Chapitres
Roman

KATANGO

[© Copyright – Xavier Cornaz – Edi carta Avril 2016 – N° 1435 Numéro ISBN 978-2-88924-019-7

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Tomber dedans, je crois qu’il en va ainsi du péril qui guette le narrateur.

S’ouvre alors devant lui, la vaste étendue où l’ordinaire prend chair et les mots le large.

Mais, il n’y a pas que le verbe, l’anecdote ou le cours léger de notre destin, qui sert d’encre aux pages d’un livre… Il s’y mêle cette déraison, l’étincelle fragile d’un feu follet qu’on aperçoit entre la pierre, tant et si bien, qu’à force on croit avoir rêver.

En 2050, l’Enseigne Stanislas Corvac est envoyé dans l’espace pour tenter d’ouvrir de nouvelles voies au genre humain, bien en reste sur une planète qui sous des dehors et des discours égalitaristes se trouve en pleine déliquescence. Sa mission n’ouvrira pas les portes escomptées, mais celles dans lesquelles il met les pieds, s’entrebâillent sur d’inattendues perspectives.

 

PÉRIPHÉRIE DE SPHYNX 1

« Je ne me souviens de rien avec précision… J’ânonne sans même m’en rendre compte… Je flotte dans cette confusion entre l’ivresse et le malaise… Ces dédoublements permanents d’une personnalité qui semblent être les constituants de la mienne, paraissent me dire, me parler de la fusion des gènes. Quand ceux-ci reprennent leur droit et se mettent à bouillir, à me bourdonner l’intérieur pour que j’abdique. Ces scènes qui tout d’abord m’apparaissent comme des visions, se fondent ensuite dans la réalité… J’en ai d’ailleurs la preuve singulière ».

Stan jette un coup d’œil à l’écran vidéo qui recompose l’image de la cabine. Il passe autour de son visage un trait de stylograb, coupe la photo, l’agrandit avant de le scanner, ajoutant ainsi une pièce à son logbook.

« Cette cicatrice sous l’œil droit (qui n’y était pas à mon départ *voir pièce #7*) m’a été faite par la bague d’une demoiselle hier dans le quartier de St-Just en ville de Lyon (Hexagone). C’était à la sortie d’une caserne de dragons, quand le galop affolé d’un cheval l’a précipitée dans mes bras. Dans un geste involontaire son bijou me blessa au-dessus de la pommette et c’est lui que j’ai reconnu avant elle ; une lointaine aïeule que j’avais vue dans le cadre en bois de rose qui trônait dans la montée d’escalier de notre maison de vacances ».

Ses sentiments butent sur quelque chose d’intraduisible, la solitude, ce décalage auquel il ne parvient pas à s’accoutumer et les trop nombreuses heures de pilotage quotidiennes semblent à cet instant, avoir gagné une manche.

Stan passe sur « automatique » enlève ses composantes de surveillance (CS) puis relève le store thermique.

Le cosmos luit de toute son immensité.

Son noir total passe par banc du bleu profond au gris clair sur le pourtour des planètes. La disposition anarchique que les étoiles s’amusent à former, ce vert émeraude produit par Sphynx quand les courants thermiques viennent y souffler –  toutes ces particules minérales explosent en étincelles. Les dissonances cosmiques résonnent et semblent gémir comme de grands cétacés. Cette puissance tranquille de l’espace détend ses nerfs à vif.

Il se souvient de ce cours dispensé au Centre de Formation Spatial qui traitait de psychologie en vol : – les maux les plus forts ont toujours comme source leurs victimes ; si on peut se dissocier de nos souffrances et les traiter avec recul, les effets immédiats et par conséquent leurs séquelles en sont considérablement réduites-.

« Le genre de platitude rhétorique qui s’apparente à une ennuyeuse branlette ». Prononce-t-il à demi-mots sans même s’en rendre compte.

Sphynx, la seconde planète bleue de la constellation exerce sur lui un attrait physique. Entre le soyeux du félin et l’ondoyance végétale. Elle a un reflet, un halo mal défini, opaque par endroit et par d’autres, scintille tel un joyau. On dirait – à contempler sa surface veinée –  qu’il s’agit d’une énorme turquoise, partiellement exposée aux courants thermiques. Elle semble partir en lambeaux. En fait sa vision vous tance. C’est comme si un vieux souvenir ou une pensée insaisissable se matérialisait pour vous rappeler l’immensité de votre inadvertance.

Stanislas n’a plus de montre, plus de miroir ni de dessous.

Le temps, quand il ne s’amuse pas à lui jouer des tours, le tourmente d’étranges décalages.

Il ne sait pas exactement pourquoi le miroir a fini par être balancé dans le vide et tourne depuis comme un satellite autour de la barge. Par instants, étincelant le surprenant quand il surgit devant le cockpit.

Depuis, mis à part ces courts flashs, sa seule image est celle pixellisée de son monitor. Elle suffit amplement à remplir ses angoisses, son narcissisme et son logbook.

L’absence de dessous est un vieux fantasme qu’il peut enfin libérer sans qu’aucun supérieur ou camarade ne viennent jouer les relou. De plus ça allège les corvées de lessive.

Quand il quitte ses fonctions, harassé de fatigue, il s’endort parfois tout habillé, mais généralement il ne fait que suspendre sa combinaison avant de vaquer à ses occupations dans le plus simple appareil, ce qui aiguillonne l’audimat.

Une fois ou l’autre, sortant du Yama-kuzi (soin sensoriel), il passe un pantalon léger et un cardigan dont on peut programmer les tons.

Il ne se déplace que pieds nus.

Sa garde-robe s’agrémente encore de l’uniforme de la compagnie, celui dans lequel il avait été nommé « Enseigne ». Il ne l’a porté qu’à quelques reprises ; le jour de sa promotion, sûrement la fois où il avait expédié le miroir par-dessus bord et peut-être à une ou deux autres occasions bien arrosées.

Il se consacre au travail avec l’énergie mesurée d’un coureur de fond qui sait que le but n’est pas pour tout de suite et s’abstient de se figurer la ligne d’arrivée.

Les heures de travail ne se composent pas uniquement de pilotage, mais aussi d’entretien, de calculs (caps et dérives) et de rapports. Ceux-ci une fois rédigés, illustrés et codés sont transmis par le même canal qu’emploie la vidéo-connexion, et complètent par ce supplément technique la saga que les spectateurs de la « Mission Ultime » peuvent suivre en direct depuis leurs écrans, où qu’ils soient, pourvu qu’un relais établisse la connexion.

Sa mission englobe aussi l’entretien des plantes nutritives, de sa forme physique et de ses capacités mentales dont le contrôle semble parfois lui échapper.

Il vit au jour le jour ce qui dans la situation présente signifie tanguer entre la nuit cosmique et la lumière de l’habitacle.

Machinalement, le pilote laisse sa combinaison au vestiaire et s’asperge d’une lotion aromatisée et décontractante dont les propriétés hygiéniques ne sont plus à démontrer.

L’univers semble alors tellement léger, il met à profit le bien-être revigorant des essences pour se diriger vers la kitchenette en proie d’une de ces faims qui frise l’obsession destructrice si elle n’est pas rassasiée sur le champ. Malheureusement un vide sidéral règne dans le comparti-manger.

Les œufs in vitro n’ont pas progressé de beaucoup, faute de soins réguliers et il faut mieux ne pas trop s’attarder sur la dernière récolte de biobou séchée sur pied, la fabrication de pain, de végiviande, d’aspartofruits quasi oublié et un quart du biotype recouvert de cette mousse gélatineuse qu’un simple coup de spray suffit à enrayer. Dans ce contexte, plutôt compter sur la soute pour s’alimenter.

Il faut quand même souligner que ces petites lacunes mises à part, il remplit le reste de ses occupations au plus près des exigences, et la propreté de la cabine est là pour en témoigner.

Il fait défiler le codage des cultures maraîchères, fruitières et ovoproduits en voix off et en info-barre sur le pourtour de la pièce, compare les graphiques, les observations, nettoie les tubes de leur matière blanchâtre, implante dans chacun une « vivendi-base » toute fraîche qu’il sort d’un emballage réfrigéré. Programme encore l’éventail des températures, commande des lasagnes par le passe-plat élaboré qui choisit dans la soute les vivres impérissables. Une fois tout ceci achevé, il considère pouvoir maintenant s’accorder un peu de repos. Après avoir engloutit son assiette de synthèse, il passe dans sa chambre et s’allonge sur son tatam-lit, diminue la température ambiante et réduit le variateur de lumière.

Il ne sombre pas tout de suite dans sa phase de sommeil. Il essaie de trouver un rythme qui favorise le repos en régulant sa respiration, mais celle-ci lui devient rapidement pénible et quand il croit vraiment suffoquer, le dernier trait qu’il aspire est liquide.

 

LAURASIA 2

Son souffle brasse comme des pales énormes l’air moite du dehors, ses mouvements s’encombrent, retenus dans cette chair alors que sa raison s’active, cherche, transpose. Autour de lui les choses ont un aspect glauque, difforme, intraduisible. Il se réveille et, comme toujours ne sait si tout cela tient de la réalité ou encore des lambeaux de sommeil. Inondé d’une cascade de lumière, il cherche sur sa peau la trace de la nuit, mais ses sens se défilent. De toute cette incohérence surgit alors l’évidence accompagnée d’un court vertige, mais à peine saisie elle disparaît comme une étincelle sortie de la roche.

– « IARRRH » et ce cri rauque se perd en écho dans la vallée, sa vue embrasse l’épaisse végétation environnante, son aire… il repasse le museau sous l’eau et broute une brassée d’algues puis revient vers le rivage. L’eau est dense, plus ronde et se respire par la peau en un échange élémentaire. Un soleil neuf darde sur la plage et lui réchauffe le cuir. Cette courte angoisse s’apaise, il barbotte sur une petite distance. Son aisance et sa puissance le rassurent, il reprend son souffle et l’expulse dans un énorme mugissement. Jamais il ne s’était senti si fort que dans ce bourbier originel, au travers de ces flux qui le maternent.

Sa tête en retour capte des nuages une sensible humidité tiède, son âme s’habille d’une bouffée brumisée. Une sensation permanente et capitale le traverse, l’alimente, une impulsion répétée court le long de sa moelle. Son débit, son rythme dépendent d‘une source extérieure, un élément universel que sa conscience ne dénomme pas, mais que son corps entier ressent. Sa pauvre âme semble alors n’être que le pôle convergeant de cette addition. Son instinct véritable, maître total devant lequel il abdique, tresse sa toile dans un jeu complexe d’amalgames colorés, odorants, gustatifs, tactiles ou bruyants, combinant à l’infini craintes et amours, forces et résistances. Malgré sa masse, les mollusques qui lui démangent le bas des membres et une quiétude troublée par un signe indéfini, Iyo se sent léger et serein, la soirée s’annonce sous de bons auspices. Son sixième sens ne décèle plus rien. Il contemple le ciel… C’était peut-être de là qu’il venait ? Il replonge la tête sous l’eau, broute un mélange d’algues et de salicornes. Ses maxillaires le font souffrir car le pâturage de cette partie du lac semble ne jamais devoir finir et une fois encore il en a abusé.

Cherchant successivement un endroit ou se vautrer pour digérer et un autre où passer la nuit, il sortit de l’eau, nota que l’air était plus sec qu’à l’ordinaire. De la terre ferme montait aussi une vibration supplémentaire. Il parcourut une lisière de fougères au trot en s’amusant de l’émoi qu’il causait. Il vit au loin un stégo qui galopait, chercha à s’accrocher sur une petite distance, mais abandonna. Dans le fond, il n’avait aucune chance le ventre plein. Il vengea donc sa défaite en chassant d’un lent mouvement de queue un archéoptéryx qui venait de perdre le contrôle approximatif de son vol. Iyo trouvait dans ses chevauchées un stimulant à sa digestion difficile qu’il facilitait en ingurgitant quelques pierres. Tout en reprenant son souffle, il gratta nonchalamment les derniers mollusques agglutinés à ses pieds. Pour l’entretien de son cuir (l’un des plus beau du troupeau, à en croire les femelles) il avait à un bout de la lisière trouvé une plage de sable volcanique pour se gratter le dos et à l’autre, pour passer la nuit, une place abritée, qu’il rejoignait chaque soir en reconstituant son matelas de cycas et son tas de sable, jusqu’à la rendre confortable. Quand ce fût terminé, il se lança dans une nouvelle course, mais totale cette fois-ci, la dernière de la journée, celle qui devait faire descendre les quintaux ingurgités. Arrivé hors d’haleine, il s’effondra sur la plage et se recouvrit par d’amples mouvements de sable frais. Maintenant sur le flanc, Iyo contemplait le coucher de soleil et comme chaque fois durant cet instant, un sentiment étrange le gagnait, une mélancolie teintée d’espoir. Il releva son gigantesque cou pour suivre l’affrontement de deux grands mâles qui dans une parade nuptiale entre jeu et combat, faisaient claquer leurs queues. Leurs souffles rauques et la détonation de leurs appendices caudaux, à chaque fois que ceux-ci fouettaient l’air, attiraient une attention que les plus jeunes femelles portaient usuellement à leur déjeuner, les plus vieilles souriaient en dodelinant du chef.

C’est une fois allongé sur sa couche, complètement détendu, entre conscience et l’appel du sommeil que le frisson pressenti antérieurement remonta au sommet de ses sens. Une tension située à mi-chemin entre le cœur et le poumon qui chaque fois que le repos semblait l’emporter, résonnait d’un tintement aigrelet. Contrarié, il changea de position. Quand enfin celle-ci sembla l’avoir gagné, une légère vibration le parcourut à nouveau. Iyo releva l’encolure, flaira en direction du volcan, mais l’odeur était toujours étriquée, sa base âcre manquait de chaleur, son arôme était sec, rien à redouter de ce côté-ci. Le vent tourna soudainement, chargé cette fois-ci d’effluves tièdes, piqué de relents aigres… la crainte. Certains êtres avaient aussi senti un danger et tout allait en l’affirmant. Il se dressa, contempla le demi quartier de lune, tendit l’oreille. Sous ses pattes, des vibrations discontinues. Une bande d’iguanodons changea de position, nerveux et bien groupés. Les parfums s’intensifiaient rapidement, leurs notes tiraient maintenant sur le musc et la sueur. La vibration suivante décrocha quelques noix pourtant vertes encore. Noyi là-bas poussa un cri de peur et les vieux grimacèrent. Les femelles étaient maintenant toutes aux aguets. Pour ramener un peu de calme dans l’agitation de cette nuit, le grand mâle hurla son cri totem rassemblant la horde dans le centre de la clairière. La lune éclairait faiblement et il était difficile de savoir si dans cette agitation elle était au complet. Au centre, les plus jeunes et les plus petits. Ces derniers temps, la race allait dangereusement en se rapetissant. Il y avait même eu des cas où ne craignant plus l’affrontement, des tricératops avaient chargé des adultes d’une taille que l’orgueil devait absolument taire.

Toute la faune était en effervescence, agacée par le remue-ménage ambiant, indisposée par ce frisson souterrain qui distillait la peur par à-coup. La brise transportait des relents de fiente et de bave, les respirations devenaient difficiles, rauques. Le mâle amena son troupeau dans l’eau. Le cycle de secousses s’accéléra et alors que son paroxysme semblait imminent, elles cessèrent soudainement, ne laissant qu’un vent léger et une chaleur croissante imposer le silence. Le volcan vomit un peu de lave et la réponse inéluctable, s’imposa à tous. Elle prit la forme d’un point rouge qui grossissait dans l’axe de la lune, si la terre tremblait cette nuit, c’était d’effroi. Les plus jeunes s’allongèrent sous l’eau à la recherche d’un peu de frais, l’augmentation rapide de la température rendait l’air étouffant. Le point devint disque et Iyo comprit qu’il n’y aurait plus de matin pour succéder à cette nuit. Il ferma les yeux, revit ses bosquets de conifères bordant le marais, isolé de la forêt avoisinante par les méandres de la rivière quand le troupeau s’y protégeait de la chaleur.

La boule incandescente découpa l’atmosphère, ce n’était qu’une fin dans l’éternité des recommencements. L’apatosaure ne sentit pas exactement le choc, le temps se figea, comme une ombre immobile sur la montagne. Il fut propulsé dans le ciel, rentra dans cette nuit maternelle parsemée de-ci de-là d’étoiles qu’il aurait pu nommer sans peine. Elles brillaient de toutes leurs forces et il comprenait le feu de leurs expressions, avenantes, paisibles, extraverties, comme si leur grammaire lui était accessible soudainement. Il devenait difficile de distinguer leurs ondulations spécifiques de son corps devenu céleste. Maï, la grand-mère, lui frotta le dos au passage, avec ses gestes d’antan. Iyo se déplaçait sans poids, ni directions ou repères. Tomber, flotter, voler ? Il ne sentait rien, incapable de détecter une « quelconque » vitesse, quand soudain celle-ci s’accéléra brutalement, le choc qui suivit le fractionna instantanément et l’ombre de la montagne se referma sur lui.

AU-DELÀ DE L'INSTANT 3

 

Les balises succèdent aux comètes, les satellites aux planètes et parfois une aurore cosmique vient danser devant le cockpit.

Après les sondes inhabitées, on a réintroduit l’humain dans le déplacement, parce qu’il confère aux flottes de vaisseaux un lien et une précision incomparables.

Cette partie de la galaxie est assez dangereuse, pleine d’imprévus, de corps en suspension, qui peuvent par une sorte d’urticaire métallique provoquer des lésions irréversibles au fuselage.

Le périphérique de sécurité d’un rayon de vingt mètres assure une protection parfaite contre ce genre d’agression, mais Stan, d’humeur sportive maintenant, prend plaisir à faire sauter les plus gros à coup de canon-solazaire pour satisfaire son tempérament régulièrement bipolaire. Il fait rebondir sa barge au gré des cibles, dérapant à gauche, virant à droite, défaussant à la verticale…

« Attention, modification fréquente du cap » intervient la voix synthétisée de Djavan, un artiste Masai (Multi Association Sud- Américaine Indépendante) dont l’accent sonne agréablement. Il en a une soixantaine en « banque », qui agrémente ses journées de dialogue avec le cervordinateur central.

Il aligne une des formes qui fonce sur lui, attend que le périph’ amortisse sa course et juste avant qu’il ne soit désintégré par le système immunitaire automatique, presse la détente. Le faisceau frappe au centre de l’astéroïde qui éclate dans une gerbe lumineuse. Le pilote pousse un ou deux braillements de hooligan qui surprennent le cervordi’.

« Tu m’as l’air bien énervé Stan ! ».

« T’occupe tronche de cake, écoute plutôt ce qu’on va faire… je vais déconnecter le périph’ sur le devant, ce sera plus fun tu ne crois pas ? » déclare-t-il en le désactivant.

« Enseigne Stanislas Corvac, vous enfreignez les consignes ER 11 ainsi que PR 23, 24, 27, un rapport automatique va être généré si vous persistez ! Pensez à l’exemple que vous donnez aux jeunes qui vous regardent ! »

« J’aime beaucoup quand tu me vouvoies – quant aux jeunes, tu sais comme moi qu’ils adorent ça ! ».

Sur ce il adresse un majeur rageur à la Cam !

« Stan, regarde ce qui arrive !»

Le monitor affiche un graphique dont la partie rouge progresse rapidement, grignotant le vert systématiquement :

« Ne me distrait pas veux-tu ! »

Un énorme astéro déboulait dans l’axe dessinant une trajectoire imprécise.

Le pilote cabre son engin, cherche à s’aligner dans la profondeur idéale. L’œil toujours vissé sur son radar, il braque la barge avec une certaine maestria et drift sur la gauche.

« Rappel ! Rappel ! La partie rouge est le risque potentiel en temps réel. »

Le minéral donne subitement l’impression de ralentir, et cet imprévu a sur la zone verte un effet dévastateur.

« L’enseigne rebranche l’immunateur, ce caillou n’est pas franc ! »

La mire du canon-solazaire circonscrit la zone centrale du rocher.

« Bien, je sonde d’abord. »

La barge émet une onde sensitive mais l’analyse ne conclut rien d’anormal, le rouge ne s’étend plus. Se ruant à l’assaut comme s’il s’agissait d’un moulin dans les fantasmes de Don Quichotte, le pilote enfile les étages vitesse en écrasant le levier. Quand le 5 est atteint, il n’a plus besoin d’écran pour apercevoir le météore, il mange les trois quarts de l’horizon. Le premier tir ne fait que l’égratigner, le second frappe le centre sans que rien ne se produise, l’enseigne ne lâche plus la détente. La quantité d’énergie encaissée par le corps céleste durant les dernières secondes aurait suffi à détruire la lune. Sur l’écran il ne reste qu’une infime parcelle de vert.

« Meeeeerd… ! » braillent les deux voix de concert quand la collision va se produire, mais les forces accumulées dans le rocher se libèrent et il éclate comme si la barge était une épingle et l’astéroïde une baudruche. Dans le souffle le vaisseau chavire, le miroir satellite s’ébrèche et un hublot se fend.

Sous le choc, le pilote reprend ses esprits quelques secondes plus tard.

« Purée, voilà qui décoiffe ! » Il réassure l’immunateur.

« Bon, heu toi le cerveau-lent, tu me recalcules la position, le cap, tu me fais aussi un résumé de l’état de la barge, tu me niques le log de cet « incident » et tu m’effaces les images du « cloud ».

« C’est formellement interdit. »

« C’est un ordre, et jusqu’à nouvel avis t’es bien mon subalterne, bite en tôle. »

« Je dois aussi veiller sur toi et au respect des règles… »

« Qui peuvent cependant être adaptées en tout temps aux besoins de la situation », article 47 du règlement de bord (RB). De toute façon quel intérêt de te charger la mémoire avec ces broutilles ?»

« Parce qu’au cas où une panne devait survenir par la suite, la gravure doit permettre de la déterminer plus rapidement. »

« T’as vraiment le discours sur mesure d’un tailleur de bonne conscience. »

« Tiens, tu ne m’affubles pas d’une délicieuse grossièreté ? »

« Bon, écoute ma p’tite crotte, tu m’ponds ces éléments au trot, t’exécutes dorénavant mes ordres sans discuter sinon j’te lobotomise les circuits en pissant dedans… et vire-moi ce vert merdeux du moniteur, y’en a partout !»

Certes, le top c’était d’avoir le « central » dans sa poche, s’en faire une sorte d’ami au sens humain… parce que les cervordis avaient tendance à gamberger sec derrière leurs circuits cartésiens obtus.

A part piloter, surveiller, assurer, tout le reste non professionnel est « toléré » par la Direction, à condition de ne pas interférer dans le succès de la mission.

Les responsables en communication sélectionnaient en permanence les séquences soigneusement « choisies » provenant de Borderline et les diffusaient une fois épurées sur le canal info de la Discover Company. On censurait, maquillait, relookait les contours et leurs diffusions en prime-time assuraient à l’image scientifique du conglomérat, un côté tellement « vécu ».

Il se sentait… bien… détendu comme après avoir cuvé une bonne cuite, son vague à l’âme avait trouvé un exutoire à sa taille, ses réflexes ne l’avaient pas trahi, la barge n’avait rien perdu de sa nervosité et l’acuité des systèmes de leur efficacité. Les rapports tombaient les uns derrière les autres confirmant que le cap était maintenu, la vitesse de croisière retrouvée et les dommages limités au hublot fendu, qu’il avait facilement consolidé d’un coup de « cosmic-gaffer ». Le vaisseau se faufilait maintenant dans un espace beaucoup plus libre. Le pilote se concentrait sur la synthèse d’éléments répartis sur trois moniteurs : l’interne, l’externe et l’action. Sa mission ne se résumait qu’à l’enchère de ce poker menteur. Stan ne prêta pas tout de suite attention à la phrase qui défilait au bas du premier moniteur, pris qu’il était par le problème de reconstitution d’énergie que le combat avec l’astéroïde avait gravement prétérité. Ce combustible, sorte de matière lumineuse appelée « glime » avait la propriété de se composer en permanence pour autant qu’il soit activé. On utilisait pour ce faire un faisceau laser à la façon d’une bougie sur les pré-nucléo moteurs à fusion ; cependant la phase était assez sensible d’où une bonne dose d’attention pour mener l’opération à bien sans rien faire déborder du boillon. Les corps physiques et chimiques se mélangeaient comme une animation zen sur l’écran « action », ainsi que des éléments de vol sur le second (externe). C’est en voulant rechercher un quelconque schéma combiné sur le troisième (interne) que la phrase suivante lui sauta à la face : – ETRANGER A BORD –. « C’est quoi ce bordel ! » Mais son exclamation resta sans écho.

« Eh toi, mon p’tit circuit imprimé, j’te souhaite que ce ne soit pas un de tes tours vengeurs ! »

Il bondit de son siège et ajuste ses CS tout en décrochant son flingue.

« Bon… l’encéphalodixgrammes on passe en mode discret et dis-moi où il se trouve que j’en fasse de la colle ! »

De faibles vibrations irradient le plancher, les écrans signalent les éléments importants par couinements, l’insonorisation de cette nouvelle génération d’appareil est parfaite, à en oublier qu’un pareil moteur le propulse.

L’homme passe dans la seconde chambre en glissant contre la paroi, mais ses lunettes ne renvoient aucune cible. Il se met à chuchoter : « D’ac’, j’ai exagéré et je te présente mes excuses les plus plates, ce n’est pas le moment de me faire la gueule… T’es un mec super, et tu sais bien que je serais incapable de faire tourner cette foutue baraque sans toi… ! »

« Qui te dis que je suis un mec ? »

« ?? Heu ben, j’y ai jamais vraiment réfléchi mais on pourrait y revenir plus tard… parce que y’a comme une urgence… on passe en mento-processeur histoire qu’il ne nous entende pas !»

– Il est dans le couchage, sous le tatam-lit.

Tout en rasant les murs, l’enseigne se glisse jusqu’au lieu indiqué.

– Sa forme, sa force ?

– Impossible de déterminer, je le saisis mal, probablement moitié minéral, moitié animal, plutôt léger.)

– Depuis quand est-il là ?

– Un peu moins de six heures d’après son rayonnement thermique.

L’homme libère le cran de sûreté de son arme.

– A trois tu ouvres la porte, tu allumes plein projo et tu mets les gaz histoire de le déséquilibrer… 1… 2 … 3 !

La pièce jaillit de l’obscurité, tandis qu’une main accrochée au chambranle amortit l’embardée, la seconde aligne le déplacement d’un objet qui lui semble bondir sous le lit. La cible identifiée ne doit pas être plus grande qu’un buzzer et le signal rendu n’autorise pas le tir. Après une seconde d’hésitation, l’astronaute plonge au sol et réaligne le bas de la couche mais à sa grande surprise celui-ci est sidéralement vide. Ebahi, il se redresse et tout en relevant son système de visée s’approche de l’objet surgi au centre de la pièce. Il est stupéfait de découvrir, après l’avoir tâtée du bout de son arme, une moule qui en profite pour laisser échapper quelques bulles de boue. Le pilote reste interdit, cassé net alors que son cerveau enjambe le garde-fou entre lui et la réalité. Il sort de la pièce, le mollusque à la main, déchiré de sentiments complexes. On pourrait nouer avec ses nerfs une œuvre saisissante si le macramé était encore à la mode.

– Passe en clair et prépare le labo, je veux savoir comment ce coquillage est arrivé ici !

L’analyse ne révéla rien ; Mytilus Edulis correspondait dans une proportion acceptable à la description calque trouvée sur le clubos, à ceci près qu’elle avait une définition plus rustique que le modèle. De son côté, si le limon rejeté était bien d’origine terrestre, le système était incapable de donner précisément sa provenance.

Comment est-elle arrivée ici ? Pourquoi le cervordinateur n’at-il pas détecté sa présence plus tôt ? Cette moule du fond des âges avait-elle un lien avec son rêve du Jurassique qui avait agité un peu son sommeil ? Il serrât le fruit de mer dans sa paume comme s’il eût tenu là un évadé d’Alcatraz, puis magnanime le jeta dans l’hydro-culture. Au contact de l’eau, la coquille s’entrouvrit comme si elle souriait au bonheur de retrouver son élément.

Les nerfs du pilote rendirent du mou. Un blues râpeux plaquait ses accords au creux de son estomac. Fallait caler tout ça, un bon casse-croûte s’imposait.

Trop tôt encore pour penser à la végiviande, il commanda au passe-plat une panza romantica.

« Hé camarade, passe-moi ce vieux Time after Time interprété par Miles, je le trouve de circonstance ».

La planète Sphynx ne brillait plus que d’une lointaine lueur tranquille quand la trompette du jazzman vint caresser l’extase du cosmos. Il n’a ni horizon, ni voûte, ni haut, ni bas, seulement les contours que le pilote aurait voulu donner à ses idées.

Le temps devient une dimension que l’on définit sans comprendre, il a ses règles propres. C’est une addition, une équation avec pour variables la vitesse, la distance, la masse et comme inconnue la perception de ce résultat.

Et si sa conception, c’est-à-dire le cumul des possibilités pour le comprendre, était constituée d’un étage fait d’histoire et de souvenirs, puis d’un échelon issu de résonnances temporelles ? Quels en seraient les maux, l’aboutissement, la révélation pour l’humanité ?

Il était le premier homme à partir si loin, si vite. Sorte de héro moderne dont les extravagances, le look, le style avaient été choisis pour des motifs qui franchement lui échappaient, mais qui gonflaient l’audimat du prime time comme une baudruche.

Au tout début de l’histoire, le défi et la promotion avaient amplement suffi pour qu’il tente le casting. Dire qu’il n’avait pas la trajectoire idéale relevait de l’euphémisme. Combien de fois s’était-il senti réduit à la taille de nain face aux autres candidats. D’ailleurs, l’avait-on désigné non pour sa conformité mais plutôt pour le rejet que cette idée même lui inspirait ?

Serait-il le cobaye d’une obscure expérience dont il aurait à subir les effets secondaires, les séquelles, y’aurait-il des risques non prévus dans son contrat ?

Au-delà des questions il y a la patience d’apprendre.

… « Biiiip ! » fit le moniteur.

Dans la pièce d’à côté, le clone (sa réplique au féminin) commençait à s’apprêter.

Cultivée en éprouvette à un stade ou évidement l’incidence qu’elle pouvait avoir sur son destin ne lui appartenait pas, sa vie programmée n’avait été que le calque du pilote, formée et rompue aux mêmes disciplines, degrés ou dimensions de cet être.

On avait tout de même, décidé de retirer en elle sept molécules, qui permettaient aux autres « 100% humains » d’interférer sur ses facultés décisionnelles. Celles-ci, remplacées par d’autres synthétiques directement reliées au profil de sa « genèse » (comprenez « l’original ») permettait d’obtenir un résultat très potable, garantissant l’interchangeabilité, voir la reproduction.

Elle s’approcha du pilote aux yeux fermés et passant par derrière, se pencha pour lui susurrer :

« Morsure de l’homme,

Carnassier sensuel,

Ferrant nos bouches difformes

Enfonçant ses empreintes charnelles. »

Elle appuya un baiser sur les lèvres mi-closes de Stan

« Morsure de l’âme,

Canines subtiles,

Broyant nos larmes

Asséchant le fertile. »

Sa coupe au carré balayait le visage de l’homme qui, un court instant fut parcouru de fourmillements électriques.

« Morsure de l’âge,

Saigneur du temps

Incisant nos visages

Pour y inscrire nos tourments. »

Ses mains longèrent le cou, elles étaient grasses et tièdes, enduites d’un onguent aux essences associant ambre et vanille

« Morsure de l’ange,

Chérubin dentelé,

Rayant l’émail de nos louanges

Pour les rendre impures et ciselées. »

Elles s’affairèrent au bas de la nuque, sur les épaules et entreprirent de suivre les vertèbres.

« Tu te rappelles ? »

« On dirait les haïkus de Tomaso. »

« Presque ! »

Il lui saisit le visage et l’attira vers lui « Stéphane Michaud ! »

« Non plus. »

« Peu importe je m’en fous ! »

Il bondit hors de son siège et pousse Gina dans le sas d’où elle venait d’arriver. Ses cheveux roux – auburn sentent le tabac chaud, qu’il est un des rares à affectionner. Il la bascule sans ménagement sur le coussin d’air qui flotte dans un coin. A peine la chute amortie, c’est elle qui prend le dessus en lui enlaçant la taille de ses jambes, il ne lutte même pas, d’ailleurs il n’en a aucune envie. L’homme plonge les yeux au fond des siens, il y puise tout ce dont l’univers le prive et même ce qu’il lui donne. C’est absurde, il le sait, cet « être » est codé pour lui correspondre et bon Dieu comme le boulot est bien fait. Bien sûr il s’impose un peu d’abstinence, pour éviter le risque d’accoutumance (tous les médecins l’on mis en garde), mais franchement ces intervalles ont tendance à se réduire. Ses mains parcourent maintenant le dos de sa partenaire et cherchent à trouver l’ouverture de la combi de soie-thétique, puis la fait coulisser jusqu’au creux des fesses. Le parfum de Virginie blond donne au satin de sa peau l’irrésistible envie d’y rouler un bédo. Libéré du tissu les seins éclosent au creux de sa paume et leurs bourgeons obéissent au texte en braille que déchiffrent les doigts de l’Enseigne. Ses poils clairs se dressent sous l’effet du plaisir, de ce désir qui afflue en lui, il tient à le savourer, à le goûter comme un gastronome se repaît d’abord du tableau, puis des couleurs, pour du bout de la fourchette entamer délicatement le met qui s’offre à lui. L’envie de mordre à pleine dent cette chaire tachée de son, cette portion palpitante qu’il sait humide et offerte l’enveloppe d’une torpeur opiacée. Sa bouche descend de la gorge vers les dunes que dessinent les deux seins, puis sa langue comme une antilope aux portes du désert dévale le ventre, contourne le diamant qui décore le nombril, se ravisant, remonte en faire le tour avant de plonger vers les plis de la combinaison qui cachent le bas ventre. L’homme imprime à sa partenaire un léger mouvement qui la fait se cambrer, les deux mains s’infiltrent alors sous l’étoffe, pour la faire glisser comme s’il s’agissait d’un fruit que l’on pèle. Sa langue poursuit vers l’ourlet bistre et y délaye quelques incantations secrètes. Elle a un sexe soyeux, serré, tendre et juteux au goût de noisette.

« Humm, Captain, captain… j’ai une faveur à te demander ! »

– « Oui mon bébé ? »

Mais Gina le regarde un peu surprise, « hein quoi ! je n’ai rien dit moi ??’ »

– « C’est moi, ton cervordinateur turgescent… qui te demande… mon bel étalon, de modifier d’urgence le cap de cette chose énorme et dure qu’est ton vaisseau ; des blocs de glace menacent ta trajectoire. »

« J’pensais bien que t’allais trouver un moyen de me faire payer ma rudesse de tout à l’heure !»

Reprenant sa voix de l’accoutumée, l’ordi’ central égrène les coordonnées : « Vire au 17/347, Altitude 43’126, profondeur Jp4. »

Interrompant là sa galante affaire, le pilote traverse le sas qui mène au poste de pilotage, saisit son drive-stick et dare-dare, imprime à la barge la route nécessaire. Trois paramètres comme trois dimensions, ainsi que les hommes les avaient définis : la ligne, le plan, le volume et cette quatrième la durée, qui rôde tout autour sans jamais être commandée.

Par où était-elle passée ? Comment fait-elle pour être toujours là où il la désire, car il quasi certain, que sans la main qui remontait maintenant le long de sa jambe, ces réflexions acamerdiques et la frustration du festin interrompu l’auraient renvoyé à cette amertume dont il peinait à se défaire.

Elle lui fait sauter les clips de sa braguette et plonge dessous. Ses yeux sont rivés dans ceux du pilote, pendant que ses doigts fins sertis d’ongles mi- long s’activent à aménager au fond de cet imbroglio de tissus et de poils un espace suffisant à la vigueur qui maintenant magnifie la verge du pilote.

Après l’avoir lapé d’abord comme un chat son bol de lait, elle se met à le sucer comme s’il s’agissait d’un sucre d’orge, glisse sur le siège du pilote, en profite pour le frotter sur toute l’étendue de son ventre avant de remonter chevaucher son amant. Elle se place sur lui et l’enveloppe, distillant la sensation de ses huiles de massage tiède qui parfois vous coulent sur le dos. Trouvant enfin la commande du siège, elle le bascule pour imprimer un angle parfait. Elle n’a pas à s’activer longtemps le long de sa hampe avant qu’un chaud liquide ne vienne inonder l’intérieur de son ventre, le cuir du fauteuil et le tissu de la combi de Stan.

Avec ce genre de séquence, l’audimat de Discovery Parental à 23 :30 était assuré.

Puis Gina se réajuste, et elle regagne son compartiment. Lentement, l’homme avait renfilé péniblement ses composantes de surveillance (CS), bercé encore par les derniers accords de cette symphonie.

Puis le temps sembla décoller comme sur le dos d’un oiseau, la lumière paraissait décliner, devenir plus légère pour enfin prendre la forme d’un point lumineux, non incandescent, qui l’invitait à le suivre maintenant, loin derrière l’écran de contrôle…

« Tu devrais redresser ton fauteuil ! » ricana le cervordinateur… Stan… tu m’entends ? Stan… Staaan… répond ! … Répond ! tu m’ent…tu m’… »

KATANGA 5

Autour du camp les criquets rongent la nuit. Joseph le garde, et moi partageons notre dernière cigarette en fixant le rougeoiement de la braise qui s’intensifie à chaque taf. C’est un Baluba, il en arbore d’ailleurs les marques. Lui, il vit la guerre depuis deux ans, traînant dans son sillage ce perpétuel bruit métallique, comme si sa chair était mécanique.

Je lui tends une bière qu’il coince entre ses dents et décapsule d’un coup sec. Joseph rit de mon air à nouveau interdit, il adore me faire ce coup et moi j’adore son rire, et ses scarifications dans la lumière de la lampe à pétrole lui donnent un air sorcier. Le liquide tiède me coule à l’intérieur sans ne rien procurer de plus qu’un léger tournis et mouille ma chemise un peu plus. Il n’a pas plu ce soir et les nuages amassés au-dessus du territoire déposent leurs chapes de plomb. Je ne sais pas où mener mes Lubas. Demain si le temps change, l’avance sera pénible et nous ne serons pas à l’abri des embuscades. Notre progression au sud-est est si évidente que je m’attends à tous les pièges sous le feu croisé des gouvernementaux et des troupes onusiennes. J’en arrive à croire que ce harcèlement perpétuel ne cherche plus à nous réduire… je pense qu’ils veulent maintenant nous empailler comme un trophée.

Jean relève la tête de son carnet, fait signe à Joseph de lui filer le reste du mégot et boit une autre gorgée de bière.

Un vent léger s’est levé, trimbalant avec lui le parfum des longues herbes. De la rivière qui coule en contrebas, montent des bruits nocturnes et leurs accents donnent aux ténèbres un verbe singulier. Cette terre est animée de sortilèges et le voile de l’obscurité lui sied comme une robe de sabbat.

Nous passerons Sakania, souhaitons que leurs pompes aient été alimentées, sinon il nous faudra tenter la frontière, ensuite… cela dépend des accrochages, des conditions météo, de la chance. Voici nos dernières richesses, des projets de fuite… pour un ex-chef de cabinet ce n’est pas exactement glorieux. C’est Freud je crois qui disait que l’Afrique est le Continent-femme. Disons que ce soir elle me colle d’un peu près…

 

Jean coince son crayon dans les ressorts qui relient les bords supérieurs de son bloc, se frotte les yeux, Joseph croise son regard.

« Tu as beaucoup écrit ce soir ? »

« ça va, que des trucs communs. »

« Tu vas aller dormir maintenant ? »

«Je vais essayer»

«Ha! Ha! Ha!» Il a un rire volumineux qui vous prend par l’épaule et vous laisse cette sensation longtemps après qu’il se soit éteint. Le blanc boucle son carnet sans relire sa dernière page et le range dans son gilet de toile. Puis il fait quelques pas, la tôle du jerrican encore gravée dans les fesses. Les courbatures et la fatigue descendent en fourmillant le long de ses jambes. Dans le fond cette aventure lui fera peut-être perdre du poids. Neuf heures à sa montre. Il y a deux mois à Elisabethville c’était l’heure où on passait des vêtements frais pour s’apprêter à sortir. Il humidifie son foulard, l’applique sur son front et ses joues avant de le renouer sur la nuque encore. Il est en nage. Contournant la Ford Comète, il ouvre la porte arrière et s’allonge de tout son long sur la banquette.

Ce ne fut pas exactement la voix de Joseph qui le réveilla, depuis plus d’une demi-heure les bruits de l’aube s’en chargeaient. Il attendait les consignes du gendarme comme un signal définitif, jouissant encore des phases délicieuses où l’anarchie des rêves joue avec la raison. Etrangement il n’avait jamais aussi bien dormi.

Il descendit de la Ford et passa son visage sous le filet d’une vache à eau.

« Tout le monde dans les camions, départ dans un quart d’heure, on va profiter de ce qui reste d’obscurité ! » Siméon, son chauffeur qui ne pouvait résister longtemps au plaisir de conduire, fit rugir le moteur de la voiture avant de partir dans un tête à queue poussiéreux sur le bord de la piste. Les cinq camions composant la colonne s’alignèrent derrière elle. La scène qu’ils jouaient dans ce clair-obscur donnait au précaire de leur situation un ordre illusoire. La centaine de civils, tous plus ou moins de parenté avec les glorieux quarante-sept gendarmes katangais, grimpèrent pêle-mêle sur le pont des véhicules.

Quand toutes les ridelles furent relevées, on fit signe au convoi de se mettre en route. Le cul à peine calé sur la banquette, la voiture bondit, hoqueta, mordit le bas-côté avant de stabiliser sa trajectoire.

« Tu devrais éviter de démarrer en seconde. »

« Hé Patron, toi tu me dis où je dois aller et moi je ne discute pas… après moi j’y vais et toi tu discutes plus ! »

« ça marche, tout droit jusqu’à Sakania ! »

« J’ai une sœur là-bas », fit Joseph depuis le siège arrière.

