Historiettes

La tache

[su_dropcap style= »flat » size= »5″ class= »dropcap »]J[/su_dropcap]’ai pensé tout d’abord qu’elle était sortie de mon imagination, et ma foulée ne m’avait de toute façon pas laissé le temps de m’y pencher. De plus, ce matin-ci la température était montée rapidement et je me reprochais déjà de ne pas être partit plus tôt. Bien que les vacances ne soient plus pour moi (et depuis maintenant quelques années ) synonyme de grasse matinée, j’avais ce jour-là entrepris de faire quelques nus de ma femme pendant que les enfants dormaient encore et nous laissaient, la lumière pastel, ma boîte de fusain, elle et moi un peu de cette école buissonnière que sont ces trop rares moments.
J’étais partit vers les neuf heures, en longeant la route mènant à Oletta. En ce mois d’août, elle ne laissait pas grand place à la contemplation de cette région dite « Conca d’Oro » (nom d’ailleurs qu’avait repris la discothèque du lieu) tant la densité du trafic obligeait à garder son attention rivée sur les Alfa pleines à ras bords de jeunes milanais rentrant d’une « after » et autres camping car marseillais visiblement surpris par les lacets.
Ce fût donc avec un certain soulagement que j’empruntais enfin un sentier qui s’en allait dans le maquis, au bout duquel, selon l’affiche qui m’accueillait, on y trouverait une cave spécialisée dans cet excellent Patrimonio, fleuron viticole régional.
Fuyant les rayons qui commençaient à darder, un troupeau de chèvres s’était réfugier sous des bouquets d’arbres bas et secs mais qui maintenaient encore une ombre que le zénith n’allait pas tarder à réduire et de les voir entassées sous ce maigre espoir me tira le sourire de celui qui se dit qu’il n’est pas toujours souhaitable d’avoir forcément sa place au soleil. Plus loin surgissant brusquement d’une clairière, une génisse brune me surpris et fit quelques foulées de son galop déréglé le long du barbelé que je longeais.
Les oiseaux avaient achevé depuis longtemps de piailler et j’appréciai ce silence, véritable et claire que seules les cigales s’ingéniaient à mettre en pièces.

Ils apparurent sous la forme d’un amas de voitures qui bloquait la route déjà étroite, si bien que je pensais tout d’abord à un accident, ce qui dans ce pays, dont un nombre considérable de carcasses pavoise gorges et talus, n’avait rien de surprenant. Ce qui le fût c’est le calme troublant avec lequel leurs yeux sombres me suivirent quand je passais à leur hauteur, leurs barbes naissantes que de longs cheveux masquaient et ces treillis qui composaient leurs tenues. Un seul tenait une arme à la main, les autres les avaient appuyées contre un gros 4×4.
Je zigzaguais entre les jeeps et c’est en passant devant la calandre de l’une d’entre elles que je vis le sanglier accroché au pare-buffle, une oreille emportée par l’impact et à sa place un trou autour duquel s’affairaient les mouches.
C’est à ce moment que je la revis… en y réfléchissant bien il y en avait plusieurs, à quelques centimètres l’une de l’autre, peut-être trois. Celle dont je me souviens le mieux avait le diamètre d’une thune et son rouge étoilait le gravillon du chemin d’un reflet grenadine.

Quelque chose en moi se figea, et plutôt que d’observer, je me mis à scruter avec ce sentiment que l’immobilité qui s’insinuait au creux de mon estomac s’immisçait dans la nature. J’attrapais ma gourde, m’aspergea et faillis m’étrangler en buvant… pourquoi ? Je n’en sais encore trop rien aujourd’hui.. peut-être parce qu’il était encore frais alors, ce sang glaçait maintenant le mien…

Corse, 11 août 2002

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