole ! »
-« Et ouvre la fenêtre, qu’on aère. »
-« Et si de plus il se met à fai’ de l’humou’ je me demande quel temps on au’a demain. »
La ventil’mâche l’odeur graisseuse, à laquelle vient se mêler maintenant celle de gazon brulé.
-« Manque plus qu’un p’tit reggae man ! »

13. Fatidique, irrémédiable et continu.

Combien de mètres ? Combien de secondes encore allait-il pouvoir tenir. L’air dans ses poumons s’embrassait, occupé à sa place d’un vide énorme. L’asphyxie le gagnait, la poitrine, la gorge semblaient imploser. L’eau était tiède et obscure. Les efforts pour gagner la surface se perdaient en des gestes désordonnés. Tout le retenait, le tirait vers le bas. Le polystyrène de son gilet encombrait ses mouvements, le poids des souliers rendait inefficace sa propulsion, annihilait la traction des bras.
-« J’crèverai jamais sous les étoiles »… »Ne pas paniquer. »… »Une…deux…une…deux, où est Phil ? »
Les questions lui suffoquaient la tête, à mesure que les mètres qui le séparaient de l’oxygène, des radiations et de la planète ravagée s’amenuisaient.
-« M’en fout, j’vais tirer une bonne gorgée d’eau, bye bye Joe ! »
C’est avec cette idée qu’il atteignit l’air libre. Il en absorba un long trait, le masque filtra, rationna et laissa passer qu’un tiers. Le soldat s’en étrangla, redoubla ses efforts. Il pompait maintenant comme une bête échappée de la meute.
« Ziii kick… zii kick.. », la valve fonctionnait, mais radine, n’alimentait que de moitié ses besoins d’air.
-« Du calme, il faut que je me calme. »