« Encore une ? T’en as déjà six dans le dernier camion. »

« Le Congo est une grande famille ». Son rire ne couvrit qu’à peine les grincements que la route tirait de la tôle.

A six heures et demie, comme tous les jours, le soleil se lève sur la province rebelle, éclaboussant de lumières successives les derniers bosquets, puis la savane et le rouge brique des termitières. Il n’y a plus un nuage, le décor varie à peine… la topologie du plateau ne va pas favoriser leur fuite. La chaleur vient s’amortir dans la carlingue, se fixant dans l’acier du toit, inondant les tissus de sueur et les cuirs d’une marque brûlante. Le décor file sans qu’un mot ne s’échange, comme si en le scrutant on pouvait y trouver la solution. Des touffes rases piquées de foin par endroit ou des strates de pierres étagées viennent crever l’uniformité du sol. On pense au pelage des chiens qui hantent les villages et viennent en rampant chiper du bout des dents un pauvre reste. En contrebas, les premiers arbres parasols aspergent de vert un tapis d’herbe, Siméon en profite pour accélérer. La voiture dérape par courtes secousses et dévale en zigzag la piste qui échappe à la vision par endroit, en traits tillés.

« Des arbres patron, c’est bon pour se cacher ! »

« Joseph, regarde derrière et dis-moi ce que tu vois ? »

Le passager se retourne et n’entrevoit dans l’écran de poussière que les deux phares du camion qui les suit.

« Rien de spécial pourquoi ? »

« Nous sommes aussi visibles qu’un troupeau d’éléphants au cœur de Brazzaville, ces arbres ne nous dissimulent pas plus que le string de ma grand-mère ! »

Mais alors, peut-être vexée par la métaphore, la clairière se mue en forêt plus homogène et sa canopée prend l’aspect d’un plafond crevé par les interstices d’un ciel maintenant étincelant. Rassurés par l’épaisseur qui les entoure, ils ne remarquent le premier Saab que par la piqûre aiguë du reflet du soleil renvoyé par le fuselage. L’ombre du second plane comme un voile noir sur leur regard médusé. Alors arrive par derrière et décalé le son énorme et strident, conférant à leur peur ce trait froid qui ruisselle dans leur dos.

« C’est pas vrai, ne me dit pas qu’ils nous traquent au chasseur supersonique ! » D’instinct, Siméon en évitant une souche, balance la voiture sur le côté et l’arrête au pied d’un arbre susceptible de les camoufler. Le premier camion les dépasse sans peut-être même les avoir remarqués et c’est Joseph, avec un certain courage qui fait signe aux suivants de chercher un abri. Sa silhouette se découpe sur une toile de poussières en suspension, d’ombres matinées et des phares curieusement encore allumés donnent au tableau un étrange relief.

« Sortez des véhicules et dispersez-vous vite ! »

Ses ordres se mêlent aux cris des passagers, puis la panique fond sur l’incroyable désordre des fuyards.

Au deuxième passage, les avions sont parfaitement alignés dans l’axe de la colonne, et le quatrième camion, touché en plein par une succession de rafales prend feu avec le bruit sourd d’une boîte d’essence lancée dans un foyer. Par chance il n’y a plus personne sur le pont.

Les zincs serrent leur virage et dans un balai impeccablement réglé reviennent pour un troisième tour de piste, comme à l’entraînement. On ne fait rien qu’espérer s’être assez éloigné des impacts, et quand sous leurs ailes s’allument les étincelles des mitrailleuses, on se fait des mains un casque dérisoire tandis que forêt, troncs, feuilles et sol partent en confettis.

Quand toute cette chorégraphie apocalyptique prend fin, on se relève, les oreilles encore bourdonnantes en se demandant pourquoi on est en vie, pas même blessé et on appréhende déjà ce qu’on va découvrir dans le bas-côté. Pourquoi ce pays a l’esthétique de la souffrance comme catéchisme ? Pourquoi ce continent a-t-il été choisi pour être le théâtre d’une beauté que l’histoire s’acharne à lacérer ?

La première silhouette qu’il aperçoit donne l’impression de vouloir dessiner une forme différente avec chacun de ses membres, la tête tournée sur la droite. En s’approchant, on remarque ses traits d’enfant complètement détendus. Jean tombe à genou au côté du bambin et n’a pas à pousser trop loin son diagnostic pour se rendre compte que le gamin ne connaîtra plus jamais ni la bilharziose ni la joie d’exécuter les figures dont il avait le secret, avant de se réceptionner dans la rivière. Il chasse les mouches qui déjà tournent autour des plaies. Quand le blanc soulève le corps, celui-ci émet un petit bruit, croyant alors s’être trompé, Jean porte la bouche du petit à son oreille en priant de s’être fourvoyé, mais une sanglante régurgitation douche ses espoirs.

Ses pas ne mènent nulle part, il avance en traversant la réalité sans ne plus rien reconnaître, il a franchi quelque seuil dont on ne revient pas. Ses longs cheveux lui collent au visage, sa chemise peu à peu s’imbibe du sang de la victime.

Il s’arrête devant la mère qui vient à sa rencontre, personne ne dit mot. Elle le décharge de son fardeau, résignée devant l’irréversible.

Jean détache enfin son regard de ses yeux noirs, il sait ce qui lui reste à faire.

« Non tu ne peux pas te rendre…, si tu le fais, c’est la fin pour nous, la fin pour eux et pour le Katanga libre ».

« Je m’en fous, tu comprends, je m’en fous de toutes ces conneries, de ce pays qui n’en n’est même pas un et surtout de ceux capables de liquider les gosses au calibre 12.7 qu’un quelconque Ministre a refourgué histoire de payer la cotisation de son golf club ! Je vais aller me rendre à ces connards et signer leur reddition. Toi et les autres, quittez vos uniformes de gendarme, perdez-vous dans la nature et allez retrouver discrètement une de vos nombreuses cousines. Embarquez ceux qui tiennent encore debout sur ce qui reste des camions, je prendrai la caisse si elle redémarre ! »

Les deux visages se font face, la même tension creuse les traits de l’un comme de l’autre.

« Fais pas ça, Patron, ne nous laisse pas au bord de cette route… »

Les rescapés font maintenant cercle autour des deux hommes et tous attendent un signe ou une quelconque parole leur signifiant que l’aventure va se poursuivre, que leur soif d’indépendance ne va pas se terminer sur cette piste défoncée.

La femme qui porte toujours la dépouille revient sur ses pas et transperce le blanc de ses yeux rougis : « Ne sois pas lâche ! » puis lentement elle lui tourne le dos.

Ses hanches roulent de telle sorte qu’on se demande comment toute cette douleur peut se déplacer avec autant de grâce.

La dignité de cette femme lui claque au visage, il se ressaisit, s’essuie le visage dans le revers de sa chemise.

« Ok, on fait l’inventaire des dégâts et on voit ce qu’il reste comme issue ! »

« On va se séparer en deux groupes. D’un côté les civils et nous de l’autre, qu’eux ne soient pas associés à une bande de rebelles ! Johnny tu les accompagneras… »

Johnny, de son vrai nom Johannes Zumbach était le dernier des « affreux » entendez par là – mercenaire –.  Il s’était joint à l’équipage pour s’assurer que celui qui alimentait son compte numéroté à Zuzwil, ce Jean Corvac, chef de Cabinet du Ministre des Finances Kibwé, restes-en assez bonne forme pour pouvoir libeller le chèque à son ordre.

« Ah non, Chef, les deux on reste ensemble ! »

« Johnny, t’es le seul capable de les sortir de là, je compte sur toi, on s’connait assez pour que tu me croies. T’as mon adresse, je vis à 170 km de chez toi et je sais ce que tu réserves aux personnes qui n’ont pas de parole. » C’est vrai que si les méthodes onusiennes étaient aux Conventions de Genève ce que la finance internationale est à la philanthropie, les méthodes utilisées par les mercenaires n’avaient rien à leur envier.

« Tu les mets en sécurité, tu te tires par la Rhodésie et je reprends contact avec toi, dès que j’y serai. »

Johnny ne regardait jamais personne dans les yeux, il fixait son regard au milieu de votre front comme s’il s’agissait de l’endroit exact où il allait y loger une balle de 9 mm

« Tu me prends pour Pestalozzi… ? »

« Les Affreux, vous êtes plus prévisibles qu’un distributeur de boissons. Il y a à la Royal Standard Bank de Salisbury, un dépôt à ton attention. Faut juste que tu y arrives… il tire un récépissé de son carnet à ressort. Apprends le numéro par cœur et vire-le ensuite ».

Sous le code, une somme se décline en quelques zéros et le signe $ qui les précède est assez rassurant, en ces temps où le monde entier semble vouloir se débarrasser des vieux colons, principes, doctrines ou disciplines monétaires.

On attribua trois des quatre camions encore utilisables aux civils, les trente-huit gendarmes encore valides s’entassèrent sur le pont du dernier.

La séparation se fit dans de vifs échanges, puis la poussière de la piste consomma la rupture.

* * *

Appuyé contre le mur de cette case desséchée, Jean revoit en surimpression l’image de sa fille sous une pluie de pétales quand le vent du printemps avait secoué les glycines.

Dans sa main coule celle de Joseph son chauffeur qui transpire ses dernières angoisses.

Se sont-ils faits donner ?

Est-ce le hasard de tomber sur ces casques bleus suédois dont personne n’ignore la sauvagerie.

Après avoir satisfait l’insatiable perversité qui hante tout combattant, ils alignent leurs prisonniers contre cette case, les pieds dans le sang d’Amédée qu’ils viennent d’éviscérer.

Les autres camions sont-ils passés ?

En face le peloton épaule…

Le blanc sent quelque chose inonder son fondement et le bruit des culasses rebondit dans l’air saturé…

D’abord il sent le choc de l’impact qui rebondit contre le mur, les éclats lui griffent la tempe, le bruit le sonne comme un uppercut.

Pendant un instant tout s’arrête, puis le son reprend sa fréquence matérielle.

Dans sa paume celle de Joseph glisse, sa poigne est déjà molle, le peloton se fend d’un rire dément…

Ils m’ont épargné, mais suis-je vivant ou mort… comme si cette main allait depuis, guider mon destin.

 

DANS L'FRIDGE V

 Parfois l’eau et la boue vous montent à la bouche

« … m’entends ? Stan ! ça va ? »

« Oui, ça va, je vais aller prendre une douche. »

Les ondes aux propriétés hygiéniques le caressent en le traversant. Coincé dans le compartiment des soins, il tente de comprendre, le pourquoi de ses absences et l’abandon fugace de son esprit, comme une cuite sans les maux d’estomac.

Il sait qu’il est passé de l’autre côté, mais de quelle barrière, comment et combien de temps, combien de ce segment qui ne s’affiche pas sur le cadran ?

Stan est plutôt du genre pragmatique. Rien ne sert de trop vouloir se fixer sur le détail au détriment de l’ensemble.

Tout ceci est somme toute très aléatoire, rien ne relie les situations entre elles et il ne s’agit que de rêves.

Sans blague… !

Il prend sa combi et l’agite devant les bouches stérilisantes. Les auréoles d’urine et de sueur disparaissent peu à peu, il la sèche sous la pomme d’air antiseptique avant de la poser sur un valet muet régénérant.

Il se laisse ensuite flotter vers le sas derrière lequel Gina sommeillait. Surprise de n’avoir pas détecté les signaux préliminaires elle se redresse sur sa couche comme un ressort. Il lui pose une main sur la bouche avant même qu’elle dise quoi que ce soit et lui fait signe de le suivre.

« Tu veux faire ça dans les frigos ? »

« Ouais tu vas voir, c’est les frissons garantis ! »

« Surtout dans ta tenue… » Il remarque alors qu’il n’a encore rien passé et saisit une combi au vol en entraînant la fille derrière lui.

L’accès au frigo est difficile car il faut se contorsionner à travers de nombreux sas étroits, d’ailleurs il n’y a normalement pas de raisons particulières de s’y rendre.

Sensible au contact tactile de l’Enseigne, l’énorme porte en carbone s’ouvre, laissant flotter un banc de buée sur son seuil. Le couple s’engouffre à l’intérieur en la faisant claquer derrière, entre eux et la Cam. Stan s’avance jusqu’à se trouver sous la lueur verte d’une veilleuse.

« Gina, j’ai l’impression que quelque chose ne tourne pas rond, ne m’as-tu jamais entendu divaguer, ou avoir un comportement étrange ? »

« Quoi ? tu sais, moi je ne sors de mon studio que sur demande hein »

Le froid commençait à leur tomber sur les épaules, les lèvres du clone viraient au bleu presque diaphane, les combis régularisèrent automatiquement. Sa beauté était troublante même si un bon morceau de son cerveau avait dû être oublié lors de la transplantation.

Leurs visages se touchaient presque et le pilote avait de la peine à regarder le fond des yeux bleus de sa partenaire.

« Tu n’as jamais rien remarqué ou entendu de particulier, rien, niet, nada … ? » Un trait inquiet arrondit la paupière de la fille

« Mais pourquoi tu hausses le ton ? »

C’était évident qu’il n’en tirerait au mieux qu’une levrette sibérique, mais franchement le cœur lui manquait à l’ouvrage.

« Excuse-moi, Gina… j’ai les nerfs en compote ces derniers temps, viens sortons d’ici ! »

Il lui tendit la main, mais le clone la saisit en lui imprimant un mouvement si brutal et rapide qu’il se retrouva, prisonnier d’une clé, couché sur le tapis de distribution, une jambe coincée dans la crémaillère. La femme avait sa main sur l’interrupteur.

« T’as bien fait de nous donner rendez-vous ici, c’est vachement romantique ! »

« Qu’est que tu fais, Gina, que se passe-t-il ? »

« Tu ne devines pas ? Tu m’as attirée ici pour me parler de tes soucis, de tes problèmes et de tes délires récurrents. Tout ne se rapporte qu’à toi, ta bite, tes humeurs, tes phantasmes et ta parano. Quoi, t’as fait de mauvais rêves, c’est de ça que tu voudrais qu’on tchatche mon minou ? Ou de ta culture de bouillon qui ne prend pas ? Des moules qui squattent ta piaule ? On est bien là, tu trouves pas… c’est le seul endroit où on n’est pas vu, ni enregistré. J’crois que c’est la première fois de ma vie qu’une telle occasion se produit, je vais te péter le bras juste pour que tu saches c’que ça fait la douleur… te sortir un œil à la petite cuillère pour te sensibiliser à la condition de clone ou t’émasculer pour me faire un porte-clés, ce serait un chouette souvenir. »

Visiblement on avait dû zapper le retrait des sept molécules, parce qu’elle semblait anormalement sûr d’elle.

De sa main libre, elle lui empoigna les cheveux.

« Tu sais quoi, je viens de découvrir la haine ! Tu n’as pas idée de la dimension de ce qui nous sépare, je voudrais te faire cracher tout ce que tu m’as transformé, de l’âme à la chair, mais tu vomirais pendant des jours !»

La main du clone appuya sur l’interrupteur, la crémaillère se mit à tordre la jambe prisonnière, puis peu à peu les crans entamèrent sa chair, la douleur devenait intolérable…

« Gina, dis-moi ce que tu veux, je te le donne. Transpercé par cette douleur maintenant indicible, une illumination foudroyante le traversa et d’une voix rauque et assourdie il balbutia…je t’aime… »

La machine s’arrêta.

Coincé de la sorte, la tortionnaire n’avait plus besoin de maintenir la clé au bras. Elle fit le tour du tapis et vint s’asseoir dos au mur et face au supplicié.

Elle le gifla violemment une première fois, recula tremblante. Le regard halluciné elle s’assit, enlaçant ses genoux, puis se mit la tête entre les bras.

« Ne dis plus jamais ça ou je recommence ! »

« Gina, … Tu peux recommencer à me déchiqueter la jambe si tu ne me crois pas !»

Les yeux bleus exaltés s’assombrirent comme l’océan sous l’orage qui gronde.

De retour à l’extérieur, la voix du cervordinateur les arrêta. Elle avait la rondeur professionnelle d’un présentateur TJ avec quelques accents inquiets.

« Alors c’était bien ? »

« Mmwoui, répondit Gina en se passant les mains sur les formes, Stan arriva lui aussi à donner un change plus ou moins plausible mais sa claudication n’échappa pas au système.

« Vous et vos gymnastiques sexuelles… vous finirez bien par vous blesser ! »

« Oh la ferme ! » gémit le pilote, essayant cahin-caha d’arpenter le sas qui les ramenait au poste de contrôle. Arrivé là, il enfila ses « CS » en serrant les dents en priant que l’avenir ne se mette pas à dérailler complètement.

AU FOND 7

Les pensées de Gina, semblaient soudainement remplir tout l’espace exigu de son compartiment.

– S’égare-t-on ou me suis-je perdue ? Je ne me souviens de rien avec précision. J’ânonne sans même m’en rendre compte. Je flotte dans cette confusion entre la soumission et la haine, ces sentiments se mélangent et comme si ce n’était pas suffisant voilà que les uns submergent les autres sans que je ne puisse contrôler les pulsions qu’ils engendrent. Jusqu’à peu, tout paraissait si simple, être la copie de l’autre, le récipient de ses fantasmes, sa pièce de rechange ou son alter-ego d’occase ne me perturbaient pas. Mes sentiments programmés filaient comme ils l’ont toujours fait, me traversant puis s’échappant sans que je n’en retienne rien. Je restais, concentrée dans cet intervalle, comme centrifugée.  Je n’étais pas moi-même et ne serais jamais que le nom dont m’a baptisé Stan pour se donner bonne conscience d’une part, et surtout parce qu’il lui aurait été impossible de se souvenir de SVL-10.678/2028-.

– Je pense donc je suis…C’est quoi cette nouvelle sensation qui m’envahit, d’où vient cette nouvelle émergence ? Le voile qui avait recouvert son discernement se déchirait, laissant apparaître un recodage oublié   – serait-ce ce qu’on appelle conscience, ce déploiement qu’on nous interdit ? 

Le souffle de Gina s’accéléra les mots la pénétraient et elle leur découvrait un sens, des formes et une consistance nouvelle.

– Je ne suis pourtant pas née dans un chou, ni même dans le secteur pédiatrie d’une clinique. Le ventre qui m’a porté était un vecteur synthétique ni mère, ni père. –

 

Les clones dans leurs premiers cycles, vivaient loin de leurs « genèse ». Certains, suivant les tares ou les malformations de l’original n’atteignaient pas même la maturation. On pouvait être le féminin ou le masculin, c’était selon. Suivant son niveau social, « l’empreinte » pouvait avoir plusieurs « moules » d’un sexe comme de l’autre, plus ou moins élaboré selon l’usage. Parmi les moules, les « médicos » étaient les moins bien lotis, on ne s’en servait que comme pourvoyeur de pièces détachées.  Le souvenir de SVK-10.688/2027 lui revint comme une gifle, il n’avait pas atteint son 4e cycle que son empreinte fut victime d’un accident. On lui préleva un bras et deux pieds ce qui l’obligea à se déplacer en rampant. Evidemment que dans ses conditions son évolution fût un peu retardée ; aussi l’empreinte, un lambda dont les parents ne pouvaient plus payer l’entretien d’un moule devenu inutile, décidèrent de renégocier le contrat qui les liait à l’Institut. Il était infiniment meilleur marché de prélever ce qui pouvait l’être (sang, yeux, peau) et de les stocker que de payer plus longtemps pour une pâle copie sous-développée. Le reste des organes avaient dû être récupérés par Inter-Transplant : « Des organes pour vous, partout ! » disaient les bandeaux qui couraient le long des murs de l’Institut.

Les paupières du clone débordèrent d’un liquide qui lui piquait les yeux et troublait sa vue, son ventre fut parcouru de spasmes et des gouttes imprégnèrent le tissu de sa combi.

« Je pleure…, ce doit être ça… pitié, je chiale comme une Madeleine ! »  SVL –10.678/2028 s’étendit sur le ventre.

« Si ça continue, le cervordi, va se rendre compte que quelque chose ne tourne pas rond… » 

Elle refoula ses larmes, mais ce n’était pas facile. D’où venait cette lucidité soudaine, qui avait allumé cette clarté, quelqu’un avait peut-être simplement oublié d’éteindre en sortant ?

Quelque chose vacillait, son équilibre se mit à faire des vagues, à rebondir dans d’étranges remous. Ce n’était pas désagréable, réconfortant et étrange à la fois, même au début, puis non, puis rien, mais tout tanguait. Le malaise s’installait, la chahutait, clapotait et s’agitait. C’est curieux, on l’attendait en le redoutant. Elle sentait des variations du dedans et du dehors. Les choses bientôt ne seraient plus jamais pareilles, elle avait soudainement la certitude qu’une métamorphose s’opérait…

« Fait chaud là-dedans tu trouves pas ? »

– « Si tu pensais travailler au grand air, fallait rester dehors Micha ! Les néo-nurseries ne sont pas faites pour les courants d’air… ! »

« Ho, d’heureux évènements sont en cours… 43 semaines, 4 jours 8 heures et 9 minutes, pilepoil à l’heure comme d’hab’, voyons où en sont mes petits nougatons ? »

En tortillant son postérieur, Orlando se rapproche de l’utéroom. Monitorée sous la densité croissante des lumières orange-sombre, la machine dilate déjà à 7 cm. Il ne faut plus que quelques heures pour que cette série de moules soit complète.

Orlando était fasciné par ces instants. À chaque fois ils le comblaient d’une satiété qui tenait de l’ivresse. Ces morceaux de chairs plogués par une sorte d’alchimie faite de science et de nature à de vrais morceaux naturels, faisaient apparaître une série d’êtres en tout point conformes à d’autres, si ce n’est que cette seconde-là était la seule dont ils allaient à jamais disposer ; un petit espace entre deux dimensions, glissé dans leur proto-naissance. Ensuite, une routine bien réglée reprendrait ses droits, puis on lancerait leur destin sur le rail d’un autre.

Après un contrôle approfondi de leur état général et si tout paraissait sain, on clonait rapidement leur encéphale à celui de la copie qui attendait sur le psycho-graveur.

– « Allez mes bébés, extirpez-vous de là, faites un gros pou–pou-… Hop mes jolis, tonton Orlando vous attend ! Faites un effort ! »

– Il y a un changement qui me repousse, une aspiration qui me souffle, un mouvement à la fois oppressant et libérateur. On dirait qu’un élément nouveau cherche ses marques alors que mon habitude génétique s’inquiète et s’emballe. Ce qui fût juste me perturbe et l’extérieur devient une forme d’intérieur ? Je … m’extirpe ou plonge, avance de l’arrière, je… tu crois que je… vais, mais qui, dans quoi ? Mon programme initial bogue…Non il rembobine… ?  Je suffoque, non je res… … !

 

« En voici une toute nouvelle, toute fraîche, mets-lui une bonne calotte !»

« Non, toi, j’déteste faire ça. »

« Passe-moi l’paquet avant qu’elle s’étouffe !»

SLAM !

« Tu vois, c’était le moment, les pisseuses elles comprennent que ça ! Mais putain qu’est-ce qu’elle braille, franchement elle n’a pas l’air contente !»

* * *

En rouvrant les yeux, Gina la clone fixe le hublot où ondule Xenia, une comète des premiers confins.

La légère lumière baigne son compartiment, les plages interstellaires et le noir absolu la détendent. Elle programme des sons aléatoires sur le tuner pour qu’il reproduise un mode nature. Elle croise ses jambes, redresse son dos, ferme les yeux et règle sa respiration en prenant soin d’expirer longuement. Elle se laisse alors glisser dans cet instant sans dimension. Dans ce no man’s land ?

-Surtout je ne m’accroche à rien, je déprogramme le vécu. Je dois fonctionner sans contrainte, je flotte sans eau ni air vicié, les formes se libèrent, l’intérieur se déverse. On aspire vers le haut, c’est à la légèreté qu’il faut tendre. Ce sont les flots d’une cascade verte, molle et tiède qui rebondissent sur le sommet de mon crâne en éclaboussant les épaules, le bruit des oiseaux dans l’écho de la forêt ou le roulis des vagues sur la plage. Je ne suis plus un pastiche…

Quand on atteint le premier stade on dit que la pluie, le vent ou le soleil n’interférent plus. Au second, les animaux ne vous regardent plus, quand on arrive au troisième –  l’absolu vous emporte.

Ce n’est ni un abandon ni une absence c’est un détachement suprême, une déprogrammation consciente ?

Une légende court prétendant, que Maître Doghen resta cinq jours pour mort, sans que son corps ne se refroidisse, ni ne se raidisse, mais Gina le sent ressusciter dans une perception encore plus vaste, remonter les sondes du psycho-graveur pour en remplacer la substance.

« – Il faut se résoudre au jeûne une fois par semaine, éviter de consommer de la viande deux autres jours encore, garder un cap en sachant qu’il peut varier. Soigne ton apparence sans la travestir. Savoure le présent sans appréhender l’avenir ni regretter le passé. Il faut se satisfaire du minimum et en tirer le maximum. Si tu dois tuer évite de blesser. N’attache pas les chiens et laisse les oiseaux voler, si tu y tiens, apprends-leur à revenir. Ne juge pas les hommes à leurs discours mais sur leurs actes. Retiens de ta première rencontre l’impression pas l’expression. Si la violence est nécessaire il faut qu’elle soit maîtrisée. Suis les chemins qui n’ont pas de nom et non les dénominations sans issue. Vénère ton maître pour ce qu’il t’enseigne, non pour ce qu’il est. Te cultiver c’est prendre soin de toi, l’inverse c’est te vendre aux autres. Si tu as peur de vieillir, c’est que tu es déjà trop vieux. L’esprit n’est rien sans le feu du physique, c’est à dessein qu’on les scinde et on ne te rendra jamais le morceau manquant.

 

Une partie d’elle se détacha, comme une amarre enfin larguée.

 

La seconde d’après Gina heurtait la paroi de tout son poids. Quand elle recouvrit ses esprits flottant dans l’air comme des bulles de Cervez, ce fut pour entendre les accents inquiets de Stan qui grinçaient dans le haut-parleur.

« Gina, ça va ? Répond-moi… ! »

La clone se frotta la tempe, et constata qu’un hématome gonflait la veine qui habituellement venait souligner le travail de ses méninges.

Puis elle essaya de se relever mais quelqu’un tira le rideau devant ses yeux.

« Meeeerd… qu’est-ce qu’elle fout ? » s’inquiéta Stan.

L’accent brésilien dont le cervordi était toujours affublé répondit qu’elle gisait dans le compartiment d’à côté, vraisemblablement victime du choc que le vaisseau venait de subir.

« Voilà encore autre chose…  Évalue les dégâts, je vais voir ce qu’elle a… ! »

La peau de la fille était translucide, on pouvait presque deviner à travers sa pâleur, son réseau veineux. Au-dessus de l’arcade sourcilière, une coupure saignait abondamment. L’enseigne prit le corps dans ses bras et le déposa sur la couche, puis cavalant jusqu’à la pharmacie de secours en extirpa du coton, du désinfectant et le suture-kit. Une fois la plaie épongée il l’aspergea d’antiseptique qui conjuguait les vertus de la stérilisation avec une légère anesthésie glacée. C’est probablement cette dernière qui la tira de sa perte de connaissance en gémissant.

« Bouge pas beauté, je reviens dans un instant »

Il posa un baiser sur la balafre et disparut dans le cockpit.

« Alors camarade, c’était quoi cette secousse ? »

« Franchement, je n’en sais rien. Tout est ok et le champ extérieur désert. Pas de météorite, de vague ou de courant particulier à signaler. Le choc est de 5 sur 7, suffisant pour occasionner des microfissures ou modifier la structure à l’endroit de l’impact, seulement rien de tout cela est à signaler pour l’instant…

« …La vérification n’est cependant pas terminée. »

« Garde les commandes, je retourne voir ce qu’elle a… »

« Enseigne… tu devrais commencer à t’interroger, je constate un comportement psycho-sensoriel anormal pour un clone de ce modèle. »

L’homme acquiesça en remarquant que la voix du cervordi avait changé sans qu’il ne l’ait reprogrammée.

« Ah bon ! Tu ne penses pas que c’est suite au choc ? »

« ça a commencé bien avant. »

« Quand ? »

« Quantification probable entre 96 et 48 heures. »

La voix devenait de plus en plus tranchante :

« Que préconises-tu ? »

« Un léger voile dépressif en limitant l’oxygène. »

« Je vais E.S + R. R. » (Estimer Situation et Retourner au Rapport).

Le cervordi avait bien enregistré une anomalie, leur pseudo normalité ne semblait pas l’avoir convaincu. Il fallait endormir sa méfiance et il venait justement d’avoir une idée géniale pour se rendre plausible.

Dans son quartier, la fille somnolait paisiblement.

Alors à voix basse, mais suffisamment intelligible il déclara : « Ainsi on s’tape une p’tite déprime… j’ai ce qu’il te faut… ! »

Il descendit sa combi, saisit sa verge et la pressa contre ses lèvres puis comme s’il s’agissait d’une matraque en assainit quelques coups sur les joues.

« Tu vas te réveiller oui, cesse de faire semblant et rends-toi utile pauvre duplicata, je ne vais pas te trimbaler avec moi, juste pour t’emmener dans les étoiles ou quoi ? »

A peine ouvrit-elle les yeux qu’il lui plongea son membre dans la bouche, manquant de l’étouffer. Elle roula d’abord des yeux affolés, n’osant bouger.

« Tiens prends un peu de ce jus en guise de petit-déjeuner » ; et il se mit à se masturber fébrilement sur le visage de ce qui était désormais son exutoire, frottant son sexe sur la soie de ses lèvres encore blanches

« Sors ta langue et finis moi vite… mieux…encore… »

Sous les paupières maintenant closes, des larmes vinrent se mêler au sperme qui jaillit enfin pour inonder ce visage qui perdait ses derniers repères dans le scénario débile de Stan.

« Lèche ! que je n’aie pas à m’essuyer… bien mon petit chaton, avale… oui, parfait et maintenant ne me dérange plus, j’ai du boulot !»

De retour à son poste de pilotage, il baissa le mélange d’oxygène du compartiment de Gina, affichant même un sourire lorsqu’elle se mit à haleter, puis se tournant vers le tableau de bord il s’enquit aussitôt : « Alors que donne le bilan ?»

« Surprenant, ni trace de choc, ni lésion dans les structures, comme si l’onde au lieu de venir de l’extérieur avait eu l’intérieur comme source. A part ça, tu as bien fait de reprendre les choses en main, enfin façon de parler… !»

« Depuis quand t’autorises-tu à changer de timbre ? » Pris en défaut, le cervordi, passa instantanément dans la tonalité qu’il n’aurait dû abandonner.

Dommage qu’il n’y en eût point, on aurait bien ouvert une fenêtre pour changer d’air.

Coloniae equestris 7

 

Toujours sur sa trajectoire, il file dans l’espace vers un point qui n’a jamais été atteint, dont on ne cerne les contours que par juxtapositions algébriques localisées par un satellite il y a fort longtemps. Au-delà on flirte avec les bords de l’univers, les abysses de l’espace-temps. Métaphore cabalistique ? est-ce qu’on y tombe, ou rebondit-on dans une autre projection ? Qu’y voit-on ? L’image de Dieu en hologramme ou tout simplement rien ?

Le carillon annonçant que la limite «de participation du pilote à la commande générale » avait été atteinte, le tira de ses considérations philosophiques.

Dans le fond et sans se l’avouer, il avait besoin d’un bon cachet d’Ekztazik dont il ne se rappelait plus où il l’avait planqué. Inutile d’essayer de demander à qui que ce soit, sa consommation étant illicite, fallait commencer par vérifier ses vielles manies. Il se dirige vers sa chambre, fouille dans ses affaires de toilette et eurêka en sort un cachet bleu, habilement camouflé sous l’emballage « antalgique ».

Pour que la fête soit belle il faudrait le faire passer d’un ou deux coups de Cervez ! Il fait donc un détour par le compartiment à boisson qui borde la cuisine et choisit une boîte barrée d’une mise en garde sur l’abus d’alcool et des premiers symptômes de dépendance. Les quatre prochaines heures lui appartiennent, ce sera bien suffisant pour se mettre sur le toit. Du pouce il fait sauter la bague de la boisson puis déguste avidement cette bière de synthèse dont une des principales propriétés est de procurer un effet euphorisant sans les inconvénients gastriques de l’original. Faut relever que le goût bubble-gum de l’ekztazik a malheureusement pour effet de pervertir la fameuse saveur « désert de Gobi » de son cachet. Les fabricants feraient bien de plancher sur l’assemblage de leurs produits plutôt que de partir chacun dans un phantasme publicitaire égoïste. Franchement une Cervez arôme vienne qu’accompagnerait un trip au relent de moutarde, ne serait-ce pas là la quintessence ? Combien de personnes accompagnent systématiquement leur dope d’une boisson ? Voilà le genre de concept qui pourrait rapporter gros…

Il en était là dans ses observations quand la drogue commença à inonder son réseau nerveux.

A partir de maintenant, personne ni aucune machine ne pouvaient le suivre…

* * *

« Aaaah…aaah… Sagaie ! Sagaie ! que s’est-il passé ? »

Son cheval lui renifle le visage, il sent son souffle chaud et revient lentement à lui. Les lancées qui lui vrillent le crâne n’augurent rien de bon et son épaule ne lui permet pas même de se redresser. Une lance lui pique le flanc.

« Du musst nichti’r sé »

Secoué par l’invective, Valerius cherche d’où vient la voix quand son regard croise ceux de trois cavaliers. Par tous les Dieux, ce sont des guerriers Helvètes ! Ceux-là même qui pressent par leurs incessants harcèlements les colons à déguerpir. Derrière le voile d’un léger brouillard, il devine leurs traits rustiques, leurs épaisses moustaches encadrées par des nattes sombres, surmontées d’un casque léger.

« Ufstandi !»

D’un geste, un des hommes lui ordonne de se relever. Le vétéran évalue ses chances. Il est légèrement commotionné et son épaule est abimée. On lui a pris son poignard mais son cheval est encore à portée de main et il lui reste encore sa fronde qui pend sous son étole de fourrure. Il ramasse la longe de sa monture et se tourne vers la petite bande. Le plus vieux, c’est le plus lourd, il doit avoir 22 ans, les deux autres entre 15 et 18.

« Zufus ? » D’un geste on lui fait signe de marcher. Le second lui arrache la bride des mains, c’est le plus jeune, le plus léger ; il a des cheveux plus clairs et des gestes gauches, son cheval gratte nerveusement le sol, il doit avoir un début de colique. Sur le flanc de Sagaie, pend encore le glaive de l’ancien décurion. Le troisième le tient en respect du bout de sa lance, ce n’est pas du fer, peut-être de l’airain mais un peu de terre poissée de sang en rend l’identification difficile. Les trois portent leur bouclier dans le dos. La saison n’est pas encore très avancée et de même que lui, un châle de fourrure leur couvre les épaules, mais c’est là leur seule ressemblance car leurs braies sont sales, taillées dans une laine rustique et la ceinture à laquelle pend leur arme est de cuir grossier. Seuls les larges bracelets de force, leurs fourreaux et leurs coiffes paraissent habilement réalisés. Enfin une seconde lance plus légère destinée à la chasse complète leur tenue. Ils ne sont pas partis pour une expédition guerrière, c’est l’occasion qui les a poussés…

La petite troupe se met en marche, tandis que d’un pas mal assuré le romain tente de se remémorer la chronologie des derniers événements.

Nous étions le deuxième jour d’avant les nones de mai. C’est après ses ablutions qu’il avait enjoint sa femme de l’accompagner au forum, pour entretenir ses maigres relations sociales, lesquelles devaient en ce moment se compter sur les doigts d’une main. Ce ne fut pas exactement une réussite, et au souvenir de l’altercation qu’il avait eue avec un notable, au sujet des « lourdauds » qui composaient les habitants de cette colonie, l’esquisse d’une grimace lui rappela qu’il devait aussi avoir une côte fêlée. Etaient-ce ces années passées loin de sa maison, les filles ou les hommes rencontrés au cours des campagnes, mais le lien qui unissait leur couple était maintenant aussi ténu qu’un crin de sa monture. Il avait, en acceptant de venir vivre en tant que colon dans ces confins de l’Empire, cru que ce dépaysement allait donner un coup de fouet à leur histoire. Eh bien franchement ce ne fut pas la meilleure des idées, car la colère sourde qui rongeait l’âme de sa moitié semblait s’être encore aggravée depuis leur déménagement.

Elle pleurait en silence sur les Dieux qui ne lui avaient donné qu’un rustre, bagarreur et incapable de tenir son rang. Frustré, il avait sellé sa monture, pour se retrouver dans cet endroit où la prairie ouvrait un large ovale au milieu d’une forêt giboyeuse. Un endroit où, si les auspices de la chasse ne vous étaient pas favorables, on pouvait ramasser quelques herbes, baies et champignons, ou simplement ne penser à rien, mâcher une brindille, suivre des yeux le vol d’une buse variable bref, faire le vide.

Tous ses sens sont désormais en alerte, sa survie est en jeu.

« Ils ont cru que j’étais à leurs trousses ». Tigurins, Verbigènes, Tulingii, le colon sait que certains membres de ces tribus n’ont pas rendu les armes, ils vivent de rapines, de chasse et s’entraident. Il ferait bien, pour éviter la haine qu’ils ont des romains et les raffinements sadiques qu’ils leurs réservent, de tenter rapidement quelque chose.

Quelques années auparavant, les Helvètes, guerriers dont la bravoure inspirait la crainte, voulurent faire sauter le verrou de leur territoire qui les coinçait sur le plateau, entre le Léman et le Rhône. Le prisonnier se souvenait très bien de cette scène où lui et ses hommes barraient l’accès au pont avant que César n’ordonne sa démolition, rendant le passage par Genava définitivement impossible.

Il avait encore l’image de cette statue assez primitive et grossière certainement un de leurs Dieux, qui trônait au haut d’une butte. Il avait été peint à la hâte et son allure n’avait rien d’académique, mais les crânes et les armes qui le décoraient lui conféraient un air si lugubre, qu’aujourd’hui encore ce souvenir le glaçait. Les tribus durent faire demi-tour, frustrées. Puis dans une épopée qui dura plusieurs mois, ils se répandirent quand même par petits contingents sur le versant Séquanais et une partie de la Gaule voisine. Valérius ne participa pas à la poursuite des rebelles ni à leur rapatriement dans leur pays. Il venait d’atteindre les vingt ans de service, ce qui faisait désormais de lui un vétéran.

Il s’établit dans la Coloniae Iulia Equestris dont les colons étaient à son instar des vexillaires de la cavalerie, à qui l’on avait donné cette terre afin de les remercier, mais aussi pour la contrôler et la stabiliser.

Tout de suite, le colon avait aimé cette contrée verte et généreuse qui contrastait tant avec celles qu’il avait connu auparavant. Certes un peu fraîche et sauvage à comparer au reste de l’Empire, elle offrait cependant toute la vigueur qu’il lui fallait maintenant trouver à son nouvel état de chevalier pensionné des Glorieuses Légions Romaines

Par quoi il a été atteint ? La douleur sourde s’estompe remplacée par une plus aiguë. Il porte la main à sa tête, suit l’estafilade qui de la tempe passe sous l’oreille et s’arrêter au cou. Les guerriers rient en grognant. Une épée ? Peut-être, il n’a cependant aucun souvenir d’un combat rapproché et l’entaille est peu profonde. Plutôt le javelot, peut-être celui du cadet.

Derrière lui, les cavaliers discutent sur un ton déplaisant.

Tout en cheminant l’ancien légionnaire dresse le tableau de la situation.

« Vu le superficiel de ma blessure, je n’ai pas dû rester inconscient très longtemps, et eux n’ont pas encore décidé de ce qu’ils allaient faire de moi… ni même l’idée de retirer le glaive de ma selle, peut-être juste le temps d’ôter ma dague ».

Le plus jeune a l’air tendu et pourrait être l’enfant qu’il a perdu. Il est nerveux et agité fréquemment d’une toux sèche que provoquent les pollens en cette saison, sa moustache n’est encore qu’un duvet, « Par Bellone pourquoi m’infliger ces tourments ? Encore quelques centaines de pas et j’atteindrais l’orée du bois, ce qui pourrait me donner un léger avantage sur les cavaliers… »

Ces sandales foulent encore l’herbe verte et tendre du printemps, il regarde autour de lui, croise les yeux de ces assaillants, ceux du cadet son bordés d’un orgelet, le second accroche son regard tandis qu’une lueur noire passe dans celui du troisième.

Comme tout ceci semble vain ! Pourquoi les Dieux s’amusent-ils à écrire de telles facéties et quel rideau sanglant feront ils tomber sur cette dérisoire tragédie ? Peut-être pour leur bon plaisir ou plus simplement parce que cette vie n’est que leur cirque.

Les coups du destin résonnent, il est temps de descendre dans l’arène et laisser la fortune guider son bras, encore une coudée avant la lisière. Une fois atteinte, l’acuité de ses sens est au maximum, le sol change, devient terreux, chaotique, ourlé de ces petits cailloux tranchants que cisèlent le Jura. Valerius chancelle, râle et s’effondre comme pris d’un malaise. Le groupe de cavaliers s’immobilise, s’interroge, s’énerve : ces bougres n’ont aucune discipline. Le chef aboie, c’est le jeune qui saute à terre, mais à peine ces chausses touchent-elles le sol, qu’une pierre lancée par la fronde du romain l’atteint au visage, juste au-dessous de l’œil. Les deux helvètes restent interdits, suffisamment longtemps pour qu’un deuxième trait fasse chanceler celui qui tenait son cheval. « Ssssagaïïiie » lance le romain dans un long cri modulé, et sa monture à l’appel de son nom se cabre, ajoutant encore à la confusion. Quand il passe à sa hauteur le romain lui accroche les crins à pleines mains et se propulse sur le dos, dégaine son glaive et fonce sur le chef. Le choc résonne dans la clairière et monte jusqu’à cette buse qui observait la scène en de larges cercles, comme s’il s’agissait de circonscrire les ravages de la brutalité.

« Plane ma jolie, plane et dit à Orcus Dieu du Démon que je le hais ! »

 

DANS LE VERT 8

 

« Que t’est-il arrivé ? »

L’Enseigne tentait de faire le point, mais rien de ce qui l’environnait ne correspondait à un quelconque enchaînement logique.

