Historiettes

Le mors au dent

D’où tient-on cette idée que les choses s’organisent d’elles-mêmes, glissent comme le cours d’une eau, que cette quiétude nous est due et que l’on peut en profiter comme d’autres abusent des biens sociaux ?

En fait nous ne savons jamais ce que l’avenir nous réserve et les événements ne penchent pas forcément en notre faveur, d’ailleurs comment s’organisent-ils et avons-nous une quelconque prise sur eux ? Notre rôle n’est-il pas seulement d’en établir la chronologie et servir le destin en s’y soumettant, plutôt que de bouleverser l’ordre cosmique en roulant nos mécaniques ou pire encore en y ajoutant notre grain de sable ?

Les réponses viennent élucider nos interrogations, à celles-ci succèdent les théories, à elles encore s’additionnent l’architecture céleste et enfin l’absolu bascule dans l’éternité – tel est en général l’ordre des choses.

Il s’appelait Kelshin, alors qu’il aurait dû s’appeler Dynamico, mais le jour où le vétérinaire l’enregistra, son éleveur eut un blanc et pour éviter l’embarras dans lequel il sombrait, proféra le premier mot qui lui venait à l’esprit – le nom d’un personnage de jeu en ligne en l’occurrence.

Magnifique poulain à la ligne élégante, il était promis à une carrière prestigieuse, un jour peut-être, il intéresserait un cheikh féru de trek et d’endurance, mais la fatalité aime les scenarii alambiqués.

En fait, il fut revendu à l’âge de cinq ans pour un peu moins de deux milles euros, ce qui pour un pur-sang arabe était une aubaine qui ne se discutait pas. Ce qu’on tut cependant, c’est qu’un peu auparavant, le couvert sous lequel les jeunes chevaux venaient s’abriter des averses ou de la chaleur était une construction sommaire, composée de murs préexistants et recouverte de tôles et de bâches. Un soir le vent, décoiffa le tout et Kelshin se retrouva les sabots emmêlés dans la toile. Les pans flottaient autours de lui et dans un chuintement dément, chacun de  leurs mouvements le fouettaient comme le spectre d’un monstrueux prédateur.

CHhhhhuiiit – était-ce la musique de la fatalité ou le bourdon de l’effroi ?

Etre un cavalier c’est remonter les siècles, relancer le mouvement perpétuel, revenir à ce que pouvait être la vie quand celle-ci pendulait sans fraction, résonnait au son des cloches, se déclinait au rythme des saisons.  Etre cavalier, c’est apprécier la souplesse d’un cuir, savourer le réseau d’un harnachement, chercher la sensibilité de l’animal, le pousser au meilleur, flatter ses ardeurs, exploiter son tempérament pour combler nos faiblesses, chercher dans l’imprévisible de quoi nous rassurer. Un cheval n’a pas d’échelle, ni de temps ni d’affection. Il a la force d’un arbre, la raison de l’instant, la pulsion de l’instinct, ce lourd battement de la carotide. Il est votre prolongement, un véhicule, un vaisseau généreux, vous menant selon votre guise, confiant dans vos décisions, suivant vos guides, longeant vos jambes. Il est dans l’instant, comme une voile dans le vent, constant mais imprévisible, il flotte dans son monde avant d’aborder le nôtre.

Par envie d’y replonger et de goûter au grand air, une bande d’anciens cavaliers avait décidé, une fois par an de se balader à cheval, une semaine durant. Elle avait cette fois-ci jeté son dévolu sur la Costa Brava et les traces de  Joan Sala i Ferrer dit  « Serrallonga », un bandit romantique qui avait gagné au XVIe siècle,  la sympathie des catalans en dépouillant les percepteurs royaux.

Voilà une histoire pour habiller le paysage, épaissir le feuillage et donner à cet extérieur méditatif qu’est la randonnée équestre, une félicité divertissante.  On trempe dans le paysage comme un pinceau sur la palette.  On en profite pour recharger ses batteries ou se régénérer benoîtement, comme d’autres s’en vont pratiquer la respiration holotropique  dans un ashram hindou ou suer dans un boot camp texan.

Entre juillet et août, l’esprit a soudainement besoin de fenêtres ouvertes, d’oxygène et de gambader dans une perspective sans fin, en bleu azur ou en vert total.

Ce dimanche-là les chevaux sont prêts, les consignes distribuées, la reprise est impatiente de se mettre en selle. Une légère bruine alterne avec le soleil, la température est agréable mais on hésite entre un imper et le t-shirt.