Avant d’ouvrir les yeux, Joe voulait se rassasier, il était dehors enfin. Le sas quelques minutes auparavant s’était ouvert, dorénavant loin, très loin, là-bas au fond.
A un ou deux mètres il entendait Phil faire surface.
« Ziii kick… zii kick.. ! » Il respirait, ils étaient dehors et vivants, Joe allait pouvoir ouvrir les yeux.
Il se tourna vers Phil : -« Ca gaz ? » L’autre avant de répondre s’étrangla un bon coup, cracha un peu de glaire et d’eau, jura : -« Merde, j’en ai plein les carreaux… j’ai cru me noyer dix fois mais ça gaz-ouille ! »
Ils balayèrent du regard les alentours, la pénombre n’aidant en rien, ils ne reconnurent que dalle. Phil fouillait dans ses souvenirs avec l’impression qu’on a quand, tard le soir on rentre chez soi en se trompant d’appartement. C’est bien la même parte, le même palier, mais le reste cloche, se décale, le sentiment que pendant une seconde la réalité vous échappe.
Dans l’ombre un surplomb se dessinait, ils y nagèrent dans l’air doucereux du matin.
-« Le collège, c’est sûrement lui ! » Ils prirent pied sur des décombres qu’ils ne distinguaient pas. Le masque gênait leur vision, mais l’obscurité allait décroissante.
Ils s’égouttèrent sur un peu de sec, balayés par une brise chaude, et se mirent ensuite à tirer sur le filin au bout duquel étaient accrochés leurs sacs qui inscrivent quelques plis dans le liquide. Le reste ils le savaient par cœur, sortir leurs flingues de leurs housses, monter l’antenne, y relier l’émetteur et envoyer le signal.
Ils s’acquittèrent de leur tâche rapidement, puis restèrent là, à contempler le décor dans l’aube qui pointait. Sans un mot, les deux cherchaient dans les souvenirs une trace, un signe qui puisse correspondre à ce qui six mois auparavant avait été une ville. Une cité suisse moyenne, avec ses mœurs, ses humeurs, sa vie. Impossible que cette mare rougeoyante à présent sous le soleil levant fusse Nyon, treize mille habitants.
S’étaient peut-être trompés, en fait leur mémoire faisait des ratées, des blancs monstrueux.
Devant eux, un peu partout, des restes de ruines crevaient l’uniformité de la mare, de la mer plutôt.
Difficile de s’orienter.
Bizarrement aucun d’eux ne chercha à tirer d’une poche carte ou boussole. Ces lieux perdus là où ils les savaient avoir été leurs, suffisaient largement.
Tout n’était plus rien, l’endroit avait tant changé. Un monde nouveau s’ouvrait à eux, dans lequel, dès à présent, il leurs faudra avancer en oubliant tout ce qu’il fût. Un énorme découragement s’abattit sur eux.
‘Saccagé’ était un doux euphémisme pour qualifier le désastre, ‘écartelé’, ‘labouré’, ‘écorché’ auraient été plus appropriés.
Un extérieur semblable à ces peaux de lapin qu’on bourre de foin une fois retournée et, qu’on aurait laissé sécher pendue à un clou. Par une quelconque envie un Dieu ou des militaires en avaient décidé ainsi, s’étaient offert cet ultime luxe avaient dépassés la colère des éléments et provoqués « artificiellement » le retour au chaos. Il ne manquait que la raison à tout ceci, mais le compte était bon.
« Ziii kick… zii kick », deux autres têtes apparurent à une vingtaine de mètres. Phil et Joe sursautèrent et se mirent à chercher leurs flingues posés au pied de l’émetteur. Ils n’étaient ni chargés, ni même à portée de main. « Le genre d’erreur qui ne pardonne pas ! » pensa Cappa. Il introduisit un magasin plein, l’arma. C’est vrai qu’on est en guerre, voici une idée qui leurs occupera l’esprit.
Quand la patrouille fut au complet, on hâla deux caisses de mines péniblement et on disposa leur contenu dans une planque sèche. Le lieutenant ensuite, sortit de sa poche une carte et chercha à s’orienter.
Après une dizaine de minutes, les repères avaient été trouvés. En ramant plein ouest vers cette pointe sombre qui devait être l’ancien silo céréalier, on avait une chance de toucher la terre ferme. De là on partira au Nord, pendant une bonne heure. Il était sept heure neuf, la jonction avec le II devait avoir lieu à onze heure. C’était juste le temps, on chargea le matériel promptement dans les deux caisses qui devaient servir de radeaux-bouées, avec à leur bord deux hommes qui devaient assurer la couverture, Saint-Esprit et le lieutenant. Puis ils s’enfoncèrent dans l’eau épaisse comme du jus de chique.
Entre leurs jambes, les soldats sentaient passer le frottement de choses qu’ils n’eurent ni les moyens, ni l’envie de connaître. Immobile, l’eau paraissait éteinte, même les vaguelettes que créaient le crawl, s’en allaient mourir dans leur poisse.
Elle était brune, chargée de limon, impénétrable, muette, morte comme un tombeau dont les esprits réveillés par la petite se serait mis à rôder. Nerveusement, plusieurs soldats s’étaient assurés de la présence au mollet de la baïonnette.
Quand Leclerc se mit à crier avant de disparaître sous l’eau, elles jaillirent aussitôt. Le lieutenant libéra son arme du cran de sécurité. Puis il pensa au bruit d’un coup de feu : « imprudent… trop imprudent. » d’ailleurs il n’aurait pas su où viser. C’est Naef qui plongea le premier et fouilla les alluvions de la main, une autre l’attira vers le fond… -« Bordel ! »… Il n’avait pas prévu ça. Il n’y voyait rien sauf cette pogne gantée qui s’accrochait à lui. La peur pompait son oxygène, la carbonisait et en retour lui envoyait de l’angoisse, par petits nuages, droit au cœur.
Il arpenta l’avant-bras étranger jusqu’au coude et de là dévala le long de la hanche. Plus bas il vit une chose qui n’était ni minérale, ni franchement végétale, enroulée autour de la jambe du malheureux. Il y ajusta un bon coup de poignard, la « chose » cassa sous l’impact, s’agita un peu, le reste Naef ne le sut jamais, il tirait déjà son camarade vers la surface.
-« Un câble… ce con s’est accroché à un câble ! »
Derrière les vitres du masque de Leclerc, le niveau d’eau arrivait à moitié.
-« Faut le purger ! »
C’est ce qu’on fit après l’avoir accroché sur le bord de la caisse. Le lieutenant lui appuya sur le bide un bon crochet gauche. On entendit un gargouillis étrange, les carreaux reflétèrent un peu de jaune, on purgea encore, le cœur battait, on le finira sur la plage.
Sous l’eau, une chose lançait des cris informes des « viiip » tout doux que ne comprennent que les poissons, algues et coraux. Un monde bouche close qui sait entendre le silence.
Deux cent mètres plus loin, le premier équipage atteignait les abords marécageux d’une plage.
Ils s’embourbaient jusqu’aux genoux dans une glaise ventouse où chaque pas se négociait à coups d’efforts disproportionnés. Quand ils trouvèrent au pied du silo, un coin spongieux et suintant de toutes parts, ils s’y écroulèrent à plat dos en écoutant leurs cœurs danser le twist.
Quand le deuxième les eut rejoint on s’activa à faire revivre Leclerc, à déployer sa poche tente ventrale au dessus de lui, à brancher sur son masque un genre de poire comme celle des anciens klaxons, et de pomper jusqu’à se que du vert il passe au blanc. Par son ouverture alimentaire, on lui administra une lampée de whisky.
Ca l’acheva et il se mit à rouler des yeux sans prunelles.
-« où… où…où suis-je ? »
-« Bein à Eysins, tu r’connais pas ?! »
Sur l’autre façade un pan de l’édifice se détacha dans un bruit d’enfer. L’humeur réchauffée par le retour à la vie de Leclerc se figea aussitôt. Rapidement les armes furent tirées de leurs housses, déjà Junod et Weber contournaient le bâtiment par la droite alors que Kammermann et Dubois le prenaient à revers.
Retrouvés face à face, ils se rendirent compte que la chute ne dépendait sûrement pas d’un acte, les lézardes qui couvraient le bâtiment l’expliquaient d’elles-mêmes. Aux prochains coups de vent les restes iront rejoindre la boue des alentours.
-« Faut partir rapidement lieutenant, le silo risque de s’effondrer à chaque instant. »
La patrouille se mit en marche éparpillée, avançant mal, la gadoue suçait chaque pas. Il y avait la peur, un peu, mais surtout des fantômes qui surgissaient de partout, défigurés, carbonisés. Ici, la ferme à Lüthi, vague amas de planches, là un pneu déchiré, ultime trace du garage « La Côte ». Chaque nom, lieu, coin, se suivaient comme un cortège zombi, ravivant dans la mémoire collective la brûlure, leurs chairs meurtries.