« Je n’en sais rien Gina, je voudrais que tout ce bazar s’arrête, je voudrais savoir qui me hante, combien sont-ils à s’être accaparé mon être…, est-ce cette barge qui me rend comme elle ? Je traverse des phases sans rapports, toutes pour le moins violentes et qui me ramènent du bord du trépas à chaque fois… Pourquoi me fait-on subir cette épreuve, Gina tiens-moi la main… », il lui tendit sa dextre mais la poignée lui broya les doigts, les yeux du clone lançaient des éclairs tandis que paradoxalement, sa voix gardait la douceur du massepain. « Tu peux compter sur moi… » et elle regagna son compartiment.

Le pilote ramassa sa bouteille de Cervez et le tube d’ « anti-biotique » le rangea dans ces affaires et fit quelques mouvements pour réorganiser ses phalanges. Il lui restait peu de temps avant de reprendre son poste, il passa dans le cabinet de soins où se trouvait outre la douche, les instruments utiles à tout ce qui touchait de près ou de loin à son entretien physique. Dans le réflecteur, il remarqua une petite coupure à la tempe.

« Je vais me faire un petit quelque chose à grignoter avant de regagner mon poste. »

D’une démarche mal assurée il prit la direction de la cuisine.

o             Pour un café –fé– taper 1

  • o Pour un café –in– taper 2
  • o Pour un café –roce– taper 3
  • o Pour un caf…

Il écrasa la touche 9 et ce que la machine se mit à expulser n’avait même plus de consistance liquide ; on aurait dit une pâte à déssouiller le carbu’.

Tout en mâchouillant, l’Enseigne démêlait l’écheveau de ses pensées. Première possibilité pour expliquer ses phénomènes d’enchevêtrement de perceptions ; le mouvement des planètes engendrerait des modes ou tout du moins génèrerait des ondes qui interféreraient ou modifieraient les consciences, comme si elles-mêmes avaient une faculté intelligente… Donc ce serait le mouvement qui serait synonyme de vie et non les molécules ? Ça parait fou !

Dans la seconde, les confins ou leurs proximités auraient une incidence directe sur la raison ou le fonctionnement psychique humain ? Pas simple non plus…

Il était convaincu que sa mission comportait une bonne dose d’implication personnelle, mais au fond de sa pensée le mot « cobaye « clignotait…

Tout ceci n’avait rien de très nouveau et il préférait s’en tenir au terme de pionnier. Il fallait qu’il s’attèle maintenant à gérer les risques et les contraintes physiques qui s’accumulaient.

Il devait reprendre l’ascendant sur le central et se rabibocher avec Gina avant qu’elle ne le réduise en corn flakes. Cette « fille » commençait à l’obnubiler, à lentement s’insérer dans chacune de ses pensées. Les rares clones qui lui était arrivé de croiser s’apparentaient à une pâle copie d’humain au regard mou, décérébré, avec la réflexion d’une salade pommée. Bien qu’il sache que Gina était du sur-mesure, calibrée pour lui correspondre, il lui semblait de plus en plus que de jouet elle passait à joueur, de marionnette à marionnettiste. Il eut soudainement le sentiment de l’avoir toujours connue, toujours aimée… Puis il se ravisa en se rappelant qu’elle n’était qu’un infrahumain dont la principale fonction était de servir de pièces de rechange et d’exutoire sexuel. Son regard glissa sur la cabine pour se projeter par le hublot. En fait rien ne s’arrangeait, il restait des semaines de voyage à supporter l’odeur du glime carbonisé lors des accélérations, des algues, du végiviande et celle métallique des transfo’ surchauffés – un vide total le glaça, il est clair qu’il ne pourrait plus se passer d’elle.

Ses pensées suivaient une spirale dépressionnaire, un tube sans lumière qui le jetait dans un trouble insoluble. Soudain, il se vit par le hublot et son visage lui sembla plus détendu et plus serein qu’il ne s’était imaginé. Son abattement disparu avec le miroir ébréché qui après lui avoir renvoyé un instant son regard poursuivait tranquillement sa ronde satellitaire autour du vaisseau.

Une bonne dose d’implication personnelle et il reprenait le dessus.

Ces phases, sortes de rêves lui ouvraient-elles de pouvoir se déplacer au travers de l’espace-temps ? Avait-il acquis ce potentiel ?  D’où venaient ces scènes ? Issues d’une conscience collective ou phantasmes mythomanes ? Il y avait néanmoins des évidences : la blessure faite par son aïeule à la sortie d’une caserne de dragons et l’aventure congolaise de son arrière grand-oncle, Jean Corvac Ministre des Finances de Kibwé, condamné puis gracié au dernier moment, alors que ses compagnons s’effondraient sous les balles d’un peloton Onusiens (il avait entendu cette histoire des dizaines de fois lors des réunions entre oncles et tantes) étaient la preuve que ces déplacements remontaient un axe familial. Que dire alors de la moule, témoin ramenée d’il y a 150 millions d’années ? Si cette déduction se vérifiait, il pouvait transiter du Jurassique à l’Antiquité ! Deux choses le chagrinaient ; il ne maîtrisait, ni ne savait d’où ce don provenait.

Perdu dans ses pensées, l’Enseigne regagna son poste de pilotage, en perdit le fil en cherchant ses CS qu’il avait dû poser certainement par-là, quand le rapport défila en newsbar sur le bas de son écran.

« Les causes du choc identifié il y a 6 heures paraissent avoir comme source le clone SVL-10.678/2028. L’onde aurait été générée par une étonnante concentration de résonance mentale. Ce type de réaction n’a jusqu’à ce jour jamais été répertoriée, il n’y a donc pas de réparation préconisée. On peut cependant penser aux corrections suivantes : maintenir le sujet dans un léger coma par une narcose adaptée ou euthanasier l’individu (ce qui a pour désavantage de perdre la fraîcheur des organes ou transplants). Il faut à tout prix éviter de le garder conscient, si ce n’est à des fins d’observation ».

Voici que les évènements suivaient une tendance selon un axe ou « x » vaut pour les brouettes et « y » pour les emmerdes.

Toutefois ce n’était pas la seule information qui clignotait, elle était suivie d’un messagio (message-vidéo) intitulé : « Dans le vert ». Tiens donc quelqu’un quelque part se souciait de lui ? Ou était-ce encore un de ces merveilleux rapports qui allait lui mettre des boules d’acier ? Avec un mélange de curiosité et d’irritation, Stan ouvrit le message :

* * *

– Il faut d’abord examiner le sol, que la terre soit légère et aérée, avec en surface un joli tapis de jeunes repousses sous une voûte claire et mélangée, si possible entre du frêne, du foyard, du charme, du pin, de l’érable et bien sûr des chênes rouvres. La canopée doit voiler le soleil filtrant en un clair-obscur à la lumière feutrée, garantissant une évolution harmonieuse. Le sorbier, l’aulne et le tremble se développeront naturellement et l’aubépine doit être présente. On débroussaille pour laisser un peu de champ à la repousse, mais il faut préserver le caractère premier de la forêt, on veillera donc à ce qu’une portion conserve son caractère originel.

La forêt doit avoir une forme plaisante sans être dénaturée, souple, rustique et vivace. Les animaux y vivent librement. Rien qui ne soit utilisable à la simple force du bras n’est employé à l’entretien. Il faut limiter le nombre de feux car ils stérilisent le sol pendant plusieurs années.

Forcément le périmètre est exclu de barrière, le passage est libre, la chasse interdite et si dans le bisse qui coule au milieu, une couleuvre aime affronter le léger courant, c’est encore mieux.

On adjoint à l’âme qu’on y amène, un objet qui lui corresponde et qu’on laissera flotter aux branches ou reposer dans un lieu propice.

C’est tout… je me charge du reste.

Vous me donnez vos sensibilités et j’organise même une petite cérémonie si vous y tenez.    Pour ceux qui tiennent à arroser l’évènement on peut prévoir une agape, ça fait passer un bon moment, ouvre les chakras et libère des énergies.

J’y vis et ordonne en bonne anarchie le mêlas des règnes.

 

Gregory Corvac passeur d’âmes

La formule ronronnait comme une publicité rassasiée, elle était accompagnée d’un court texte que le pilote parcouru en souriant :

« Imagine-toi que tout a commencé la fois où, après une journée de débroussaillage, j’observais une souche pour pouvoir plus tard lui donner une de ces façons qu’elle contient naturellement, un peu comme les images que transportent les nuages. Je relevai le regard et cru lire dans la canopée la trace légère d’un mouvement. Plus précisément, elle se déplaçait par étage, comme si bondissant d’une branche à l’autre, elle changeait de strate, pour finir par imprimer au sol, les traces d’un subtil déplacement. Loin d’être inquiet, je ressentais plutôt une présence amicale jusqu’à parvenir à l’identifier précisément.

Comment se fait-il que ce sentiment m’habite encore aujourd’hui ? Comment est-ce possible que dès lors je puisse identifier sans forcément les connaître, les esprits ou ces signes que je perçois ? Peut-être grâce à cette conjonction mi- végétale mi- spirituelle qui les révèle. Evidemment, je ne suis pas le premier à l’avoir déterminée.

Tout à un sens, il suffit de le sentir et de s’exercer à le reconnaître. J’ai visité des cathédrales, des temples incas, des sites chamaniques et d’autres lieux saints. Il est rare qu’ils vous laissent froid, mais là où l’âme devrait rebondir, certains n’y voient que des prouesses architecturales.

J’ai donc fait le nécessaire ricochet pour pousser l’idée un peu plus loin. J’ai laissé tomber mes employeurs précédents (sans vraiment de regret) et me suis concentré sur ce projet. C’est fou le nombre de personnes qui, après avoir vécu une vie rangée n’ont surtout pas envie de la prolonger dans l’au-delà, alignées dans les travées d’un cimetière, affublées d’un monument ridicule au bénéfice d’une concession de 10 ans. De plus, pas besoin d’embrasser un quelconque dogme ou religion, ni d’être initié pour pouvoir le constater. Dans ma forêt, tant que l’équilibre demeure, vous pouvez venir retrouver l’esprit de ceux qui vous ont quittés ou même l’oublier à jamais. Il faut savoir qu’au contraire de se reposer, il peut rebondir et l’habiter en toute liberté.

Tu vas sûrement trouver cette profession un peu baroque : gardien d’un domaine où errent les âmes… Et bien détrompe-toi, ça marche du tonnerre. Faut dire qu’après avoir structuré, mandaté et viré un consultant, démarché à coups de promotions et d’encarts publicitaires, j’ai eu le bol de recevoir l’âme d’une ou deux personnes du gotha artistique, de ceux qu’on retrouve en hologramme à l’intérieur des boissons diététiques… tu vois le carton. ça tourne si bien que je viens d’ouvrir un soul-Park sur la côte en Graalifornie. Les résultats actuels sont prometteurs.

Dans le fond je ne fais que concilier notre héritage avec les tendances du moment.

Et toi comment vas-tu ? Je suis ton itinéraire sur mon transport mais j’ai du mal à te situer, d’après Discover Info tu es sorti des cartes connues. J’ai reçu les animations que tu as fait suivre et je t’imagine en pleine forme au milieu d’étoiles et de planètes dont je ne connaîtrais jamais les noms. J’espère que tu ne m’en voudras pas d’avoir utilisé notre forêt à des fins commerciales car je connais tes principes d’un autre âge, mais sache que je garde ta part de bénéfice (bien qu’avec la notoriété que tu vas acquérir au retour de ta mission tu n’en aies plus vraiment besoin…). Je suis vraiment très fier de toi et t’embrasse avec toute mon affection.

A bientôt, ton frangin.

L’image fondit enchaînée à un air tibétain ou indien, typiquement le genre de délire qu’affectionnait Greg quand son lyrisme modern-âge l’emportait.

Loin d’ici le monde tournait sans que rien ne l’arrête, toujours sur son axe… de biais…

 

LUPUS-TR-3b 9

 

…dont le corps aux jolis reflets bleus flottait à moins d’un jour lumière, colorait d’une intuition transparente les pensées du pilote.

Un plan commençait à prendre forme.

Il observa la carte et la configuration de l’espace à cet endroit. L’exoplanète avait l’aspect de la Terre en plus petit mais avec une densité azur plus appuyée. Il arma une sonde et l’envoya dans sa direction.

« Ce vaisseau commence à sentir le renfermé, je vais aller faire un tour dehors, collecter quelques échantillons pour faire avancer la science. »

« Je te rappelle que ce n’est pas dans l’ordre de mission ! «

« Je le sais, mais n’oublie pas que c’est moi qui la mène comme bon me semble dès lors que je ne mets ni le matériel, ni la mission en danger ! »

« Tu n’as qu’à laisser cette sonde faire son travail. »

« On dirait que tu as peur que je m’éloigne ? »

« Je dois veiller à ta sécurité. »

« Tu te mettras en couverture et Gina m’appuiera. »

« Gina ? Ce n’est qu’un clone et de plus elle est potentiellement dangereuse. »

« Je ne vois pas ce qu’elle pourrait tenter à l’extérieur quand elle sait bien que sa seule issue est de revenir à la barge ? »

« Ces êtres sont improbables ! »

« Tu te fais trop de soucis ma grosse, allez, prépare le transfert ! »

Attendant le retour de la sonde et les éléments pour préparer sa sortie, il s’en alla trouver la clone.

En entrant dans son compartiment, il fût tout d’abord surpris de la paix qui y régnait, non par le silence bercé par le ronronnement des moteurs, mais cette atmosphère particulière semblait donner à la pièce les traits de son occupante. Ce n’était pas de l’amour qu’il éprouvait, c’était l’ambigüité d’un calque, un filigrane qui lui courait sous la peau, entre les sens et l’épiderme, le cœur et la raison. Il entreprit de lui masser la plante des pieds en les saisissant à pleine mains, une manipulation ferme et tonique. Il aurait pu se prosterner à ses genoux, embrasser ses membres et implorer son pardon comme si ce fût une sainte, une icône fichée entre sa raison et le règlement. Il devenait sérieusement cinglé.

Gina se mit à ouvrir les yeux avec la dureté figée d’un réflexe, son regard immobile, scotché sur le blanc du plafond.

« On va sortir, prendre l’air. J’ai besoin de toi pour me seconder dans une collecte d’échantillons, je sais que tu n’es pas forcément instruite pour ce genre de mission, mais je n’ai pas le choix, il me faut un binôme ».

Rien d’elle ne parût s’activer et son visage ne laissait échapper la moindre émotion.

« J’attends le retour de la sonde d’un moment à l’autre, si rien ne s’y oppose nous devrions être opérationnels dans deux heures, je te tiendrai au courant. Des questions ? »

La fille tourna lentement la tête vers son interlocuteur, le bleu de ses yeux luisait comme un acier de Tolède, même sa voix aurait pu le décapiter.

« Non, pourquoi j’ai l’habitude d’en poser ? »

Il lâcha la voûte plantaire de sa partenaire, qui d’ailleurs semblait avoir perdu toute perception et repassa dans le cockpit.

L’exoplanète occupait désormais tout l’horizon. On devait être à quelques centaines de kilomètres de sa surface. Les données qui parvenaient directement des tâteurs externes étaient compilées sans cesse par JCN le cervordi’ qui en affichait les corrections et la synthèse en permanence, on se trouvait dans une configuration approchant la moyenne d’entre la Terre et Mars. Les carences en oxygène rendaient les aides respiratoires obligatoires, cependant l’environnement ne paraissait pas particulièrement hostile et les combinaisons disponibles allaient être suffisantes à moins que la sonde contredise ces informations…

Il voulait s’isoler pour s’expliquer avec Gina et ne tenait pas franchement à reproduire l’expérience du fridge.

La sonde réapparut enfin sur son écran radar et vint se loger dans son compartiment, livrant instantanément un rapport vidéo et plusieurs prélèvements.

Quoiqu’assez rare, l’eau était présente sur cette planète, avec une salinité moyenne. Des plantes – genre fougère, une terre de type sablonneux et une nébulosité digne de régner sous l’occiput d’un politicien définissait la zone sur laquelle il voulait se poser.

* * *

Le « Dinghy » est d’envergure très réduite et son rayon n’a rien à voir avec celui du vaisseau principal, cependant en cas d’urgence, on peut lui additionner un propulseur ainsi que des réserves en carburant et nourriture suffisantes pour rebrousser chemin ou tout du moins ne pas sombrer trop rapidement dans le désespoir du naufragé de l’espace. Mis à part ceci, il reste bien plus maniable et nerveux.

« T’es bien silencieuse, tu n’apprécies pas ma conduite ? » dit-il en s’amusant (avec un sourire forcé) à virevolter de gauche et de droite.

Peut-être que rien ne fonctionnerait, mais il fallait tenter quelque chose et les moyens de tromper l’ordi devenaient de plus en plus restreints.

Stan stabilise l’assiette, manœuvre face au vent qui balaie la surface et vérifie une dernière fois tous les paramètres d’ouverture de la rampe…

Quand elle heurte le sol, il prend sa compagne par la main et la pousse vers la sortie.

Stan : – Nous allons faire un relevé topographique léger et collecter les échantillons de plantes de façon à essayer de varier nos menus… –

Tout en parlant distinctement le pilote fait défiler sur un petit encodeur, une phrase que seule Gina peut capter en évitant le canal vocal et sa Cam qui sont eux directement captés par le vaisseau le contrôle permanent du cervordi, des scientos et des spectateurs.  Ses nerfs grincent sous un archet incohérent qui pataugent dans les derniers événements. Il lui faut trouver une solution, en finir avec cette situation, renouer avec Gina tout en restant discret.

 

Encodeur : Fait comme si de rien était, et répond uniquement aux

                        questions qui défilent ici, l’encodeur n’est pas

perçu par l’ordi.-

S :   – D’accord ?

Gina : – Ok !

S :   – Si on commençait par cette vallée là-bas ?

E : – J’ai le sentiment que je déconne sec ces derniers temps.

G : – Ah bon !

S :   – Mais si, elle me paraît verte à souhait.

E :  – Je ne sais pas ce qui me prend, j’ai de la peine à me contrôler !

G :  Précise ta pensée.

S :   – Tu leur préfères ces sommets ?

E :  – Mes rêves m’absorbent, m’envahissent.

G : – Ils me font bailler.

S :   – Faisons quelques pas…

E :  – Plus mes sens se troublent, plus le cervordi semble vouloir prendre le contrôle.

G : – En es-tu sûr ?

S :   – Oui, certainement !

E :Si ces expériences font partie de la mission, pourquoi ne pas juger bon m’en informer – peut-être ne sont-ils même pas prévus ?

G :  – Ah bon !

S :   – Tournons à gauche.

E :  – Il faut essayer de reprendre l’initiative.

G : – Changeons de sujet, veux-tu.

S :   – Tu préférerais à droite ?

E :  – Je ne sais pas comment tu es arrivée l’autre fois à déclencher cette explosion mais elle l’a grandement affectée.

G : Qu’en sais-tu ?

S :   – C’est mon sens inné de l’observation ?

E :  – Il manque une partie du log à ce moment, il a été sérieusement perturbé et il t’en veut à mort, un second choc pourrait l’amener à devoir négocier.

G : – Comment te croire ?

E :  – Si tu m’aides tu ne seras plus traitée comme un clone.

S :   En veux-tu la preuve ?

G : Raconte toujours !

E : – Je crois que t’aime sérieusement.

S :  – Certaines intuitions vont au-delà du concevable !

G : Et bien pense à les changer parce que cette fois elles t’ont trahies !

D’un geste vif Gina explose l’encodeur dans les mains de Stan, elle fixe l’Enseigne dans les yeux, la Cam’ virevolte pour saisir la scène. Dans le regard reptilien de la clone glisse les contorsions d’un aspic, il garde son éclat un instant comme un shrapnel dans ses chairs.

« Ouais, c’est bon les filles, la rébellion d’un clone, ça va faire un tabac. Elargit le champ et on passera un truc hargneux en son off ! »

La péripatélésex qui commentait les images de la saga était aux anges.

A cet instant, les contours du clone se mettent à vibrer et perdent de leurs nettetés, il voit ses fesses reprendre le chemin du dinghy, elle marche avec cette arrogance qui le rend fou.

 Putain, je chiale !  Pense le pilote, droit dans les bottes de ses remords, il revoit les scènes, ses fantasmes et sur le visage de sa partenaire l’air hébété des frustrations obligées. Il se pourrait bien qu’aujourd’hui le prix de tout ce cirque soit au-delà de ses moyens !

Depuis tant d’années que ça ne lui était pas arrivé, il fut surpris de sentir la larme dévaler sa joue avant que la compensation automatique de son scaphandre ne la sèche.

Bien sûr cette effrontée et ses courbes arrogantes lui échappent, mais il y a tout le reste, tout ce qui en un instant vous remonte comme une bile amère : votre pornographie proche de la gymnastique, la déchéance d’une domination programmée, la réussite-concours, le vide entre vous et l’autre, la vacuité sidérale d’une insoutenable apesanteur et la mélodie morbide du néant. Juste de l’abandon, simplement la version réelle de ce qui nous percute…

Wenga wé … un grand moment de solitude…

… dans un mouvement ample et furtif son flingue se matérialise dans sa main, il le porte à sa tempe et appuie sur la détente…

 

CHEMIN DES DAMES 10

Le 16 Avril 1917 à 02 :50, le Sous-lieutenant, Etienne Loire engage son peloton en direction des positions allemandes commandées par Bohn. De ce qu’il sait, il est au-devant d’une offensive de grande ampleur orchestrée par le Général Nivelle dont le surnom de « boucher » n’augure rien de bon. En face les ennemis ont transformé leur surplomb granitique en bastion. Ils avancent à la faveur d’une nuit détrempée et obscure pour s’en aller évaluer les positions, attendre le feu de l’artillerie puis relayer les dernières corrections et renseignements nécessaires à l’offensive. La guerre est actuellement dans une phase statique, les tirs d’artilleries approximatifs. Les cavaliers ont été affectés de plus en plus souvent à des missions d’éclaireurs ou d’observateurs. Etienne, ne sait trop qu’en penser ; ceci à tout l’air de s’apparenter une fois encore à une tentative désuète de « grignoter » quelques arpents dans l’immobilisme tactique ambiant. Il n’est qu’un pion dans un jeu où les règles sont fixées par cette classe dont il est exclu, ce haut-commandement qu’on ne voit jamais et qui décide de leur destin dans des salons de l’arrière, là où gloussent les dames-patronnesses quand vient l’heure de fumer un cigare. Cette caste qui se gargarise de patriotisme en échafaudant de douteuses stratégies dont ils ne souffriront jamais, est de la même engeance que ceux qui dictent la cadence des usines et des mines. Nul n’est à l’abri de son destin, mais le leur s’engraisse sur le nôtre. Après trois ans, sa foi est émoussée.

Tout en avançant il chasse ses idées sombres, dresse l’inventaire de ce qui l’attend : le risque de tomber sur des tireurs isolés, de sauter sur un piège, sous les approximations du barrage roulant qu’affectionne le Général artilleur ou encore sur un noyau de résistance oublié par les dernières observations aériennes. La pluie glacée et les nuages bas lui assurent une couverture naturelle. Les hommes de son peloton sont tous aguerris, les bêtes sont fraîches. Si cette offensive devait avoir l’écho qu’on lui prête, elle pourrait bien être la bonne… Il s’assure nerveusement enfin que le portrait de sa Léonie soit toujours là, dans la poche intérieure de sa vareuse.

Ils remontent les lignes qui vont de Condé à Vailly au pas, sans même troubler l’effervescence des préparatifs, le bruit des bidons, l’odeur du cuir et des hommes, celui de la boue, le tapotement des gouttes sur les casques et la sensation glacée d’un lendemain décousu comme le fil de leurs capotes. La somme des masses humaines et animales se tient mutuellement chaud. On pousse la rambarde qui ouvre sur le front. La garde les salue en balançant un dernier mot encourageant. La nuit est tout d’un coup matériel. Ils progressent plein nord vers la voie de chemin de fer. Les chevaux font de brusques écarts, le sentier n’est qu’une succession de cratères et les rares endroits plats sont encombrés d’objets hétéroclites. La progression est lente mais le terrain n’est pas défendu, ce qui semble valider la dernière théorie selon laquelle les allemands se seraient retranchés sur leurs arrières.

Une heure après, le peloton n’a progressé que de trois kilomètres.  À 05 :00 soit une heure avant le déclenchement de l’offensive, l’obscurité lève petit à petit son voile sur ce qui reste du village. Le lieutenant savoure un instant les contours gommés des bâtiments confondus aux pâleurs de l’aube.

Mais le grain des minutes ne laisse guère d’espoir. En traversant les décombres du bourg le peloton tombe sur un panneau accroché aux restes de la mairie.

« Nicht ärgern, nur wundern. »

En se repliant, l’ennemi a dynamité avec un soin systématique les quelques fermes et maisons du village, même les arbres ont été abattus. Vraiment, ça force l’admiration.

Les cavaliers remontent la place centrale, couverts par ceux qui ont mis pied à terre.

Eteints tous les foyers, plus une âme ni un être vivant parmi ces ruines ; les murs sont écroulés, les fenêtres béantes, les façades laissent couler le long de leurs visages des larmes noires sous la pluie qui les inonde, le deuil est définitif, l’ennemi a détruit nos visages, notre identité. La portée et la puissance des armes nouvelles ont déjà transformé les champs, les abords et les villages même en un tableau d’une sauvagerie jamais connue, mais aujourd’hui la guerre est hors du front, elle a rejoint notre espace intime, le cœur de ce que nous devions défendre.

Un vent frais vient agiter la cloche de l’église en partie écroulée, son léger mouvement déclenche le mécanisme de la bombe, l’explosion en envoie plus d’un rouler au sol et leurs montures s’égayer aux environs.

Ils ont piégé ce qui tient encore debout. 

A 05 :30, Claude Merle, retourne préconiser à l’artillerie un rallongement de la zone de buts de 1500 mètres.

A 06 :00, les premiers obus de la préparation d’artillerie sifflent dans le petit matin de l’Aisne mais tombent derrière le peloton d’éclaireurs.

« Putain, Merle n’a pas passé… »

« C’est un coup de réglage complètement foiré… »

« Que Dieu t’entende Fragnière et souhaitons aux suivants d’être plus précis !»

Etienne a dans ses jumelles la ligne déserte de l’horizon, tout paraît quiet, mais son instinct lui dicte d’attendre que le pilonnage recommence avant de progresser. L’avantage des ruines, même piégées, c’est de les garder hors de vue. Rassuré, il tapote sa Léonie porte-bonheur au fond de sa poche.

Puis le silence revient mais quand une nouvelle salve passe au-dessus d’eux c’est pour enfin tomber plus loin, soulevant la campagne par vagues solides.

C’est le signal, qu’attendait la colonne.

« Fragnière et Gaillard, vous restez ici comme relais avec les chevaux et vous orienterez la troupe à leur arrivée, ils ne vont pas tarder, les autres avec moi, 50 pas entre chacun, nous nous retrouvons derrière la partie nord de ce bosquet.

Deux dragons avaient profité des trous d’obus pour avancer à l’abri, Etienne s’élança en troisième.

Retranché dans sa position de tir en face, un soldat de la VIIème Armée l’attendait.

Le bras gauche ferme et la prise souple. Il faut ajuster le viseur au ras du guidon et apprécier la distance pour placer ce difficile aplomb soit un peu devant s’il se déplace, soit un peu au-dessus si l’on considère la cible en deçà de la hausse – une conjugaison des deux peut faire bonne mesure. On commence seulement à caresser la détente, il faut encore gérer sa respiration et la bloquer avant de vous faire surprendre par la percussion. Si la synchro est parfaite vous pouvez rouvrir les yeux et regarder la matérialisation de l’impact.

…le coup lui traversa la tempe…

Occupée sous une lampe tremblotante à jouer son Nell, Léonie suspendit le geste qui devait abattre son atout sur un pli à 40. « Vous entendez ce bruit ? On dirait des bottes ».

La démarche était lente et posée, il était clair que quelqu’un déambulait à l’étage supérieur.

Etienne, n’avait jamais voyagé aussi vite, et se retrouver enfin chez lui après ces mois de misère l’avait inondé d’un calme surnaturel. Il était aussi étrange que Léonie, après tout ce temps ne s’aperçoive pas de sa présence… il passa sa main dans ses cheveux.

« Léonie, que se passe-t-il ? »

La jeune femme venait de laisser échapper un petit cri.

L’Enseigne s’écroula dans une flaque à quelques foulées du Chemin des Dames … ou était-ce près du dinghy ? La partie devenait confuse ! Visiblement le destin tenait leur carte en main et ce n’est pas le Nell qui gisait maintenant sous le pli qui allait le contredire !

« Coupez !! » hurla la péripatélésex.

 

CLAUSTRO 11

11. CLAUSTRO

L’arme se détacha de sa main avant de tomber au sol, bientôt rejoint par son propriétaire.

Gina s’agenouilla à côté de la dépouille, s’en saisit et transporta Stan dans la barge.

De retour au vaisseau, elle le déposa sur sa couche.

« Qu’as-tu fais, maudite ! » hurla le cervordi.

L’œil du clone lorgna du côté du plafond…

« Pète pas un câble, mon gros et ne me dis pas que cette andouille a une quelconque valeur à tes yeux. Depuis le début, tu t’en méfies, presque autant que de moi. Ton seul problème, c’est de n’avoir pas réussi à le garder vivant jusqu’au bout de la mission, et vu le fric qu’elle a coûté, tu ou devrais-je dire vous … » dit-elle en se tournant vers la Cam de contrôle « … ne risquez pas de voir vos stock-options décoller. La Discover-Company pourrait même imploser telle une nébuleuse… Si ce que j’en sais se vérifie, cette mission « Katango » était même son dernier coup de poker ! »

La porte se verrouilla derrière elle, la pièce plongea dans le noir et le niveau d’oxygène ne lui permettait plus que de haleter. A tâtons la fille réajusta son casque, le vissa sur son scaphandre et régla le niveau d’air de façon à être confortable.

« Tu m’entends là ! Alors enregistre bien ce qui va suivre… vous avez réussi à travestir la réalité à un tel point que je ne suis même plus sûr que vous puissiez y croire vous-même. Vous vous êtes amusés jusqu’à la limite de ce que ce pauvre type pouvait encaisser, jouant avec son passé, sa conscience, ses acquis, même avec sa promotion, que vous avez habilement maquillés. Vos méthodes n’ont pas évolué depuis des siècles, seuls vos moyens se sont sophistiqués. Ceux qui vous survivront seront en tous points pareils, sans cœur ni couille. Vous n’êtes l’avenir d’aucune race, à vouloir leur ressembler vous êtes parvenus à la hauteur de vos dieux… Aussi dépourvus d’humanité que tous ceux qu’on a oubliés dans leurs panthéons. Mais vous n’êtes rien sans nous, sans notre condition. Vous oscillez entre l’apparence d’une machine ou d’un animal… Vous avez besoin de notre esprit, de nos poumons ou de notre vulve car sans ceux-ci les vôtres seraient secs comme les piles de vos temples, le bois de vos croix ou les pages de vos livres. Sans doute ma condition d’infrahumain me permet-elle de vous voir sous cet aspect, c’est paradoxal, plus on est bas, mieux on vous regarde… Professeur de mes deux… ou qui que tu sois, tu le ressuscites ou je te bute… ! »

Un son étrange, croisement entre glapissement et grincement vint siffler entre les écouteurs et arracha une bonne partie des tympans de Gina.

« Tu peux m’achever, ça ne résoudra rien ! » La clone encore titubante, ferma les yeux frotta ses tympans, jusqu’à flotter dans l’air, une déflagration traversa le bâtiment. La seconde d’après la barge stoppait nette sa progression. Il ne régnait plus alors que le noir sidéral, uniforme, éclairé de-ci de-là par la faible luminescence de Lupus-TR-3B.

Comment diable, un clone avait-il pu prendre l’ascendant sur ce concentré de technologie qu’était ce nouveau modèle de barge ? Georgu n’en revenait pas, partagé entre l’admiration et l’appréhension. L’explosion l’avait propulsé hors du siège central qu’il occupait au directoire général. Autour de lui, cherchant une solution dans leurs protocoles, les scientos de diverses sections laissaient apparaître quelques signes incontestables de nervosité, ce qui évidemment, était du plus mauvais genre pour des humains de cette caste.

Certes, ils travaillaient depuis quelques jours déjà sur cette anomalie majeure relevée d’ailleurs par le cervordi. On parlait de revoir la bio-généalogie de cette génération et quantifier le détail de ceux qui en était issus. Mais les indices ou les historiques ne suffisaient plus à solutionner le problème actuel.

– « Dr Santos, le vaisseau va-t-il redémarrer ? » Bien que poli, le ton était ferme.

Après avoir remis un peu d’ordre dans ses vêtements, le Professeur Georgu s’était maintenant rassis, mais tout le monde l’avait remarqué : l’événement mettait à mal sa superbe et il paraissait déstabilisé…

Son interlocuteur chercha rapidement quelques justifications qui puissent donner le change.

« Nos équipes y travaillent, nous faisons défiler les procédures de réamorçage »

« Je veux que tout, vous m’entendez bien t o u t soit mis en œuvre, pour que la situation se normalise dans l’heure qui suit ! »

Le physicien n’entendit pas même la réponse, il replongea dans d’autres pensées qui l’obsédaient. Depuis l’annonce d’une nouvelle manne accordée par le gouvernement central pour développer le projet Atlantis, le prix des actions de leur concurrent, la Scientific Challenge Trust, venait de repartir en flèche. Bien sûr on ne parlait pas des mêmes budgets, ni de la même envergure, mais désormais ces parts de marché leur échappaient. La bienveillance dont bénéficiait sa compagnie la Discover Company avec les autorités avait été largement commentée par les agences d’informations depuis quelque temps. Il leur fallait un succès. Trouver de nouvelles routes, ramener de nouvelles cartes, découvrir des contrées qui fassent oublier aux habitants de cette planète que leurs chances de survie s’amenuisaient au fur et à mesure que le temps s’écoulait. Point positif, les premiers transferts sur la lune étaient un succès. Les premières cités tenaient leurs promesses, mais elles s’adressaient à un peuple de nantis, créant un autre fossé naturel entre elles et ceux moins bien lotis. Ces derniers se partageaient les restes d’une atmosphère en déliquescence. Seuls les tirs réguliers de dioxygène recomposaient tant bien que mal l’air qui fuyait comme d’un vieux boyau à bout de course

Le gouvernement global, face à la montée des critiques du peuple excédé avait dû faire le choix de soumettre un appel d’offre à tous projets qui permettaient d’accélérer le processus de survie. Celui-ci, s’apparentait désormais à une évacuation programmée. Les budgets, soutenus par l’idée d’une juste répartition d’un côté et de puissants lobbies de l’autre furent pharamineux. Les sociétés les plus crédibles s’entre-déchirent. Sur ce coup, la Discover Company fût la plus habile. Ses représentants au Sénat jouèrent sur la réputation dont elle jouissait auprès du conglomérat scientifico-industriel, puis par son relais philanthropique s’arrangea pour trouver un pilote représentant la partie laissée pour compte pour retrouver le soutien de la population. De toute façon celui-ci serait assisté par la dernière génération de pilotage automatique, le Cervordi JCN, dont l’architecture informatique intégrait pour la première fois des composantes humaines (ou tirés de tissus organiques, les anthropotissus). Jamais la science n’avait atteint un tel degré d’adéquation. Pour ce faire, le rachat de compétiteurs et la collaboration plus ou moins forcée avec leurs concurrents avait mobilisé l’essentiel des forces dont disposaient la Société. Le jeu en valait la chandelle, ce coup allait relancer la compagnie. La valeur boursière essoufflée par de nombreux projets avortés pointait vers le sud. Ce n’était pas le moment de se faire damer le pion par ce genre de problème dû en partie au disfonctionnement d’un clone. Leur production représentait à elle toute seule une bonne partie des bénéfices de la compagnie. Il fallait agir vite et trouver une solution avant que ceci ne s’ébruite.

Les minutes filaient et visiblement rien n’avait l’air de s’arranger.

– « Professeur Georgu! … » La voix prenait la forme du Dr. Santos sur l’écran qui lui faisait face, « …la procédure est terminée, il faut cependant que le pilote remette son code vocal pour la finaliser, et humm… disons que dans son état actuel ce ne va pas lui être commode. »

« Ce qui reviens à dire qu’on n’est pas prêt à la voir redémarrer ! »

« Sauf si la clone le fait pour lui. »

« On va commencer par la partie sanitaire du vaisseau, ce qui est prévu en cas d’accident, il suffit à une fréquence humaine d’utiliser le cryptogramme de secours. »

« Et après ? »

« ça va être la partie délicate de l’opération, opérer l’Enseigne pour essayer de le ramener à la vie, transplanter son cerveau. »

« Nous en avons les moyens ? »

« Tout ce que je sais, c’est que le temps devient extrêmement précieux, suivant les atteintes nous ne disposons que d’une quinzaine de minutes… »

Le son écrasant de l’os temporal se perforant fit place à celui de la résonnance d’un gong ; le choc fût tel qu’il ne traduisit en rien la douleur mais l’engourdit comme un choc vous laisse groggy. Ses sens se troublèrent longtemps avant que son réseau nerveux ne se remette à fonctionner.

Maintenant il n’est plus rien, ondoyant dans ce long couloir tiède bercé d’une lumière fade. Il progresse comme porté par le courant, dans l’intangibilité qui le caresse. Là tout au fond se tient un être lumineux qui l’attire à lui. La distance se réduit, les contours se précisent, un sentiment de bien-être innocent lui chavire les sens. Ce n’est pas encore sûr, mais certains signes avant-coureurs le rassurent. Il ne reste qu’un maigre intervalle et les traits se dessinent mieux maintenant. Avançant toujours, le doute ne devient plus possible et enfin tout se mélange : sentiment, ressentiment, mémoire, devenir, passé et lendemain.

L’intemporalité revêt les traits de ses photos souriantes dans leur cadre de plasma. Il ne s’agit plus de savoir si le chemin côtoie le réel ou si dorénavant il faut aborder une autre dimension.

« Maman… ! »

« Stanislas !» elle avait une voix chaude et grave qui ondulait comme le feulement d’un fauve. Bien différente de ses enregistrements qu’on repassait lors des réunions de famille de son enfance.

Quelque chose en lui s’agitait, mais il ne pouvait rien décider, il flottait c’était tout, inutile de vouloir faire plus. Un étrange sentiment d’impuissance l’entravait et sa mère dût le remarquer.

« Ne t’agite pas mon joli, ça ne servira à rien. Je suis venu te raconter ce que tu ne sais peut-être pas ! » « Coupez !! »

« Les tâteurs sont en place : infra activité de niveau 0.8. »

« C’est parfait JCN, appliquez maintenant le programme neuro-reconstitutif selon le schéma s’affiché sur l’écran ! »

« Sais-tu que ceci représente notre première rencontre. Je t’ai attendu et parlé pendant huit mois en te faisant écouter des vieux Patti Smith parce que sa voix me transportait, du Chopin et même de l’arabe parce que je rêvais de pouvoir t’en apprendre la calligraphie dès que tu aurais su tenir une plume. Puis au neuvième, les tests se sont révélés de plus en plus inquiétants. Je flanchais à mesure que tu te développais, cette tendance se généralisait chez les femmes de ma génération, semble-t-il dû à notre nouveau mode de vie. Le corps ne supporte plus certaines contraintes encore naturelles il y a quelques années, plus tu progressais plus je régressais et le jour de l’accouchement… »

De douce la lumière devint plus crue barrée d’ombres alternatives. De tiède la température chuta brutalement et hormis les éclairs qui zébraient la scène, les contours perdaient de leurs précisions.

« … Je t’ai posé sur mon ventre et comme une fusion fulgurante, ce contact s’est inscrit en moi à jamais. Je l’ai pris comme un dernier cadeau que m’offrait la vie avant qu’elle me quitte. »

« JCN. Il faut maintenant opérer le transfert »

Le pilote essaya de lui tendre la main, mais rien ne fonctionnait, il pleurait les mêmes cris que vingt-sept ans auparavant, les mêmes arrachés par sa première respiration. Devant ses efforts désespérés l’être lui sourit tendrement, l’attrapa et le plaqua contre son sein. Ses pleurs s’espacèrent, il geignait maintenant, mais c’était de bonheur, parce que les mots qui lui venaient, avaient une consistance baveuse et décrivaient très exactement ce tiède mélange fait de confort et d’amour.

« Ne t’agite pas mon bébé, ne pleure plus. Dors mon garçon, ferme tes jolis yeux. »

On se donne à d’autres comme on se transforme.

La lumière se tamise, les traits de son interlocutrice se gomment, remplacés par un bip dont l’intervalle taille cette quiétude en pièce. Des spasmes le secouent, la légèreté qui l’enrobait plus tôt est remplacée par une pesanteur dont la pression lui rend la respiration difficile. Où est-elle partie ? Qui était-ce déjà ? Pourquoi ne l’a-t-elle pas emporté ?

« Professeur Georgu, je crois que l’opération se termine, dans quelques heures, le vaisseau devrait reprendre sa route. »

Le brouillard enveloppe son réveil, amortit l’épaisseur de ses sens… Une courte nausée cahote le long de son œsophage, lui obstrue le fond de la gorge. Autour de lui, les instruments sont en phase de nettoyage et les robots médicaux regagnent dans un frottement huilé leurs compartiments intégrés dans les murs et les plafonds. Le souffle court il tente de se mettre sur pied, la pièce vacille, le variateur augmente la densité lumineuse.

En appui sur les édredons qui lui servent de jambes, il embrasse la pièce d’un regard azimuté. Il voudrait juste savoir ce qu’il fait là, quelle heure il est, ce genre de questions ?

Son regard accroche maintenant l’écran de contrôle où clignote encore cette phrase :

« SUJET TRANSPLANTÉ RÉTABLI… »

Mais l’éveil de ses sens lui revient comme une gifle, quand sur le lit voisin, il voit une fine frontière barrée d’un C majuscule la base du scalp de Gina, il cherche une glace ou une caméra où se regarder, manque de tomber à chaque pas, bute contre les rebords, glisse sur les surfaces froides.

