Historiettes

MOZAMBIQUE

Si son ami Kobus n’avait pas gagné ce cadeau dans un tournoi de golf, peut-être Floyd n’aurai jamais eu l’occasion de connaître les replis coralliens de Gunjata Bay, mais son pote sud-africain avait un swing qui le mettait hors de portée.

Une fois hissé sur la première marche du podium, il dissimula son amertume derrière un pale sourire  en découvrant son prix ; le Mozambique pour un habitant de Pretoria, c’est un peu l’arrière-cour, une sorte de cul-de sac où se mélangent l’envers et l’endroit du décor.  Evidemment, question toile de fond, le cyclone ayant noyé le centre du pays un mois auparavant venait en ajouter encore. Par chance 1,500km de côte offraient une barrière naturelle à l’épidémie de choléra. Il remit son bon cadeau dans l’enveloppe en réfléchissant comment remplir les chambres de la paillote dont il était maintenant invité à en profiter.

En fait, c’est en débarquant dans le hall de l’aéroport de Maputo, où de grandes affiches semblaient l’unique prophylaxie contre les risques de propagation, que Floyd réalisa pleinement l’incongru de la situation. Mais au fait, honorer cette invitation lui donnait la possibilité de retrouver son amante loin d’un environnement devenu étriqué et à comparer, même les risques sanitaires paraissaient moins sérieux.

Il était huit heures du matin et les premiers commerçants ouvrant leur boutique de souvenir dans le hall ne paraissaient pas vraiment préoccupés par tout ceci, seul compter leurs liasses de metacais les absorbaient entièrement.

Il avait encore le ronron du réacteur comme berceuse sur sa nuit blanche quand franchissant la passerelle, le pays l’avait touché de ses premières influences avec cette singularité qu’ont certaines filles de vous poser la main sur l’épaule.

Débraillé, entravé dans les bretelles de son sac à dos et traînant sa valise en souillant les faïences de son sixième café, il se rend au guichet de la LAM. Il a dans sa main les restes d’une réservation froissée et évitant l’air maussade affiché par l’agent d’escale, il regrette déjà ces sites aguicheurs où en trois clics on croit pouvoir rejoindre l’autre extrémité du globe pour un montant dont la couche d’ozone paie le discount.

À Inhambanhé c’est elle et le décolleté de sa saharienne qui négocient le trajet en Land-Cruiser jusqu’à l’enceinte de The House of Rising Sun, un complexe d’une série de bungalows aux toits de palme, posé sur la dune de Gunjata Bay. Ça fait 26 h et autant de bières que Floyd et sa copine sont partis de Genève.

À peine 18 :00 et le soir confond déjà le solide au liquide.

– On peut les recycler en objet cosy comme cette cale servant à bloquer la porte.

Attablé, il tente de rester concentré sur la discussion mais son esprit, après avoir évité le regard exorbité du poisson dont il savoure la chair recouverte de sauce rougail, tangue dans la houle d’un Cabernet Sauvignon.

– Tu parles de cette céramique ?

Son regard tombe sur un grès de forme allongée, une sorte de porte-parapluie couleur cuivre et vert–de-gris, posé au coin d’un battant.

– Ha, ha – s’esclaffe Kobus- c’est une douille d’obus, elles sont encore si nombreuses dans la dune que les villageois s’en servent comme bidon !-

Elle vient de se dénuder, étendue entre le lit parsemé de pétales et le flou de la moustiquaire. N’importe quel imposteur l’aurait déjà croqué, mais Floyd utilise le slow-motion et fredonne les paroles de « Shallow », le tube de Bradley Cooper dont le sens échappe par moment.

Dehors, les vagues imprègnent les envies d’une soie fluide.

Quand il rouvre les yeux le matin est encore sombre – c’est une aube africaine, fondue dans l’écume marin et l’arôme lyophilisé du sable côtier, l’ébauche d’un univers faite de bleu léger.

Sur le sable, selon les saisons il vaut mieux éviter les méduses, même si pour la plupart elles sont inoffensives et disparaissent, comme évaporées.