14. Les choses avancent d’elles-mêmes...

-« Dix heures vingt, mardi 22 novembre.
Des choses qu’il suffit de prononcer pour avoir l’air de rien, pour excuser le vide.
Petite tranche de présent fixé sur le cadran d’une montre à quartz ‘waterproof’. « Au troisième top… » L’exactitude dans toute son inutilité, l’éphémère présent, une étincelle, une goutte infini-ment petite, balise d’un monde qui n’indique plus rien.
Dix heures et quart, la fin de la pause, et l’effort à refournir, dans ce chantier délaissé. L’étendue du paysage paraît sans contours. Les lignes anciennes le délimitent un instant, puis passent avec l’horizon, s’enlisent dans ce vaste marécage, brume pâle et finissent par s’embourber dans l’ailleurs. On peut, si on fait un effort, voir à travers la buée collée au verre du masque, le dos et les semelles du garde de devant, ou, sur la gauche les formes du Jura saccagées, ce foisonnement de troncs entremêlées, la couleur jaune des aiguilles de sapin séchées, le vert-gris du lichen qui le ronge, le noir cendré des arbres calcinés, ou alors, sur le devant cette herbe dure, jeunes ronces ou chienlits en pagailles qui s’efforcent malgré tout de pousser.
Là sur la droite, avec la paume en visière, après, enfin l’eau qui miroite énorme, sans retenue, dé-bordée, affalée d’ici au pied du Mont-Blanc.
Derrière si on se retourne, la tronche de fourmi du mec qui vous suit, se découpant comme une ombre chinoise dans la clarté aveuglante. De cette lumière qui tape dans les bancs de brouillards, inonde le groupe et rebondit jusqu’au ciel comme un trait direct.
Si on s’arrête de souffler, juste pour écouter par-dessus la valve qui sans arrêt va et vient, on entend le marais qui vous absorbe dans sa bouche visqueuse, s’en extraire pour y replonger dix centimètres, petit homme debout… de boue. L’herbe sur le vêtement qui caresse puis griffe, la foulée et le mouvement, tissu, métal, cuir, caoutchouc, matières en contact. Le sang qui court jusqu’aux poumons et puis – ziii klick… ziii klick… –, la valve qui s’actionne, qui nous actionne, ce petit mécanisme qui vous anime… Putain, Tout est bien trop simple !
Ils se taisent, quelques halètements peut-être, une plainte aussi parfois, du silence articulé par syllabes muettes, des paroles qui traversent l’esprit en apnée.
Parce que devant il y a tout ce bordel, derrière un homme qui sue, et à chaque bout, très loin, des restes à démolir ou à reconstruire, parler devient indécent.
Chacun n’avait qu’une place, sa peau, ses pompes et rien à redire, ni dans le temps, ni dans l’espace. Trois secondes à gauche et tu sautes.
Ils atteignirent enfin l’ancienne route qui devait mener à l’îlot II. Beaucoup l’avaient parcourue cent fois. Elle dessinait, semblable à un petit orvet, des lacets serrés dont l’un faisait un crochet par Tranchepied, un hameau qui devait son nom à la vengeance d’un seigneur féodal qui punit ainsi un paysan du lieu.
Ce détail revint à la mémoire du lieutenant. Comment Dieu les choses avaient donc évolué ?
Sur son visage passa l’ombre d’un pleur, il l’avala.
Il ne restait de ce monde qu’on avait cru éternel, que le cadre d’un pauvre tableau, le tréteau abandonné qui ne jouait plus à rien. Ce n’était pas même un drame mais une salle vide, le chapiteau d’un cirque pitoyable.
La montagne, tondue comme une femme les jours de colères, la plaine devenue pataugeoire, le chemin, ourlet d’une plaie béante d’où suppurait une eau sale. Un papillon passa devant eux, l’officier s’immobilisa dans la glaise, le suivit du regard et soudain dans cet énorme silence ce petit battement retentit, fragile, élégant comme le son d’un vêtement de soie que l’on quitte.
C’est après avoir repris sa marche, juste à la hauteur d’un bosquet, qu’il se heurta au canon. On lui appuyait sur la tempe sans ménagement.
-« Beau temps pour la saison ? »
-« Dommage qu’on soit si peu pour voir ça ! »