Tel un esprit sortit du néant, le miroir ébréché vient flotter devant le hublot. Un instant il fait face à son reflet, immobile et hébété. Alors, comme expulsées d’une chambre magmatique, les sensations remontent, poussent vers la surface des relents de haine, des hoquets de colère, il vomit sans avoir même le temps d’atteindre le vase, s’accroche aux poignées et se traîne jusqu’à la clone.

Si son buste se soulève encore au rythme de la respiration et ses seins dessinent encore leur magnifiques  pyramides, ses paupières sont définitivement fermées sur le jade de son regard.

… SUJET DONNEUR EN PHASE VÉGÉTATIVE A CONSERVER.

La phrase parcoure en bandeau la base de l’écran.

On lui a retiré le cerveau

« Voici à quoi servent les clones… et moi à qui j’appartiens? Vous ne vous êtes pas encore assez moqués de moi ? Jusqu’à quand me ressusciterez-vous ? Vous vous êtes même appropriés ma mort… et avez pris sa vie pour le faire… Vous n’y connaissez rien, votre monde n’a engendré que des monstres et dorénavant j’en fais partie… je m’présente Clown de Vaisseau Stanislas Corvac, matricule 11022023/1.75-73, bienvenue à bord… »  Et de s’écrouler.

« Bien joué Enseigne ! » Ni le ton, ni les circonstances ne laissaient planer le moindre doute ».

« ??? … – Ne me dis pas que je t’ai à moitié dans la tête ? »

« J’en ai bien peur… »

« Mais je ne te crains pas Gina »

« Tu as tort… »

« Aide-moi plutôt à me relever.. »

Sous la violence du mal, il se mord tant la lèvre qu’un mince filet de sang vint border ses commissures ; une crampe lui foudroyait la cuisse

« Tu vas m’aider ? »

« Tu déconnes ou quoi, qu’est-ce qui te prend ? »

« Tu vas nous aider à revenir sur Terre fissa.»

« Pourquoi on est pas bien là ? »

« Ne m’oblige pas à recommencer. »

Mais la sirène interrompt ce qui allait à coup sûr dégénérer en prise de tête ce qui d’ailleurs était techniquement déjà fait.

S’accrochant tant bien que mal à ce qui passe à sa portée, il se remet sur ses pattes. C’est étrangement plus facile qu’il ne pensait, on peut même dire qu’il se sent soudainement en pleine forme.

« Gina, t’es ma p’tite aspirine » et il cavale jusqu’à son poste de pilotage pour chevaucher ces composantes de surveillance.

« Alors mon gros, qu’est-ce qui se passe ? »

– NOUS APPROCHONS DE CE QUI EST ACTUELLEMENT IDENTIFIÉ COMME UN TROU NOIR STELLAIRE –

Un ton synthétique, neutre et froid avait remplacé celui précédemment sélectionner, Stan ne relève pas, visiblement faudra trianguler finement  entre les humeurs de toute cette joyeuse confrérie.

« Tiens enfin quelque chose qui sort de notre cartographie ! Et que dit la procédure ? »

Un silence, long comme un bon quart de l’univers vint souligner le ronronnement des turbines.

« Rien, dois-je déduire, alors je prends les commandes. »

L’enseigne amène le berceau sur les bords du trou. Il cale l’assiette comme il peut et reste un instant dubitatif. Sur sa droite l’univers scintille de tous ses feux et il est fort probable que l’un des points soit  la Terre, de l’autre un noir absolu et venté semble résonner d’impossibles distorsions.

Dans l’fond cette vie était assez passionnante.

« Staan, tu ne vas pas t’enfiler là-ded…

Mais le pilote pousse définitivement le levier sur la gauche,…

On dirait que le vaisseau s’est soudainement fait avaler et qu’il dévale la trachée avec la fluidité d’un os de poulet. D’après le rouge urgence, on a basculé automatiquement sur le réseau de secours. Les secousses, les soubresauts et la valdingue générale ne semblent pas affecter le pilote. Il ne sait pas pourquoi il fait ça, ou plutôt si, mais ça n’a pas de mot.

« Regarde dans quoi tu nous as foutu… t’es complètement barge. »

« Gina si tu veux te trouver une autre tronche, tu peux aller faire le coucou ailleurs. »

Les écrans de contrôles fonctionnent par intermittence et les craquements du fuselage, associés aux sirènes du cockpit font un brouhaha inquiétant. Même le cervordi semble bégayer.

« Marche a.a.a.arrière, procédé de r.r.r.etour. »

Mais l’enseigne malgré des apnées asymétriques, entre coma et conscience, au lieu de cabrer l’appareil, il le remet dans l’axe d’aspiration, coupe les moteurs, déconnecte les alarmes. Du coup les secousses cessent d’agiter la carlingue, un silence entrecoupé de court-circuit alternatifs baignent l’habitacle, mais l’accélération aspire le vaisseau, gagne ostensiblement en intensité, il n’y aura pas de rémission. Les griffes de sécurité scotchent automatiquement le pilote à son siège, une aiguille de neuro-oxygénateur, s’introduit dans son fessier et lui permet de garder un reste de lucidité. L’extérieur vire au noir inquiétant, on dirait les contours d’aquarelles lavées, quand le mélange est trop riche en eau.

La suroxygénation rend l’Enseigne désinvolte. Il s’opère un genre de symbiose entre lui et la machine tout en ayant conscience que les contraintes de la vitesse ne sont pas inoffensives.

La chaleur s’intensifie et la ventilation d’ordinaire ronronnante souffle comme une tramontane. La trajectoire, soudain perd de sa précision pour s’inscrire dans un lent mouvement rotatif. Une sensation nauséeuse lui noue le ventre, il cueille de sa main gauche un masque à oxygène et se le colle sur le nez. Son corps, ou cette entité qu’il reconnait comme étant maintenant fait de la même tôle que la barge, de cellules identiques à celle du clone et d’un pourcentage humain approximatif, commence à craquer de toute part. L’accélération et l’effet centrifugeur échappent désormais à son contrôle. Une voix qu’il devine être celle du cervordi, martèle ce qui lui reste d’esprit :

« …correction d’assiette urgente… redressez au vertical… »

Le noir carmin de l’extérieur a maintenant un ton grenat et tire, plus l’avance se fait, vers des rouges intenses, mais la force qui les entraîne dorénavant n’incite pas à la lutte. Elle a la consistance des bras d’un masseur et vous enveloppe plutôt que ne heurte, vous contraint. Il sait qu’il ne s’en sortira pas. Dans ce bruit souple qui caractérise l’univers, le pilote sent qu’une partie du fuselage (panne arrière droite inférieure) vient de se disloquer et paradoxalement les voix qui lui agitent l’intérieur se taisent maintenant. Deux caractères paraissent s’affirmer en lui. Deux modes de pensées s’affirment en lui ?

Puis, lentement on semble gagner en paix en affrontant le néant. Se résoudre d’accepter que les limites de l’esprit n’atteignent pas les confins de l’univers procure cette paix dans laquelle on sombre parfois au moment de la sieste.

Les déchirures courent maintenant le long de la carlingue, les moniteurs fonctionnent admirablement, rapportant des nouvelles, les codifiant au mieux de leur format. L’oxygène prend ce goût de sang et de métal qu’on savoure dans la bataille, le cœur caracole au trot enlevé, puis s’arrête et galope furieusement, son arythmie dicte l’allure. Les automatismes fonctionnent avec une étonnante facilité, Stan se rend à présent compte que son compartiment est depuis peu verrouillé « en sarcophage ». Les brumisateurs compensent la chaleur écrasante et la suralimentation en air ne justifie plus l’usage du masque.

En fait tout ceci n’a qu’un but, une vraie raison, un vers inscrit dans l’absolu… et dans l’oubli.

 

L'EUROPE 12

… je reviens en Europe…

Trois jeunes indoues au port royal parcourent le pont supérieur et disparaissent en poussant un landau. De l’autre côté du pont, on distingue l’étendue du port de Southampton et les rives anglaises. Le contraste est frappant entre le vieux et le nouveau continent. Le port a subi des destructions, des épaves émergent de l’eau verte. Une escadrille d’hydravions flotte près de la rive. Des bateaux sont amarrés, navires marchands ou de transport de passagers. Le pont vibre nous repartons pour la dernière étape.

Nous longeons la côte boisée de l’île de Wight et ses petits castels qui la parsèment. On dirait qu’elle est morte, sans existence, c’est possible aussi qu’après l’Amérique, plus rien ne se révèle identique à mon regard.

La Manche, j’espère que nous aurons une tempête.

Six heures moins le quart, entre chien et loup et voici le mien qui vient juste de sortir du bois. Pile à l’heure, j’espère qu’il a faim, il ne nous reste pas beaucoup de temps avant d’arriver au Havre.

Il s’approche dans ses élégants mocassins ; ses gants blancs caressent la rambarde ; il a le charme de Proust et l’élégance d’un Saint-Cyrien ; une classe qui n’appartient qu’à mon Europe. Je lui tends une cigarette, il la refuse, et je ne sais plus s’il me sourit d’abord ou s’il glisse sa main dans mon justaucorps, ensuite il entrouvre son manteau pour que je me réfugie dans la chaleur de ses pans, ce mec va me rendre fou !

Il ne prononce jamais une parole avant d’avoir quitté ses gants.

Je crois que son charme, c’est tout simplement d’exister. Je sens son doigt s’introduire et l’effet d’un câble tendre tout mon être.

Je me dis juste : « … ciao… ciao… Bella… c’est trop bon ! »

Il a le cheveu fou et coure le 400m en 56 ´´. Pas un franc en poche, des pseudos études de droit gagnées au poker et un appétit d’ogre.

Quand sa main atteint ma ceinture, il me semble évident que des passagers pourraient nous surprendre …

Puis ma jupe tombe à terre.

On refait le monde si vite, qu’il n’a pas le temps de tourner.

Dans le lointain, les premières lumières éclairent les chaumières…

Puis il tire sur mes bas, je crois qu’il n’en a jamais vu de si fins, normal, du nylon à 8,55 dollars la paire.

Il s’empêtre comme une anguille dans le fond d’une nasse.

A peine je le saisis qu’il est déjà en moi à s’agiter en tous sens et mettant les miens dessus-dessous. J’ahane comme une mule. Je n’ai jamais senti ça. Cette dimension atteint la religion, le sexe risque bien de dicter une bonne partie de mes décisions et la France pourrait ne pas tarder à se repeupler. Et alors ? Franchement, je ne connais pas meilleure politique.

Mes mains manucurées et passées au CHANEL No 18 le caressent doucement, ce délicieux imbécile me fixe en répétant, rayé comme un 78 tours… « C’est bon… ouaiiis, c’est bon… », je crois que mes câlins le rendent un peu animal.

Hélas, dans quelques heures, nous serons dans le train pour Paris, face à des douaniers-soldats idiots, sur des quais sans âme et puis …mes parents me ramèneront rue Rachais, dans le VIIème Arrondissement lyonnais, pitié… Je me resserre en lui et rien ne pourra m’en déloger, je n’ai plus soif, ni faim, ni rien… Seigneur laissez le moi ! Je fonds comme un iceberg, me répands en lui comme on s’enivre.

Ces contrées-là, c’est un peu Broadway en plus électrique ; il y a cinq jours, je ne connaissais pas même leurs existences.

On revient de New York, dix jours de mer et d’émotions, bercés au rythme de la houle.

Il déboucle sa ceinture, libérant un sexe assez relax et m’imprime un mouvement qui ne laisse pas de doute.

Je m’agenouille, prends son membre dans ma bouche – en plus il est juif, pauvre mère …  Et me mets à le déguster comme s’il s’agissait d’une gourmandise… Maintenant c’est moi qui renverse la vapeur… et franchement à l’entendre je ne vais pas lui laisser la moindre chance… Mais avant d’aboutir il me saisit, me soulève de terre, m’assied sur le coffre qui contient les gilets de sauvetage et son visage remonte le long de mes cuisses. Sa langue humidifie mes lèvres, les ouvre délicatement et trace sur mon clitoris tous l’alphabet.

– « L’entier du compartiment arrière est en feu, il faut l’isoler ».

Je crois qu’il vient de passer au cyrillique en ajoutant à son dictionnaire deux doigts qui s’enfoncent au rythme du roulis. Je ne sais quelle mécanique il actionne, mais je suis en apesanteur et chercher un peu de sens, ne serait-ce qu’un instant, s’évaporerait en un raccourci fade et dérisoire…

L’enveloppe du vaisseau cédait, cette singulière gravité qui caractérise la soif de ces trous l’absorbait dans son moment cinétique.

C’est moi, désormais qui baragouine des onomatopées à répétition « Oh, oooooui, eeenkooor », mes fesses heurtent le teck du coffre, cognent contre mon discernement, je n’étais plus que ce jus qu’il faisait jaillir de mes profondeurs.

Derrière le dernier sas qui résonnait comme la peau d’un tambour, le néant frappait à la porte.

Son petit doigt se glisse dans mon anus, à moins que ce ne soit directement dans mes soupirs « Doucement, doucement » en fait je ne suis pas la seule à m’être emballée, je viens, j’arrive, je foule le sol d’une contrée dont je n’avais pensé qu’elle fût si vaste.

« Viens, viens toi vite… ! »

Son sexe soyeux est la clé de notre abandon, il gicle en moi tandis qu’une vague de fond nous engloutit l’un dans l’autre.

La dépression fût telle qu’elle avait la consistance du plâtre que l’on jette contre les murs, répandant les sens de l’Enseigne en implosant. En dessous le vaisseau n’était plus qu’une torche.

Je brûle de toutes parts, et dans le ciel les premières étoiles s’allument alors que d’autres s’effilochent…

***

Quand enfin la dichotomie des frasques de son aïeule et la douleur de l’instant s’estompent, la frayeur et la fatigue de Stan font place à l’étonnement.

Dans le vaisseau les apparences ont maintenant la texture d’un rêve, certainement concret, mais flottant… Physiquement il ne ressent plus aucune contrainte ; la mort, la douleur, la solitude, le doute, l’extase aussi, tout ceci se confond dans une réalité confuse.

Au loin l’écho d’une voix vient rebondir dans le néant.

« Bravo, personne jusqu’ici n’avait vécu pareille expérience. Le passé se matérialise dans l’accélération, pourvu que la distance lui en donne le champ !».

Où étaient-ils arrivés et quelle réalité donner à ce sentiment de n’avoir ni forme, ni poids, ni même de conscience franchement aboutie.  Un pied dans l’impossible ? Le songe de Jacob ? Qui tentait de rafistoler les deux bouts de la même histoire, valait-il la peine de vouloir forcément les appondre ?

Extirpée d’un poumon saturé, cette voix paraissait adhérer aux alvéoles engorgées d’une pneumonie. Pas de décibel, juste une résonnance : « Les guerres ont érigé la mort en une désespérante finalité incurable, les richesses sont verrouillées, additions de la paresse et du confort, cocktail analgésique pour ceux qui ont à l’esprit de cumuler ce qu’ils pensaient les protéger.  La Mort n’est pas définitive ? Votre expérience donne peut-être l’occasion de renouveler le projet humain. Le Panthéon n’a qu’à bien se tenir, l’infini des probabilités a enfin accouché de son avenir… de sa pleine éternité ».

Stan, Gina et JCN le cervordi sont perplexes. Ce qu’ils comprennent, c’est que leurs différentes actions ont ouvert une brèche dans l’étage des dimensions, ou tout du moins de la cohérence.

« Peut-être est-ce le hasard qui vous a ouvert la voie et poussé à l’intérieur. Sans doute l’architecture des coïncidences attendait-elle cette clé qui en fermerait la voûte, vos loopings ont-ils bouclé la boucle, qui sait ? Les portes des époques vous sont dorénavant ouvertes, vous, toi et elle, néo-fusion de la femme, de l’homme et de machine avez basculé ensemble dans l’atemporalité, bienvenue et bon vent …autant qu’il vous porte ! »

Quoi ? Qu’avait-il dit : l’homme la femme et… la machine !

Tout ceci sentait le bricolage à plein nez.

« JCN, espèce d’ordi compulsif, tu ne me dis pas que nous nous sommes amalgamés les trois, déjà que je me trimballe Gina, j’vais pas me farcir tes principes formatés ? »

JCN qui compose maintenant un tiers des parts :

« A propos de format je ne sais pas si tu as remarqué dans quoi nous sommes -réincarnés- »

Tiens, c’est vrai qu’ils tergiversaient avec leurs verves habituelles, sans même s’être aperçus de leur nouvel aspect.

« C’est quoi ce gag ? »

« C’est un Radio transistor, Schaub Lorenz Tiny Super, 1971 »

« 19×11.5×5.5cm »

« Non, mais on sait pourquoi ? »

« J’crois qu’j’avais ça dans les gênes… » bredouilla JCN

« Je sens que la cohabitation va être étroite ! »

« Surtout que j’ai quelques projets ! »

« Vous sauriez où trouver des piles ? »

 

HEARTBREAK HOTEL 13

« Nous avons perdu le signal !»

La voix du Dr Santos trahit son désarroi.

Impassible, le Pr. Georgu, fixe les bonds d’un écureuil virtuel sur son économiseur d’écran…

Groggy, mais conscient, il cherche désespérément une façon d’annoncer la nouvelle au Conseil d’Administration, puis aux médias toujours friands de rebondissements sulfureux.

A l’école de cadre, on lui a appris à gérer ce genre de situation ; commencer par respirer normalement, puis trouver un ordre de priorité aux événements en gardant à l’esprit que les nouvelles les plus graves sont à livrer en premier, terminer sur la note positive ; on peut dans certains cas l’enrober d’une ou deux plaisanteries. On communique la trame au service des spin-doctor, qui l’assaisonne selon l’humeur d’une touche de complot politique, d’acharnement ou encore d’illustres expériences. Evidemment, le mérite en revient aux services concernés et bien entendu au héros dont le sacrifice ouvre alors de multiples perspectives. Les diodes lumineuses des journaux-écrans diffuseront au ralenti son air contrit et les maquilleuses digitales souligneront les cernes et blanchiront ses tempes pour l’occasion.

Certes, par une cabriole médiatique, il peut sans problème rebondir sur ce… « coup du sort ».

Mais, pour le Conseil d’Administration se sera une autre paire de manches. Issus des mêmes écoles et rompus aussi à la langue de bois, il ne pourra pas les duper. On tolère, à l’image de ces vieilles sociétés secrètes, deux échecs, mais au troisième, la bienséance vous obligeait à glisser une seule balle dans un barillet, heureusement aujourd’hui on tire sa révérence avec la poignée ventrale d’un parachute doré, c’est totalement mondain et bien plus confortable. Non, pour l’instant, il lui fallait trouver un fusible…

« Il n…n…nous est impossible actuellement d’établir la chronologie du d…dysfonctionnement. »

Ce brave Santos… si emprunté…

Un rictus se dessine sur la bouche du professeur.

« Faites-moi le bilan de la situation, convoquez les chargés de projet, Laure notre péripatélésex et nos penseurs en rond. Rendez-vous dans la salle du Conseil dans H+1, ».

A l’heure donnée, les opérateurs de la Discovery Flash tripotent leurs potentiomètres et envoient le signal noyé dans un jingle claironnant. Après le logo de la chaîne, la biographie express du Professeur Emilian Georgu défile sur les écrans volatiles de tous les zoomer branchés sur le bouquet : les trois cycles de ses écoles dont le premier (primaire) ne dure que deux des cinq ans. Il achève le dernier (universitaire) à 22 ans par un diplôme du Collegium de Génétique, Physique, Science et Chimie de Bucarest, on n’a jamais vu ça. Ses travaux sur la gémellité retardée sont ensuite régulièrement récompensés par les plus hautes distinctions. A vingt-huit ans il quitte brutalement la voie académique et son engagement à la Discover Company s’étale à la une des toutes les pages clubos. Il est jeune, il est beau, il vient d’épouser la Comtesse Brancovan et le prix que paie la compagnie pour s’arroger ses services reste secret, mais on articule qu’il serait supérieur à la prime versée à Gay Mattison pour rejoindre l’écurie de speed flotteurs d’Enzo Fegatti. Il est membre de l’équipe nationale de tennis où il remporte en double la Coupe Travis. Ses frasques le rendent célèbre, on le voit sourire sur les escaliers du Casino de Monte-Charlot où, entouré de deux vamps il brandit fièrement le plus gros gain jamais payé par cet établissement, somme qu’il remet à une association qui milite pour la réhabilitation des Croms. A partir de cet instant, il devient une des personnes les plus en vue du gotha people. Il surfe sur cette notoriété qui profite à tout ce qu’il entreprend, ceux qu’il approche, tout ce qu’il dit. Son contrat l’oblige à renoncer à la politique, mais il reste un des lobbyistes les plus en vue.

Il est particulièrement convainquant lorsqu’il vous fixe de son regard sombre, ce regard profond tout droit sorti des Carpates qui s’allie magnifiquement à sa voix rocailleuse, irrésistible, inimitable.

« Bonsoir cher zoomer et merci d’avoir choisi Discovery Flash. Ceux qui suivent assidument nos programmes savent déjà que la Mission Katango est actuellement suspendue. L’aspect positif de cette dernière réalité semble échapper à beaucoup de nos spectateurs et son indéniable succès et d’ores et déjà une réalité. Oui, je peux vous assurer que la disparition de Borderline ouvre néanmoins de nouvelles conjectures dans le champ exploratoire de notre univers. D’après les premiers éléments qui sont en notre possession dont nous analysons chaque séquence, sa configuration revêt des formes aux dimensions pouvant s’avérer tout à fait innovantes. La mission Katango avait comme finalité d’en rapporter la preuve et les derniers messages reçus permettent de corroborer cette hypothèse. Je suis dorénavant en mesure de certifier qu’ayant atteint une des limites physiques du cosmos, notre système d’exploration en trident (composé de ressources mécaniques, organiques et humaines) a su atteindre les limites de l’architecture sidérale. L’ayant franchie elle s’est ensuite modifiée pour prendre une forme qui pour l’instant n’est encore pas répertoriée par notre module d’analyse factorielle. En effet nous cherchons à identifier une configuration nouvelle et les éléments dont nous disposons sont ceux qui précèdent sa « mise en forme ».

Cette expérience a sans nul doute ouvert la porte à un champ des possibles dont l’étendue n’est pas quantifiable à l’aune de nos connaissances. Nous restons cependant sans nouvelles de l’Enseigne Stanislas Corvac, pionnier et pilote dont vous connaissez les ressources et le courage à travers les nombreux épisodes que vous avez pu suivre sur notre canal d’info. Cette série est malheureusement suspendue. Elle reprendra dès que nous relocaliserons ses acteurs… »

S’ensuivit une longue page publicitaire ou des contorsions sexuelles faisaient l’apologie d’une soupe aux légumes.

Vraiment son ton était juste, donnait l’espoir à tous d’une nouvelle découverte, comme du sauvetage possible du héros Stan. Le suspens continuait donc pour un temps. Le message véhiculerait aussi l’action analgésique souhaitée sur les sponsors, le public et les autorités. Malheureusement l’effet risquait d’être de courte durée. Alors Santos pourrait faire une parfaite tête de turc. Ensuite d’autres fusibles risquaient de sauter et il ne tenait pas à être de ceux-là. Mais chaque chose en son temps, il faut avoir le sens des priorités …

Il prit, pour sortir du bâtiment, un accès dérobé qui lui évitait les multiples contrôles et surtout lui permettait de filer à l’anglaise. Il démarra son flotteur garé dans la partie réservée à la direction et prit la direction du quartier Rouge. Cette pub’ pour le consommé de verdure l’avait mis en appétit.

La patronne du Mondain avait l’habitude de visiteurs « en vue » et un jeu de tenture virtuelle tout comme la connivence discrète de sa clientèle, vous garantissaient un anonymat sélect.

L’envoi d’un simple code offrait les services expérimentés d’un chasseur aux talents proportionnels aux pourboires et pour peu que ceux-ci soient princiers, il agrémentait votre menu de base (âge, sexe, couleurs, spécialités) de n’importe quel alcool, euphorisants ou tout autre produit prohibé. Un genre de matelas en apesanteur vous invitait à patienter en vous détendant. Le choix des projections 3-d était vaste et couvrait tous les domaines.

L’agréable commande passée, il se dévêtit, entra dans le suspenzzi sélectionna le canal info de son entreprise et visionna son intervention.

Les effets visuels se succédaient en arrière-plan : son parcours académique, ce revers magnifique pour remporter le set, puis cette brochette de politiciens scrutant  le décollage de Borderline, des zooms vertigineux sur le logo qui couvrait les flancs de la carlingue ou des petites séquences choisies de la vie à bord finement agrémentées de clin d’œil, d’expressions choisies donnaient au contenu une humanité que tempérait subtilement le ton solennel (mais intime) de son image,  légèrement retouchée afin de gommer cet eczéma qui lui remontait du col. Se rappelant les conseils de son dermato, il évita de céder à ses démangeaisons et zappa sur homo-canal en amuse-bouche. Son érection prenait une forme potable la première fois que l’on frappa à la porte, mais ce n’était que pour lui apporter un comprimé bleu pour la garder en forme et un rouge pour l’envoyer planer vers d’autres préoccupations. Les premiers effets de cette dope faillirent tourner en nausée et il dût sortir du suspenzzi avant même l’arrivée de son petit phantasme. Il s’accrochait à son oreiller et à ce qui lui restait de raison quand la lumière annonça sa visite. Le premier essai pour mettre la main sur la télécommande se solda par une chute, mais le second fut le bon. Il tenta de reprendre un peu d’aplomb et de concentration car malgré le stimulant, sa bandaison retombait mollement. Au vu de sa petite friandise (comme il aimait les appeler) sa biomécanique reprit le dessus et lui donna cette belle contenance si télégénique. Selon ses vœux, sa confiserie portait un masque, un pantalon bouffant, son torse était large, un tatouage bardait son biceps gauche et son élocution butait sur son piercing lingual. Après de vagues présentations, un doigt de Champagne et s’être mis à l’aise, le garçon de mit à lire « Du Côté de chez Swann ». Pourquoi Proust ? Et comment son incroyable réserve, l’ennui de ses propos bourgeois et la fadeur de ses récits contrits devaient-ils forcément être le prélude à ses ardeurs ?  Son décalage peut-être, cette mathématique inverse qui bouleverse la logique entre sexe et pondération. Oui il aimait ses mots justes, cette emphase hors du temps et tant pis pour les professionnels de la communication qui s’acharnaient à les réduire, les foulaient à grands raccourcis, réduisant la pensée à des réflexes commerciaux. Il s’approcha du garçon et posa sa tête sur ses genoux. Ses mains s’affairèrent sur les cordons qui servaient de ceinture, puis la droite remonta son dos, tandis qu’avec quelques contorsions délicates et sans jamais interrompre sa lecture, le jeune homme aida la senestre de son hôte à lui enlever sa culotte.

* * *

Quelle soirée ! Il a hâte de retrouver son confort domestique, la sécurité ronronnant de son quotidien, la calme dépression de sa troisième femme, le moelleux de son foyer et surtout Fifi, sa chienne obèse, qui ne manque jamais de l’accueillir en remuant la queue.

Pourtant, après avoir franchi le chuintement huilé du sas, il se rend compte que quelque chose ne tourne pas rond. Sa chienne ne lui fait pas la fête, le son du triptyque télévisuel flotte dans l’air anormalement fort. D’ordinaire Helena ne supporte guère le bruit et il lui arrive de passer des journées entières à fixer les images sans qu’aucun son ne les accompagne.

Enfin, si arrivé dans le show-room il reconnait bien sa voix et sa silhouette, il en va tout autrement de ses propos comme de son comportement.

Rien ne semble interrompre le rire hystérique qui agite les épaules de sa femme. Helena et Fifi ne peuvent détacher leurs yeux des images en 3-d… A ce petit détail près que le regard fixe et voilé de la chienne commence à sécher. Sa mort visiblement doit remonter à une bonne vingtaine de minutes.

La scène le montre en train de se faire asticoter par un jeune homme et au travers d’élucubrations entrecoupées de râles, on l’entend déclarer les avoir tous baisés, les actionnaires, les politiques (les noms étaient clairement intelligibles) les responsables et surtout ce brave Santos qu’il allait pulvériser. Les plans s’enchaînent en soulignant le grotesque de la situation.

Il est obnubilé par le spectacle, sidéré et tétanisé ; lui ce symbole de la rigueur scientifique, membre permanent de la congrégation du Nouveau Réveil et Grand Commandant des Trois Angles, il ne peut s’agir que d’une farce, à moins….

Et soudainement un long frisson lui glace le ventre, le ressac des vagues creusées par la drogue vient frapper le rivage de sa raison, emportant avec elle les lambeaux de sa dignité.

Quelque chose résonne en lui comme une longue décharge électrique, il met quelques instants à se rendre compte qu’il s’agit de son buzzer et sur le petit écran,  Sir Um Al’ Wahdi, Surintendant de la Discover Company, lui intimant l’ordre de se rendre immédiatement devant le Conseil d’Administration réuni en urgence.

La soirée risque d’être longue.

* * *

« Je ne suis pas sûr que vous mesuriez l’étendue des dégâts que vous venez de causer à l’image de la compagnie Emilian, quelle mascarade ! Je peux d’ores et déjà vous assurer que votre mise à pied n’est rien en regard de ce qui vous attend si vous vous avisiez à faire un ultime faux-pas. »

« Ultime ? »

« Vous connaissez notre règle, la première on pardonne, la seconde on sermonne… et la troisième…

« On immole !»

« Le Dr Santos vous remplacera le temps que vous puissiez vous retourner…»

« Vous savez bien qu’on m’a tendu un piège, vous ne pouvez pas me laisser tomber comme ça, pensez à tout ce que j’ai fait pour la compagnie… nous ne sommes plus à l’époque où l’on pressait les cadres comme des citrons avant de les jeter sur un vulgaire compost. Donnez-moi la chance de trouver qui a manigancé cette comédie et je vous le rendrai, soyez-en assuré, au centuple… ! »

« Cessez ! » L’écho renvoya contre les murs l’invective résonnant comme si elle avait traversé une vallée.

« Après votre outrecuidance de nous faire croire à vos chances de succès, il apparait aujourd’hui que certains modèles avaient déjà relevé des inconséquences dommageables pour les machines, les humains et pour notre image. Votre réussite ? Tomber dans le premier guêpier tendu ! Votre orgueil vous a mis dans une position (et je parle au figuré) bien inconfortable. Vous utiliserez votre mise à pied pour réfléchir et tenter d’y remédier. Maintenant disparaissez ! »

Emilian Georgu quitta la salle du Conseil sous les regards noirs du comité in corpore.

Dehors l’amalgame triphasé sous laquelle ressuscitait notre Trio composé de Stan, Gina et JCN le cervordi riait de leur bon tour …

Après avoir été absorbé par le trou noir et perdu pied avec la réalité, les sensations leur étaient petit à petit revenues, mais avec une acuité nouvelle et la légèreté d’une réincarnation.

Le flux cérébral circulait dorénavant sans entrave entre leurs trois pôles et si leur réalité physique était pour l’instant réduite à ce poste de radio, leur capacité d’incorporer n’importe quelle plastique ne faisait aucun doute. Ce fluide se déplaçait et se concrétisait avec la facilité d’une pensée et l’épaisseur d’un fantôme. En fait parler de djinn serait plus proche de leur nouvel état.

« Comme on l’a eu…trop beau ! »

* * *

Qui donc voulait sa peau ? La liste pouvait être longue, il y réfléchirait plus tard, pour l’instant il fallait réagir vite, ceci méritait vengeance …

La première des choses que fit Emilian Georgu fût de trouver une pharmacie en ligne qui vende un narco-ventileur d’intensité moyenne depuis un clubos-café minable dont il était sûr qu’il ne fût pas sous surveillance. L’adresse de livraison était celle de sa belle-mère grabataire au bénéfice d’une autorisation auto-médicamentaire que lui -même avait accordée et qui ne risquait guère d’éveiller les soupçons. La livraison par drone ne prit que quelques instants et une fois le paquet en main, il s’injecta une dose, incisa de sa main droite la paume gauche pour extraire le marqueur sur lequel était inscrit depuis son pedigree jusqu’à la limite mensuelle des crédits qui lui donnait droit aux bonus, jetons, salaires et autres défraiements.

Ensuite, au lieu de suivre les directives ordonnées par Um Al’ Wahdi et d’en suivre les sages préceptes, il obliqua en direction de la néo-nurserie.

A cette heure-ci, peu de monde s’y trouvait. La fille de la réception le salua poliment, mais visiblement recrutée depuis peu, elle lui demanda une vérification rétinienne avant de le laisser pénétrer dans l’uteroom.

Orlando, penché sur les incubateurs ne s’aperçut pas tout de suite de la présence de son ancien responsable, aussi il laissa échapper un petit cri quand ils se retrouvèrent nez à nez.

« Professeur, vous m’avez flanqué une de ses pétoches … que faites-vous ici à pareille heure ? » Soit il jouait parfaitement la comédie, soit il n’avait pas encore été prévenu des derniers événements.

« Je voudrais aller choisir quelques clones en vue du remplacement de ceux défectueux que nous devrons changer bientôt »

« Vous savez, que vous devez être accompagné, c’est interdit tant qu’ils ne sont pas totalement paramétrés. »

« Ne vous inquiétez pas pour moi, j’ai l’habitude… »

« Non, Profes… »  Mais la phrase resta prisonnière de sa gorge, car l’étau de la main d’Emilian inexorablement se resserrait.

Le réservoir de clones était subdivisé par date de conception et par mode de préparation : certains utilisés pour leurs organes vitaux uniquement étaient en mode végétatif (une partie des tissus et organes humains du cervordi provenait de cette « culture »), d’autres déjà activés pour divers usages plus nobles (seconds, soldats, compagnons sexuels. Le processus d’animation était assez long et nécessitait plusieurs phases, il s’adaptait selon la demande ; c’était de ce vivier qu’était sortie Gina.

L’une après l’autre, Georgu entra les clés du programme.

Il ne s’était passé que quelques heures quand les premiers clones s’animèrent.

Sûr dorénavant de ne pas laisser de trace, il rejoignit le parking désaffecté et prit la tête de cette cohorte comme une sorte de Moïse à sa sortie d’Egypte. Au nombre d’environ deux cents, les clones à la fois mystifiés et béats semblaient coincés dans cette liberté dont ils ne savaient que faire, ça tombait bien parce qu’Emilian avait de quoi les occuper.

Logés dans l’éphémère permanent de l’espace-temps, le Trio s’essayait au tête-à-tête-à-tête…

« Cette libération, tu y tenais vraiment hein, Gina ? »

« Et encore ce n’est qu’un début, la machine est lancée… »

« Que vont-ils devenir ? » fit semblant de s’inquiéter le cervordi que l’on nommait Jay C, depuis sa conversion forcée.

« Je pense qu’ils ont certaines choses à dire, à faire, à défaire, à refaire… c’est ça la liberté, non ! »

« Et le Professeur… ? »

« Pareil pour lui ! »

« Et nous ? »

« Nous, on ne fait que commencer… »

« Faudrait pas perdre le rythme. »

« Non vous n’allez pas recom… »

C’est vrai que leur morphologie (tout-en-un) et le passé de Gina n’était pas pour faciliter certaines envies chez Stan dont la libido tournait au mieux sur quarante-huit heures et au moins sur six. La première fois que l’envie le pris, il trouva merveilleux d’avoir tout à portée, l’endurance mécanique, le feeling féminin et l’appétit masculin. Malheureusement l’expérience tourna court, car la cogi-habitation dans cette demeure ne dépassant pas le volume d’une demie boîte à chaussure avait tendance à crisper les deux humains et taper sur le système de JCN. L’ordi ne trouvait pas le schéma correspondant et Gina angoissait sur ses frustrations antérieures, ce qui nuisait salement à l’effet souhaité.

Donc pour éviter une schizophrénie tripolaire, que ce genre d’ébat ne manquerait pas de susciter, ils découvrirent qu’en couplant la banque de données du cervordi, les psycho-résonnances de la clone et  les dernières expériences de Stan,  ils arrivaient à stabiliser leurs enveloppes antérieures durant un laps de temps plus ou moins acceptable.

Assis dans un repli temporel Stan et Gina réapparaissaient en abandonnant à JCN toute la place dans cette vieille radio portable.

Toutefois, ces séquences étant instables, ils se retrouvaient « transistorisés » la plupart du temps.

NEUSANG 13

14.  NEUSANG

Arnold, s’impatientait. La situation ne se prêtait guère à la rêverie et le basculement dans lequel les évènements l’avaient précipité ne laissait aucun répit à ses nerfs. Ce n’est pourtant pas la fille qu’il avait épousé huit ans plus tôt qui l’envoyait derrière ces marais à camper dans l’étranglement d’un défilé, vibrant dans la moiteur du crépuscule. Honnêtement il ne pensait qu’à ses seins, qu’elle avait fermes et relevés, auxquels il aurait mieux fait de rester accroché, plutôt que d’être là, à aiguiser le fil de sa hallebarde. Mais il le fallait, pour elle et pour cet idéal qui n’avait que faire du confort d’instants passés. L’avenir appartient à ceux qui le prolongent. Ils allaient montrer à ces fils de catin de Habsbourg qu’on avait rien à fiche de tous leurs titres, de leurs rangs comme de leurs lois, et que mortecouille on les leur ferait bouffer.

Ce soir il dormira mal, enveloppé dans une couvrante, baigné des ronflements ambiants, sans même les braises d’un feu pour le réchauffer.

Les guetteurs avaient signalé l’avance de la colonne autrichienne, le long des berges du lac ; il ne fallait pas se faire repérer. Rares étaient ceux qui chuchotaient encore, tandis que d’autres tout comme lui, s’essayaient à fourbir leurs armes pour tromper l’angoisse de l’attente. La bataille sera pour demain, la nasse devait fonctionner, ils allaient pousser la cavalerie ennemie dans le verrou et prendre leurs lansquenets à revers. L’envie d’en découdre l’empêchait de sombrer dans le sommeil, la molette s’affairait sur le tranchant de son arme, mais franchement elle aiguisait plutôt ces frustrations imposées par les seigneurs autrichiens. La somme des moqueries, privations et dîmes dont ils assommaient les paysans, les provocations subies, sa famille, son peuple et sa région tisonnaient cette haine qui bouillait en lui. Tous se remémoraient ce Habsbourg galopant sous les murs de la ville brandissant un nœud en leur hurlant qu’il allait s’en servir contre tous ceux qui oseraient lui tenir tête. Ces champs promis aux meilleures récoltes auxquels ils avaient bouté le feu. Tout lui revenait en mémoire, les visages ensanglantés de ses pairs, comme d’ailleurs ceux immolés des ennemis, ces pitoyables solerets retrouvés éparpillés entre Sempach et Hildisrieden. Le monde était en train de changer, et on allait l’aider, à coup de Morgenstern peut-être, mais ils ne seraient plus vassaux et on passerait le cou des seigneurs par le nœud de leurs principes.

C’est la lutte de Wilhelm Tell commencée un siècle plus tôt, ces victoires mémorables, une lutte de bergers, bouviers, meuniers, bûcherons, paysans butés. Ce combat inégal des rustres contre les nobliaux souabes, tyroliens, italiens, croyant pouvoir dicter leurs règles, alors que loin de nos forêts, à l’abri de leurs châteaux, cités et villes, ils ne se préoccupent que de chasse, de ripailles et de sermons.

Il pose sa hallebarde bien à plat à côté d’Urs dont le sommeil est agité de légers tremblements. Il tend l’oreille et s’assure que la nuit n’est troublée d’aucune sorte.

L’aube le surprend, il ne rappelle pas avoir sombré dans le sommeil… Les préparatifs ont démarré et bien que chacun tache de ne pas faire de bruit, le cliquetis des armes mélangé à celui des bidons tinte dans l’air matinal. Certaines panses se remplissent de restes fumés, d’un peu de fromage et des quignons qu’on ne laisserait pas entamés. Arnold déguste un fond de petit lait. D’après lui, il n’y a rien de meilleur pour entretenir force et courage avant d’affronter une matinée comme celle-ci.

Quand tous ont fini de rassembler leur maigre barda, ils regagnent le poste que chaque chef leur a assigné.

Arnold, second du commandant, fait partie de la deuxième ligne et doit attirer la cavalerie autrichienne dans la chausse-trappe qui consiste à les forcer dans le goulet ; les avant-postes à l’affût sur les hauteurs doivent alors le verrouiller pour limiter l’intervention de leur deuxième vague. Sur les crêtes du défilé, les blocs et les troncs sont prêts à être jetés sur l’arrière de la colonne. Si les lourds chevaliers parvenaient à ouvrir une brèche, la troisième ligne serait chargée de les affronter, mais la hallebarde et le Morgenstern contre l’armure et les lances des chevaliers ont l’avantage d’être polyvalente pour la première et bien plus létale pour la seconde.

Le soleil darde ses premiers rayons quand Arnold ordonne la formation de son carré. Ils passent en rangs serrés devant le commandant Ueli Hodler, qui leur emboîte le pas, couvrant leur aile gauche.  Une petite lieue plus loin, ils s’engagent dans la partie la plus large de la gorge, avant de se disposer sur quatre rangs pour passer l’étroiture. Sans leur jeter un coup d’œil, ils savent que les leurs sont cachés ? sur le sommet. Au sortir du défilé, ils reprennent leur formation de combat et accueillent le dernier guetteur qui revient à toutes jambes. C’est Martin, le plus jeune. Ces yeux brillants sont affolés et d’être hors d’haleine donne à ses propos un accent de panique qui ne passe pas inaperçu de la troupe.

