Historiettes

La tête hors de l’eau

Tout est immobile on croirait seulement le bateau se balancer dans le lit du vent, si le léger clapotis contre la coque n’indiquait qu’il file à un bon dix nœuds.

Il apprécie l’instant, passe ses mains sur son visage en savourant les effluves de sa peau mêlées au parfum omanais.

Il sait qu’elle dort avec cette moue délicieuse la rendant encore plus désirable.

Sous ses mains oignant ses orteils de cette huile orientale, elle a tout d’abord ronronné, puis haleté quand il arpentait de ses doigts l’intérieur de ses cuisses, puis tremblé quand il dévoilait le nacre d’une perle luisante dans sa chapelle.

Elle est une sorte de récipient où fusionnent ses sentiments. Prolongement tantrique de ce nerf vibratoire le renvoyant fondre sur le rayon d’une confiserie où se signer devant son bénitier bistre.

Peu avant elle a nagé une bonne heure autour du bateau, puis s’est laissé tirer accrochée à une boute, 20 minutes supplémentaires – l’effort physique c’est le carburant, le prélude à sa débauche. Elle y trouve, le feu, l’algue, l’humus et l’onde de sa concupiscence, y déroule la liane de l’hyperbole. C’est une carnivore, une sorte de reptile dont la constriction vous tord le souffle, puis vous avale par le bas, salive sur votre centre, vous tète, promène ses tièdes artifices sur toute la longueur de vos fantasmes et vous recrache hébété et gluant.

Il est là, posé entre deux chemins – la voie lactée et la route maritime, porté par le vent, le cheveu décoiffé par la nuit et l’amour quand brutalement, de s’être juste levé pour démêler une drisse, le tangage d’un vague scélérat (le rhum ou le sexe?) vient dans une ellipse approximative, le faire capoter dans le golfe persique. Un coup de Jarnac brutal, comme si la nuit troquait sa tiède quiétude contre une cure par l’eau.

Par-dessus bord… À la baille, on peut parler de maléfice, une tête tourneboulée sous l’effet d’un THC érotique, comme si mélangée aux volutes, son désir l’eut consumé d’un feu d’Anselme.

Il est ce curseur « no signal » voyageant lentement à la place du lancement d’un dernier navet sur le screen d’un pissoir – inutile, ni beau ou digne d’intérêt, un sommet d’incomplétude.

Il se tourne sur le dos, respire. Les étoiles sont là, on dirait qu’elles s’en fichent, elles sont comme les vitres contre lesquelles les oiseaux viennent se heurter en plein vol, ces carreaux qu’arpentent les insectes en tentant désespérément de trouver une issue.

Il a tellement avalé d’eau que son ventre le ballonne. Il régurgite en se cramponnant à la surface. II devrait flotter si seulement il avait mis son gilet. Il devrait déguster ce délicieux rhum, rigolant dans sa barbe d’avoir failli tomber à l’eau et bénissant sa ligne de vie pour l’avoir rattrapé juste à temps.

Pour toute échelle, pour toute bouée, il y a cette panique qui lui essore la raison.

En bref, il a foiré – en bref, il est passé à côté de tellement de choses.

Une vague vient se déverser sur le visage comme un waterboarding express, mais il n’y a ni bourreau ni courage à prouver, personne ne lui veut de mal. Il sombre dans le grand paradoxe de l’absurde où défile son générique de fin.

Son esprit se délite, se désolidarise. Un trouble du raisonnement concrétisé. Une rage monte d’entre ses bleus à l’âme et lui renvoie sa morne existence au visage : étriquée, contradictoire, hésitante, assaisonnée de petites douleurs, de gueule de bois, de sciatique, de draps à changer, de coinçage au portillons, de lavabos bouchés, d’huile sur le carter, de trou dans les chaussettes, de sa fille qui le déteste et de son ex aujourd’hui en couple avec un avocat…. Ça va être des vacances !

Combien de temps va-t-il flotter sur le fil de sa vie, entre rage et abandon ? Les chances pour qu’elle se réveille avant demain matin sont inexistantes. Son esprit comme ses sanglots désuets ne lui servent plus à rien.

Ses yeux piquent et sa gorge brûle … S’il existait une apps pour arrêter tout ça, il n’hésiterait pas une seconde… le problème c’est que son téléphone est plus intelligent – il est resté à bord !

Et si le commencement n’était pas de corps mais d’esprit, qu’il s’ancre au hasard de ses détours, puis vous habite, y prend ses aises et enfin un beau jour, sur un coup du sort, vous quitte pour un autre, vous abandonne sans aucun remord. Salut !

Il se retourne pour voir une dernière fois la lumière du bateau s’éloigner, trainé par ce mascaret fatal le poussant au loin ; mais à sa grande surprise les feux ont tourné. Une vague coupe sa vision, puis une autre, il tente de se redresser – aurait-il la berlue ? Sur la crête suivante, il n’en croit pas ses yeux – le Dufour 430 semble rapproché, on a manœuvré pour revenir. Il lance un long cri perdu dans le remugle marin. La chaleur de l’espoir se fige en un tranchant glacé. Elle est réveillée, a fait demi-tour, mais comment l’apercevoir dans l’étendue liquide de cette nuit ? Poussé par le ressors du désespoir, il se met à nager, cracher et tousser – vire son short et crawl en direction du bateau. Sa raison sonne le branle-bas.

Plus rien en lui analyse. C’est le reptilien à grand coup de nageoire, un animal se démenant dans le pléistocène entre le froid et ses jambes raides comme du cartilage. Le dernier dinosaure.

Le bateau s’incline à tribord, elle ne l’a pas vu. Il ne peut pas mourir si près du salut, mais le destin n’est pas tendre avec le T-rex ni les marins d’eau douce …

Il est maintenant temps de se réincarner.

Son cou est rompu, son propre poids le tire vers le fond, il n’a même plus la force de se tenir à flot. Son esprit se vide –enfin prêt ? Il essaie une dernière fois cet exercice qu’il pratiquait sous la douche lorsqu’il était enfant. Respirer l’eau en pensant pouvoir être poisson. Elle fuse entre ses narines, l’étouffe et dévale ses poumons. A chaque quinte, son agonie prend forme, maintenant l’air se mélange à l’eau – une forme blanche s’induit dans la nuit – le long tunnel d’où il se verra invité par son miroir ?

Mais…. Mais c’est la coque !!! Le ventre du bateau est sur lui. Il s’essore, s’extrait de son calvaire – nage vers la surface – quand il revient enfin, c’est pour voir la bouée orange reliée à une boute. Il s’accroche, hors d’haleine – tente de se maîtriser, de revenir à lui, de s’extraire de la zone grise – de rebooter le système.

« Tes mains me manquaient… » lui déclare- t-elle en le hissant à bord.

Alleia, sept 2019

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