15. Au rythme que parcourt le temps.

Joe était au coin de la rue depuis quelques temps déjà, la neige lui tombait sur les épaules, douce, fraîche et sensuelle.
Tous ces flocons l’enrobaient comme autant de petits attouchements succins, une empreinte de doigt à peine esquissée. Il pouvait les sentir exactement, l’un après l’autre, et définir de plus l’endroit précis de leurs impacts. C’était une grosse chute, les flocons dans l’air frais conservaient l’orfèvrerie de leur forme longtemps après s’être posés et chacun de son poids dérisoire venait presser la canadienne, puis s’évanouissait en une perle d’eau pour ensuite se confondre avec la toile.
Joe tira la langue pour en avaler quelques uns. Pur, le goût n’était rien d’autre que celui de l’hiver, clair, franc, et ses papilles lui traduisait la fonte rapide.
Il fit quelques pas pour se dégourdir les jambes et secouer sa veste. Quelques mètres à peine, sous ses pieds la neige cessa de geindre.
Il la vit ou plutôt la reconnut, ses cheveux noirs tout auréolés d’un diadème de pétales givrés. La lumière d’un lampadaire révéla toutes ses formes, et celles de son visage qui restèrent perdues dans le contre-jour, s’esquissèrent mieux à mesure qu’elle avançait. Son nez un peu épaté, ses yeux en amandes et son teint que même le blanc du néon ne pouvait éclaircir. Sur ses épaules tombait une écharpe rouge et plus bas un manteau léopard descendant jusqu’au dessus du genou, puis plus rien que l’ombre d’un bas et des bottines, juste avant la fin, plantées dans la gadoue.
Il ouvrit sa veste, elle s’y blottit, ils reculèrent dans le noir sans se dire bonjour, à l’angle d’une petite rue leurs lèvres déjà se mêlaient en un étrange ballet, comme si une envie cannibale s’était emparée d’eux, une soif abstraite, une transe enivrante, insatiable et torturée.
Il mit ses mains sur les deux formes rondes, pas de tissu, pas de gaine, rien que de la peau, ce délicieux vêtement de vie, tendre et malléable qui ne vous appartiendra jamais. Il y plongea de tout ses sens ; sa langue prit ce petit goût aigre-doux, son nez ce parfum cannelle, sa main ses seins en plein. C’est là qu’il aurait voulu loger, dans ce tissu d’épiderme, là où foisonnent mille picotements comme autant d’aiguilles qui l’auraient pénétré de toutes parts, balancé entre le mal et le miel, la faim et le ventre.
Elle se cambra pour s’offrir encore, elle aimait le sentir s’enivrer, lui donner cet arôme des choses qu’on vole. Elle voulait aussi sa barbe naissante contre son velours, ses gestes perdus au milieu de l’inertie, puis plus tard perdre la tête quand dans un geste brusque elle se tendra sans retenue, comme un arc qui plie, support d’un instant qui frissonne sans qui, ni la flèche, ni la cible n’ont de valeur. Gorge d’un cri, hache dans le chêne. Elle se voulait immolée, étincelle de son bûcher, embraser le monde là ou un doigt s’était maintenant introduit.
Joe la sentait trembler, mais le chaud d’une lave invisible se déversait dans sa paume, ça lui fit comme un gant, un philtre auquel il but comme on boit parfois le sang chaud de ses victimes.
L’impasse retentit d’un cri étrange, on aurait dit le son d’un incendie.
Il lui mit la main devant la bouche, elle baisa le gant. Quand elle se dégagea, Joe articula un peu de silence, elle le bâillonna de son écharpe, puis disparut.
Cappa garda son châle, huma tout de son parfum et quand il eût finit sortit la langue et goba quelques flocons.
Il ne put défaire ce sourire qui lui peignait le visage.
Au loin les cloches sonnaient la nouvelle année, ils ne s’étaient même pas dit au revoir.