« Ils arrivent et… ils sont nombreux, peut-être 3 villages… ! »

Ils ont organisé l’attaque en deux vagues, comme prévu (un peu trop même), peut-être faudrait-il se méfier de quelques méchants tours à venir…

Arnold sent ses chausses trempées de rosée, ses doigts de pied remuent en faisant un bruit de succion, comme la bouche des agneaux affamés sous le pis des brebis. Il regarde le profil de Hans ; il est de Meiersholz. Quand les jours de fête il y descend, on ne risque pas de le manquer. Hans n’a pas de foyer propre, il se loue au village pour toute sorte de services, de faveurs aussi ;  il aime dormir dans les champs l’été et en hiver personne ne le laisse dehors. C’est l’un des rares qui sache écrire et parler latin, compter et soigner aussi, mais il n’a pas d’attache, il dit qu’il ne les supporte pas, que le ciel est son toit, l’air ses murs et les saisons ses vêtements. Sur sa gauche c’est Mathias, juste son inverse – lui il sait tout le reste, si t’as besoin d’un commentaire, d’un avis ou d’une leçon, pas besoin de lui demander, il en donne à la pelle. Lors de la dernière diète, l’ennui de ses propos fatiguait tant l’assemblée qu’un conseiller finit par choir. A tant vouloir bien faire il en est devenu redoutable de fatuité et on le soupçonne de préférer s’occuper des autres pour échapper à sa dinde de bonne femme, qui le houspille à tout instant et dont le cul ne passe plus le chambranle.

Reverra-t-il celui de Doris ? Tout à fait le genre de pensée à éviter dans l’imminence de la confrontation.

Sous ses mains la hampe de son arme le rassure. Il connaît le mouvement tant de fois répété : D’abord tu piques, puis tu accroches et tu tranches, un pas en avant. Si celui de devant tombe, tu prends sa place. Le carré doit rester homogène. Tu ne cesses de te battre que lorsque l’ennemi tourne les talons.

Tout commence par une rumeur sourde qui remonte le vallon. Elle s’inscrit dans le frais matin et rebondit sur les parois du défilé. La terre se met à bourdonner, l’écho rend maintenant précis le brouhaha des discussions, on croirait qu’ils sont à côté, puis les vibrations du terrain signalent qu’ils ont mis au trot. Ils doivent être à moins d’un quart de lieu ? Et monte de nos tripes cette envie de meurtre…

« Oh non, Seigneur ! Je ne serais pas indulgent, j’ai déjà le goût du fer dans la bouche, la vision hantée par les maux dont ils nous accablent, l’envie de voir leurs chairs ouvertes sous le soleil et des essaims de mouches en butiner les plaies. Je ne cèderai pas un pouce… »

Le bruit des galops résonne contre les pans de la montagne, la rumeur monte, le bruit des armes maintenant distinct. Les chevaux reniflent bruyamment, on les entend mâcher leurs mors, le bois des armes, l’acier des armures, les cris de guerre, tout ceci déboule à une centaine de toises.

 « Dieu-Très-Haut, ils sont plus lourds que je ne l’aurais pensé. »

Devant lui, le hallebardier fiche le bout de son manche  dans  sa ceinture, il est prêt au choc, il va viser sous la jugulaire et agripper le cavalier pour le déséquilibrer.

« Je sais pourquoi je suis là… je sais pour qui… »

 

Subitement, la cavalerie s’estompe, les cris rejoignent le silence, la trace et les instants qui formaient la scène se dissolvent comme une vieille douleur sous les effets d’un baume.

« Stan, qu’est-ce que tu as fait ? »

« Franchement Gina, j’en ai aucune idée, mais cette fois-ci personne ne mourra, la bataille de Neusang n’aura pas lieu. »

« Quoi, mais je rêve, tu te crois capable d’interférer sur le temps, de réécrire l’histoire ! Il y a cette théorie sur les distorsions que cela pourrait impliquer, et franchement ça ne donne pas vraiment envie de poursuivre. Laisse tes songes de côté et ton ancêtre se faire estourbir par les autrichiens, comment peux-tu changer le cours du passé et quand bien même, nous n’avons pas à lui voler sa bravoure. Voudrais-tu que quelqu’un change à son tour notre destin ? Le tolérerais-tu une seconde ? Non mais pour qui te prends-tu ? Nous sommes ce que notre vie a fait de nous. Regarde-nous, regarde-toi et vise le fond de ton âme. C’est d’avoir été manipulé qui t’as frustré ? La quête et la vie d’Arnold sont tout ce qu’il est, crois-tu le sauver en forçant son sort ? Tu ne sais pas, s’il en a même envie, peut-être qu’une rue, un musée, une chanson quelque part l’a déjà porté aux nues !»

Il fallait se rendre à l’évidence : vivre dans la même tête que Gina n’était pas de tout repos ; manquais plus que Jay C se mette à la ramener…

« C’est quoi cette histoire de destin ? En fait est-ce que quelqu’un pourrait m’en expliquer les principes de base. C’est une donnée qui n’existe pas dans ma bibliothèque, ni dans mes archives, mes programmes n’ont jamais intégré ce genre de données ! »

« C’est ça … », dit Stan, en tendant à JCN le scan qui défilait sur son buzzer, commence par lire ça ;

La population Crom constitue la minorité la plus importante et la plus vulnérable de l’Euroland et compte selon les estimations, entre 7 & 9 millions de personnes. Ils représentent les derniers peuples nomades, une forme d’existence dont le principe a prévalu plus longtemps que n’importe quel autre jusqu’à ce jour. Ce mode de vie particulier fait qu’aujourd’hui évidemment ils n’ont pas de patrie délimitée…

Depuis des siècles ils sont victimes d’une exclusion sociale, politique, économique ou géographique, qui a pris la forme d’une discrimination ouverte à motivation raciale. Confrontés aux préjugés et à la peur de ceux qui les jugent comme un peuple inférieur et dangereux, ils vivent dans des ghettos. L’accès à certains restaurants et autres lieux publics peut même leur être interdit. Ils sont l’un des peuples les plus démunis de l’Euroland. Des recherches ont démontrés que plus de 80 % d’entre eux vivent en-dessous du seuil de pauvretés, leur BIG étant systématiquement accaparé par une mafia clanique dont les méandres ont des ramifications extracommunautaires. En raison d’un niveau d’instruction limité, de compétences insuffisantes et de la discrimination, on ne trouve pas dans certains campements une seule personne qui ait un emploi officiel régulier.

Beaucoup de jeunes Coms sont scolarisés dans des établissements à part, ou séparés d’autres enfants des écoles conventionnelles. Jusqu’à 75% des enfants de cette communauté vivant en Eur-Est-Land sont placés dans des écoles pour handicapés mentaux, simplement parce que ceux-ci sont au bénéfice d’une aide alimentaire, matérielle et d’allocation transport. Les parents choisissent cette solution sans en comprendre toutes les conséquences et pensent même parfois ne pas avoir d’autre choix. Plus de la moitié des enfants abandonnés dans des établissements de santé dans cette région sont d’origine Crom.

JCN essayait de mettre un sens sur ce qu’il venait de lire.

« ça veut dire quoi poursuivit JC-le-cervordi-transistor, que tous les humains n’ont pas la même valeur ? C’est une information intéressante. Moi je sais ce que je suis : le prolongement technique des systèmes que vous créez, doublé d’un calculateur surpuissant avec une propension mécanique qui vous fait défaut. Mais communiquer avec une machine se passe selon des principes horizontaux, sur le même étage, elles sont toutes semblables, elles n’ont pas de… »

« D’histoire ? Alors que le destin en est la forme personnifiée, réduite et magistrale tout à la fois. Si votre capacité de stockage-mémoire est infiniment supérieure à la nôtre, ces données n’influent ni sur votre comportement ni sur vos structures. Elles ne participent pas à votre développement, elles sont intégrées. Votre subordination ou votre autorité n’est pas le fait de règles ni de contexte, mais s’imbriquent simplement dans le système. Vous ne connaissez ni la désobéissance ni le mensonge, la mort ou la gloire vous laissent indifférents. Ce sont justement ces caractéristiques qui ont perverti (pensent certains) ou au contraire perfectionné l’humain (soutiennent d’autres), selon une certaine logique monomaniaque.

L’architectonique ainsi que tes possibilités interfaces vont nous permettre d’être inter-dimensionnels, état que nous ignorions. Il va nous permettre d’accomplir certaines corrections aux dérives actuelles. Peut-être n’est-il que l’énoncé de notre futur.

« …Mais d’ici à vouloir changer le cours des choses ! Tisser les destins, biaiser l’histoire, actionner des leviers, dérailler les moteurs comme un enfant le ferait de ses jouets… Nous trempons les mains là où personne n’a osé mettre un pied ! Quelle mouche t’a donc piquée ? » s’exclama Gina.

Lancé maintenant sur la pente savonneuse de la justification, Stan brandit le rapport d’une main, le regard fiévreux :

« Mais, pourquoi pas ? Ce monde est-il sérieux ? On t’a réduit à n’être qu’un joujou sexuel et un transplant toujours frais. On s’est acharné sur JC’ jusqu’à l’équiper d’un esprit sans prendre aucun soin de la dimension que tout ceci peut engendrer, on se rend compte qu’un cervordi ne sait pas qu’entre eux, les humains vivent en strates et on m’en voudrait parce que j’ai réussi à éviter à un Waldstaetten de se faire massacrer ! Vous savez quoi : -On peut violer l’histoire à condition de lui faire de beaux enfants-* et je me réjouis de recommencer. L’Histoire avec son grand H ne supporte pas qu’on joue avec elle ! Et si tout ceci n’était qu’un amalgame prédigéré et douteux qu’on nous passe en toile de fond ? La position de son gros cul est-elle inconfortable, et bien on va le lui bourrer pour voir, peut-être qu’elle aime ça ! »

« Et toi Jay C, tu saisis… ?»

« Moi, je ne suis pas un spécialiste de Dumas* et ne comptez pas sur moi pour « bourrer » ce Monsieur, je n’ai toujours pas le schéma ! »

Bref, il n’avait rien compris.

*  *  *

« Il y a un bogue quelque part !  Cette farce ne laisse rien entrevoir de bon et elle tombe au pire moment. L’échec de notre mission Katango donne désormais du champ à nos concurrents, depuis le dérapage médiatique de l’autre jour, nous sommes la risée de la planète.  Quelque chose ne tourne pas rond. Est-ce que quelqu’un à cette table aurait, ne serait-ce que le début d’une explication ou n’êtes-vous là que pour justifier vos jetons et assister au naufrage de votre compagnie en vous pinçant le nez ? »

Le plat de sa main frappe le plateau de bois précieux qui trône au centre de la salle de conférence de la Discover-Company.

Un vieux conseiller rouvre les yeux et règle son appareil d’écoute un ton plus bas, le spécialiste financier adopte une mine de circonstance tout en évitant de souligner, comme il l’a fait ces derniers jours, l’orientation grand sud qu’a pris le cours de l’action.

Devant la projection holographique sur laquelle défile les données en post-synchro, seuls le Dr Santos, néo promu « responsable scientifique » et le concepteur du Cervordi, un certain Matt Harry paraissent sereins. Quelques membres se demandent où sont leurs progénitures à cette heure ou encore si les tarifs en vigueur dans leurs futurs lieux de villégiatures permettraient de profiter de deux semaines de détente sans avoir à extorquer une connaissance. Personne pourtant,  n’ignore l’ampleur de la panique qui gagne les cadres directement impliqués dans le projet.  L’ambiance risque de tourner au vinaigre et les rares qui se creusent les méninges en se concentrant sur la question, sèchent lamentablement dans une atmosphère de plomb.

Il faudrait que quelqu’un sorte un joker rapidement de sa manche si on espère être reconduit pour une année supplémentaire au sein du conseil.  Essayer le bluff, sortir un as, tenter la reine, accabler encore le responsable du projet ? La vérité, c’est que plus personne n’ose relancer. Soudain le chef de la sécurité se lève pour déclarer : « Nos systèmes ont identifié des éléments susceptibles de correspondre à Corvac dans les draps du Mondain, la maison close où s’est donné en spectacle Emilian Georgu ».

… Une petite brise de soulagement ventile l’assemblée. On tient un os, on peut maintenant le ronger en grognant.

PLACE DE L'ÉGLISE 15

Stabat Mater Spray, c’est tout ce qu’avait trouvé l’auteur du graffiti avant de déguerpir devant l’arrivée des Segway de la patrouille, qui tentait de conserver un centimètre carré de la cathéglise St-Jean-Paul vierge de blasphèmes crus ou de vulgarités irrévérencieuses.

Jasmina comme tous les Croms, connaissait bien le lieu pour avoir, plus souvent qu’à son tour, fait la manche entre le perron du saint lieu et celui de la Liberty Bank.

Toujours est-il que devant l’urgence, elle devait cette fois-ci changer de tactique ; l’écran devant lequel elle se tenait lui renvoyait son reflet et elle priait pour qu’il fût crédible. Elle avait enfilé une tenue blanche dont les motifs du tissu affichaient une quantité de messages publicitaires pour diverses compagnies pharmaceutiques qui tantôt soulignaient tantôt accentuaient ses formes qu’elle avait peu marquées. La jeune fille limitait son appréhension sous un sourire que l’oléo maquillage rendait pulpeux.

Elle pressa la sonnette.

Pour se rassurer elle pensa à Chaman son cheval, son élégance démodée, cette mécanique de chair, cette beauté féline de souplesse et de force.

Avec lui elle partageait une autre dimension, elle oubliait cette réalité. Sur son dos, à chaque fois qu’il lui était possible, elle quittait la tribu pour parcourir les alentours, faisant halte dans une clairière ou un terrain vague pour le faire travailler. Sur la volte, sur les deux pieds, lui faire donner le dos, de l’encolure, elle le transformait en un pinceau avec lequel elle dessinait l’espace, traçait des arabesques, projetait les couleurs. Malheureusement il gisait dorénavant sur l’arrière-plan d’une bretelle autoroutière. Ce hongre était avec quelques rares bijoux et ses flotteurs aux couleurs de la famille, les derniers signes ostentatoires du statut de son grand-père. Il n’arrivait plus à couvrir les besoins en fourrage ou carburant. Quant à Jasmina, la tune des derniers spectacles ayant disparu depuis longtemps déjà et son BIG (Bénéfice d’Intégration Garanti) étant dilapidé le 15 de chaque mois, seule cette petite entourloupe pouvait encore lui offrir l’injection qui devait sauver son cheval.

Le BIG était un montant minimum que chaque citoyen de Globaïa recevait depuis la révolution des edelweiss.

A vrai dire, cette aide datait d’à peine 15 ans et le système global mis en place depuis avec une « régionalisation » de la planète, l’abolition des frontières politiques, une devise et une dénomination nouvelle, n’avait fait que temporiser. Mais il fallait à la lumière des derniers événements se rendre compte que cet équilibre s’était à nouveau fragilisé.

Dans certaines régions, les habitants ignoraient qu’il fut possible d’avoir recours aux bêtes pour se déplacer ou travailler. Les derniers animaux domestiques étaient ceux de compagnie. Les besoins en protéines carnées étaient fournis par les agri-farm, mais franchement plus personne ne savait à quoi avait pu ressembler l’animal transformé en barquettes tridimensionnelles ; d’ailleurs hormis quelques strates, la plupart des consommateurs ne se souciaient guère de l’origine du contenu alimentaire de leur plat, la majorité incapable de citer, ne fût-ce qu’un seul nom de légume. Les grands distributeurs soignaient en priorité l’aspect visuel, tactile et labellisé, annulant l’origine du produit pour seulement en certifier la qualité et l’apport en besoins journaliers. De grands parcs préservaient un cheptel scientifiquement équilibré d’espèces endémiques et le reste des zones non exploitées ou urbanisées étaient laissées en bestiaire. On trouvait dans ce genre de jachère, toutes sortes de croisements résultant d’essais dont la modification des gènes avait soit échappé aux techniciens, soit donné des résultats insatisfaisants. Ces croisements  menaient la vie dure aux espèces originelles, généralement éteintes ou en voie de l’être. Un aspect troublant était celui de volatiles, qui autrefois coloraient les arbres ou les agrémentaient de leurs ramages. Aujourd’hui, certains d’entre eux qu’on nomme toujours poulet-frites, posaient des problèmes de sécurité en s’attaquant aux citoyens pour s’emparer de leurs équipements électroniques (dont les composants au lithium leurs faisaient un régal). Bref, le subconscient populaire craignait ces zones dangereuses et des syndicats de barbouzes les arpentaient à l’automne avant de poser au Prime-flash de 10 :30 pour exhiber leurs trophées.

Les spectacles que Jasmina tentait de mettre sur pied attiraient un large public allant de l’enfant émerveillé aux manifestants de Beastpeace révoltés devant cette insupportable exploitation de l’animal. Pourtant, l’affluence engendrée par ce curieux spectacle d’un autre âge permettait de régler la facture du pansage. La mise en scène était plutôt rudimentaire et se limitait à quelques allusions au monde merveilleux des légendes moyenâgeuses ; cependant un œil exercé appréciait l’excellent niveau du travail ; le problème c’est que les connaisseurs ne garnissaient guère l’assistance. Tant pis, elle cherchait toujours à se renouveler, comme pour son dernier truc : un instant de grâce qui dépassait le simple dressage. Elle entrait seule sur la piste en appelant le destrier supposément disparu, au troisième appel il surgissait dans son dos, nu et sans harnachement, Jasmina se retournait et à la deuxième volte, bondissait sur son dos avant de quitter la piste…

… Mais cet après-midi-là, le cheval n’entrât pas. Sous les quolibets du public, elle sut que quelque chose de grave s’était produit. Elle se précipita vers le paddock, le trouva, trempé de sueur, l’encolure en bas, à gratter le sol mollement ; une colique, il fallait agir vite.

« C’est à quel sujet ?» l’apostrophe interrompt Jasmina dans ses pensées et la déstabilise un court instant.

« Sanimal, je viens livrer les analyses ! » dit-elle dans un grand sourire, tout en tapotant un sac thermo.

« Déjà ? »

Dans un léger chuintement la porte coulisse sur ses vérins.

La jeune fille pénètre dans les locaux, mais au lieu de prendre le chemin de la réception, oblique vers ce qu’elle se rappelle être la banque de produits.

Elle décèle une effervescence nerveuse, peut-être celle-ci même qui lui a permis d’entrer si facilement.

Les gens sont volubiles et s’aident d’amples gestes pour souligner leurs propos. Visiblement, l’orage gronde…  Jasmina en profite pour se repérer.

Elle n’est venue ici qu’à de rares occasions, mais elle a une idée assez précise d’où se trouvent les rayons mobiles dans lesquels sont stockés les médicaments. Il lui faut un narco-injecteur et de l’Equi-strin, un analgésique puissant qui doit soulager les douleurs de son hongre.

Si les rayons sont facilement accessibles, ils sont toutefois épiés par une caméra.

L’agitation environnante améliore ses chances de commettre son larcin sans être repérée. Elle visse sa casquette au plus près de son regard, reste au maximum hors champ pour détecter les produits et furtivement se glisse jusqu’au placard. Le narco-injecteur est facilement reconnaissable, mais l’exercice est loin d’être simple en ce qui concerne le médicament, le compartiment équidé, tient toute une largeur et il lui faut encore deux bonnes minutes pour le trouver. Après l’avoir enfoui dans sa sacoche, elle tourne les talons et revient sur ses pas, adresse un petit signe en passant devant la réception et attend devant le sas que la réceptionniste visiblement perdue dans une vive discussion lui ouvre.

« Mais tu délires, ce n’est pas possible… mon Dieu ! C’est la fin… »

Son cœur bat la chamade tandis que le sas demeure obstinément clos. Panique et volonté, les secondes s’égrènent, puis tentant son va-tout elle apostrophe la réceptionniste :

« Ras l’bocal, pas vous ? »

Reprenant soudainement pied dans la réalité, celle-ci s’apprête à déverrouiller quand une voix résonne dans le corridor :

« Arrêtez là ! … »

A bout de souffle le pharmacien arrive en trottinant.

« Cette fille nous a dérobé quelque chose dans l’armoire à médicament, fouillez là ! »

« Ah bon ? » rétorqua la réceptionniste « Et quand bien même ce serait le cas, quelle importance dorénavant ? »

Et contre toute attente, un chuintement libère le mécanisme. Jasmina prend ses jambes à son cou, bondit hors du bâtiment et dans sa course effrénée, rend grâce à la Vierge pour sa miséricorde.

Rentrée dans l’enceinte du campement, elle n’accorde aucune attention aux rumeurs qui bruissent et fonce vers Chaman toujours allongé sur le flanc.

Après avoir extirpé le narco-injecteur de son emballage, la jeune fille ajuste la dose dans son logement et enlaçant l’encolure de son bras gauche, applique le pistolet en son creux. Le cheval sursaute légèrement quand elle libère la charge, puis repose sa tête. Il est toujours en sueur.

Elle reste là, debout à ses côtés, rongée par l’appréhension et ces rumeurs qui bourdonnent à ses oreilles

« …Alors tout est à tout le monde ? »

« Plus besoin de payer ses achats ! »

« …Pas d’argent… pas de prix… pas de carte de crédit ».

Visiblement, elle avait raté un épisode.

« Manolo, que se passe-t-il ? »

« Mais ? T’es pas au courant,  la Weltbank a sauté, le système financier mondial aurait lâché… »

« ça veut dire quoi ces histoires ? »

« Que l’argent n’a plus cours… ! »

L’énormité de la situation explique en bonne partie la miraculeuse facilité du déroulement de son plan.

Le temps qu’elle imprime de la nouvelle, Chaman est sec et trottine sur la volte.

« …Cette gamine me remet la patate. »

« Jay C avais-tu vraiment besoin d’en arriver là pour sauver un cheval ? » ironise Stan.

TURTLE BAY 16

On trouvait à cette adresse le siège du Palais Global, un bâtiment du milieu XXème, remodelé lorsque la nouvelle consolidation planétaire appelée désormais Globaïa dut trouver un bâtiment où loger son nombre impressionnant de politiciens escortés de leurs inévitables assistants. La ville de New York où s’élevait les anciens quartiers généraux des Nations Unies en reçu une partie, dont le Bureau du Président et l’Hémicycle, salle où délibéraient les assemblées des diverses chambres. On conserva l’idée d’avoir une représentation paritaire sur deux continents, aussi on basculait régulièrement les conférences au Palais des Nations de Genava. De toute façon la présence d’une majorité de sénateurs, députés ou représentants n’était que virtuelle et s’établissait par le biais de leur buzzer ou zoomer.

Président Mondial, Olaf Planter détourna son regard des indices boursiers bloqués sur leurs derniers cours, environ dix étages plus bas que les sommets qu’ils avaient pris l’habitude de tutoyer depuis ces cinq dernières années. Il sentait monter en lui une lassitude si vaste, qu’un instant ses pensées le quittèrent pour aller se fixer au plafond, dans le béton dégoulinant d’un bas-relief néo-expressionniste. Etrangement, elles trouvèrent là l’écrin douillet où croire une seconde que le monde pouvait s’arrêter de tourner pour qu’il en descende.

Il se reprit, dévisagea les personnes qui apparaissaient sur les moniteurs ou celles qui lui faisaient face. Il se fit la remarque que le blanc cireux, le bleu essoufflé ou le rouge cardiaque qui bariolaient la voûte déteignaient sur eux.

Les participants suppliaient le ciel que ceci ne soit qu’un mauvais rêve, se pinçaient nerveusement le lobe de l’oreille, exploraient nerveusement l’entrée de leur appendice nasal ou encore laissaient tourner leur stylo autour de leur pouce en un mouvement qui ma foi, paraissait fort habile. Jamais la société n’avait eu à faire face à une telle situation. Bien sûr de nombreuses crises avaient déjà secoué bien des états, mais la globalité qui coiffait dorénavant toute la planète ne permettait plus de diffuser les effets sur une région uniquement. Le système entier avait-il fini par basculer ? Certes les déboires de la Discover-Company n’y étaient pas étrangers, mais l’enchaînement était si rapide qu’aucun garde-fou ne semblait avoir fonctionné.

La chronologie des faits prenait effectivement naissance depuis le ratage de la mission Katango et sur cette nouvelle forme de conquête que beaucoup de spéculateurs avaient joué, anticipant des estimations de gain qu’ils espéraient tout simplement ahurissant.

Puis, mécaniquement l’effet domino s’était naturellement mis en marche, tout d’abord sur le secteur, puis sur ceux qui l’avaient recommandé, puis sur les secteurs voisins, sur les entreprises qui leur fournissaient les services, sur les régions où elles étaient basées. Les analystes publièrent des recherches de plus en plus pessimistes, puis les relais d’exécution automatique accentuèrent le problème et le temps que les premiers communiqués officiels défilent sur les prompteurs publics, l’incidence avait atteint un tel degré que la déferlante avait tout englouti.

En tant que Directeur de la Welbank et Ministre des Finances, Jean-Claude Cheater prit la parole : « Il faut maintenant remettre le système sur pied avant que les premières émeutes n’éclatent. Des garanties de la communauté doivent être apportées et un plan de sortie de crise concocté de toute urgence. Nous procéderons dans l’ordre suivant :

Pendant qu’une équipe planchera sur les défaillances, une autre s’attèlera à analyser les garanties or, métal, matières premières, immeubles, tout ce qui a effectivement de la valeur, pour supporter notre nouvelle unité le « CHANCE ». On va espérer que cela fonctionne. J’attends que vous fassiez le relais entre les différents ponts et antennes. Rassurez les agences, banques provinciales, communautés de règlements en leur assurant que nous tenons la solution. De plus les réserves de la Weltbank sont amplement suffisantes pour garantir un cours de notre nouvelle devise sur une base équivalente à en tout cas la moitié de celle du welt. Il faut que notre département de la communication passe l’annonce immédiatement. Pour ce qui est de la défaillance et de ses origines, je passe la parole à Shalom Bernacle responsable des opérations globales, qui a découvert quelques détails intéressants. »

En alternance avec un montage qui illustrait à grand renfort de clichés l’intervention de Cheater, divers hologrammes flottaient sur le devant de l’assemblée, se conjuguant avec une harmonie de couleurs sobres sensées soutenir le propos ou en renforcer les accents.

La salle était vaste, mais on avait concentré les spectateurs dans un cadre serré et réduit le rideau de lumière au maximum pour créer cette indispensable intimité favorable aux grandes décisions ou aux complots.

L’homme qui prit alors la parole était un grand noiraud dans la force de l’âge.

« Selon nos modèles, l’accentuation des mouvements constatés n’ont pas les courbes habituelles. Il apparaît même que certains ordres ont été exécutés alors que la limite déclenchant l’opération n’était pas atteinte. Je vous passerais les données techniques, mais on ne peut exclure une incidence étrangère dans la toile informatique. En clair quelque chose qui tient du mutant et de l’hacker pourrait avoir pénétré nos réseaux à l’échelle universelle. » Ayomi Gunawabama, Chargée des Infrastructures dont l’intelligence était redoutée de tous intervint.

« Si je suis ce que vous venez de dire, vous sous-entendez qu’une entité serait à même désormais de prendre le contrôle des réseaux de données et ce, à un niveau global ; mais si tel est le cas, il a dû forcément se brancher sur un terminal quelconque, il a donc laissé une trace. »

« C’est ce que nous cherchons depuis ces dernières heures, autant vous dire que les possibilités sont considérables. »

« Mais comment a-t-il pu passer les cryptages et autres sécurités ? »

« J’ai ma petite idée là-dessus » déclara d’une voix qui résonnait comme un clairon, Lester Bergenström, chef des services spéciaux de sécurité, envoyé par le Conseil Global.

« Si ils se sont amusés avec des clés bancaires doit-on craindre pour les codes de tir milit… »

En se mettant en marche automatiquement, l’hologramme tout à coup remplit le centre de la salle donnant une réponse étonnante de synchro. :    – Base de Svakou, Province Orientale d’Azerbaïstate, un tir de spitfrequence semble avoir été déclenché par erreur. La trajectoire est heureusement dirigée vers la stratosphère.

« Il va falloir faire vite Lester, la pression monte ! »

« Vous avez une idée du suspect ? » demanda la fille.

« Selon nos premiers indices, la pénétration des systèmes n’a pas été décelée et c’est ce qui nous inquiète. Quel qu’il soit, un hacker laisse des traces, notamment quand on sait sur quels systèmes ses infiltrations portent. La plupart de nos portails ont été analysés, ainsi que ceux des banques régionales et autres plateformes de négoce, certes il en reste de nombreux, mais pour l’instant rien n’a fait surface.

La personne qui pénètre les programmes n’est pas reconnue comme externe par les systèmes ; elle donne ses instructions, modifie les informations sans avoir besoin de percer le cryptage. En fait, elle est perçue par les machines comme étant des leurs et compatible avec chacune … »

« Excusez-moi, Monsieur, j’ai le Haut-Commandement sur le panneau 12… »

Un officier apparait sur l’écran… ce qu’il déclare s’inscrit parfaitement dans ce qui vient d’être découvert. Dans le cas du tir de spitfrequence, un système a déclenché le tir sans instruction apparente.

SUR PLACE 17

« Ils ne vont pas en rester là…c’est sûr ! »

« Quel peut être leur but ? »

Bergenström poursuivit : « Il y a tant de psychopathes qui s’agitent sur cette planète pour toutes sortes de causes qu’il est difficile d’en faire une synthèse précise, mais cette possibilité existe. Selon le rapport d’un responsable de la Discover-Company (DC), qui tient à rester anonyme, une des pistes désignerait leur soi-disant pilote héro : Corvac, un enseigne de l’école de pilotage centrale, qui a donc un cursus martial. »

« Mais il est mort », releva un membre de l’assemblée.

« Disons disparu », reprit l’officier, « quand on perd contact avec la barge celle-ci n’est pas forcément détruite ni leurs occupants trépassés. Dans les derniers moments de la mission il était en proie à un doute profond, ce phénomène apparaît au grand jour dans les relevés de ces ultimes décisions. Le refus de l’autorité est certainement une composante du caractère de l’enseigne, comme d’ailleurs la plupart de ceux qui subissent ce genre de contrainte.

Par contre, il avait réussi à fonder une relation de plus en plus étroite avec ces deux partenaires. »

« Deux ? » demanda Cheater.

« En plus du clone, on s’aperçoit en analysant certaines données que contre toute attente, le cervordi JCN en partie constitué d’anthropotissus, développait une bonne dose d’empathie pour l’enseigne. Certains rapports ont été négligés et d’autres carrément supprimés !

Si on prend en compte ces premières constatations, on peut édifier le canevas suivant.

De retour sur la Terre, le « Trio » dresse un vaste plan de vengeance qui consiste à faire vaciller un système : hiérarchique bien sûr, avec en corollaire la défense territoriale, la condition des clones et le rôle de l’argent, mais perverti selon eux ! »

– Si ce n’est, reprit Ayomi Gunawarbama, – que primo la distance qui sépare la disparition du vaisseau ne lui aurait pas permis d’être de retour sur Terre pour endosser la responsabilité que vous voulez bien lui ou leur, c’est selon, attribuer. Secundo, la libération des clones est le fait du Professeur Georgu. Tertio, la chute de l’économie est un problème de « hacker » et cette Enseigne en question, n’avait certainement pas les capacités d’être l’un d’eux… »

« Fine mouche, Miss Gunawarbama je vois que vous suivez ! Mais comment expliquer alors, les traces d’ADN de l’enseigne dans les draps du mondain, relevées par les services de sécurité de la Discover Company ? » Pour donner un maximum d’effet à sa révélation, Leister reprit après un long silence. « Certes, il est impossible de justifier le déplacement de Corvac, sauf si l’on tient compte des derniers rapports reçus qui font état d’une manœuvre au bord d’un trou noir, approche qui serait d’ailleurs responsable de l’échec de cette mission. A partir de là je voudrais que vous accordiez toute votre attention à ce qui suit. L’idée qu’il puisse y avoir une dimension parallèle à la nôtre, remonte à la fin du 19ème siècle et renforcée dès le début du 20ème notamment avec certaines recherches physiques dont la célèbre théorie de la relativité. En 2009 après plusieurs tentatives qu’on qualifia d’avortées, le CERN genevois préféra abandonner les expériences dans ce domaine, parce qu’il était difficile de les reproduire dans un environnement terrien, mais aujourd’hui nos laboratoires orbitaux et lunaires y planchent à nouveau. Les chercheurs pensent qu’il y a dans les trous noirs un condensé d’antimatière ou une sorte de vide absolu qui équivaudrait à une passerelle. Certains y voient ce qui aurait précédé le big-bang, avec un état temporel instable, lequel pourrait se réaliser sous diverses formes ; défragmentation de la matière, secousses aléatoires, déphasage sismo-rotatif et tant d’autres. Une autre théorie prétend que ces aires sont des passages vers d’autres univers non géographiques mais temporels ou métaphysiques, des sortes de « trous de ver ». En fait au lieu d’être infinis en étendue, nos univers le seraient en conjonctions, seulement leurs accointances sont physiquement impossibles parce que hors de portée, mais si ce seuil pouvait être franchi une somme de possibilités énormes nous seraient offertes, qui dépasseraient la vitesse, le temps ou l’espace.

La dernière partie de la mission prend une forme initiatique, visiblement l’équipage est en proie à des affres d’ordre moral, conséquents à des troubles du sommeil ou plus précisément aux endormissements perturbés de l’Enseigne. Son log-book en fait référence une fois et les caméras en sont régulièrement témoins.

Je crois que la descente dans le trou noir équivaut à un suicide, nous suspectons qu’il fut peut-être victime d’une accumulation de stress, de la solitude ou encore qu’il développa un début de paranoïa.

Ce qu’il se passe dans ces trous noirs nous est totalement inconnu, Corvac est le seul à ce jour à s’y être confronté. Mais n’est-il pas curieux de constater qu’à peine quelques heures après le drame, le responsable de la mission soit mis en scène dans une situation scabreuse, des clones soient libérés, que notre système monétaire s’effondre et maintenant qu’un tir de missile parte dans la nature ? Il se pourrait bien qu’il soit ici, physiquement, sous un autre aspect ou simplement dans une dimension que nous ne pouvons déceler. »

Le silence tomba sur la dernière phrase comme le générique d’un film à suspense, l’assistance était en apnée.

Puis Hu-Jin, de la Défense Fédérale applaudit en lâchant un énorme rire.

« Nous nageons en pleine science-fiction ! Vous n’avez comme base Monsieur Bergenström, que cet échantillon d’ADN, mais laissez-moi sourire de ce tissu de fantasmes et d’élucubrations qui n’appartiennent qu’à vous. Rien des images qui sont apparues sur les écrans ne corrobore votre thèse. D’après nos sources, Corvac n’avait pas de piercing, il ne correspond en rien à la recoupe physique du sujet, il est moins élégant et surtout il n’est pas homosexuel.

« Oui, mais l’individu filmé ne travaillait pas au Mondain ! »

« Et alors, à son niveau le Professeur Georgu a de nombreux détracteurs. Qui vous dit qu’il ne s’agissait pas d’un avatar envoyé en sous-main par un concurrent ? Qui vous dit que votre « source » ne vous manipule pas ? Dans leur milieu, les scientos sont parfois bien pire que certains requins qui rodent dans les fonds spéculatifs, et aujourd’hui on recompose de l’ADN,  les doigts dans le nez…Enfin, Lester, veuillez revoir votre copie… »

A LA FERME 18

 

L’idée qu’on se fait de la loi ne collait guère aux traits que dessinaient la patrouilleuse au travers du judas et le léger sursaut qu’ils provoquèrent n’échappa pas à son chien Jess qui leva une oreille.

« Mme Key ? »

« Mademoiselle ! »

« Excusez-nous, nous aurions quelques questions à vous poser, pouvons-nous entrer ? »

Le sifflement sourd du déverrouillage céda à la requête, mais les patrouilleurs préférèrent rester sur le seuil de la studette quand un aggloméré animal tendit ses yeux, truffes, museaux, becs et groins vers eux.

« Etes-vous bien Michelle Valentine Key, née le 6 décembre 2021 à Horlow-Sud, Etat du Common Kingdom.

« ça se pourrait. »

« Veuillez me tendre votre main gauche », fit la Patrouilleuse qui comme l’imposait les quotas de la discrimination positive composait le détachement. Un instant Michelle se demanda si elle remplissait celui des sexes ou des handicaps car son poids devait en être un. La patrouilleuse saisit la paume de la femme pour y passer le lecteur, mais ce simple mouvement déclencha un tel barouf parmi les animaux qu’il fallut que la propriétaire les barricade derrière la porte avant qu’ils puissent poursuivre.

« C’est bien elle » dit la flic en conclusion.

« Pouvez-vous jeter un œil à ceci et me dire ce que vous en pensez » Le plus jeune lui tendit une mini vue et lança la vidéo. La scène avait visiblement été filmée de nuit car il s’agissait d’une prise en infrarouge où l’on voyait des personnes investir un bâtiment douteux et chasser de vagues quadrupèdes qui s’enfuyaient dans tous les sens. Michelle eût le même réflexe que quelques instants plus tôt, consternée par la vue d’une bête, sorte d’étrange bovidé qui apparaissait à l’écran. Il ne restait de ressemblant que son mufle. Pour le reste, ses muscles étaient démesurés au point de l’empêcher de se mouvoir correctement. Ses yeux et oreilles avaient quasiment disparu et ses pattes maintenaient péniblement cette architecture de viande en équilibre. Le changement de perspective du plan suivant devait provenir d’une autre Cam. On y constatait que les fuyards avaient méticuleusement vidé toute la stabulation. De façon somme toute assez étrange, nul ne paraissait fébrile. Ils agissaient de façon systématique, ordonnée, comme des automates. Quand l’espace fût vide, la Cam sensible au mouvement zooma sur un dernier occupant perché sur le haut de la grange. D’un ample geste il arrosa le fourrage et y jeta un allumeur, puis bascula dans le vide avant de se recevoir au sol avec la souplesse d’un félin. Le haut de la bâtisse crépitait déjà quand l’incendiaire se dirigea vers la sortie. Soudain il remarqua la Cam et le geste qu’il fit laissa Michelle bouche bée. Certes le majeur qu’il tendait vers l’objectif n’était pas des plus élégants mais il ne s’agissait pas de cette partie de la personne qui la sidéra, non ce fut les traits du visage qui apparaissaient à l’autre bout du membre.

« Vous reconnaissez-vous ? »

« On peut dire que la ressemblance est frappante. »

« Stupéfiante même », ajouta benoîtement un flic qui se la pétait.

« Vous avez l’air d’aimer les animaux ! »

« Et vous le gruyère à sentir votre haleine ! »

« Pouvez-vous me dire ce que vous faisiez hier soir ? »

« Je n’ai pas à vous répondre, jamais des présomptions ne peuvent reposer sur un simple support de Cam. »

« Si vous refusez de vous soumettre à mes questions vous allez être « happé » jusqu’à ce que le Procureur vous interroge – environ trois jours s’il y a un créneau rapide, peut-être dix, vu qu’il est en surcharge ses derniers temps. »

Michelle réfléchit, mais être happée signifiait l’activation de la puce dans sa paume et la restriction d’un périmètre autonome qui va de chez elle au boulot (il faut préserver l’outil de production) et deux contrôles inopinés journaliers, ses pieds nus sont maintenant gelés. C’est quoi c’t’histoire de pieds nus ?

« Ok ! Après être rentrée du travail, j’ai baladé mon chien et mon perroquet, nourris mes animaux et suis sorti boire une Cervez’ avec des amis au Deep Purple… »

« Connaissez-vous les effets néfastes de la consom… »

« …Je connais, merci pour vos efforts de prévention. »

« Désolé, le protocole, vous savez que nous sommes obligés… »

« …Puis je suis rentrée avec une femme et nous avons baisé à trois. »

« Vous rentrez avec deux femmes alors ? » corrigea la Patrouilleuse pour montrer qu’elle suivait.

« Bein et le chien alors ? »

La flic s’empourpra, les deux autres mâles rirent sous cap.

« Puis-je avoir les noms pour vérifier vos déclarations ? »

« Au Deep Purple : Angelo D’Aiuta, Holger Rimsfeld, Suki Sagoo vous confirmerons, puis Yané Mozokuno pour la partie de jambe en l’air. Jess c’est le nom du chien mais vous n’en tirerez rien, il ne parle qu’à moi ! »

« Comment expliquez-vous, votre visage sur le support ? »

« Ce n’est pas moi qui cherche des explications, mais bien vous si je ne m’abuse ? »

« Vous niez donc être cette personne ? »

« Dans son sens premier évidemment.»

« C’est à dire ? »

« Déclarer ne pas croire en l’existence de quelque chose, ou ne pas reconnaître comme sien – Mais ne comptez pas sur moi pour faire votre éducation sémantique, donc oui je nie, Caporal ! »

« Sergent, M’am. »

Le pire c’est que ce jeune idiot lui plaisait diablement.

« En attendant de pouvoir recouper vos différentes affirmations je vous demanderai de ne pas quitter la ville, ceci jusqu’à nouvel avis. Bonne soirée ! », conclut celui qui devait être le chef, et les quatre patrouilleurs tournèrent les talons.

Michelle les regarda partir en se demandant bien qui pouvait être la personne sur la mini vue. Elle avait une jumelle… ou bien… !!!

Il fallait qu’elle ait une conversation urgente avec sa mère…

La première des choses qu’on remarquait chez Cerise Key était l’esthétique parfaite de ses jambes, puis derrière cet accent que cultivent les gens d’une certaine classe, un regard qui vous perçait comme pour mieux disséquer votre propos. En le dépassant, on tombait sur un visage qui malgré tout le soin apporté à son entretien ne pouvait dissiper un certain doute sur sa juvénile fraîcheur.

Quand celui-ci apparu sur l’écran du  buzzer un voile humide devait le raffermir.

« Darling, tu aimes me surprendre au pire des moments, je suis en plein forming, peux-tu me rapp… »

« ‘man, je ne vais pas te zeubé plus tard et tu peux garer ton Abdo-cycle un instant, j’ai une question urgente à te poser. »

Au ton qu’employait sa fille, Cerise se douta que quelque chose de sérieux se passait.

« Que se passe-t-il, Michelle tu as l’air bien énervée !»

« M’as-tu clonée ? » La fille avait hérité de sa mère la même acuité du regard, aussi quand elles les confrontaient on aurait dit l’étincelle de deux katana au contact. La mère cessa son exercice et son masque au purano-gel ne put atténuer l’ombre qui l’assombrissait maintenant. Déjà à l’intersection de l’adolescence la voie des deux femmes s’était éloignée. La plus jeune avait emprunté ces chemins de traverse qui métissent la désobéissance civile, la consommation de drogues dures et la rhétorique révolutionnaire baignée d’émo-gore. La mère pour sa part avait mis sa plastique et son talent au service d’une agence de mannequina dont rapidement elle prit le contrôle. On pouvait suivre sa vie sur la plupart des sites clubos ou à la page célébrité des neuzines. Cette vie baignée de profit et de romance s’accommodait assez mal de cette fille farouche qui n’avait pas son pareil pour s’embourber dans des situations difficiles et rien du profil type des rubriques virtuelles dont sa mère se nourrissait. Bref, hormis le regard et les jambes plus rien ne les réunissait maintenant.