Il l’enlève à ses rêveries et l’emmène à moitié nue là où la dune les dissimule, elle n’aime pas le monde, mais rêve d’un second. Ils s’arrêtent dans un cabanon au toit de palme. Ses mains se perdent dans un ailleurs imminent. Leurs corps s’enchevêtrent. Elle lui jette ses dentelles au visage, ils évitent les trous du plancher, accroche son chapeau au clou et la soie de sa robe aux échardes.

La lumière parfume ses contours de miel. Un instant métamorphosé. Aujourd’hui encore ces photos  continuent d’éclaircir les recoins de sa chambre à coucher. Certains instants sont une peinture, certains pays une estampe et le reste, cette magie sortie d’un puit asséché, d’une terre brune, de peaux mêlées, d’interfaces discontinues.

Son I-Phone tombe, il la saisit par la taille, tente d’effacer le tatouage qui part du périnée vers l’aine à petit coups de langue puis glisse vers son centre. Adossée à la poutre centrale elle ouvre maintenant ses cuisses dressée sur la pointe des pieds, elle soupire dans l’absolu …

Il n’ira pas jusqu’au bout, ils aiment le cumul des fringales, longer l’instant zéro.

Ils ont quitté le cabanon, le soleil n’est encore pas trop vif et les vagues leur lèchent la plante des pieds. Ils enchaînent, le grand et le petit cobra, le chien tête en bas, le Sage Marichy, le poisson, le demi pont, le guerrier. Ils se déroulent, s’enroulent, exécutent, face au soleil de ce demi-matin les postures de yoga.

Tout se superpose par étage – les particules salines soufflées par l’Océan, la souplesse de ses reins dans le contre-champ de l’horizon et sous l’eau, vers Manta Garage, le ballet des raies grandes comme un parasol, s’offrant aux soins des poissons papillons.

Mais leur chorégraphie s’étend au large, dérrière la barre obstruant l’accès à la pleine mer, dans le faux fil  de ses plis et  l’ourlet des  vagues.

Ensachés dans leurs combi’ néoprènes,  ils sillonnent le fond comme une navette sur le métier à tisser. Leurs entrelacs affleurent le corail et bernent  un mérou méditatif – plus loin ils les découvrent enfin,  leurs ailes battant lentement au-dessous de cette chapelle minérale, leurs ombres voilant le vitrail des rayons solaires. Y’at-il une explication à tout cela, une réalité augmentée  ou l’équilibre des forces sont-elles suffisantes ?

Floyd écrit entre les pastels qu’elle a déposé sur son carnet d’un geste délié, moitié pinceau et moitié poignet.

Autant de majesté bourdonnant dans les rouleaux, naviguant dans la dune ou s’éparpillant devant vous en confettis de poissons jaunes, agrégés comme une plante de colza brassée dans le remugle, c’est une sorte d’éveil. Dans la même imminence, on peut discerner la douille tombé fumante au sol, les enfants terrorisés courir entre les mines et le pas scandé par ses béquilles de l’invalide,  nous le remémorer quand il résonne sur le palier à l’heure où il vient vendre ses fruits. On ne tourne pas le dos au malheur, ses entrelacs flottent dans le temps, ses franges claquent au mauvais vent.

Le voyage c’est un trait d’esprit plus que de chair, traversant le temps et l’espace avec une fulgurance dont seul le souvenir vous revient, gommant notre présence comme ces bustes auxquels il manque la tête. Il faut lire la musique inscrite dans la partition des voyages, suivre son lent mouvement et s’accrocher aux portées pour ne pas perdre le rythme.

Nulle pierre sur le chemin, n’est sourde.

Elle me prend la main avec cette envie de ressortir dans un monde inversé, une terre, une mer et un ciel dont nous serions le prolongement, capables de respirer sous l’eau, marcher sans apesanteur ou voler sans contraintes.

Gunjata Bay – Province d’Inhambanhé – avril 2019

 

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