16. Le définir, le retrouver est chose difficile…

La jonction avec les autres patrouilles s’était faite sans histoire. On avait cependant réalisé que l’usage des véhicules relevait de l’illusion. On marchait donc de plus en plus vite, toujours en essaim, profitant au maximum des accidents de terrain pour éviter toute possibilité de repérage. Les hommes étaient tendus, pour tous il s’agissait de leur baptême. Certains en avaient déjà le vertige, d’autres, des crampes. Joe gardait une ruelle coincée entre ses souvenirs, Victoire était quelque part au Zaïre, Phil visionnait les alentours, les dents serrées, un doigt sur la détente. Ils avaient, vu de loin, cet aspect minuscule, infinie petite unité numéraire que le futur pouvait soustraire. Le futur c’est une ligne que l’on trace d’un geste dans le ciel, un arc-de-cercle invisible. Tandis que le passé on y puise ce que l’on veut, ça tient chaud quand le présent vous glace.
Pourtant le soleil dardait et le vert des petits roseaux éclatait en mille reflets luisants et gommés.
-« C’est la jungle ici ! » murmura Chappuis.
Une végétation soudainement devenue folle couvrait le bas-côté de la route et les fentes du macadam vomissaient des plantes rampantes. Ils atteignirent enfin la voie qui devait les mener à l’îlot « tomber aux mains de l’ennemi. »
D’après les repères cinq cents mètres trop bas.
Il ne restait donc que cette distance à parcourir.
Les patrouilles se séparèrent comme convenu, Joe assura sa radio, dorénavant il s’agissait d’approcher l’entrée et d’attendre l’ordre d’y foncer.