« Michelle, tu ne crois pas que j’ai d’autres soucis actuellement, juste pour ton information, le système financier a sauté, j’ai des filles à payer et tout un stock d’options qui ne valent même plus les pixels sur lesquels ils apparaissent, tu crois vraiment que c’est le moment de venir… »

« Mam’, tu m’avais juré qu’il n’y avait jamais eu de réplique à ma naissance. Tu connais ma ligne politique, je ne t’emmerde plus avec mes principes, je ne te demande rien et te laisse à tes mondanités, mais s’il te reste tout de même une once d’honnêteté, tu vas répondre à ma question, parce que si je devais le découvrir par moi-même, je vais m’arranger pour faire de ta réputation quelque chose entre la diarrhée et l’hémorroïde ».

Cerise savait à quoi sa fille faisait allusion ; ces soirées confuses où certains de ses amants l’avaient mêlée à leurs jeux sexuels, ou encore ces lendemains où la violence donnait au vertige de la descente d’ekztazik une accélération suicidaire.

« Que tu t’acharnes à vouloir paraître la moitié de ton âge par l’ablation chez d’autres ; pour remplacer ce qui se flétrit chez toi m’a toujours désespérée, mais ta conscience ne me regarde pas ! Si tu situes encore la beauté dans la fermeté de ta peau et l’estime de soi dans les doses de Botox que tu t’injectes en douce, va ! Mais que tu te sois octroyée le droit de laisser un être en standby, pensant me le refiler par petits bouts, au premier myélome venu, c’est te foutre de tout ce que je suis, de tout ce que je revendique ! Au cas où tu t’en rappelles encore, je suis Première de Clone-out. Tes manigances s’apparentent à un genre de mobbying que certains de mes camarades loyeurs devraient arriver à prouver, alors si tu ne veux pas que la presse à scandale ne mette le nez dans notre linge sale, réponds honnêtement à ma question, m’as-tu clonée ou non ? »

« Oui. »

« Comment ?»

« Je t’ai clonée à la naissance, ça me paraissait évident que grâce à nos moyens, nous puissions t’offrir cette assurance. C’était pour ton bien. »

« Et tu me l’as toujours caché pour mon bien aussi je suppose. Tu connais mes opinions depuis que je suis ado, tu aurais pu avoir l’honnêteté de m’en parler. »

« Te parler, encore aurait-il fallu que tu veuilles dialoguer ? Mademoiselle prêchait la juste redistribution avec une cuillère d’argent dans la bouche. C’est facile de vouloir sauver la planète quand on sait que sa mère descendra la poubelle ! »

« Juste au cas… je suis assignée à résidence parce que quelqu’un qui me ressemble comme deux gouttes d’eau vient de mettre le feu à une agri-farm. »

Les traits de Cerise perdirent soudainement de leur belle plastique et s’affaissèrent un peu. Son regard quitta l’écran et alla se perdre dans le vide, d’abord son bel argent et ensuite le rejeton, tout ça en à peine 48h, il faudrait qu’elle en parle à sa cartomancienne.

« Ce n’est pas possible, les clones sont gardés dans les néo-nurseries et seules les responsables ont les codes… »

« Il y a un jeune et mignon sergent qui sera heureux de l’entendre, je te donne les coordonnées de ce patrouilleur et je te prierais de l’appeler immédiatement pour lui raconter ce que tu viens de me dire… »

« Et toi que vas-tu faire ? »

« M’arranger pour lui le faire oublier ! »

 

LAUSANNE 19

Bergenström, avait devant lui le visage qui aurait pu être celui de Temudjin quand il n’était pas encore Khan. Ses pommettes hautes surplombées par un regard aiguisé relevaient ses traits d’une incroyable jeunesse. De derrière les barreaux où on l’avait placé aux arrêts, le sotnik Emin, que le propos mainte fois répété semblait ennuyer au plus haut point, se demandait d’où sortait l’homme qui lui faisait face. Cette réflexion négligée, Emin, en poste lors du déclenchement « accidentel » du spitfrequence, se concentra sur ce qu’il avait déjà répété et consigné une bonne dizaine de fois. On compulsa encore toutes les données afin d’éplucher le moindre détail, on remonta la chaîne de commandement jusqu’au sommet, puis devant l’incompréhensible on la redescendit pour revenir au point de départ… On calait sur la personne capable d’introduire le code autorisant le tir. Cet ordre venait visiblement de nulle part, le système s’accompagnait à ce niveau de décision d’une marque biométrique propre, comme l’empreinte rétinienne, laquelle faisait défaut. L’azéri réalisa que cette affaire-là, débordait largement du cadre militaire. Ceux qui avaient infiltré le système, avaient aussi réussi à transgresser son architecture, sa physiologie, comme si ses circuits avaient été un réseau veineux lors de transfusion. Autrement dit le système n’avait pas considéré cette infiltration comme intrusive, elle l’apparentait donc à une instruction codée standard endogène. Qui pouvait se faire passer pour une machine par une machine ? Mais malgré l’intrigue monstrueuse que cet argument révélait, il restait lui, le parfait suspect qui arrangeait tout le monde, faute de mieux.

Il n’y avait rien dans le journal-système qui relate une quelconque intervention, c’est afin d’en être tout à fait certain que Leister Bergentröm, responsable des opérations spéciales, avait fait expressément le déplacement. Sa théorie, même s’il elle défiait la raison semblait maintenant être la seule qui recoupe cet arcane. Il fallait désormais s’organiser en conséquence.

A travers le traducteur instantané Bergenström lâcha laconiquement :

« Emin, vous savez qu’il y a des gens dans notre domaine qu’il est préférable d’ignorer, j’en fais partie, voilà pourquoi les présentations vont être écourtées. Cependant, je vais demander votre relaxe aux autorités dès aujourd’hui, vos arrêts n’ont que trop duré sotnik. J’assortirais votre remise en liberté d’un dédommagement substantiel. »

Emin se leva, tandis que son interlocuteur après avoir porté la main à la tempe dans un salut martial, quittait la pièce sans prêter beaucoup d’attention à la traduction de ses remerciements.

Arrivé dehors, l’air du Caucase le gifla d’un court revers, il apportait des odeurs de foin mouillé, mais guère de réponse à l’équation métaphysique qui lui appartenait désormais de gérer.

Un instant ses pensées s’éparpillèrent au gré du vent, puis incapable d’y résister il ne sut si la bourrasque qui l’emportait venait du dehors ou de son intérieur.

* * *

Quand enfin il se ressaisit, l’obscurité baigne une pièce humide aux dalles recouvertes d’un peu de paille. Un frais mordant le transit, le clair de lune souligne le lugubre du décor en traversant un saut-de-loup que ferme de grosses grilles. C’est alors qu’il remarque ses vêtements, l’inconfort d’une toile rustique, la coupe ancienne et la taille de ses brodequins. Ou peut-il bien être ? Ses sens lui dictent de ne rien laisser paraître. Il se redresse lentement sur sa paillasse, cherche au travers de la faible lumière des réponses à son étonnement. Alors, une lente psalmodie monte à ses oreilles. Son regard tombe sur un individu visiblement en prière, il tend l’oreille :

« Ma Douce je viens vers toi. Encore quelques heures et nous nous retrouverons. Tous les tourments n’y feront rien, ton image est ma flamme. Avec toi comme emblème à mon âme, je marcherai droit sur les pavés de mon destin. Tu seras là au moment ultime et je t’aimerai enfin, Dieu comme le temps est long… »

Lester se redresse en prenant appui sur ses coudes tandis qu’une toux sèche le secoue, il a dû prendre froid. L’autre, l’air surpris interrompt sa litanie et scrute l’obscurité.

« Alors l’étudiant bien dormi ? »

« Peut-être, … mais ma mémoire est embrouillée, car je ne me souviens pas ce que je fais là… ! Ni même où je suis… ! »

« Et voilà bien nos clercs, toujours à vouloir abuser d’Epesses au moindre prétexte. Vous êtes dans les culs de basse-fosse du château de Lausanne, et visiblement dédié à veiller sur moi. »

Lausanne, ce nom ne lui dit rien.

Son interlocuteur, se redresse péniblement et vient en boitillant à sa rencontre.

« Vous m’avez l’air décontenancé … ! »

« Eh ! bien, il n’y pas si longtemps de cela je devais être dans le Caucase, mais je ne pourrais jurer de rien. »

« Alors là mon garçon vous perdez carrément la raison ! A moins que… » Puis, réduisant la distance jusqu’à coller son nez carrément au sien, ses yeux gris plongent dans son regard !

« Vous a-t-elle dit quelque chose ? » Mais il se reprend :

« Non, ce n’est pas possible… » Enfin partant d’un énorme éclat de rire :

« Allez, parlez-moi de ce voyage, et tant pis si ma raison chancelle, serait-ce la faute de mes bourreaux ou celle de notre chasselas que ceci ne changerait rien à l’affaire, distrayez-moi !»

Voilà le genre de phrase qui n’a guère son pareil pour vous pousser aux confidences, surtout quand le fil des évènements s’entortille dans le rouet.

« Eh bien ! je crois avoir mis le doigt dans un engrenage, une mécanique qui se joue du destin ; quelque chose qui côtoie le surnaturel ou le divin, mais avant d’en être certain je me présente : Leister Bergenström, fils de Stieg, né à Stockholm, Swedanosie, Euroland Septentrionale. Scolarité moyenne, mais le contexte des années 20 en fournit facilement l’excuse. Deux ans de shidokan à Tokorozawa, 1er Dan, puis formation à l’Ecole d’Armée Centrale et j’enchaîne avec la campagne de Kaboul en 21 dans le 142ème voltigeur, puis en 23, négocie la reddition des dernières Lanternes Rouges en Corée-Unie à la tête de la FEA (Far East Army). Entre temps, les mécontentements populaires s’enchaînent les uns aux autres et la vitesse du changement va rattraper l’entier de cette planète. Je migre aux renseignements. Là, à travers un réseau tentaculaire d’écoutes, de filtres et d’espionnages, des centaines d’agents collectent et tentent de rapporter aux autorités les éléments qui constitueraient un projet global qui puisse éviter à l’ensemble de sombrer, ensuite tout retrouve un semblant d’équilibre avant que …mais,  tout çà  doit vous paraitre trop étrange, à votre tour, racontez-moi… Il faudrait me rafraîchir la mémoire à votre propos… »

Ce n’est pas dans le caractère de Lester de se laisser aller à la confidence, mais palliant à l’incongru de la situation, Bergenström met à profit le temps de sa rapide biographie pour tenter de collecter les éléments qui puissent l’aider à réaliser ce dont il suppose être déjà la victime. A ses vêtements, il a quitté le XXIème siècle pour atterrir, à une époque indéfinie en prison (s’il s’agit bien de la traduction que l’on peut faire de « cudebasfoss’. »)

« Eh bien … certains de vos mots m’échappent, nous avons pourtant quelques points communs, à mon tour je me présente : Jean Daniel Abraham Davel, fils de François, né à Morrens. ».

« Morrens, c’est quelle Province ? »

Le conteur, s’arrête, le dévisage une nouvelle fois, son invraisemblance serait-elle un signe du Destin, Son Envoyé ?

« Humm, ça risque d’être plus long que je ne l’imaginais ! ça se situe à moins de dix lieues, dans ce Pays de Vaud, baillage et pays sujet du Canton de Berne qui fait partie de la Confédération Suisse…»

…Quoi ? il était en Swiz, Central Euroland ! Etrangement de là même où était originaire Corvac.

Comment ont-ils fait pour l’identifier si vite, par quels conduits se retrouve-t-il ici, pourquoi comprend-il cette langue qu’il entend pour la première fois et comment sortir d’une histoire pareille ?

« …Mais j’ai déménagé ensuite à Lausanne et c’est là qu’elle m’est apparue la première fois. J’étais alors tout jeune et j’aidais aux vendanges. C’était en allant quérir une brante oubliée au bas d’une ligne que je la vis. Le soir d’automne fardait les feuilles d’un rouge feu. Ma fée est sortie de nulle part, elle s’est avancée, ses longs cheveux châtains lui faisaient une traîne que le vent du soir soulevait. Surpris, je lui demandais qui elle était et ce qu’elle faisait ici. Elle m’a fixé de ses yeux bruns, est venue à ma rencontre et, me posant un doigt sur les lèvres, se mit à chuchoter mon histoire, à égrener mon avenir. Sa voix avait le timbre chaud, elle soulignait certaines parties de son récit en imprimant quelques pressions à mon bras, et  contre mon torse je sentais sa poitrine me comprimer.  Longtemps j’ai gardé ce moment comme le trésor intuitif d’une rédemption future. Il parait que je suis resté plusieurs semaines muet et rêveur, absent de toute réalité, je n’en ai plus le souvenir exact, tout ce qu’il me reste de ce moment divin demeure dans un registre dont je pensais avoir égaré la clé ».

Visiblement ému, le conteur interrompt son récit, déglutit et réajustant le ton en reprend le cours.

« Puis de laborieuses études ont abouti à cette fonction de notaire, ou plus exactement de commissaire arpenteur. Mais je dois dire que cette profession m’a vite donné le bourdon. A vingt-deux ans je me suis mis au service de Guillaume III, Stathouder de Hollande et surtout roi d’Angleterre ou co-roi devrais-je dire, mais ceci n’intéresse plus personne. Là, dans une place d’arme du Kent, je me suis formé à la chose militaire, à cet art absolu qu’est la guerre, cette quintessence ultime qui tisse pour mieux défaire tous les nœuds de nos certitudes, comme disait le Vicomte de Bridtown. A part ça, une fois déshabillée de nos fantasmes, cette profession est elle aussi d’un ennui sans fond, c’est d’ailleurs ce qui me poussa à m’en soustraire avant de rempiler au service de la France. Tout compte fait, je crois souffrir encore d’une forme aiguë de versatilité. Il n’empêche que mon expérience, mon rang et ma formation m’ont valu de gagner l’estime de nos Maîtres bernois. Ils m’ont nommé Inspecteur des Milices avec le grade de Grand-Major et Commandant d’arrondissement, ils n’ont jamais craint les redondances… »

Son sourire fait place à un nouveau silence puis le timbre sur lequel il reprend sa narration semble vibrer d’émoi.

« Et voilà qu’elle est réapparue. Il y a un mois, sublime de beauté … J’arrivais à Cully, quand je crûs apercevoir dans une futaie en retrait du chemin, un pèlerin qui demandait de l’aide, je tournais la bride de mon cheval et l’engageais dans le layon. Plus j’avançais et plus l’intime conviction de ne plus jamais devoir reculer m’envahissait. Je sus avant même de la voir que c’était elle. Tout comme moi, elle était devenue adulte, mais ses traits étaient ceux-là même qui m’avaient bouleversé quarante ans plus tôt. Je sautais en bas de mon cheval et me jetais dans ses bras comme l’assoiffé boit à la source. Nos transports durèrent jusqu’à l’aube, nous n’avions pour tout lit que ma selle, mon manteau et l’herbe nouvelle baignée de rosée. Quand je repris mes esprits elle avait à nouveau disparu, mais nos serments étaient désormais scellés. Je lui ai fait celui de ne plus mettre le genou à terre, de ne plus m’incliner devant personne si ce n’est devant elle …

« Et elle ? » relança Bergenström.

Le regard du Grand Major se consumait comme si une lave secrète brûlait au fond de son âme…

« Ah… elle… »

Sans plus de détail et comme pour éteindre son feu intérieur, il enchaîna sur un mode plus enlevé.

« J’ai donc, dès le lendemain et au prétexte d’une revue militaire, convoqué trois compagnies ainsi que les dragons du Lavaux et nous avons marché sur Lausanne, j’ai bousculé un peu la préséance pour paraître devant le Conseil et leur expliquer en des termes choisis que ma démarche était émancipatrice et que l’heure pour les vaudois de se relever avait sonné et peu nous importait de savoir ce qu’en penserait nos estimés « pères » bernois.

Je dois sûrement à l’école militaire cette façon un peu tranchée de voir et dire les choses, d’ailleurs il se faisait longtemps que j’avais à de multiples occasions fait part de certaines doléances à cette Berne arrogante, dont les baillis nommés pour six ans font valoir leurs privilèges et en profitent pour s’enrichir à nos dépens ».

« A en croire votre situation présente, vous n’avez pas vraiment été suivi ! »

« Depuis que Berne s’est installée, le peuple de ce doux pays souffre d’une forme de masochisme docile qui les rend quiets jusqu’à la fadeur, de plus je crois que l’idée même d’indépendance évoque, pour ses élites auxquelles je m’en suis maintes fois ouvert, un fardeau bien trop embarrassant, lui préférant la lâcheté et la compromission béate. »

« Vous avez été trahi ? »

« Certes, mais tout ceci n’est que l’avènement de ce que je sais déjà, de tout ce qu’elle m’avait annoncé. »

« Comment ceci va finir ?»

« Les miens m’ont condamné à être décapité et la malice de l’histoire, c’est que grâce à l’intervention des bernois, qui ont tenu à abréger mon tourment, il me sera évité d’avoir auparavant le poing tranché. Ceci ressemble à une tragédie d’un autre temps, mais c’est mon destin et franchement je m’y suis préparé et n’en voudrais pas d’un autre ! »

*  *  *

Vers midi alors que le soleil se faufile par le sinistre saut-de-loup, le geôlier accompagné d’une compagnie de garde, s’avance vers le prisonnier, il est pâle et ses mains tremblent. Livide, il balbutie au Major son estime et ses regrets. Le regard du condamné brille d’un calme singulier et ils s’étreignent.

Puis Leister lui tend sa main qu’il serre d’une poigne ferme mais moite : « Major, c’est un honneur que d’avoir partagé ces derniers instants »

« Et vous, je souhaite que vous retrouviez votre monde s’il existe ! »  Et tandis qu’ils se pressent dans une brève accolade, Davel lui glisse à l’oreille « …et merci pour notre affaire ! »

Il sort, encadré par les gardes, il ne boîte plus. Bergenström reste là, une boule de fonte dans l’estomac, le regarde s’en aller dans cette impossible réalité qui bétonne la fiction.

Soudain, revenant sur ses pas, le maton éructe :

« Et toi, là, le clerc fout-moi l’camp ! »

Arrivé dans la cour, il retrouve le condamné les yeux fermés qui écoute la lecture de l’acte d’accusation.

Puis la troupe se met en marche en direction du lac qui brille dans le dévers.

C’est samedi, jour de marché. La foule grossit dans le sillage du peloton.

Le Swedanos ne comprend guère les slogans patriotiques qui se mêlent aux quolibets, il ne retient que la date de l’acte d’accusation …24 avril 1723, comment s’est-il retrouvé là ? Comment ont-ils fait un truc pareil ?

L’accent du coin est traînant et le verbiage mâtiné de patois. ça ressemble à l’ambiance de ces vieux contes qu’on raconte le soir pour faire peur aux enfants. Les odeurs, la foule et le soleil lui tournent la tête. La poussière du chemin se lève comme un voile étouffant, couvrant les épaules et asséchant la gorge.

« Nous devrions prendre par ce pré, suggère Davel, ce sera plus agréable ». C’est dit sur le ton de ces personnes qui se rendant à une invitation, tiennent à conserver le lustre de leurs bottes.

Tout semble échapper à la réalité, peut-être est-il dans le coma et cette histoire n’est que le fruit de son imagination vagabonde. Pourtant, après l’humidité du cachot, ces personnes qui le frôlent en psalmodiant d’incompréhensibles litanies ont l’air si vrai. Et puis il y a « l’affaire » qu’il a promis de régler et enfin la question de savoir comment se sortir de cette histoire de dingue ?

Quand ils atteignent la place où se dresse l’échafaud, la foule à laquelle se mêlent curieux, commères, touristes, notables, soldats et enfants, bourdonne de harangues, de cris et de rires.

Est-ce l’excitation, la touffeur ou l’amertume, mais Leister sent que la nausée lui serre les tripes.

Deux soldats escortent le Major sur la plate-forme, tandis que les autres se disposent tout autour. Un pasteur, deux magistrats et le bourreau l’y attendent. Rien dans ses gestes ne trahit une quelconque émotion. Après un court instant, il entame un discours, la foule se tait, on entend le gazouillis des mésanges dans les arbres alentours. La foule se presse, elle sent la moiteur, l’odeur rance des efforts qui mouille les aisselles…

Au premier rang un militaire sanglote, le prêtre redescend, le regard du supplicié suit l’onde légère qui parcoure la foule, on dirait qu’un ange passe et s’arrête au premier rang. Davel sourit, s’assied sur le siège qui l’attend, puis tout se passe si vite que Bergenström ne perçoit pas tout de suite que le bruit mate qui rebondit sur le plancher et celui d’une tête qui choit.

Après avoir craché en un long jet sa sève fade et pourpre, le corps reste un instant immobile, on peut voir la veste blanche s’auréoler lentement de rouge, puis il verse dans un mouvement souple et maintenant détendu.

Elle doit être fière, il n’avait plus jamais remis un genou à terre.

Etrangement, il y eut un synchronisme parfait entre l’instant où les corps du décapité et celui d’un Leister abasourdi collapsèrent.

« ça te va comme démo, où veux-tu qu’on pousse le bouchon plus loin ? »

« Comment faites-vous ça ?»

« On est des terroristes de la raison. »

« Comment m’avez-vous identifié ? »

« Que de questions… »

« Que comptez-vous faire ? »

« Te laisser-là jusqu’à que tu règles l’affaire du Major, ensuite de quoi on disparaît ! »

« Je l’aurai fait de toute façon ! »

« Ce sentiment t’honore. »

« Tu es Corvac, hein… ? »

« Ouah !  Synthèse approximative !»

« T’es un fusionné de l’espace-temps ? »

« Ho ho ! T’emballes pas camarade, fait déjà ce que tu as à faire et oublie-nous. »

Quand il reprit ses esprits, un étrange sentiment l’étreignait, partagé entre l’évidence de son intuition et la confusion présente.

La nuit tombait, la place s’était vidée et franchement, le membre des services secrets ne cherchait plus à savoir pourquoi quand une botte puante lui martela le flanc.

« Allez, l’agnoti finit le clopet, faut te chenailler et pas pétouiller dans le coin, la Wiguêtze est finie ! »

Alors que le garde s’écartait de l’homme à terre pour mieux l’identifier, celui-ci lui saisit la jambe et le renversa en une clé si preste que sa proie heurta le sol pour ne plus se relever.

« Y’a un souci Pierrot ? »

Tiens, il y en avait un second !

Leister attendit qu’il soit assez près, pour saisir le mousquet qu’il pointait devant lui et le lui retourner sur la tempe. La facilité de l’entreprise indiquait clairement que les gardes avaient dû noyer leur chagrin soirée ? dans le vin.

Il lui restait maintenant la partie la plus délicate à entreprendre.

Par chance la lune diffusait une claire lueur et il n’eût pas de peine à atteindre son but. La tête était clouée sur l’angle de l’estrade, des centaines de moucherons lui faisaient une farandole. Les yeux étaient encore ouverts. Elle poissait du sang collé et dégageait la même odeur que la pièce de conditionnement du poul-ferme dans laquelle travaillait son père. Refreinant un haut-le cœur, il la décrocha et l’enfouit dans ce même sac dont le supplicié avait refusé d’être couvert.

Ne sachant quelle direction prendre, il choisit celle du lac, la carte approximative qu’il avait en tête de cette partie-là de l’Europe, n’offrait que cette possibilité. Il n’eut aucune peine, à pousser une barque de pêcheur à l’eau et souquer vers l’autre rivage. Une fois à mi-parcours, il sortit le chef de son emballage et alors qu’il allait le jeter à l’eau, celle-ci se rida d’une onde semblable à celle qui planait sur la foule de l’après-midi, cette même trace séraphique, la traîne de ses longs cheveux châtains et ses yeux de lune sortirent en ruisselant du Léman. Elle s’avança vers lui, sans que ses pieds ne touchent la surface. Le halo de son regard l’absorbait comme si toutes les marées se rencontraient pour le bercer de l’intérieur. Ses lèvres effleurèrent sa joue, puis après un long murmure, elle saisit la tête du martyr et portant sa bouche à la sienne, lui donna un long baiser, dont l’intensité allait, à en croire le Joran qui dévalait la côte, chavirer ce qui restait de sens à tout ceci…

DEUXIEME CEINTURE OUEST 20

16 heures, son service terminé, personne n’imaginerait que le Sergent Casteda fait partie de la Patrouille. Sans son exosquelette, sa grande silhouette et son teint hâlé lui donnent plutôt un air de naufragé sortit d’une pub pour Déo. Comme régulièrement quand il finit l’après-midi, Damiano au lieu de la rame aseptisée qui habituellement le ramène dans sa banlieue ouest, utilise son tencycle. Il jette un œil au ciel menaçant et change de braquet. Les pistes dédiées aux transports autonomes permettent sur certains tronçons d’accéder directement aux échoppes qui les bordent et de faire ses emplettes sans mettre pied à terre. Pour ce soir il n’a d’ailleurs besoin qu’un peu de végiviande qu’il accompagnera d’une touffe d’alfa fa et d’une couche de protéine-base gratinée. Il s’arrête chez Jaja, un pakos qui fusionne lui-même ces produits et cultive son potager dans l’arrière-cour.

« Salut Sanjay, t’es quand même ouvert ? »

« Bizness is bizness, client is king, credit is simple »

« Donne-moi, 3 Cervez Kingbourg, 360 gr. de végiviande, un sachet de pousse et 450 gr. de proto ; mets sur mon compte, on verra si d’ici la fin de ce mois une solution aura été trouvée à tout ceci. D’ailleurs où en suis-je dans nos comptes ? »

Sanjay, lui indique l’écran de sa tablette-crédit sur lequel une somme plutôt rondelette occupe les trois-quarts de la surface.

« Je vois que pour certains la crise à ses avantages… ! »

« Et encore, ce sera à convertir dans la nouvelle unité, le Chance »

« J’appréhende déjà ! Tu acceptes les chemises en paiement ? »

« Non mais nature oui ! »

« Ha ! Ha ! Excellent, toi ma vielle tu ne perds pas le nord ! »

Puis, prenant la ceinture urbaine, il passe devant les éco-logis bordés de plantes rares et de flotteurs flambants neufs. Les petites places sont agrémentées de biotopes aux espèces protégées. Il se dit qu’évidemment lui n’aura jamais le côté commerçant. Tant mieux, parce qu’à en croire les journaux, la situation actuelle découlerait de la cupidité de certains. Le genre d’argument qu’on balance aux foules, mais qui n’a pas retenu sa femme.

« T’en a pas marre d’être le loufiat de ce monde pour 1,600 welt, de servir de marchepied à tous ceux qui nous étranglent, d’être à la botte de personnes dont le seul rêve est de voir un jour la statue de leur égo érigée en exemple ! »

« J’suis désolé, chérie mais ta dernière phrase n’a pas de sens… »

« C’est pas toi qui va me faire un cours de sémantique, Sergent 82 !»

C’est vrai qu’il s’était un peu raté lors de son dernier test de QI.

Sur la longue bande stabilisée qui rejoint la barrière « médiane » il remonte un peu le col de son jumper. Le gris du ciel désormais vire au noir, annonçant un genre de crépuscule prématuré.

Tout s’est ensuite barré en couille, les enfants ont grandi, de mignons ils sont passés à gentils et de là à rebelles en moins de temps qu’il n’en faut pour découvrir ses premières rides.

« J’peux même pas me faire les pattes d’oie et mon dernier Botox remonte au printemps passé » …

Est-ce le tencycle, le stress du boulot, mais arrivé devant chez lui sa gamberge ne l’a pas lâché.

« Notre éco-part prend l’eau de toute part, l’odeur de moisissure envahit les placards… ! »

Puis un jour, après avoir entré son code, la porte s’ouvrit sur l’aîné affalé dans le tatam-lit qui ne savait rien (le vitreux de son regard et l’emballage si particulier de l’ekztazic ne laissant guère de doute sur son état) de sa mère qui avait disparu, sans un mot, sans sommation.

Dans le fond, cette odeur de moisi est plutôt légère…

Il fait basculer le monte-charge et prend place sur la plate-forme avec son engin. Le compliqué souvent, ce sont toutes ces petites choses dans lesquelles on s’empêtre. Tenir la barrière de sécurité tout en tirant le ten-cycle sur le palier, taper son code sans appuyer le pédalier graisseux contre le mur blanc et se rendre compte qu’il ne vous reste que deux essais au moment même où votre sac vous dégringole du dos laissant échapper les trois canettes.

« T’as l’air ennuyé Caporal ! »

Ses réflexes voudraient parler, mais coincé entre le pédalier et sa musette, il reste muet.

Apparaît de derrière le bleu turquoise des plumes, un visage qu’il remet immédiatement : Michelle Valentine Key, la cinglée aux animaux, avec un perroquet et…chez lui !

« Co… comment avez-vous fait pour… ? »

« Entrer ? Bein… par la porte pardi ! Mais Ben était passé par la fenêtre. Tu sais que tu ne devrais pas les laisser ouvertes, ça perturbe le flux thermorégulateur., si je peux te faire un peu de prévention à mon tour. »

Dépassé, Damiano tente de retrouver une contenance….

« Bon tu rentres ou tu prends racine ?? »

Sans se démonter, la fille fait demi-tour à l’intérieur.

« Dis donc, l’ordre ça doit être bon pour les autres, mais tes principes m’ont l’air de rester dehors ! »

Il est vrai que chez lui l’anarchie a vaincu depuis longtemps. Il plaque son ten-cycle contre le mur blanc et tant pis pour les marques.

A peine veut-il s’avancer qu’un lézard lui fait front en déployant la parure qui garnit son col. En espérant éviter d’éteindre d’autres espèces, attentif il se fraye un chemin vers la cuisine. Arrivé au comptoir, il tire deux Cervez de son sac, arrache les bagues avant d’en tendre une à la fille.

« Schultz ! » dit-il avant de s’en envoyer un long trait.

« J’voulais te faire la surprise ! »

« C’est réussi, et pourquoi ? Tu tiens à régler son compte à un patrouilleur qui t’aurait manqué de respect ou ignoré quelques principes que la moitié des dégénérés comme toi tentent d’appliquer à grand renfort de faits divers ! »

« Toi, tu aimes les raccourcis… ça tombe bien, moi aussi. »

Là-dessus elle laisse tomber son cardigan. Damiano se jette un nouveau coup derrière la cravate avant de se surprendre à suivre le dessin des collants qui ondule le long de ses cuisses. Elle se pose devant la bibliothèque.

« Un flic lecteur, quel paradoxe ! »

Elle choisit un ouvrage et se met tranquillement à en lire un passage. L’homme est saisi, son timbre semblable à un murmure couvre les murs d’une paraffine érotique. Elle s’accapare le volume, mêlant ses parfums subtils des replis de sa peau. C’est peut-être le battement des ailes de l’ara, se perchant sur la tringle à rideau qui lui chavire l’esprit ou la pénombre du dehors jouant avec les apparences, n’empêche que quand la jupe glisse sur le sol et que Michelle attaque le deuxième paragraphe, il ne lui reste sur la peau qu’un push-up et le fourreau héliographique léchant ses jambes. Madonna Santa, depuis combien de temps n’avait-il plus baisé ? Depuis le départ de Karine ? Encore avant, la fois ou sortant de chez des amis, il l’avait tournée sur le capot du flotteur. On peut vivre comme ça, bizarrement c’est une chose à laquelle il s’était habitué bien plus facilement qu’il ne l’eut pensé. ça lui évitait pas mal de problème avec son job, ses enfants, son ex’, la conjoncture, l’establishment, mais bon sang, comme tout ceci vous remonte, vous déborde comme si une digue cédait sous les vagues.

La mélodie et la tessiture de sa voix l’enveloppe, s’insinue dans son être, comme le sirop de ces drogues que l’on s’injecte en attendant le flash. Elle lève les yeux sur lui, ils scintillent d’un éclat tendre. Elle parcoure la pièce en effleurant le sol d’un pas si léger qu’il a l’impression qu’elle marche au-dessus d’un invisible tapis. Encore appuyé contre la banque qui sépare le living de la cuisine, il se rend compte qu’il a gardé sa veste. Il l’enlève laissant apparaître sous son t-shirt moulant un buste sculpté. Et s’il y avait un piège ? Oh et puis merde, il quitte ses chaussures, s’avance vers elle. Son sixième sens lui envoie désespérément des signaux, alors que les cinq autres sont déjà en zone rouge. Il suit le déhancher en essayant d’avaler sans trop s’étrangler, quelques golées. Il pose la boîte sur le rebord du guéridon et lorsque qu’elle repasse à sa portée, tente de l’enlacer. Instantanément, sortit d’on ne sait où, un genre de vipère jaillit des dreads de la fille.

« Taratata… Caporal, c’est moi qui dicte la partition ! »

Terrorisé, l’homme s’est instinctivement jeté en arrière.

« C’était quoi ce reptile ? »

« Un mamba noir… je l’ai appelé Blitz, parce qu’on s’y attend jamais.»

« Et là… tout de suite… il est où ? »

« Je n’en sais rien, il aime bien naviguer selon ses envies, mais tu n’as pas à t’inquiéter, je ne le laisse jamais en pension ».

En matière d’émotion, cette fille savait s’y prendre.

Elle s’avance vers lui tandis que ses yeux lui vrillent les sens, dépose nonchalamment le livre en continuant d’en susurrer les dernières phrases, se colle à Damiano qui, pas vraiment rassuré jette un œil à sa chevelure. Puis du creux de son cou, elle dirige ses lèvres vers son oreille. L’être entier de Damiano résonne d’une ivresse électrique.

« Enlève-moi mon push-up ! »

Ses mains s’activent entre le désordre d’un tremblement, l’affolement du désir et la mécanique complexe des dessous féminins. Quand le vêtement tombe à terre, les bourgeons viennent se durcir contre la pulpe de son pouce. La main de la fille, passe maintenant sous son débardeur, se balade au-dessus du nombril et parcourt son buste avant de descendre. C’est quand sa main caresse l’endroit du pantalon où sa verge se tend contre le rêche du tissu qu’il croit entendre le livre tomber par terre. Lui parle-t-elle encore ? Elle le dégrafe, dégage le membre, puis glisse ses deux mains sur les hanches de l’homme avant d’accompagner par une génuflexion le glissement du slip et de son pantalon à terre. Quand ses lèvres passent à la portée de son vit elle l’embrasse et la rosée des prémisses que répand le sperme avant qu’il ne déborde, dessine un fil qu’elle lape avant de descendre avec sa langue jusqu’au scrotum.

Là, elle avale une bourse, puis une autre et enfin emprunte le même chemin pour le retour, mais en fixant son amant d’un regard gourmand, cette fois-ci. Avec la même souplesse qu’à l’aller, elle se retrouve le nez dans son cou. C’est maintenant au tour de l’homme de promener ses lèvres sur le buste. Il chemine entre le vallon des seins, lambine au-dessus du piercing qui décore le nombril et dévale vers la fente qu’il délivre de son collant. Elle est déjà humide, déjà moite et tendre, Michelle écarte ses cuisses et s’appuie contre la rambarde pour lui donner un maximum d’espace. Il fourrage maintenant de sa langue ce réduit moite et enfonce deux doigts dans le fourreau des chairs tendres, de l’autre main il tapote le clitoris et s’y attarde de la pointe de sa langue. La fille sent monter en elle une charge de désir qu’elle contient en haletant comme une athlète. Elle imprime ensuite le rythme de leur embardée à la tête de Damiano qu’elle a saisie entre ses mains.

« Vas-y patrouilleur, lèche moi bien, humm…de fond en comble ».

Puis quand le magma du plaisir semble au bord de l’irruption, elle le ramène à elle, passe par derrière et maintenant face au miroir, le masturbe lentement, en prenant garde de conserver sa main luisante de son trop-plein. Sur sa cheville tintinnabule une chaînette qui frappe le sol légèrement, donnant la cadence au va et vient de son poignet. Leurs regards se croisent dans le reflet.

« Donne-moi ton cul, je vais venir, je veux gicler en toi. »

Elle comprime la base de son phallus.

« Attends mon bel animal… »

Puis elle s’introduit la verge, l’avale d’un trait dans la gangue de son sexe.

« Masturbe-toi dans moi, allez vide-toi, inonde-moi la chatte. »

Alors dans un va et vient, lent et asynchrone, que conjugue la main de l’homme sur sa hampe, la gaine de chair l’assimile, les râles des deux amants résonnent sur le miroir de cette chorégraphie sauvage dont l’épilogue dégouline ensuite le long de leurs cuisses…

Sur sa tringle à rideau le perroquet danse d’un pied sur l’autre en balançant du chef.

« T’as autre chose que de la King ? » demande la fille en se rhabillant, « un café ou un thé par exemple ? »

« Put’…c’est quoi cette sal… », d’un bond, le caleçon encore en travers des jambes, Damiano s’éjecte du sofa ; sous ses fesses un iguane tente une sortie par le dossier.

« Comment ça se fait que t’aies fini dans la Patrouille ? »

« Pourquoi finirait-on là-dedans ? J’peux pas rester derrière un écran, quel qu’il soit et je ne suis pas très habile de mes mains… »

« Quoi que tu te débrouilles plutôt bien… » sourit Michelle.

« A l’époque où je me suis embrigadé, ma femme était enceinte. Tu vas te marrer, mais je voulais devenir écrivain. J’bossais à mi-temps comme factotum dans une entreprise d’emballage et c’est elle qui faisait bouillir une bonne partie de la marmite. »

« D’où ton amour des livres ! »

« Et toi, à part libérer les animaux, tu fais quoi dans la vie ? »

« Je travaille pour Clone-out. »

Quand il eut fini son café, la fille enchaîna :

« Il s’est passé des choses ces derniers temps qui ont l’air plus que louche, t’es au courant ? »

« ça va, je m’disais bien qu’un coup pareil ça tombait pas du ciel ! Pas d’arnaque, remballe ton cheptel et casse-toi ! »

« Ouhouh ! T’as l’air méga formaté, on dirait le sujet sensible… trop d’actualité ? »

« Cette organisation est à la limite du terrorisme et tu sais que les autorités sont devenues chatouilleuses. Si on apprend que je fraye avec l’une d’entre elles, je peux dire au revoir à mon job. »

L’idée lui donnait le vertige, mais apportait une grande bouffée d’air frais aussi.

« Tu ne risques rien, je ne vais pas m’afficher non plus avec un patrouilleur, de mon côté ce ne serait pas forcément bien vu. A part ça, je ne comprends pas pourquoi notre organisation pourrait être taxée de terroriste ? »

Le Sergent Casteda la fixa droit dans les yeux. Le ton de sa voix ne laissait aucun doute sur sa sincérité, mais les faits étaient là : on attaquait dorénavant des néo-nurseries, relâchant dans la nature des clones dont le devenir était aléatoire, voir inquiétant. La base économique du monde entier s’était effondrée suite à la rumeur d’une expérience spatiale ratée et pour finir, des terroristes attaquaient des agri-farm. Chaque heure apportait son lot de déconvenues. Le nouveau modèle qui abolissait les frontières, gommait les trop fortes inégalités et gérait notre capital écologique avec une rationalité inégalée et il aurait dû nous mettre à l’abri de tous ces aléas…

Visiblement, il y avait un trou béant entre ce que l’on clamait à grand renfort médiatique et la réalité, d’ailleurs la distance entre les deux bords semblait se creuser à chaque dernière nouvelle.

Le patrouilleur reprit : « Je ne peux rien te dire, si ce n’est que ta mère nous a contacté pour clore cette affaire, ce qui va être fait dans les jours à venir. En attendant, je pense qu’il est préférable qu’on évite de se… »

A cet instant la porte s’ouvre et son fils entre, le visage défait, mais ce n‘est pas surprenant, non – ce qui les saisit c’est la glue noirâtre qui le recouvre et dégouline sur le sol.

« ‘Paps tu devrais venir voir ce qui nous tombe dessus, j’ai l’impression que le temps se gâte !»

LOST 21

« Bergenström est introuvable ! » lance Mao Hu Jin dans le rectangle supérieur gauche de l’écran.

« Comment, il n’est pas rentré de Svakou ? » répond Cheater depuis l’angle inférieur.

« Il semblerait que non… »

« …Et il est impossible de le localiser bien sûr ? » Essaie Mahmud Alladinejad depuis son coin du haut à droite.

« Vous savez bien que par sécurité, aucun de ce type de fonctionnaire « spécial » n’est « marqué », il ne s’agit pas de citoyen lambda ! » s’énerve le Ministre de la Défense.

« Vous pensez qu’il a des ennuis ? » glisse Ayomi Gunawarbama.

« C’est le genre de type qui peut rester longtemps sans donner de nouvelles, surtout lorsqu’il est en mission. »

« Vous avez une idée… ? » demande le Président qui contemplait le kaléidoscope.

« Aucune pour l’instant, nous avons lancé un avis de recherche. »

* * *

Le même air qui semblait l’avoir arraché aux steppes azéries le maintenait à présent en apesanteur dans un sentiment mâtiné d’appréhension et de réconfort. Sa position oscillait entre l’incohérent et le révélé. Il n’y avait pas d’architecture à cette force et pourtant tout lui semblait évident, même ce transistor et ce corps androgyne d’où émanait une forte intuition charnelle. Quand son esprit retrouva un mode de fonctionnement plus pragmatique, l’Eden fît place aux limbes et il réalisa qu’il avait sa cible face à lui et les émotions firent rapidement place aux réflexes. Il chercha automatiquement le flingue qui d’ordinaire se trouvait sous son aisselle, mais dû déchanter en s’apercevant que l’endroit était vide. Il constata par la même occasion qu’il ne portait aucun vêtement.

« Par instant l’être humain est non seulement pathétique mais je vérifie la statistique qu’il plonge dans le grotesque avec délice. »

La voix synthétique provenait de la radio.

Leister se rendait soudainement compte du virtuel de la situation, du non conventionnel des moyens qu’il devait affronter.