Le cavalier utilise un surplomb du terrain pour mettre le pied à l’étrier. En un bond souple il se retrouve sur le dos de Kelshin, ce n’est pas son habitude, mais il préfère porter des gants, la dermatite estivale qui ronge le cou de son cheval ne lui donne guère envie d’y mettre les mains nues. Il ajuste sa bombe et défait un peu le zip de son coupe-vent.

Chhuuuiit

Fringants, les chevaux remontent la bétonnée reliant la ferme à la piste forestière. Au bord, l’odeur de l’herbe mouillée remonte du pâturage,  elle exhale cette verte envie de se faire dévorer, il tend son cou pour y goûter, mais une main ferme le reprend.

– Ah non ! Tu ne vas pas te mettre à brouter !

Le filet tape dans le palais de Kelshin, il couine, son œil change. Si son dos  ne le démangeait pas de la sorte, il se contenterait de mâcher son mors  pour y passer son impatience mais en couchant ses oreilles en arrière le CHhhhuit… CHhhhuit du K-way se fait plus menaçant.

Son sang bat en lui comme un jet impatient, ses pattes rebondissent en touchant le sol, il fait jouer son arrière-main en se dandinant fébrilement.

Les jambes de son cavalier lui enjoignent de rester aux ordres, il sent l’effet de rênes le contraindre, mais la fougue de ses aïeux crépite comme des étincelles sous ses fers, le souffle de sa lignée bruisse à ses oreilles

Comme un hennissement flamboyant, le soleil sort de derrière les nuages accentuant ainsi la démangeaison de son urticaire.

Son cavalier, ravi d’accueillir ces rayons bienvenus, ouvre largement son vêtement -Oouuiiiizzz – relâchant les pans de sa veste – ils frôlent de ses deux ailes l’angle du garrot, matérialisant soudainement l’épouvante de cette nuit emmêlée dans une bâche.

– Fuis… fuis pendant qu’il est temps ! Nous sommes les fils du vent, l’horizon est notre puissance et l’entrave notre fardeau. Fuis, n’entends-tu pas ce noir grésillement flotter sur ton dos, c’est le feulement du prédateur… Jette-toi dans le lointain… !

Du sommet de son chanfrein, il sent la puissance de ses six-cents kilos l’inonder, couler en lui. Les autres chevaux reniflent et peinant dans la montée, leurs odeurs sont autant de  signaux, par tous les pores de leur peau, par mille mouvements imperceptibles, mille mèmes l’encouragent, l’incitent à prendre les devants à se ruer hors de cette réalité.

Tout d’abord surpris, le cavalier le reprend durement dans la bouche – le hongre sent le mors cisailler le bord des lèvres. Il se cabre légèrement, le cavalier oscille et glisse doucement sur le flan. L’animal sent le déséquilibre et l’accentue en levant la tête, neutralisant les parades du cavalier, puis  Kelshin bondit en avant, fendant la reprise où il sème la panique. Il baigne dans un geyser de particules, il douche ses sentiments d’une ardeur battant ses flancs.

Accroché sur ce volcan crachant sa turpitude, le cavalier rebondit. Sa jambe glisse, ses mains accrochent les rênes et bataillent dans cette gueule devenue folle. La tête balance, le choc des fers sur le sol bat la mesure d’un lent sabbat. Ses pensées deviennent confuses, il voudrait sauter mais la bétonnée le retient.  Tandis qu’il pensait que la montée devait l’essouffler,  voilà maintenant que passé le sommet il attaque la descente dans un galop redoublé.

Une première fois le cheval glisse sur ses fers, il se dit qu’il va tomber.

Kelshin n’a plus pied, il est déjà dans une histoire, déjà dans la légende de l’instant. Sous ses sabots,  la route se dérobe, elle valdingue comme une houle. Le spectre grésillant sur son dos retombe pesamment sur ses reins, lui arrache la gueule – le tanne entre la douve de ses jambes.

Puis, l’horizon quitte son plan – un court instant, il vole sans toucher terre, enfin quand son antérieur reprend contact avec le sol, son appui chancelle – l’inertie de sa course ne lui permet pas de se reprendre, il s’effondre lourdement sur le sol, puis tout s’arrête. Plus de bruit, plus de spectre, juste son cavalier gisant au sol. Plus rien ne bouge – on entend les mouches voler et au loin à nouveau la bruine venir tambouriner sur le feuillage… À moins que ce soit le soupir de Joan Serrallonga, bandolero catalan qui hante encore la hauteur des Garrotxa.

St. Joan de Abadeses, 10 juillet 2017

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