17. Souvent le ralentit...

Il voulait maintenant la rejoindre, dans deux minutes ce sera à lui, dans un show qu’il ne connaissait pas, de l’impro façon B52, à coups de grenades et de haine.
Etre avec elle comme lors de leurs premières rencontres, sauvages et abstraites. Mourir faute de re-mède… d’imagination ?
De cette dernière solution naissait l’inévitable réponse. Il voulait une balle dans le cœur et du repos pour tout son être, rejoindre le passé et larguer le présent. Son gant caressait d’une étrange manière la crosse de son arme, nerveusement, il trahissait toute l’appréhension du moment.
Un pied dans l’au-delà, un autre ici, il ne manquait qu’un pas, une transgression, une transition.
Son gant rampa jusqu’à la détente du fusil, le caoutchouc se lova autour de la poignée pistolet, à la façon d’un boa qui se prépare à digérer. Joe quitta ses pensées.
Les abords de l’îlot étaient dégagés, tout autour, plus d’une trentaine de soldats confédérés l’en-cerclait. Il assura son laryngophone, réajusta les écouteurs, au bout de son flingue, une grenade poin-tait l’entrée du sas.
Les ordres du capitaine Bezet sifflèrent, il baissa le volume :
-« Attention…5.4.3.2.1…Feu ! »
La violence du coup le culbuta, la roquette frappa la porte en même temps que celles de tous les autres, quand la fumée se dissipa il ne restait qu’un morceau de pierre au milieu d’un cratère.
Joe ne comprenait plus rien, le bruit autour de lui gonflait l’air comme un genoa grinçant. Les choses se confondaient, Victoire, Max, le lieutenant, la radio ou elle, elle qui commençait à le prendre par le coude. De son poste il vit les gars dévaler une centaine de mètres, puis le feu, l’apparition étrange d’une flamme, et comme si le temps se stromboscopait, découpait à répétition les morceaux retombés à terre et les restes suppliciés.
Des mines, le terrain se soulevait par pièce, emportait dans le crachat d’un éclair ce qui quelques secondes plus tôt fut un corps entier. Disséminant par gerbes des membres et ne distribuant que le solde, en loques ou par quartiers. Joe voulait un tank, un hélico, une chose conséquente. Retourner là-bas, dans cette impasse, mourir dans un spasme, mais il était trop tôt !
-« Ilot IV à vous ! »
L’ordre retentit dans son écho : « A vous… à vous… » Il était coincé, n’avais jamais été qu’un pion. « Trop tard Joe… c’mon…let’s movin’on ! »
La guerre est une conjonction synthétique montée de toute pièce, un fou, une dame. N’y joue pas forcément qui veut, mais un doigt invisible vous imprime sa diagonale, compte le temps et inscrit cette tension définitive.
Alors… ?
Alors il donna le signal, se leva calmement, mit un pied devant l’autre comme la première fois. Son destin lui soufflait dans le dos, la dame avançait d’une case. Sa vue lui jouait le travelling cheap d’une caméra irréelle. Chaque pas ne l’avançait à rien, comme si au lieu de progresser il s’était mis à reculer. Masse compacte projetée de l’avant. Le tempo de son cœur lui donnait la cadence, saccadée, martèlement continu qui s’évanouissait dans le vacarme et reprenait de plus belle dans un si-lence perdu.
-« Me faire flinguer… Je vais me faire flinguer et je reviendrai dans une impasse te faire l’amour honey… après quoi je dormirai cent-vingt ans. »
Un gars sortit de l’abri, une horreur comme lui, mi insecte, mi plastique, et le tint en joue. Cappa sentit le coup partir, voler, toucher, un peu de surprise dans les yeux noirs, puis les paupières sur le devant et l’autre qui meurt en un dixième de seconde, « ziii….cli… »
Il vit aussi un des siens exploser. Ce qui avait été n’était plus. Damné, mangé dans un souffle, puis réapparut pantelant, inerte, amputé d’un peu de lui, une jambe et une main. Sur le masque fondu, une croix fédérale déformée et sur la poitrine… « Garde-fort Chappuis ». Il marchait toujours à la même cadence, lente et mal assurée, sentit le souffle d’une roquette et la fumée crachée par le sas. Quand quelques personnes en jaillirent en flammes, il ferma les yeux, revit un peu de neige, un manteau léopard et des bottines courtes. Quand il les rouvrit, un mec venait de tomber à ses pieds et la fumée noire qui finit de le consumer montait par petits nuages tièdes.
Les premiers confédérés s’engouffraient dans l’entrée, il ne restait qu’une dizaine de mètres entre Joe et la porte quand il entendit derrière lui :
-« Hey Cappa ! Je suis sur une mine… j’ai mis le pied sur une de leur foutue merde !!! »
Il se retourna. Tiens, Junod avait des problèmes. Le soldat avança jusqu’à lui, le regarda dans les yeux. Tout autour des orbites, des gouttes ruisselaient. Etaient-ce des larmes ? Or donc ce sacré amoureux de la guerre s’était fait mordre.
-« En bas sur le côté gauche il y a un petit « gléglé ». Si t’arrives à le chopper sans modifier la pression, t’es sauvé. Sinon tu perds une jambe, p’têt’ les deux ? »
Derrière les vitres maintenant embuées, un sourcil tressauta, s’étonna, se mit à s’affoler.
Joe tourna les talons, pour prendre une balle dans le dos comme un lâche, ce qui ne l’aurait pas autrement dérangé, et donné un excellent prétexte pour sortir de cette histoire crasse.
Puis la violence de la déflagration souffla une pluie de sang devant lui.
En atteignant l’entrée, quelques réflexes le plaquèrent au mur, une grêle de balles s’échappait par la porte ouverte.
L’intérieur raisonnait de l’écho de la bataille.
Le capitaine arriva à ses côtés.
-« Qu’est-ce qui se passe ? »
-« Bonne question Bezet, fort pertinente, une autre ! »
L’officier n’en fit aucun cas.
-« Une chose est sûre, on y voit que dalle ! »
Les deux hommes profitèrent d’une accalmie pour s’y enfoncer un peu. Seule la lumière extérieure aidée de rais lumineux, zébraient de courtes apparitions.
-« Soldat, susurra Bezet, utilisez votre fusée de secours. »
-« Tu veux rire, je n’en ai jamais eues. »
-« Quel con ! Utilisez vos éclairantes ! » Hurla le capitaine à la ronde. Une rafale ricocha autour d’eux. De divers endroits jaillirent alors par des faisceaux incandescents.
Si l’on risquait un œil à ce moment-là, on voyait des ombres changer rapidement de planque et le bruit des coups de feu tracer de petites flammes furtives à la pointe des armes.
Dans l’obscurité moite les effluves de peur et de fumée chaude s’étiolaient par bancs invisibles.
Quelques traces de lumière soudain vous révélaient, surgissant de nulle part. Flash cinglant suivi de détonations, le mauvais œil de cette nuit claustrophobe.
Des cris, des ordres, des râles, chuchotements et pleurs venaient plisser le rideau du néant que ces accrocs bariolés ne finissaient pas de miter.
On ne voyait pas d’issue, même en se concentrant sur ce qu’il restait à vivre, tout ce noir imprévu ressemblait à l’antichambre du chaos pour lequel une balle bien ajustée allait leur donner un aller simple. Pas un piège, une impasse plutôt où l’on était venu s’échouer.
Plus de haut, plus de bas, d’arrière ni d’ava nt. Le point mort, entité propre, comme le vide, le réveil ou cet instant fragile avant le sommeil, là où l’on est rien, ils y étaient tous.
Joe avança accroupi, dans un coin une lampe électrique lança son rayon. Il lâcha une rafale, puis une autre et se mit à courir dans la direction, au passage il heurta une chose qu’il identifia comme étant une table. La lampe gisait à terre éclairant de son petit rayon un couloir où s’enfilait une bonne portion de nuit. Des gars couraient là-dedans, on entendait le bruit des semelles et la peur claquer des dents. Joe y finit son chargeur. L’arme luisait dans ses mains, son corps s’y réchauffa un peu.
« Changement de magasin – Mise à couvert – verrouillage de l’arme – éjecter le magasin vide – introduire le plein – contrôler l’index de charge et au cas – mouvement de charge – déverrouiller l’arme – poursuivre sa mission.
Page cent-vingt du manuel de service, sous manipulation de l’arme individuelle. »
Il avançait maintenant en rampant, déglutissant le couloir comme un serpent avale un tuyau d’arrosage. Derrière lui, ça remuait un peu, il passa par-dessus deux choses molles. Des cadavres ou des poubelles ?
Toute cette nuit énorme devant, à travers la gueule par terre.
« Suis je mort ? Qui pourrait me le dire ? C’est p’têt ça la mort, ramper informe entre cadavres et poubelles, persuadé d’avancer alors qu’on glisse dans l’au-delà. Alors c’est quoi la vie ? La page d’un manuel ? » Le rebond d’une balle sur son casque vint lui indiquer que le paradis n’était pas si loin, puis une torche le toucha de sa lumière sur le dos. Joe s’immobilisa.
Il perçut une brève discussion et pouvait sentir la caresse de l’éclairage se promener sur tout son corps.
« Ils doivent se demander de quel côté je suis, ou si ils m’ont eu ? En tout cas ils sont tout prêt, deux mètres à peine sur ma gauche. »