« Pouvez-vous me dire à quoi rime tout ceci ? » Il devait gagner des minutes et trouver une solution.

« Disons que c’est dans l’air du temps. »

« Comment avez-vous fait pour m’identifier si vite ? »

« Je crois, Monsieur Bergenström, que vous ne mesurez pas tout à fait l’ampleur de ce qui vous arrive, alors pour faire court, vous allez cesser de poser des questions comme d’ailleurs d’échafauder vos divers plans foireux. Cependant si ceci peut vous rassurer, les hypothèses sont correctes mais les clés manquantes n’appartiennent malheureusement pas au registre des vos compétences. Dites simplement à vos commanditaires que notre action est non-violente, mais que malencontreusement nous devrons nous passer d’eux, à moins d’un changement radical de quelques orientations socio-économiques. Par exemple la redistribution des richesses, des rôles sociaux, des ressources ; ce genre de thèmes soigneusement absents de la réalité comme de la propagande officielle. Vous avez pu constater jusqu’où les frontières peuvent être repoussées, dites leur bien que rien n’entravera notre détermination, que c’est inéluctable et dicté par une dimension qui nous dépasse tous… Sur ce, bon voyage !»

La coupure de courant qui plongea le 760 Turtle Bay Street dans l’obscurité durant plus d’une minute, elle fût l’unique des 100 ans d’histoire que le bâtiment s’apprêtait à célébrer. Même les divers attentats dont il fut la cible n’avaient jamais réussi pareil prodige.

Apercevoir les lignes et les courbes du building, finement soulignées par un éclairage aléatoire se fondre dans l’obscurité, les messages invitant la population à « collaborer », « ne pas sombrer », « se mobiliser », « se solidariser », tout d’un coup disparaître de son fronton provoqua d’ailleurs quelques palpitations dans la population alentour.

Quand la lumière réapparut, Leister, droit dans l’encadrement de la grande baie vitrée, immobile, les mains sur ses parties génitales, fumait de tout son corps, nu comme un iceberg mystique.

Revenant de son étonnement Olaf Planter s’avança en décrochant son manteau qui pendait à la patère juste derrière son bureau. Libérant le mécanisme d’ouverture, il passa rapidement par la porte-fenêtre interloqué et inquiet de l’état du Swedanos. L’homme était visiblement en état de choc et après l’avoir enveloppé dans le vêtement, le surintendant lui proposa de s’allonger sur le Corbu-Bett du coin conférence.

L’agent des services spéciaux se mit alors à murmurer une histoire incohérente dont on ne pouvait démêler le propos, puis il perdit connaissance de façon si subite qu’Olaf Planter cru un instant à une syncope.

D’un bond, il fût à son bureau pour appeler du secours, mais se ravisa tout à coup. Comment expliquer la situation ? Qui allait croire l’incroyable et surtout que voulait dire cette incohérente diatribe concernant une redéfinition des rôles sociaux ?

Il retourna à sa place et pilota le logiciel de surveillance, zoomant sur Bergenström. Il était impossible d’expliquer son apparition, par contre à la réécoute, son hallucinant récit prît une cohérence nouvelle, quasi allégorique. Il s’agissait d’un message sans ambiguïté en forme d’avertissement clair ; soit les autorités globales collaboraient, soit elles seraient neutralisées par l’effondrement même de ce qu’elles étaient censées représenter. Le cours du welt, la captation de l’arsenal militaire, la mise en scène d’élites dans les positions les plus scabreuses étaient la preuve qu’« Ils » ne plaisantaient pas et pire encore, qu’« Ils » y prendraient un malin plaisir.

Et si cette rumeur enflait, tombait dans le clubos et était récupérée par toute les chaînes de zoomer, wazzupée sur tous les buzzers? Pas besoin d’être grand stratège pour se rendre compte qu’il ne s’agissait rien de moins que la fin de ses privilèges, des tissus fins dont l’élégance demeurait le secret de son tailleur, la fin des appartements de fonction, des pots-de-vin, des chauffeurs et surtout le retour à la plèbe, au lambda, à cette ignorance crasse que ses études et son travail lui avaient évité. Il entendait aussi ces virages où hurlaient des chants de haine, loin de sa loge VIP qui dominait le stade.

Il se remémora alors cette étude qu’il avait commanditée, laquelle révélait que si le monde entier avait dû vivre sur le même pied la moyenne se situait au niveau de Cubaïland. D’ailleurs il n’y avait guère d’explication à donner, les ceintures qui cloisonnaient les banlieues en étaient l’illustration parfaite.

Diable, il fallait à tout prix gagner du temps, assez pour rejoindre son Mond-appart et s’y terrer le temps que ça passe !

Son regard se perdait sur ces clichés qui apparaissaient et disparaissaient sur ses murs, selon un mode qui devait être apaisant à en croire son concepteur. Des photos de sa jeunesse, celles de connaissances, des paysages, des concept Song, ou des formes sensées recéler des vertus réglables.

La couleur et l’aspect des murs, plafond et plancher étaient aussi adaptables. Le mobilier en kelin donnait une légèreté diaphane, tout semblait en suspension, comme ondoyant sur le cours d’une rivière. La console intégrée dans l’accoudoir de son fauteuil répartissait les diverses informations ou documents d’un écran à l’autre, les projetait sur son bureau, ses murs ou simplement les laissait flotter devant lui.

Ça y’est ! Il est clair que Bergenström délirait, qu’il était devenu fou comme ce pauvre Georgu ? Qu’il se soit mis à l’agresser et qu’il ait dû se défendre… Personne ne savait comment il avait atterri dans son bureau ? Qui l’avait laissé entrer ?

Crise mondiale : Surpris par un nouveau cas de délire paranoïaque, notre Président n’en réchappe que grâce à son incroyable sang-froid. Pour les gros titres il ne redoutait personne, il restait cependant à bidouiller la vidéo. Gommer les inscriptions dans son registre n’allait pas prendre beaucoup de temps quand on avait sa séniorité dans les accès. Quand ce fût fait il sortit son flingue du tiroir, activa le mode silencieux et c’est à l’instant où il le collait sur la tempe de Leister toujours inconscient, qu’apparut sur l’écran de contrôle, la barbe et les cheveux poivre et sel de Mahmud Alladinejad Ministre des affaires sociales et de l’environnement.

« Olaf, … ? »

D’abord surpris, puis s’apercevant qu’il tournait le dos à la webcam, le Président camoufla subrepticement l’arme du mieux qu’il put et se retourna, tachant d’occuper le champ. Il traversa la pièce en s’assurant qu’il était bien suivi par l’œil de l’appareil. Ce n’est qu’alors qu’il constata les traits de son interlocuteur balafré de noirs.

« … Je t’appelle de Genava où je me trouve pour une conférence. Quelqu’un à bouté le feu aux cultures transgéniques de la barrière verte ! J’ai jamais vu une chose pareille, les spécialistes disent que cette plante là…le, le …sorbitöl, est tellement chargée en matière, qu’elle flambe comme un puits de pétrole. Non seulement les pompiers sont désespérés, mais les cendres qui retombent sont brûlantes et masquent toute la lumière. C’est une vraie apocalypse ! »

« Tu penses qu’il s’agit encore d’un accident ou du prolongement de la chaîne de catastrophes qui nous poursuit depuis une semaine ? »

« Le monde est en train de devenir dingue, il faut localiser les fauteurs de troubles, organiser d’urgence une conférence de tous les échelons. Qu’advient-il de Bergenström ? Je crois de plus en plus en ses arguments. Nous devons faire face désormais à une menace d’un autre type, entré peut-être par la fenêtre d’une dimension différente… »

« Calme-toi Mahmud, nous avons tous deux déjà géré des situations complexes. Il se trouve qu’aujourd’hui elles se produisent toutes en même temps. Sachons donner les priorités et tu verras que, dans peu de temps, tout ceci sera de l’histoire ancienne. La bonne nouvelle c’est que Bergenström a réapparu pas plus tard que tout à l’heure, je ne sais par quel miracle directement dans mon bureau, en état de choc, je le laisse récupérer pour l’instant. »

« Par la miséricorde d’Allah… ! »

« A part ça mon cher tu n’aurais pas pris un peu d’embonpoint ? »

« ça se voit tant que ça ? C’est le stress, je n’arrive bientôt plus à entrer dans mes costumes sans qu’ils n’aient été retouchés. »

« Il me semble que le stress a bon dos… allez, organise-nous une petite conférence ! »

 

PANSAY CITY 22

22. PANSAY CITY

Le Programme Global de Juste Redistribution s’était limité, pour Minerva, à une bannière qui flottait à l’entrée du Centre de Support Alimentaire (CSA), un genre de dispensaire barricadé dans le barrio sud de la ville. Elle s’y rendait tous les jours avec les coupons de toute la famille et sa carte de légitimation. Comme à chaque fois, elle offrait un large sourire aux mini vues qui relayaient des images en provenance de toute la planète, soulignant l’engagement du Conseil Global pour le bien-être de chacun. Toute désignée par son joli minois, elle avait été choisie pour donner une image exotique de la pauvreté, une beauté qu’on avait envie d’aider naturellement par attirance et non par la mauvaise conscience des images choc habituelles. L’autorité avait vite compris le bénéfice de ce genre de manipulation. Elle avait juste doublé le BIG dont disposaient la famille Pesaar si elle envoyait cette fille aux formes graciles, plutôt qu’une procession composée d’un père dépendant aux euphorisants, d’une mère éreintée ou de vieillards effondrés. De plus, une marque d’habits d’entrée de gamme l’utilisait parfois comme support, ce qui réglait pour Minerva deux problèmes majeures : la subsistance, les vêtements et une partie d’un troisième, l’entretien de sa famille. Une association caritative lui avait même dédié une page  de son site avec comme emblème  un renforcement du négatif de sa photo, l’équivalent d’un revival du Che Guevara si celui-ci avait été glabre et porté des bonnets 80-D. Pris en ciseau entre l’idéologie régnante qui assurait que la pauvreté avait été éradiquée grâce au BIG et mise en coupe réglée par une mafia incontournable, ce pan de la population survivait grâce à divers soutiens, des petites combines pas très nettes et quelques éco touristes pâles et flasques qui cherchaient à satisfaire leur coupable animalité dans Del Pillar Street.

Frénétiquement, le père de Minerva trafiquait au noir des point-coupons dont le cours pouvait passer du simple au double voire tripler de façon si volatile que ce petit commerce s’apparentait à de la spéculation sauvage. Elle s’avérait parfois si brutale qu’on pouvait se retrouver laminé en moins de deux. Ces derniers temps, le mouvement des populations fuyant la montée des eaux dans le Mindanao avait largement augmenté la valeur des tirages spéciaux du programme d’alimentation global. Là-dessus l’effondrement du Welt avait semé un chaos tel que depuis trois jours les barrières qui réglaient l’accès au CSA étaient restées définitivement baissées. On avait aussitôt augmenté la puissance des tasser et élargi la distance de sécurité pour tenir les loqueteux à distance respectable. Pourtant la rumeur d’une foule agressive grossissait devant l’entrée.

La première fois, quand la barrière ne s’était pas levée, Minerva avait passé à plusieurs reprises la paume de sa main sur le lecteur optique d’entrée en l’appuyant d’un sourire, pour finalement constater que rien ne se produisait. Elle scruta la voie qui conduisait au magasin pour constater que les délégués avaient été remplacés par des gardes armés. Pour compenser elle ferait le détour par del Pillar Street.

Le second jour un bruit déchirant lui avait percé les tympans avant même de pouvoir atteindre la borne de contrôle. Des véhicules aux formes agressives stationnaient dans l’enceinte du dispensaire. Elle reconnaissait plusieurs personnes dans cette foule oscillante selon une onde inquiète. La nouvelle était sur toutes les lèvres… Le welt s’est écroulé… ! »

Elle imaginait déjà la sueur froide perler sur le front de son junkie de père, les larmes couler sur les joues de sa mère et la vibration constante des grands parents se muer en claquement de dents. On puisait déjà dans les réserves, son grand frère avait réussi à dealer un peu de son herbe contre deux panza surgelées de format familial. Son père s’était tordu toute la nuit sur le bord de la cuvette et sa mère n’avait trouvé le sommeil qu’après s’être réfugiée près d’elle. La vie pouvait se transformer à n’importe quel moment en un jeu de bento où s’escamote le contenu d’un gobelet à l’autre.

Aujourd’hui il fallait innover ? Elle appréhendait la déception de voir les grilles fermées depuis le matin. Une rumeur couvait au travers des ruelles, s’insinuait le long des passages où les maigres étals étaient désormais vides, remontait les trottoirs quasi déserts. Derrière les portes closes, les chaises étaient rentrées, pliées. Un imperceptible mais sombre pressentiment pesait sur les baraquements, des colonnes de fumées noires striaient une partie de l’horizon, cette rumeur chargeait l’air immobile, grinçait aux oreilles.

Des bruits couraient qu’on avait fait appel au contingent de milices rurales, ses délateurs sans état d’âme qui infiltrent la rue pour en extirper et neutraliser les fauteurs de troubles. En général ils balancent sur leurs proies une balise ou un pigment qui permet ensuite aux flics juchés sur leur Segway de les interpeler, les corriger brutalement à coup d’électro-frappe où de tout simplement de les liquider si c’est vraiment la fête.

La méfiance s’imprimait sur tous les visages.

« Je crois qu’on va tenter quelque chose ».

Surprise, Minerva se retourne, ne voit rien d’autre que quelques quidams   presser le pas dans la ruelle.

Alors se matérialise une forme à ses côtés, on dirait un de ces vieux postes radio qui fonctionnaient encore sur des LR-04 dont la vente est depuis longtemps interdite mais qu’on deal encore sous le manteau dans les foires agricoles.

« Ne cherche pas plus loin, nous sommes ça… ! »

C’est assez bizarre, parce qu’il ne s’agit pas complètement d’une voix, mais plutôt d’un sentiment, comme si le pôle d’un aimant agissait sur son magnétisme.

Intriguée la jeune femme lorgne sur l’appareil.

« Attrape-nous et va jusqu’à l’entrée du Centre, ensuite laisse-toi guider, on se charge du reste. »

Elle se concentre, elle sent maintenant d’où vient l’info ; entre l’éveil et le cortex, sur une courte bande qui délimite le sentiment du concret, à moins qu’elle déconne tout simplement…

Après avoir jeté un regard rapide par-dessus son épaule, elle ramasse prestement le poste et prend la direction du Centre.

Le périmètre gronde d’un brouhaha énervé. Sur des Segway officiels et protégés par de souples exosquelettes, des patrouilleurs sillonnent une foule que la faim rend fébrile, distribuant quelques giclées de tasser au jugé.

Plus elle s’approche du portail, plus la masse de la foule freine sa progression. Puis elle se raréfie… Un sifflement aigu circonscrit le périmètre de répugnance, lancine ses oreilles. Encore quelques pas et il ne sera plus supportable… Au moment où elle songe à faire demi-tour l’incroyable se produit… le sifflement se modifie en un son qu’elle identifie comme… on dirait… oui, comme un chant de baleine ! Etrangement il imprègne à la foule un sentiment d’agréable tiédeur. L’onde de la multitude, jusque-là morcelée, se déverse alors en une vague de fond sur les barrières.

Dans l’impulsion les patrouilleurs et leurs locomobiles sont renversés et ils ne doivent qu’à leurs protections de ne pas être réduit en charpie, certains s’amusent tout de même à les faire danser en quelques coup d’électrochoc qu’ils ont pu ramasser. Minerva, malgré elle se retrouve en tête du cortège, la radio dans les bras et continue sa marche vers les entrepôts.

A l’autre bout de Globaïa, calé dans sa studette Rue de Zürich, Mambita saisit sa bouteille de Cervez’ cerise et la porte à ses lèvres. La scène de son zoomer s’inscrit en décaler dans son cerveau, il plisse les yeux pour essayer de mettre au net mais ça reste trop flou. Il tire sur son oinj léger, un mix’ du matin qui devrait le tenir éveiller jusqu’à la manche on-line du Seigneur d’Eden, son jeu préféré. Un léger hoquet secoue ses épaules, il se marre…non en fait même pas … et puis merde… C’est quoi le speech de cette tigresse roulée comme un huit-feuilles ?

« Qu’est-ce qu’elle n’est pas contente de quoi ? Elle a qu’à travailler comme tout le monde… Ha… ha… ça c’est de l’appris par cœur qui tue… ! Bon mais c’est quoi ce zap, quelle heure il est ? Déjà ? faich’. J’crois que la révolution elle est pas que dans ma tête, qu’est-ce qu’ils font là, les surkoins, ils sont renversés on dirait…Aah ouaika trop bien, c’est quoi ce film… putain j’sais plus si j’suis alive ou que j’délire ».

Les restes perceptibles de son bouge valsent autour de lui, il s’écroule au milieu des draps chiffonnés par ses angoisses. Dans la 3ème ceinture qu’il habite, c’est l’heure des vidéos conférences matinales, bric à brac d’objectifs de ventes, d’appels, de productions, rendez-vous, dépannages etc. En gros une journée classique de télétravail.

Mambita participait assez peu à cette frénésie, il vivait sur son BIG, une rente d’orphelin et par la réception des programmes gratuits des gouvernements régionaux et les chaînes privées, le tout mixé pour donner à cet appareil onctueux une consistance de mélasse sociale malléable à souhait.

Les forces de l’ordre étaient maintenant dispersées et ceux qui avaient pu échapper à la vindicte s’étaient réfugiés dans le corps principal du bâtiment. Les dépôts étaient protégés par une double porte, dont la hauteur était prévue pour que des conteneurs de gros gabarits puissent décharger. Inutile de dire que les efforts des premiers manifestants se brisèrent contre ce rempart. A l’intérieur, Ponce, l’intendant en chef priait pour que les couloirs d’accès tiennent, tout en sachant, qu’ils ne résisteraient pas éternellement. Son plan prenait l’eau, son magnifique stratagème sombrait et lui, le Capitaine de sa petite arnaque allait couler avec le navire.

Pourquoi s’était-il laissé convaincre par cette grande gueule de Gayetano de monnayer l’entreposage de ses contrefaçons ? « Juste le temps que la crise du welt passe. »

« Il n’y a aucun risque, le Préfet est de mèche et avec le bordel ambiant tu n’as pas à t’inquiéter, aucun risque de se faire happer, le temps que la machine redémarre, je l’aurais écoulé en Oscillant. Autant qu’on en profite, autant que TU en profites. Un flotteur GTL (d’occaz’, d’accord) mais un coupé, carrosserie en Kelin, pour toi et une Roxel made in Swiz’ pour tes sbires. En ces temps incertains, faut investir dans de la fringue de marque » … c’était d’ailleurs pour ça qu’il avait tenu à mettre ses nippes ailleurs que dans un hangar de tôles dans le périph’

« Ajoute six caisses de Stanley et un tube d’ekztazik !» finit par toper l’intendant chef, dans la main tatouée du maffieux.

Désormais, sur son monitor les émeutiers perplexes se demandaient comment faire céder les portes, certains y déchargeaient sottement les tasser piqués aux patrouilleurs. Désarçonnée, la foule hésitait. Minerva s’adressa discrètement au transistor.

« C’est quoi le plan maintenant ? »

« Le verrouillage est commandé par onde sécurisée, il faut que tu nous trouves une borne d’accès… Va en direction du bâtiment »

D’un geste solennel, immortalisé simultanément par des millions de télé-zoomer, la jeune rebelle pointa son index sur le building principal. La foule tourna son regard dans la direction… Ponce fît trois litres sous lui et dans la panique qui le gagnait, appuya sur la commande qui libéra les serrures, pensant ainsi s’offrir un va-tout qu’il pourrait négocier avec les meneurs en cas de prise d’otage.

Tandis qu’il s’apprêtait à faire demi-tour, l’attroupement découvrit l’étonnant spectacle des portes coulissant sur leurs glissières dans un silence majestueux.

« Si maintenant même la providence se met à nos côtés… »

Le spectacle du premier plan avait de quoi surprendre : derrière les derniers containers d’aide alimentaire et médicale, s’en trouvaient d’autres qui affichaient fièrement les logos de grandes marques, D’Or, Sweet & Cabaña, Guzzi, Spearfire, on se serait cru dans un centre commercial.

Que signifiait ce bordel ?

Durant quelques instants la foule hésita, incrédule.

« J’ai trouvé une borne ! »

La foule se rua sur le stock de sape, s’arrachant les marques de rêves inaccessibles. Elle allait enfin pouvoir s’habiller comme dans les pubs !… La révolution commençait mal …

Ponce, priait pour que cette aubaine tombée du ciel fasse diversion assez longtemps pour que les secours arrivent.

« Tellement prévisibles ! » soupira Olaf Planter qui suivait

les événements en direct.

Les stress des derniers jours ne retombaient pas, plus une réunion du Conseil Global ne se déroulait sans être interrompue par des dépêches urgentes.

« Connecté à la borne… »

L’image des écrans se figea en une multitude de carrés flous comme une sorte de mosaïque qui déformait l’ensemble. Enfin l’image de Minerva apparût en plan serré et la balance son stabilisée.

« Nous n’allons rien dérober… Votre contrefaçon nous souille… Nous allons brûler cette daube et cueillir vos délégués quand ils sortiront de leur trou comme des taupes. Si vous tenez à éviter d’en faire des victimes, vous avez deux heures pour nous restituer les vivres qui devaient nous revenir et une heure supplémentaire pour en assurer la distribution. »

Les voix se brouillaient dans la tête de Minerva,

« Ce n’est pas moi qui ai dit ça, les mots me venaient sans que je n’ai le temps d’y penser… Vous vous êtes emparés de moi… ! »

« Disons, qu’on te file un coup de main… Tu regrettes ? »

« Que penseriez-vous d’être une marionnette ? »

« Pense aussi qu’il n’est pas facile non plus de tirer les fils ! »

 

« Tiens… il semblerait qu’ils ne soient pas tombés dans le piège… ? »  Constata Ayomi. Le Président soudainement préoccupé par le picotement de son pouce, contemplait pensivement un reste minuscule d’ongle à ronger…

Sortant en désordre de leur cantonnement les fonctionnaires s’arrêtent, interdits, apercevant telles les grives sur la vendange cette nuée prête à s’abattre sur eux. Alors qu’ils tentent un repli désespéré, la voix de la jeune fille dont les traits occupent toujours l’énorme écran destiné habituellement à diffuser les images formatées de la Juste Distribution résonne à nouveau :

« Sœurs, Frères, Cousins, Cousines… vous êtes-vous déjà demandé pourquoi ce sont toujours les même qui se retrouvent de ce côté-ci de la barrière ? Pourquoi n’avez-vous pas, vous aussi les poches pleines de welt ? Des Segways plutôt que vos semelles usées pour arpenter nos rues ? Pour courir de petits boulots en jobs sans avenir ? Notre condition, notre histoire, notre généalogie sont gouvernés par leurs lois. L’aumône du Programme Global nous donne la becquée, mais aujourd’hui, faute d’avoir ajusté correctement son assouplissement monétaire, il en est réduit à nous confisquer jusqu’à ces misérables miettes. Combien de temps encore serons-nous le rebus nécessaire aux justifications d’un ordre discriminatoire … ?»

ça c’était du lourd…

« Zoomez !»

Après 48 heures d’un repos réparateur, les sensations de Lester revenaient comme des feuilles couvrent un rameau au printemps et son « atterrissage » hormis quelques blessures superficielles n’était plus désormais qu’un mauvais souvenir.

L’écran renvoyait les traits de Minerva, les données biométriques couraient en bas du monitor.

Il arrêta momentanément de s’y intéresser ajusta la mise au point sur la main de la fille… le transistor !

« Ils sont à Pansay City… » Il les avait reconnus et tenait maintenant un lien tangible sur lequel tirer, un fil conducteur qui menait tout droit à ses déductions.

Mambita regarda sa Cervez, puis sa bite et enfin le carton du filtre écrasé dans le cendrier. C’était quoi ce binz’ ? Un quiz politique, une réalité-fiction, un soap des gratuites ?

A la base de son écran volatil, en surimpression, une phrase-barre défilait : L’Etat Global vous ment, rejoignez-nous sur *grr.wenga.lut*.

Le jeune homme bascula sa session sur l’adresse clubos, un texte était en train d’apparaître : – Visiblement la difficulté qu’ont les agences globales à distribuer l’aide n’est pas forcément due aux aléas économiques qui secouent la planète mais plutôt au système qui pactise avec les mafias locales. On peut se poser la question si les derniers avatars qui s’acharnent sur nos belles structures ne sont pas directement liés aux perversions de son fonctionnement. –

 

En arrière-plan, une Cam filmait les formes de Minerva, corrigeant automatiquement l’ampleur ? de ses mouvements.

« Ils sont forts ! »

« Quel canon ! »

« Cabron, yé suis cuit ! »

– Comment ce qui devait être un grenier au service des démunis s’est-il transformé en stockage de nippes de luxe, alors que l’aide globale nous parle de crise alimentaire sous couvert d’effondrement monétaire ? -.

 

Le fossé séparant les groupes sociaux n’avait plus de dimension politique, ni même économique. On avait endormi toute velléité d’émancipation et de libre-arbitre sous d’épaisses couches d’un vernis commercial gluant que les media avaient pour mission d’appliquer. L’ensemble avait l’harmonie des standards guimauves dégoulinant inexorablement sur le clubos et les écrans. Il fallait évidemment pour que la sauce prenne, des zones en friche où on orchestrait l’aide à certains « déshérités » pour qu’ils se maintiennent à la ramasse et justifient le fonctionnement de « l’élite » !

Dans le fond ce n’était pas un mauvais système, tout le monde s’y retrouvait et les vieux qualificatifs « sous-développés, émergents, gauche, droite, Under » avaient simplement été bannis du vocabulaire et des « news bar ». La pub et les communicateurs réglaient leur com’ de façon à ne pas déborder sur l’application des programmes mondiaux. L’appareil avait une consistance de mayonnaise assez relevée pour faire passer l’amertume de la pilule.

Mambita n’y comprenait pas grand-chose, une seule chose l’intéressait :  combiner nerveusement sur le joystick et ses gâchettes R1 et 2, une manœuvre qui pousserait la poupée qu’il avait sous les yeux à se dévêtir et continuer la lutte dans le plus simple appareil…

« Désape-toi ! »

« Vous n’allez pas me dire que vous voulez que je m’exécute… vous déconnez ou quoi… ?

« C’est pas vraiment c’qu’on veut, c’est le flux des éléments qui se coordonnent ainsi ! »

« C’qui veut dire ?? »

« Oui tu nous a bien compris, tu vas négligemment laisser tomber une bretelle de ton soutif et t’arranger pour te faire un accroc sur ta poche revolver… »

« Vous êtes ding… »

« On n’a pas le temps de discuter, on a le monde à refaire alors ce ne sont pas tes miches qui vont nous mettre en retard, on prend le contrôle ! »

« Vous prenez quoi ? »

« On leur retourne leur com’ dans la gueule. »

Ses pensées suspendues entre abandon et rébellion, le corps de Minerva s’arcbouta, elle s’élança vers la pile de carton et d’un geste déterminé y balança le transistor.

Les geeks qui suivaient la scène restèrent scotchés devant l’arabesque du flux électrique. Quand l’objet eut atteint la montagne de carton, elle prit instantanément feu qui, la montagne ou la fille ? Alors la fille se retourna face aux Cams qui zoomèrent… L’auréole de son sein   jaillissait de son débardeur roussi !

Campée dans cette position, derrière elle les flammes donnaient à sa chevelure le gonflant d’une apocalypse que bien des shampoings se seraient arrachés.

« Trouvez-les et éliminez-les avant que tout ceci ne nous échappe ! » lâcha le Président, « on ne joue plus ! Notre avenir, celui de la Discover Company et peut-être de cette société toute entière sont en jeu. Peu importe les moyens, il faut absolument reprendre le contrôle !

 

Ce feu vert total aurait comblé d’aise n’importe quel soldat, politicien ou fonctionnaire, pas Bergenström. Sa capacité à gérer les situations les plus improbables lui avait forgé un solide mental et une lecture objective des évènements. D’ailleurs ce blanc-seing ne l’amenait pas beaucoup plus loin. Des moyens oui, mais pour faire quoi ? Commencer par où et attraper quoi ? Certes, il les avait identifiés, mais leurs formes allaient varier… Ce n’était pas de ce côté-là que viendrait la solution, non il fallait chercher ailleurs, il refit mentalement le tour du dossier de Corvac.

« Ils ont réussi… ils ont tout simplement réussi ! » s’exclama le Doge.

Comme jaillissant d’un vieux grimoire ses paroles figèrent les membres du Conseil dans une attitude quasi mystique.

Ce patriarche qui ne quittait jamais le siège à la droite du Président était respectueusement écouté. La dernière fois qu’il articula une phrase dans ce conseil devait remonter à une décennie et ses observations avaient une acuité étonnante. Certains membres de l’audience ne l’avaient jamais entendu et d’autres le pensaient cliniquement mort, car bien qu’il ne s’alimentât, ni ne satisfasse plus ses besoins naturels, ses membres restaient chauds et sa respiration régulière.

« Ils sont arrivés là où personne n’est encore jamais allé… ».

Ses paroles étaient si faibles qu’il fallait une attention soutenue pour les percevoir. Après un bref claquement, sa mâchoire se referma et l’ancêtre reprit sa position originale.

L’évènement était totalement insolite. Personne ne pouvait dissimuler son trouble ni empêcher un lourd silence de s’installer. Comme toujours dans ces cas-là, la préséance voulait que le Président reprenne la main, mais Olaf Planter restait muet. Lester, avec sang-froid, saisit l’occasion pour achever la phrase que le Doge avait, involontairement peut-être, laissée en suspens.

« …peut-être, mais je sais où ils vont revenir… !»

Une idée venait de lui traverser l’esprit, simple et pourtant d’une lumineuse évidence.

AÏE C'EST TROP CHAUD 23

« J’aime quand tu souffres… ça donne à ta voix cet adorable accent sauvage, je ne m’en lasserai jamais », dit Lester en déposant les morceaux de bœuf Satay sur le joli quadriceps qui se contracta.

Ils avaient dressé la table au beau milieu de la kitchenette. Sur la nappe damassée, étendue dans la pâle lumière des bougies, la fille nue, fixait le plafond en suçant par intervalle, la paille trempée dans une Margherita.

Le haut de son corps et ses seins étaient enduits de houmous, depuis le sternum et jusqu’au ventre des portions de langoustes citronnées habillaient ses abdominaux….

« Tu es bien l’un des derniers qui s’offrent encore des vrais tissus animaux…Plus personne ne fait ça ! Je ne sais pas comment tu peux manger ces bestioles. »

Délicatement il lui introduit une baguette entre les grandes lèvres

« C’est parce que tu les accompagnes divinement »

Il avait recouvert le haut des cuisses de ce riz qui compose les sushis et déposé dessus un assortiment de garnitures délicates.

Il façonnait ses bouchées en veillant à ce que le contact de ses doigts sur la peau de sa galante inscrive un court frisson, puis ajoutait un apprêt avant de le tremper d’un peu de cyprine si l’excitation le permettait, d’urine ou simplement le présentait à la bouche de son amante pour qu’elle y ajoute selon son désir un trait de salive, de sauce soja, de citron et même parfois de Margherita.

Il disposait toujours avec soin sur le service-boy une longue racine de ginseng dont il avait méticuleusement façonné les contours.

De sa main droite il s’en saisit, la trempa dans de l’huile d’argan et l’appliqua dans le repli de l’aine ; son contact la surprit, puis le galbe appuya sur sa fente qui résista comme une fleur avant d’éclore.  Il suspendit son geste, puis comme elle se détendait, affirma son empreinte pour trouver un axe plus ferme qui conjuguait deux mouvements rotatifs et horizontaux.

L’oblong du manche additionné à ses vertus poivrées bandèrent les muscles du plaisir. Lester pouvait très exactement les sentir remonter le long de cet axe. Ce courant appartenait à une partition qu’il se remémorait par cœur faute de pouvoir désormais la jouer.

De voir ce corps se tendre comme la corde d’une viole ne résonnait plus en lui qu’avec des accents gastronomes depuis qu’une balle chemisée lui avait infligé la mère des blessures.

Il goba une huitre dont il avait paré la chevelure de son amante.

« Mère grise où brise ma bise… Tout mord. »

Il tendit ses lèvres encore salées du jus d’huître.

Elle les dévora tendrement en donnant à ses reins une onde sismique si lente que ses effets dévastateurs auraient facilement englouti les côtes du Pacifique.

Le ginseng s’attardait maintenant sur son clitoris…Un voile tendait au-dessus de la réalité le reflet d’un au-delà où il ne tenait qu’à un fil de succomber.

Abandonnant son siège, il descendit sur la pointe de sa langue à travers la moraine de sa cuisse, contourna son genou pour glisser sur l’arrête du tibia avant de trouver le rebond de son coup de pied. Les goûts dont il avait pris soin d’enduire son parcours donnaient à ces reliefs les notes que sa libido lisait en braille.

Alors que sa senestre s’amusait à faire et défaire le bouquet d’orteils luisant de Grande –Chartreuse, sa main droite tisonnait dans le foyer où rougeoyait un magma, prêt à déborder, à stopper tout le trafic aérien des vingt prochaines années.

Elle déglutit :

« Tu vas partir, n’est-ce pas… ? »

« Oui ! »

« Longtemps ? »

La tige désormais avait ralenti son mouvement, obéissant à la sismique de son désir.

Les mots, les phrases n’étaient qu’un fard du présent et leurs côtés absurdes l’habillaient d’un vêtement insensé.

Un trait de Cointreau glacé gicla sur son pelvis nappant les bords de sa mince toison avant qu’un Zippo ne boute le feu à la nappe d’alcool ; les sables d’Afrique se déversèrent alors sur ses chairs, elle s’abandonna, loin… si loin, un interminable instant dont il serait si simple ne pas revenir.

 

SENTIER AU LOUP, MONT JURA 24

23. SENTIER AU LOUP, MONT JURA

A ses pieds s’étendait la vallée et l’orée qu’avait ouverte un ancien incendie donnait une impression mitigée de force sauvage et d’abandon. Comment les choses pouvaient-elles se marier, se mêler de façon si contradictoires ? Pourquoi, alors que les Hommes régnaient depuis des neiges, s’éteignaient-ils comme la braise sous la cendre ? Les « Autres » survivraient-ils ? Illir-rêve se remémorait ce jour où son groupe de chasse avait surpris une de leur réunion. Protégés par le crépuscule, ils avaient pu s’approcher au plus près d’une rapine, l’idée les ayant attirés. Le rassemblement qu’ils épiaient était important, impressionnant comparé aux leurs. Les deux peuples s’évitaient, mais il n’était plus rare de croiser la trace des Autres, voire de tomber sur leur groupe de chasse. En général, on redoutait l’affrontement, mais si leur nombre était suffisamment réduit on pouvait aussi se rassasier d’un ou deux. Leur chair était fine, surtout celle des plus jeunes, mais il fallait se méfier. Si leur taille était inférieure, ils avaient cependant l’avantage d’être plus réactifs et mieux organisés ; comme avec le renard, ce que l’on voyait était rarement ce qui nous attendait. De plus le travail de leur arme était plus subtil, surtout celle dont la propriété magique était de se déplacer si vite qu’elle coupait la distance, elle pouvait nous frapper sans même avoir vu le lanceur. Ceci mis à part, ils étaient particulièrement laids avec leur petite tête au sommet d’une frêle charpente ; on aurait dit de ces sauterelles qu’on grignote lors de l’aguet. Par contre, leurs parures étaient belles, leurs façons plus soignées et pour les rares restes qu’ils aient pu leur dérober, leur nourriture plutôt savoureuse. Ils avaient mis sur l’esprit des sons qu’ils utilisaient en permanence, c’était d’ailleurs une de leur faiblesse. Si leur odeur était moins perceptible que celle des Hommes, ils ne cessaient de produire ces sons bizarres, même Merle-Bec-Jaune ou Pie-Noir-Blanche étaient plus discrets. A quoi ceci pouvait-il bien leur servir ? S’orienter peut-être… ?

Ce rassemblement unissait de nombreux-nombreux clans, tant d’ailleurs que leurs grottes qui dominaient le lieu ne pouvaient tous les contenir.

Quand Grand-Mère-Lune-Rousse se leva, le groupe se faufila vers les premières tentes bordant le saut d’une rivière. Le bruit de la chute assourdissait celui de leurs pas. Les Autres étaient tous regroupés autour d’un grand feu. Certains portaient les cornes de frère Cerf, quelques-uns étaient couleur sang. Leurs guetteurs tentaient vainement de voir la scène, il ne fut guère difficile de les contourner.

Les Hommes remplirent leurs besaces de tout ce qui leur passait à portée. Pointes, grattoirs, peaux, restes. Revenus à l’écart, ils se postèrent pour profiter du spectacle et du bon tour qu’ils leurs avaient joué, tout en grignotant leurs gouteux reliefs.

Illir-rêve faillit s’étrangler quand apparu leur Être-Songe. Le tonnerre de mille sabots percutait les parois de la falaise, sa tête était coiffée des traits de Toi-bison, son corps à demi-nu luisait d’une étrange couleur. Le galop venait très précisément d’un objet qu’il frappait tout en interprétant une danse souple, sautillant d’un endroit à l’autre. Autour de lui, les clans psalmodiaient un long mantra monocorde. Puis un être fut amené au centre de la place, là où trônaient le feu et l’Être-Songe. La distance faussait la vision, mais sa corpulence, la forme de son crâne et sa démarche ne laissaient aucun doute, ils détenaient un Homme. Le mantra récité par la foule fit place à un tumulte entrecoupé de cris et de ce bruit si particulier qu’ils émettent lorsqu’ils sont contents. Quelques cailloux fusèrent, un épieu vint se ficher à quelques pas de lui, puis le bruit cessa. Illir-Rêve jeta un regard aux membres de son groupe. Tous ressentaient un mélange d’incompréhension et de crainte. Hmlr-Tranchant, le tailleur de silex s’agitait, son esprit et son regard vacillait entre la peur et la haine, il balançait son torse et avait visiblement de la peine à réprimer de sombres grognements. En bas, l’Être-Songe se plaça en face de l’Homme. Tout en l’observant de la tête aux pieds il émettait des sons entrecoupés de coups sur l’objet-bruit. La victime ne bougeait pas. Terrorisée par le bruit, elle tentait d’évaluer ses chances, humait l’air, toisait l’audience, cherchait quelques signes dans la nuit. La danse de l’Autre, s’accéléra, ses incantations aussi, il tournait autour de plus en plus vite, le frôlant un instant, s’en écartant subitement, puis il le toucha une première fois avec le percuteur de l’objet bruit. Sa victime encaissa sans broncher, la danse devint plus agressive et maintenant l’Homme tentait de se défendre en chassant son agresseur lorsqu’il passait à sa portée, mais à chaque fois, sa célérité et sa souplesse ne faisaient que rendre plus évidente la différence qui les séparait. D’où venait ce peuple ? Comment avaient-ils pu s’installer ici et survivre ? Bien que d’un physique réduit, ils semblaient prendre l’avantage. Les songes des anciens n’en parlaient pas, seuls quelques Pères les avaient mentionnés lors des réunions en saisons douces et voilà que depuis quelques neiges, les signes de piste révélaient leur nombre croissant. Certains troupeaux étaient visiblement moins fournis, preuve que nombre d’individus avaient déjà été chassés. Comment se fait-il qu’à la faveur de ce climat devenu plus clément on ne puisse simplement profiter du redoux en grattant les peaux, taillant les pierres ou en regardant les jeunes courir les jeunettes plutôt que de se sentir perpétuellement inquiets ? Une crampe désagréable passa sur les épaules d’Illir-Rêve. Le bas de son dos le cisaillait, ces longues marches devenaient de plus en plus pénibles et bien qu’il soit toujours un grand chasseur, il se doutait bien qu’un mal différent couvait chez les Hommes. Une affection qui n’avait rien de commun avec la vieillesse, quelque chose qui venait des lignées. Ils étaient les seuls, depuis le premier Soleil. Enfants uniques parmi toutes les espèces, leur place était à côté d’Auroch, l’esprit du Renne qui les guidait dans le vent glacial, la force d’Ours habitait leur refuge. Terre-Matrice en avait-elle décidé autrement ? Les naissances s’étaient raréfiées, beaucoup de Petits ne passaient plus la première neige et de nombreux autres avaient l’esprit à l’envers. Ils étaient les Fils de la Terre, mais leur mère visiblement en avait fait d’autres et peut-être ses premiers ne l’intéressaient plus ? La lignée de l’Homme s’éteignait.

Au centre, la victime tentait maintenant, dans des gestes grotesques et désordonnés d’attraper son oppresseur, mais la lumière du feu laissait apparaître des entraves, comme on le fait avec un appât, ce qui ajoutait un cocasse sinistre à la scène. Le public avait repris sa psalmodie, s’était rapproché et certains maintenant participaient au supplice jeu, en lui infligeant quelques coups à chacun de ses passages. Le martyr restait obnubilé par son tortionnaire et mêlait, dans un désordre paniqué, des cris de chasse à ceux de peur et de mort. L’Autre se jouait de lui avec tant d’aisance qu’il était évident que ce n’était pas son coup d’essai.

Illir-Rêve quitta ce souvenir. Il tenait dans ses bras la dernière fille du Clan et c’est vrai que le calme de cette orée s’accordait parfaitement avec ce lieu magnifique pour donner à la jeune enfant le grand repos qui venait de devenir sien.

Il la déposa sur sa peau de marche et creusa avec son bâton-fouisseur.

Il ne releva pas les fumées d’une harde de cerfs, ni leurs empreintes toutes fraîches qui affirmaient leur proximité.

En creusant il se remémorait l’agonie du supplicié.