Le chien d’une arme venait de se tendre.
Quand l’officier étranger entendit le coup, le choc le surprit. Jamais son arme n’eut un tel recul. Il volait dans l’air, sa tête et tout son être lui semblaient agréablement léger, ne s’était jamais sentit aussi bien.
« Faudra quand même que je pense à faire vérifier ce ressort de culasse. »
Ce ne fut que quand sa nuque rebondit sur le sol qu’il se rendit compte du malaise. Pas vraiment dans le fond, parce qu’il était mort une seconde plus tôt.
Un petit trou à la place du cœur. Un petit trou fumant à des centaines de kilomètres de chez lui, là dans la nuit d’un sous-sol invisible.
Cappa s’était mis à rouler sur lui-même, en balayant le noir de courtes rafales, conscient d’avoir eu l’autre par pot, il se devait maintenant de changer de planque. Le silence rebondit contre les murs en un interminable écho, puis l’air se déchira, un éclair rougeoyant, linéaire, partit du fond inexistant vers le devant invisible.
Puis soudain on y vit comme en plein jour. Une fraction de temps infime, impalpable, fugitive. Une roquette venait de s’insérer dans l’encadrement nocturne, et la lumière fut.
Une seconde blanche et foudroyante. Béton et néon, cadavres et vivants photographiés, stoppés net dans le présent, comme si la lave de cet éclair les avait statufiés instantanément.
Et le noir retomba à nouveau, crevé de taches incandescentes. Là, une table brûlait, ici une forme dans son hâle agité finissait de mourir par petites saccades.
Ce peu de clarté rassura Joe.
« Ah ouais je suis vivant. » Ce simple constat lui suffisait tellement, tellement fort…
Son épaule gauche le faisait souffrir, en tâtant il diagnostiqua une brûlure. Devant ses paupières closes les confédérés donnaient l’assaut final.
Quand Joe revit le jour dehors, ça bardait sec.
Le lieutenant ne tenait plus en place. Il l’avait eue sa victoire, on en était à aligner tout le monde contre un mur. Des gosses, des filles, des moches, des belles, des soldats idiots, des blessés, des trouillards.
-« Aaah, transmission Cappa ! »
-« Ouais. »
-« Je sais que c’est vous qui avez ouvert la brèche, sachez que j’en parlerai en haut lieu. »
-« Sympa, merci à l’inconscient qui a balancé une roquette, je suppose que c’est la encore une idée géniale du capitaine ? »
-« Non, c’est la mienne, désolé, j’pouvais pas savoir ! Bezet quant à lui est mort. »
-« Ah bon, t’es donc le gradé de service, dis-moi tous ces prisonniers, tu ne penses pas sérieusement les… »
-« Cappa, partez si vous ne voulez pas voir, vous vous rappelez les ordres ? »
-« Chatelanaz, j’comprends pas pourquoi tu te mets à utiliser la forme polie avec moi, c’est p’têt’ spécial peloton d’exécution, mais j’ai une chance c’est que t’es très con ! J’vais te dire un truc juste entre toi et moi, espèce de faffe, je suis en liaison avec Phil, et Phil avec l’ennemi, si dans dix secondes je n’ai pas lancé le mot de code, il s’arrangera pour qu’on ne parle plus jamais de toi, ni de moi, ni même de l’îlot IV ! »
-« Tu bluffes Cappa ! »
-« Il te reste huit secondes… ça te f’rait mal de nous laisser vivre bordel ?! »
-« Un peu, surtout toi, morue. »
-« Cinq, Chat’ »
-« Qu’est-ce que tu f’ras après pauv’cloche ? »
-« Tu entendras plus jamais parler de moi. »
-« C’est bon Joe, casses-toi ! »
-« Pancake uno de pancake zéro –ciao-… Chat’ héhé Chat’… oh et puis merde ! »
Puis Joe tourna les talons et s’éloigna faisant voler de part et d’autre les diverses pièces de son équipement. A commencer par le masque, on le vit avec stupéfaction tirer sur les lanières, le dégrafer entièrement, l’arracher pour finir pantelant au bout de son bras avant de le laisser choir, et ce fut le tour de la pèlerine, ensuite il réajusta son casque, tira un bon trait d’air libre et de continuer sa marche. Son treillis multicolore apparut bientôt au loin, dans la lumière blanche. Il respirait de nouveau à pleins poumons, redécouvrait ce qu’il avait été six mois auparavant.
Il est présent, reste du passé, souvenir de l’avenir, éclaboussure de vie sur cette toile décédée.
Actives toi hombre ! La vie tu as raison n’attend pas et se joue des scènes, diapos, clichés sont facéties sans poids.
Il tire sa gourde, bois de longues gorgées, s’imprègne d’un peu de liquide, sa main droite cherche du côté de la poche, il en sort une paire de lunettes… des Ray-Bans à passé cent balles.

18. Que dérobade…

Max : -« Hey mec, t’as vu ta tenue, tu veux frimer le service d’ordre ? Tu f’rai mieux de me filer l’tarpé ! »

MONTREUX ROCK AGAINST WAR FESTIVAL
13 – 30 JUILLET

Le band remontait les coulisses, on se serait cru en Floride tant l’humidité vous moisissait la tapis-serie.
Victoire : -« T’auwais du accwoché ta médaille ! »
Phil : -« Vous êtes des sauvages et ne comprenez rien à la contestation cynique. Si je porte mon vieux treillis, c’est pour faire réfléchir les gens, de toute façon j’emmerde les jus-tifications ! »
Les autres se mirent à rire et attaquèrent en même temps le carton du mégot et la rampe d’escalier.
Sur la scène, l’organisateur annonçait: « And now, Ladies and Gentlemen the « Survival House Brothers!” Au moment où Phil sentit dans la poche de son battle-dress le froissement d’un papier.
« Si vous aviez tourné la page une demi-heure plus tard… »
Il posa la main dessus longtemps, peut-être deux secondes immobiles. Quelqu’un s’était perdu dans l’histoire, entre les lignes. Phil maintenant sur scène considérait la foule. Elle lui apparut énorme et gélatineuse, comme ces bancs de méduses australiennes. Un peu de fumée lui léchait la mémoire, du Maroc déambulait entre ses neurones.
-« Hey ! Le justifié t’attaques ou t’attends le dégel ? »
Son clavier trottine devant lui comme une onde paresseuse. Le public attend, Phil est planté dans son froc, immobile.
Max lance: « Are you feelin’hot?”
La mer humaine rugit en écho.
Derrière le batteur joue de plus en plus vite de ses baguettes contre le mur.
-« Phil ! Merde, tu la démarres cette intro ? »
Mais il est loin de tout ça, en communication avec un autre temps, dans une cellule, vingt mètres sous terre à cause d’un clébard. Un peu d’eau dans l’oreille, entre l’intro et le solo, éparpillé en deux fréquences, paralysé par ce texte qu’il avait oublié, tout comme Joe.
Depuis deux ans.
La scène, ces secondes silencieuses, ce parterre qui n’y comprend rien, et lui qui foire au mauvais moment d’une bouffée de nostalgie.
Qu’avait-on vécu jusque là ?
La réponse surgit de la foule, elle était peinte au dos d’un casque et portait une paire de véritable ray-ban.

– FIN –

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