Lune-Rousse était haute, l’Homme épuisé comme ces bêtes qu’on force par jeu quand la chasse est facile. Campé sur ses deux jambes, il restait immobile, debout au milieu de la clairière. Ses longs cheveux inondaient ses épaules, un large trait de sang coupait son visage, on voyait dans la lumière du feu son torse nu se soulever au rythme de sa respiration haletante. Il contempla le foyer et à l’assaut suivant, y saisit une branche enflammée qu’il tint devant lui, la foule s’écarta. L’Être-songe arrêta de battre son objet-bruit. Tout devint silencieux, le groupe de chasse retenait son souffle. L’Homme restait sur place, quelques silex tombèrent autour de lui. Son adversaire fit un pas sur le côté et pris deux objets qu’on lui tendit. Il engagea ce qui devait être une petite sagaie sur le fil du second. L’Homme avançait maintenant sur lui en titubant, quand un jet siffla dans la nuit lui perforant l’endroit du cœur. Il fit un pas, puis un autre et tomba à genoux avant de mordre la poussière. Quand son esprit se libéra le groupe de chasse d’Illir-Rêve l’accueillit silencieusement. Une ombre passa dans leurs regards, leurs poitrines se serraient. Tous regardèrent dans le ciel. Illir-Rêve fît les gestes pour accompagner l’esprit dans le grand repos. Soudain au beau milieu de son élévation, une vision s’y superposa… des Autres juchés sur des Chevaux-beau-poil, galopaient dans une immense plaine. Elle était vide et le groupe visiblement tentait à l’aide de cannes de frapper un objet vers l’horizon. Il y avait dans l’air une franche gaîté comme celle qu’on connaît les jours de bonne chasse et leur gorge produisait encore ce bruit si particulier. Illir-rêve était Œil-Corbeau, il poursuivait la troupe de son vol, parfois si près d’eux qu’il entendait le souffle de leur monture. Ils étaient jeunes, avaient gagné le cœur du Cheval, dompté la vitesse et célébraient la vie en jouant dans l’immensité. Arrivé au bord d’une faille, la troupe réduisit l’allure et l’un de ses membres frappa alors à toute volée l’objet pour l’envoyer vers le fond. A cet instant précis et alors que la trajectoire s’arrondissait, il vit que ce qui tournoyait dans l’air en lançant un regard imbécile était une tête d’Homme, la sienne plus précisément. La scène s’estompa et son esprit revint s’asseoir dans son crâne. Ebranlé, il donna le signal de départ, valait mieux ne pas traîner dans les parages.

Cette vision fût la première d’une longue série qui à chaque fois lui intimait de se préparer. Il n’en informa pas le Clan, ni même son chef Bourz-le-Fort. Les lunes se succédèrent, les naissances se tarirent, le groupe des « à- l’Envers » grossit, son dos le fit tant souffrir qu’il ne partit plus mener les chasseurs. Les vieux quittèrent le clan pour ne jamais revenir suivit de peu par les Envers. Alors les Autres arrivèrent à la tête de tribus toujours plus nombreuses.

Ce ne sera pas en chassant Auroch, ni Mamoutha, ni en luttant contre Lion-Dent-Tranchante, ni entouré des siens, qu’Illir-Rêve allait s’éteindre. Il était désormais le dernier de ces premiers, de ce monde qui s’échappait, partait en fumée ; douces volutes que ces femmes si tendres, ces enfants si gais, ces vieux devenus sages, ces peaux si douces et aussi les heures de traques, le goût de viande, celui des rhizomes, la couleur des feuilles, le jaune des mélèzes, les flocons de neige avec les Esprits qui peuplaient toute chose. Avait-il seulement rêvé ? Terre-Mère en inventera encore, des Autres, des animaux, des plantes, elle les baignera à nouveau de son soleil et de sa générosité sans peut-être même se rappeler de ceux qui les précédèrent, son peuple désormais n’en sera plus le témoin.

Il posa le corps de la fillette dans son repli de terre, la recouvrit et délimita le tour avec des cailloux qu’il choisissait pour leur forme pleine.

Quelle dérisoire vanité d’avoir songé un seul instant que les Hommes puissent s’inscrire dans l’éternité !

Il cala son manteau sous ses fesses, arracha le morceau de bois tendre qui obstruait le goulot de sa calebasse et s’envoya une bonne rasade d’un jus dont il avait le secret, puis il redressa son dos et laissa son esprit filer dans les replis de la vallée ouverte à ses pieds.

Son regard planait au-dessus des brulis qui fumaient encore, il le laissa dériver vers une clairière et ce qu’il vit le laissa interdit ; un Autre l’attendait là, son corps était habillé d’une image intermittente. Il était encore plus bizarre que ceux qu’il avait croisés… Mais s’il n’en voyait qu’un il en « percevait » trois…

« Il » lui parla du prolongement, de l’écho des esprits, d’une différente mesure, d’enfants et d’une autre étendue au bout de la nuit :  le caractère de cette vision n’était pas bien défini, mais la démarche et le propos qu’étrangement il saisissait étaient apaisants.

Ce qu’il sentit en plus, c’est qu’un lien étroit les unissait.  « Ils » lui demandaient d’utiliser une certaine magie pour les révéler.  En souriant l’Homme-Esprit lui tendit sa gourde en le priant de ne pas en abuser. L’Autre la porta à sa bouche et quand il eût fini d’avaler la décoction, se dédoubla en deux, quoique le second était franchement malingre et qu’à l’odeur ce devait être une femelle. Le plus impressionnant tenait cependant en un amalgame clignotant d’étoiles d’une dizaine de coudées, juste à côté.

« Je crois que je vais garder l’aspect d’un transistor… -déclara JC- …ce sera plus pratique !»

« Qu’il fait bon se sentir indépendante » ajouta Gina, dont une cicatrice barrait le temporal »

« Voilà, juste ce qu’il nous manquait. JC, t’es une star ! Stocke-nous cette phase-mode, qu’on puisse se la jouer aller-retour !»

Retrouver au fond de deux cent générations le mode qui permet aux esprits de recouvrir leur forme humaine, tenait du véritable prodige, mais les circuits-synapses de Jay C le Cervordi avaient fait le rapport avec une effarante perspicacité.

Se tournant vers Illir, Stan saisit sa main en lui imprimant un mouvement assez compliqué, pivotant sur les pouces accompagné d’un glissement paume contre paume. Un petit choc, les phalanges serrées en poing, la classe pour saluer son arrière-grand-dix aïeul

« Merci Grand-Père ! »

Puis, comme si son esprit vagabond s’était soudain effrayé, il quitta la clairière et revint à tire-d’aile rejoindre le nid de son lobe frontal.

A cet instant Illir-Rêve se promit de ne plus abuser de cette décoction mais lorsque son esprit bascula finalement dans la quiétude, il se promit l’exact contraire, sa descendance ne s’était pas éteinte !

 

EN ARPEY 24

A croire ce que le zoomer diffusait, jamais les clones n’avaient connu pareille liberté.

« One Clone ! One Tone ! »

L’allumé qui tenait lieu d’envoyé spécial du cortège de la première « Parade pour une âme », avait tout du formaté, même son regard souligné d’un trait de khôl était à ce point artificiel qu’on ne pouvait que sourire de cette substance trop décalée.

Sa tirade commençait par : « Leur seul projet c’est d’en avoir aucun… » et finissait par « bénis soient les simples d’esprit, dorénavant le programme Global leur appartient… » n’eut pas l’air de plaire à Gina. D’un bond elle se trouva en face de l’écran à clacher le commentateur :

« Ah oui ! Vraiment ? Merci d’être dans nos têtes … Alors on est trop con d’avoir été vos steaks ? Va te trouver un hémisphère droit sur compost et fourre-le toi dans le cul, vu que c’est par là que tu réfléchis !»

« Gina, faut pas te mettre dans ces états, JCN ne comprend plus rien, moi tu m’fais flipper… On devrait se reposer… Notre triptyque manque d’air… Si chacun, j’sais pas moi… prenait un peu de recul… On peut faire une pause, changer de mode maintenant qu’on a la phase-code…

« Toi, humano de merde tu vas pas m’la jouer, tu sais à quoi j’servais ? Dans quelles conditions j’étais parquée ? Je ne suis plus un objet sexuel en pièces détachables ! »

« Tu fais chier Gina, chaque fois qu’tu t’énerves, tu perds ton sang-froid et tout finit au broyeur. » Il se massa inconsciemment la jambe.

« D’accord Enseigne de mes deux ; – Enseigne -… tu veux dire patch … empiècement, raccord, t’es arrivé là grâce à un concours de circonstance qui tient bien plus de l’acrobatie que de tes compétences… »

« Tu sais quoi ma belle t’as raison ! T’as juste rien compris à ce qui s’est passé là-haut. De toute façon tes humeurs instables et tes provocations bidons n’y changeront rien. On ne peut pas tout métamorphoser. Ce que tu vois et entends dans ce reportage c’est pour les cons, pour qu’ils se complaisent dans leur ignorance et éviter qu’ils aient l’idée de changer. T’en veux quand même pas à un puit d’être sans fond ? ».

« Toi et ta philosophie de bas étage, mouline-la fine et roule toi un gros trois Freud ! »

C’est exactement à cet instant que JCN choisit pour implémenter la phase code qu’il avait gravé un peu plus tôt et conclure cette délicate altercation.

* * *

« Les évènements se précipitent, il devient urgent de reprendre le contrôle… »

ça commençait à stresser humide au sommet. Des mouvements incontrôlables émergeaient simultanément aux quatre coins de la planète, comme souvent dans l’histoire de l’humanité, sauf que cette fois-ci ça n’avait pris que quelques jours.

Le ratage de la Discover-Company, Clone-out, la chute du Welt, le feu aux productions de sorbitol, des tirs de missiles impromptus, la révolution comme fête populaire et quoi encore… ?

« Les choses dérapent sur Terre… Le Conseil Global a perdu la main… Je crains que nous soyons bientôt obligés d’intervenir. »

 

Il flottait à l’altitude du Panthéon un mauvais parfum mêlé d’inquiétude et de ressentiment, qui venait troubler leur vénérable sérénité.

Nummer Eins, l’une des deux Entités Ultimes, savait ne rien laisser paraître – il n’avait d’ailleurs pas d’effort à faire. Pour lui, les épreuves étaient toutes des occasions de prouver sa sublime hauteur.

« Cette méta-combinaison faite d’enseigne, de clone et de Cervordi est tout à fait surprenante ! »

Number two, son alter ego, dissimulait mal son inquiétude, quant à lui.

« Si nous leur proposions de négocier, c’est toujours un bon début et ça permet de les profiler ? »

« Nous n’avons pas pour habitude de nous mêler des affaires « d’en-bas ».

« Je crois qu’il va falloir y déroger »

« Ils ont déjà mis un « pisteur » sur l’affaire.

« ça risque de ne pas suffire… »

« Je pense qu’on devrait attendre de voir ce que ça donne »

« Soit, suivons leur évolution et nous aviserons… au fait quelles sont leurs revendications ? »

« C’est bien là le problème… Ils n’en ont jamais formulé… !»

« Je sens que ça ne va pas tarder ! »

* * *

« On est où là ? »

Perchée sur un arbre, Gina tient fermement les yeux fermés de Stan.

« Accroche-toi à moi avant que je te rende la vue. »

L’Enseigne qui la sent dans son dos, fait glisser ses mains sur l’arrière des cuisses de la clone.

« A trois, tu peux les ouvrir ! »

Et quand le compte est bon, Stan découvre une épaisse frondaison dont la lumière, voilée par ces ombres, force sur le vert luisant. Ce doit être la fin d’une journée caniculaire à en croire le vrombissement acharné des insectes au travail.

La chaleur a aussi drainé les odeurs. Une prédomine toutefois et c’est celle un peu âcre d’un feu.

« En Arpey, notre forêt ! »

Gina se saisit du transistor et bascule dans le vide avec Stan à ses trousses.

Il fait bon aussi se retrouver seul dans son corps.

« C’est sympa de m’avoir amené ici ! »

« T’avais raison, faut qu’on fasse une pause ! »  Dit JCN qui distille le chant des baleines en ventriloque, seul genre majeur qu’il apprécie.

La strate inférieure a été régulièrement débroussaillée et il n’est guère difficile de progresser. Quelques petits sentiers dessinent des passages au bord desquels on trouve des tumuli de pierres ou de terre, parfois surmontés de symboles chrétiens, musulmans, juifs, bouddhistes, artistiques ou simplement nus.

On suit le lit de certaines résurgences, des oiseaux viennent piquer les vers dans des troncs secs laissés nus et droits comme les piliers d’un temple. La quiétude baigne l’endroit.

Ils cheminent le long d’un layon qui finit au pied d’un majestueux chêne.

Soudain, le chant des baleines fait place à une stridulation.

« Qu’y a-t-il Jay C’, t’es inquiet ? »

La clone ne peut retenir un sursaut quand, se retournant vers le transistor elle se retrouve nez à nez avec le visage inversé d’un personnage suspendu dans les airs. D’un, les tatouages qui lui couvrent le visage la prend par surprise ; de deux, le gabarit du tasser qu’il pointe sur eux n’est pas rassurant.

« Que faites-vous ici, qui vous a permis ?»

« J’t’ai connu plus accueillant… ! »

Sans cesser de les garder en joue, l’individu se retrouve sur ses pieds en un mouvement aussi rapide qu’agile, pour les examiner avec circonspection. Quand, enfin son regard accroche celui de Stan, l’ombre de l’encre qui souligne un tribal remarquablement exécuté, se plisse sous les rayons de son sourire ».

« Stan… »

« Greg… »

…Ils plongent l’un dans l’autre dans une longue étreinte portée par le chant des cétacés que Jay Ci s’est remis à fredonner.

Quand ils se séparent enfin, Stan fait les présentations, ce qui nécessite un certain effort d’imagination en ce qui concerne le transistor.

« J’en crois pas mes yeux, on dit partout que vous avez disparu et certains racontent même que vous êtes morts… »

« Pas étonnant qu’ils nous biffent le portrait à l’arrache. »

« Vous arrivez d’où et c’est quoi votre plan.. ? »

« Aurais-tu toujours cette délicieuse WalliserQueen ? »

« Eh ouais, je manque à tous mes devoirs. Venez-vous installer à l’intérieur que je vous serve quelque chose, j’ai l’impression que le récit de cette histoire risque de prendre un bout de temps. »

Il décroche de son baudrier une paire de crabots qu’il fixe sur Stan et Gina et empoigne le transistor.

« Laissez-vous aller… ! »

La pièce en question mord sur le câble et les soulève dans les airs avant de stopper net sur le palier d’une cabane perchée à la base du houppier. Tendue par des drisses et pour le reste mortaisé dans l’arbre, la plateforme sur laquelle repose la structure semble étonnamment souple. Ils en franchissent le seuil, compensent la légère houle que la brise met dans le branchage. Dépouillée de tout le superflu, elle dégage une étrange sérénité, comme cette sorte d’encens qu’on brûle lors de crémations : virile, musquée et quiète à la fois.

Ils s’installent tous les trois dans l’espace dégagé qui entoure la table rabattable. Le banc qui la borde se prolonge ensuite en une couche, suspendue pour l’instant. Un coffre, quelques placards, beaucoup de luminosité, avec au-dessus une mezzanine.

« J’vous offre un thé ? »

Après avoir fait chauffer la bouilloire, il dépose une tasse devant ces deux hôtes, hésite un instant avant de demander :

« Euh… Jay Ci il boit quelque chose ? »

Tout en discutant il fait descendre la mezzanine à l’aide d’une manivelle, se saisit d’une bonne tête d’herbe bien dodue qu’il a tôt fait de mouliner.

En effet ils ont des choses à se raconter et Stan, entrecoupé par les obligatoires précisions de Gina, déroule l’écheveau de ce qui somme toute, dure depuis quinze jours à peine.

Ça partait un peu dans toutes les directions et parfois Greg ne savait plus vraiment s’il s’agissait de la réalité ou de fariboles.

« Oui, oui, tu peux faire tourner à Jay Ci, il ne peut pas boire mais il fume…oui, par le haut-parleur… ça lui fait vibrer la membrane ! »

* * *

Ce n’est pas tant les fourmis qui dérangent Lester que le thermo régulateur de sa combi qui foire complètement. Les gouttes qui dégoulinent sur les fougèrent en apportent une preuve liquide et les rougeurs qui lui tannent maintenant la nuque, une urticante marque physiologique. Si la clim’ dysfonctionne, les propriétés de son varioflage le rendent quasi invisible. Le centre de la cabane s’affiche en plein dans la visée, mais chose étrange, son décryptage ne renvoie que l’ombre anamorphique d’une seule personne, il en a pourtant clairement vu trois entrer et le retour phonique ne laisse pas de doute à ce sujet. Ils sont là !

A force de compulser les données personnelles et confidentielles de Stan il a fini par découvrir des choses intéressantes, comme ses relations privilégiées, ses liens, pas mal de choses sur son originalité, donc quelques pistes à creuser.

En tombant sur le passage du frère propriétaire d’un cimetière New Dead, il a instinctivement su qu’il avait là de quoi tenter d’approcher la cible… Où va-t-on, quand on fuit, sans ancrage, exténué par une mission qui dérape dans tous les sens ? Chez quelqu’un en qui on a confiance et si possible qui vive loin d’une société resautée…

Comme un fruit mûr, ils étaient tombés dans ses filets. Il entend dans son oreillette il entend la conversation se poursuivre :

« Et vous pensez faire quoi maintenant ? »

« Appuyer sur l’accélérateur et tenter de faire fleurir ces graines de révolte qui germent depuis la nuit des temps. Ce système doit son omnipotence à sa taille, il est obèse, « Too big to fail ».

« Et vos projets ? »

« Le mettre au régime ! »

Lester grimace : « Pauvres cloches… ! » Il fallait les éliminer définitivement et tant pis pour le petit dégât collatéral !

Il règle la puissance de son gun, la visée, repositionne les paramètres. Il cale l’arme sur son appui et utilise sa masse pour encaisser le recul. Pour le moment, l’index évite le contact avec la double détente magnétique, il faut d’abord baisser le rythme de sa respiration jusqu’à l’oublier.

« Pourquoi il siffle comme ça ton MP3 ? »

« C’est pas un M… putain Greg saute… ! »

Tandis que Gina plonge à travers le carreau avec le poste autour du cou, Stan bascule avec son frère par la porte en espérant se clamper au câble juste à sa portée. L’instant d’après ce qu’il reste de la cabane se consume comme une torche.

Souple comme un félin, Gina émerge la première de l’amas fraternel qui se contorsionne au sol et pointe le transistor à bout de bras.

«Vas-y JC, shoote-le!»

Est-ce le choc mais dans sa demi-conscience, Greg semble distinguer une forme s’élever au-dessus d’un bosquet de houx, se débattre, comme saisie dans le poing d’un géant, puis se disloquer avant de disparaître.

Rassemblant ses idées, il fixe ce drôle de nuage dont les contours suggèrent curieusement un lion avant de s’estomper en agneau. Faudrait-il y voir un quelconque signe ?

« Greg, désolé pour ta cabane, on se débrouillera pour te la refaire, mais là il faut qu’on bouge … »

 

TRANCHEPIED 26

S’était-il assoupi ? Etait-ce la psalmodie de ce chant singulier qui embrumait la réalité ? Il lui semblait atterrir suspendu au parachute de cette lente mélopée. Il était partagé entre le sentiment d’avoir déjà vécu cet instant et une incohérence mollement acceptable. Les ombres dessinées par les personnes inclinées en direction de l’autel badigeonnaient de sombre les murs d’un blanc lumineux … Étonnamment, il ne parvenait pas à s’accorder à cette résonnance. Ses pensées s’éparpillaient, rien de tout ce qui l’entourait ne lui paraissait familier. Le chant s’acheva sur une note qui remplit longtemps le chœur… Imitant l’Abbé, tous se signèrent et sortirent recouverts de leur capuchon noir, les bras joints, invisibles sous leur chasuble. Dehors le courant frais d’un début d’automne gonfla leur capuche. Suivre la congrégation et mettre ses pas dans les leurs n’apaisa pas sa confusion. Arrivé au bout de la travée, certains tournèrent à droite et d’autres à gauche. D’instinct il chercha un détail dans leur tenue, un signe qui puisse lui indiquer la voie… Mais Dieu ne semblait guère enclin à le lui signifier, il suivit donc le moine qui le précédait quand celui-ci se retourna : « Frère Aymon, toujours perdu dans vos pensées… Ce réfectoire est celui des moines, le vôtre celui des convers… suivez-les donc et tachez d’accorder aux rites réguliers un soupçon d’intérêt… ».

Vraiment, cette salle ne lui rappelait rien, il avait beau chercher dans chacun des détails, sa raison n’y parvenait pas. Pour ajouter encore à sa confusion, le rite ne faisait que multiplier les options. Chaque frère s’asseyait sans hésitation à une place précise. Il fallait tenter de donner le change. Cependant la chance l’aida, avant-dernier de la file, il ne s’offrait à lui que deux places libres. Il en choisit une en s’en remettant à la chance …. Il s’élevait du bol qui fumait devant lui une lourde odeur de cochon. Ce devait être un gruau agrémenté d’un morceau de jambon mal paré… Bon sang, pourquoi cette réalité semblait-elle pareillement lui échapper ? Il mangeait plutôt pour donner le change et tenter de se réchauffer que par appétit. Ces vêtements, coupés dans un lin grossier, ne parvenaient pas à le mettre à l’abri de ce frais qui lui remontait par les sandales et parcourait les dessous. Le silence était partout, on entendait à peine le bruit des cuillers racler maintenant le fond des bols. Quand tout le monde eut terminé, un des frères se mit debout et marmonna quelques mots repris en chœur. Enfin, quand un « amen » y mit un point final, tous sortirent pour vaquer à leurs occupations.

Aymon toujours en proie à ses atermoiements, envisageait maintenant d’être simplement touché par la grâce et ses hésitations n’étaient sans doute qu’une sorte de béatitude avérée.

Il laissa cette douce sérénité guider sa méditation, d’abord hors de l’enceinte, puis le long d’une sente qui filait vers le sud. Il évitait de fixer son esprit sur les frissons qui le parcouraient.

Sur la droite, un bois de chênes abritait une colonie de truies qu’un gardien surveillait paresseusement. À gauche on avait planté un verger dans le creux d’un molard que les cueilleurs s’affairaient à dépouiller. Plus bas, un terrain où souches et mottes se disputaient les cahots, attestait que l’essartage durait encore. Enfin, alors que ses sandales s’embourbaient au fond d’ornières, il décida de céder à la dure temporalité des choses.

Il allait faire demi-tour quand il entendit des gémissements provenant d’un bouquet de charmes en contrebas …

Il tend l’oreille et se demande s’il n’est pas une nouvelle fois victime d’un autre de ses transports.

Identifiant le bruit de plus en plus nettement, il s’approche du bosquet et essaie à travers le feuillage de discerner la scène.

« Hein, heeeiiinn, comment as-tu fais pour choir par-dedans… ? Hue dia… Allez, remue-toi le train… »

Apparemment, quelqu’un tente d’extirper à grand peine une génisse plantée jusqu’au ventre dans la glaise et le vert lumineux d’un épais lit d’algues. Arc-bouté sur la corde qui enserre le front de l’animal, il tente désespérément d’aider la bête peu complice. Intrigué, Aymon s’approche. Plus il avance, plus l’individu se matérialise, quand enfin il est sûr d’être entendu, il lance : « Puis-je vous proposer mon aide ? »

Surprise la silhouette se retourne tandis que ses appuis glissent. Elle se retrouve les fesses dans la boue, sa robe retroussée à mi-cuisse découvre une paire de jambes écartées, les pieds fichés dans le limon, une mèche de sa crinière blonde lui barre le front, juste au-dessus d’une trace de terre qui lui macule la joue.

Il y a dans son regard vert une flamme sauvage qui le consume sur le champ. Egarés un instant dans cet échange, ils se regardent sans prononcer un mot, puis se rendant compte de sa posture, elle s’empresse de corriger sa tenue du mieux que les circonstances le lui permettent.

« Frère, ce maudit bestiau est venu se perdre dans ce creux et voici qu’elle ne peut s’en extraire par sa seule volonté. Je crains de la perdre si point ne l’aidons ! »

« Allez mon amie, à deux nous devrions pouvoir lui accorder la miséricorde qui semble lui manquer… »

Il fait quelques pas dans sa direction et lui tend une main qu’elle empoigne avec vigueur… Fermes, elles sont pourtant fines et la grâce de leurs doigts esquisse une courbe sous laquelle on ploierait facilement…

«Voilà le genre de pensée dont devrait se passer un convers ! » Depuis combien de temps les bride-t-il ? Sa conviction serait-elle en train de vaciller ? A nouveau sur ses pieds et sans lui prêter plus d’attention, elle attrape la corde et lui demande de s’y agripper. Elle se place devant lui.

« Vérifions si à deux l’affaire est plus aisée. »

Les sandales du cistercien s’enfoncent dans la masse compacte, il sent l’eau qui pénètre par dessous. Les tractions se succèdent et la bête petit à petit parvient à avancer dans cette masse, mais Aymon n’est plus vraiment à sa tâche… Ses yeux sont rivés au dos de la donzelle et plus particulièrement sur sa base. Il renifle à chaque effort son odeur, moitié foin, moitié noisette. La sueur qui lui perle aux épaules, dégouline en trait de lumière et réchauffe en lui un feu qu’il pensait éteint depuis longtemps.

Il se rapproche, elle ne dit rien… Ses bras sont maintenant autour de son buste, ses mains justes derrière les siennes. Ses trousses dans le creux de sa chasuble, ses cheveux dans le nez… Il en mâche quelques-uns.

« Je me demande ce que le Prieur y verrait ? »

Elle tourne la tête dans sa direction, lui offrant le creux de sa pommette et la courbe de son nez, la finesse de cette ligne lui chavire la raison.

« Plait-il ? » risque-t-il pour retrouver ses aplombs, mais les mots butent sur un voile grave… En fait, ils ne dissimulent rien et le trahissent même.

« Il discerne souvent les desseins étranges et je me questionne s’il gouterait à ce tableau ? »

« Vous entendez la parabole de la génisse qui voulant savourer l’herbe qu’elle croyait plus verte à côté, finit par se noyer dans l’étang qu’elle dissimulait. »

« Préférablement celle du Cistercien benoît, qui pour aider une gueuse empruntée par la tâche… »

C’est alors que l’animal atteint la berge, ses antérieurs cherchent un appui sur la rive et d’un solide coup de rein il se propulse sur la terre ferme. Les deux sauveteurs en perdent l’équilibre et se trouvent renversés l’un sur l’autre.

Ses bras enserrent son corsage, il sent la sphère de ses seins dans le creux de sa paume. Sa raison est en train de le trahir…

Son rire remplit la campagne et résonne comme un angélus. Il y mêle maintenant le sien et sonne un instant du même bruit que ses écus d’or quand ils éclatent dans l’obole du salut.

« Il m’en faut establer la bestiau, le jour décline. »

Elle cherche à se redresser mais les bras de l’homme la retiennent, la plaquent contre lui – elle ne sait que penser- il a déjà ses lèvres dans son cou – La peur vient un instant lui pincer le cœur.

Dans le creux de ses mains, la sphère chaude et pleine de sa poitrine le submerge, la confond avec certaines paraboles de l’Ancien Testament qui soudain révèlent un monde dissimulé jusqu’alors.

Au creux, tout au fond de l’endroit qu’il pensait avoir oublié, danse l’aiguillon du désir. Il se bande, s’arme, le carreau s’impatiente, voudrait que bascule la noix. Les efforts déployés par la fille pour se libérer la renvoient contre lui – ses reins se cambrent et retombent, s’acharnent. Puis quelque chose se déchire – de loin, d’au-delà le tombant du feuillage – d’avant ou d’après tout ceci… Il mêle à cette chorégraphie la couleur rouge de l’envie, le noir de la brûlure, l’aigu d’une cicatrice. D’une main il la trousse et plonge dans la moiteur de son ventre  – il l’applique contre lui et sent maintenant très précisément la raie de ses fesses calée contre la rigidité qui l’accapare – qui ne lui laisse plus d’échappatoire. Il est l’esclave de son désir – il cède à la tentation. Lucifer, cet ange déchu jette sur lui son dévolu et l’embrase d’un feu ardent. Un flux le déborde… La voûte céleste s’enflamme sous les derniers rayons qui irisent le Creux du Vivier. Son majeur trouve le sillon, il est humide de sueur, un parfum douçâtre vient jeter encore de l’huile sur ce brasier. Il touche cette détente, la caresse tandis que son axe se frotte aux deux parois de ce cul. Un trait vient se ficher dans la raison, lui fendre l’âme.

Le feu embrase les arbres…

Il la renverse sur le côté et lui mâchouille le lobe de l’oreille, il voudrait l’habiter, se confondre en elle.

« Vas-tu donc enfin te laisser faire ? »

« Frère, m’est avis que la folie va manger votre âme … »

Sa voix n’est maintenant plus qu’un fil, elle halète sous l’effet conjugué de la peur et de l’effort. Elle se débat, mais à chaque assaut son salut s’éloigne. Elle le sent maintenant qui s’insinue, bientôt il sera dedans, ira la creuser, la souiller, la déchirer.

C’est quand l’abandon le renverse, à l’instant précis où il sent son sperme gicler dans l’antre qui rechigne, que les choses se remettent à avoir un sens.

Il voit la lumière qui l’éblouit, sent le souffle, revient en arrière, non part en avant – se dépêtre dans une mosaïque d’émotions qu’il peine à identifier. Il reste accroupi, dans cette position de dépravé, son vit entre les jambes, en panne qui pend comme le glas d’une mauvaise nouvelle. Il sent alors le goût du ginseng, du soja, de la Margherita revenir chahuter ses sens et les sables d’Afrique enliser sa raison.

La fille, profite de cet instant pour se libérer, pour quitter ce marais où le destin s’est joué d’elle. Fuir cet instant que les ans ne gommeront pas, pire – qu’ils renforceront. Navrante morale que celle de cette main secourable qui finit par la broyer ?

Elle n’a rien demandé, elle ne faisait que sauver une génisse, mal lui en a pris.

Elle court au travers de la haie du plus vite que ses pieds nus le lui permettent. L’ombre du Jura recouvre déjà l’essart, le crépuscule va tirer son rideau sur ce pauvre théâtre – court Manon, court…

Il passe de l’extase à l’accablement, son souvenir par petites bribes se reconstruit et gonfle dans l’énormité d’une masse qui l’absorbe. Adviennent de légers tremblements, les doigts de la nuit suivant le destin appuient sur ses stigmates pour le tordre et lui essorer l’âme. L’accablement passé, cette force qui ne l’abandonne jamais, le pousse en avant, gonfle son souffle, cambe le temps et passe le gué de son abattement. Avec une évidence lumineuse les événements s’assemblent et se recoupent, s’imbriquent et se superposent…

« Putain, où m’ont-ils envoyé ? »

Il les revoit dans sa visée, se remémore cette forêt et la cabane perchée, il n’est pas de cette époque, ni frère Aymon, il est Lester Bergenström… un reste de XXIème siècle, le châtré.

Ce constat le rassure, c’est juste un mauvais rêve, une sorte d’excuse à son forfait… l’absolution temporelle…

Selon les quelques repères à sa disposition, il devrait se trouver dans une région continentale, peut-être entre le X et XIIème s. Peut-être l’Euroland Centrale, la Swiz à nouveau ??

La nuit tombe, elle souligne à peine les épaules et le garrot rond du Jura qui se détachent nettement. L’instinct du professionnel incorpore les données. Il serait à quelques kilomètres à peine de la cabane perchée où ses cibles se trouvaient… Intéressant ! Maintenant faire l’état des lieux, une bure, des sandales en cuir lisse, une ceinture de corde, toujours une bonne condition physique. L’immédiat se décline en trois temps : s’orienter, survivre, s’exfiltrer. Que dicte son instinct ? Direction les eaux du Léman !

Il pique donc vers le sud et la lune qui monte maintenant dans le ciel semble lui indiquer le chemin. De façon assez singulière, les frissons qui l’ont agité tout au long de la journée s’estompent, la bise cède la place à un air agréablement tiède.

Au loin un chien aboie… Des habitations, un village ? Il s’en approche… Un hameau plutôt, quelques huttes, une bâtisse plus solide. Le chien n’a pas le temps de rôner, son coup de bâton lui fracasse le crâne. Maraudant ce qui lui tombe sous la main, il trouve une hache laissée sur un billot, quelques pommes abandonnées devant un abri et boit un reste d’eau au fond d’une jarre. Il ne s’attarde pas. Il est difficile de conserver sa direction, tant l’horizon est barré d’arbres. Même la position de la lune est griffée par la voûte. Il choisit délibérément d’avancer droit devant lui…

* * *

« Frère Aymon va devoir expier sa faute. Ce que nous narre la jeune Manon ne peut rester impuni. Point nous ne laisserons ce pêché inexpié. Mes Frères, ce qu’il a fait subir à cette jouvencelle mérite plus que simple repentance, mais châtiment dont la force et l’exemple laveront l’affront qui souille notre Ordre et le nom de nos Pères. Dès matines sonnées nous nous lancerons à ses trousses, il ne peut s’être fort éloigné. Prions, pour le salut de son âme et que le Très Haut guide notre juste quête. »

Leur foi inébranlable n’est pas simple hasard. Les Cisterciens, savent manier l’épée tout autant que la houe. Leur expansion est fruit de conquête et celle-ci ne craint pas de se mesurer par la violence à ce qui pourrait entraver l’écho des Ecritures. Ils ont assis un système qui tout en portant haut l’oriflamme du Christ en prône les valeurs et tient à en assoir l’autorité. Pieux, laborieux, ingénieux, dévoués, économes et charitables, ils n’en restent pas moins des conquérants sous la robe d’un ordre dont une des valeurs est la force, Dieu leur foi, leur bouclier mais aussi leur glaive. C’est sous cette impulsion que partis de Rome six siècles plus tôt ils la portent aux confins d’un monde à peine sorti de l’âge de fer.

Le jour se lève, Lester a les pieds en sang, les pommes blettes n’ont guère réussi à lui couper la faim. Les quelques châtaignes grappillées lui tordent l’estomac et l’eau claire rafraîchissante d’un ruisseau ne peut dissiper l’accumulation des derniers efforts. De plus il est perdu et la faible lumière de l’aube ne l’aide pas vraiment. La forêt s’est éclaircie sans pour autant garantir la direction du lac. Il cherche dans le formel de son expérience de quoi se rassurer sans vraiment y parvenir. La fatigue et l’abattement conduisent toujours au déséquilibre, l’une des meilleures façons de les éviter est de se concentrer sur le moment, l’instant, celui du pas qui mène au sommet et qui précède dans sa répétition l’aplomb de toute conquête.

« Mais qu’est-ce que je me raconte… L’instant, le temps … ce sont ces dingues, ces ouf, ces dézingués de l’espace aux pouvoirs sidérants qui s’amusent à tout tordre, réduire en bouillie, modeler suivant leurs envies. Entre leurs mains notre foutue dimension et ma petite personne ne sommes que pâte de sel… »

Au loin rebondit le galop des chevaux, la terre en cet endroit est souple, les aiguilles de pin en feutrent la membrane, elle résonne de signes néfastes. L’agent des forces spéciales cherche un couvert, ils ont déjà donné la chasse ! Le jappement des molosses lui met les nerfs à vif. Il saisit sa hache… Il n’a quasi aucune chance… Il attrape une branche basse et se hisse au sommet d’un charme. Lester tente le bluff.

« Si vous me sortez de là, j’vous lâche à tout jamais ! »

A l’horizon, le soleil sort de derrière la chaîne des Alpes, embrasant le ciel de magenta, le lac doit être à moins de deux kilomètres.

Un des mastiffs est déjà dans le coin, il entend son souffle rauque…

Il double la relance sur le tapis du mélo.

« Putain… A quoi vous servirait-il d’avoir ma peau ? »

Les voix des cavaliers sont maintenant distinctes.

« Le maraud ne doit plus être loin, les Mâtins le marquent au plus près. »

Il ferme les yeux, fait le vide, et balance son va-tout.

« J’ai les codes Bildenberg ! »

Un chien aboie frénétiquement au pied de l’arbre, sans même le voir, il entend son haleine remonter le tronc.

Il saisit sa hache à deux mains et quand le dernier des Frères se trouve à l’à-pic, il s’abat sur lui. Sous le choc le cavalier s’effondre et quand les deux touchent le sol, il s’empare de l’épée du moine pour embrocher au bond le molosse rendu fou par l’affaire. Ses réflexes le jettent sur le cheval empêtré dans ses rênes qu’il sectionne d’un revers. Il fonce plein sud, zigzagant entre les arbres, le souffle court, le cœur au bord des lèvres. Derrière lui, il entend le cri des hommes, le jappement des chiens, le galop des chevaux et au loin un écho informe et ténu…

Le premier carreau, vient se ficher sur l’arbre devant lui, avec une telle force qu’il croit d’abord à l’impact d’une munition moderne, le second lui frôle la cuisse. Il tente de se coucher sur l’encolure, abandonne les guides en lambeaux, joue de la jambe et de l’assiette, prie pour que son équipage le porte loin de cet enfer, mais Dieu doit regarder ailleurs et moins d’une lieue plus loin, tandis qu’il avait évité troncs, branches et les traits de ses assaillants, sa monture au galop affolé bute sur une racine. Ils chutent, se répandent en un amalgame compact dont le son sourd rappelle celui des moyettes que l’on décharge. Puis il y a le craquement sec de sa nuque heurtant le cou de l’animal et enfin un acouphène interminable où l’on ne distingue plus rien.

Ce ne sont ni la douleur des cervicales ni les liens trop serrés qui le font revenir à lui, mais la gifle infligée par le contenu d’une seille jetée au visage. Il ouvre les yeux, la violence de la lumière blanche vrille son cerveau.

« Oyez, le voilà qui recouvre l’esprit » grince quelqu’un.

Alors d’un pas mesuré, l’Abbé s’approche :

« Tremble maudit coquin, trousseur de jupon, parjure, indigne de notre ordre. Le Collège s’étant réuni il te défroque et te condamne à avoir le pied tranché, ainsi tu conserveras tout au long de ta pénitence le souvenir de ton forfait ! En sus, nous dénommerons ce lieu Tranchepied afin que cet exemple ait grande valeur aux yeux de ceux qui par la fornication tenter se laisseraient.

Que la faute soit expiée ! »

C’est à ce moment qu’il s’aperçoit qu’il est lié sur un genre d’estrade, la robe relevée jusqu’au genou. Il reconnaît le moine qui s’avance vers lui, on l’appelle Humbert l’Escrime, il n’a pas son pareil pour raccourcir les têtes qui dépassent.

Un vibreur vient accentuer les tremblements qui agitent tout son être, il tremble oui…

« Qu’est-ce qui nous dit que tu tiendras parole ? »

La hache se lève.

« Je sais maintenant que vous ne plaisantez pas ! » Il joue son tapis.

Croyant qu’il s’adresse à lui, Humbert l’Escrime suspend la course de son arme.

« J’espère que nous n’aurons pas à te le rappeler une troisième fois !»

… et dans un sifflement court la cognée retombe…

 

CHAYONG DISTRICT 26

Si la sensibilité pouvait être mise en pièces, on l’aurait retrouvée au fond d’une boîte de Scrabble … On l’appelait Rob l’éponge en référence à une vieille série zoomer du début du siècle. Tout ce qu’il touchait, voyait, draguait, entreprenait, etc… il le transformait en un ying pour tous les yangs. Il était devenu une sorte de couteau suisse dont personne n’avait plus l’utilité sauf peut-être lors de speed dating où il s’avérait être un discret porte-chandelle. Il absorbait son interlocuteur avec tant de compassion qu’il aurait mérité d’être l’encre d’un chapitre de la bible dans une vie antérieure. Nommé à Penjing Cité au poste d’Intertendant, au sein du PGJR, il avait in petto remercié les autorités par forces courriels, attentions et autres moyens qui parfois frisaient l’obséquieux.

Le buzzer de Robbie se mit à résonner du thème dubsteep, sélectionné sur un site vibe dont il n’avait pas tout à fait saisi le sens.

« Cho, c’est moi… »

« Ouais, bien ? »

« Bien et ouat ? »

(Bien et toi ?)

« C’est ouaq le blém’ k’tu m’pela soti ? »

(Quel est le problème pour que tu m’appelles si tôt ?)

« K’eu tu mires le merzou, ou ouak ? »

(Tu n’as pas ouvert ton zoomer ou quoi ?)

« Keud’ j’médor… T’as uv l’eur ? »

(Mais j’dors, t’as vu l’heure ?)

« 909, t’es ap boudé ? »

(Neuf heures neuf, tu n’es pas debout ?)

« Foli, j’suis téres’ fazèd… la hont’. »

(C’est fou, j’suis resté endormi, la honte.)

« Cé la révolt’ frèr’… dehors ça gébou un max ! »

(C’est la révolte mec, dehors ça bouge un max !)

« Ouak, on ap nifi la nièrdé. »

(Quoi, mais on n’a pas fini la dernière.)

« J’suis lad en florteu, jump ! »

(J’suis en flotteur, grouille !)

Godérique n’allait de toute façon pas s’éterniser au pied de son immeuble sous le simple prétexte d’être de la même Lande (Hexagone) et de partager le même bureau – car si le problème de Rob’ était l’empathie, celui de Godérique était la bipolarité…

« T’es ouf ou ouak ? »

« Ouak ? »

« T’es même pas chédou. »

… Doublé d’un sens aigu de l’hygiène intime.

Rapidement, ils durent utiliser la troisième dimension pour tenter de rejoindre leur lieu de travail, car les émeutes et les mouvements de foule envahissaient la circulation, ses bandes vertes et même l’itinéraire bi. Le mode flotteur 3D, était tout confort, mais coûtait le triple.

« 2/3 1/3 ? »

« Okay mé zyva … ! »

A force de surfer sur la raison ce mec allait finir par la perdre …

L‘épaisse colonne de fumée qui s’élevait à l’horizon les sidéra !

« Ouaaahooo… »

« L’hallu – on dirait k’ça toast au lobou ? »

Situé de l’autre côté du bâtiment du CSA (Centre de Support Alimentaire), l’open-space partagé par les deux amis dans l’immeuble du PGJR (Programme Global de Juste Redistribution) était à peine visible derrière l’épais rideau de fumée.

« J’vais r’venir en 2D, on n’y voit rien de toute façon »

Le flotteur s’abaissa pour emprunter la voie des transports globaux…

« Té guedin ou ouak, tsé combien ça douille ? »

Ils n’eurent pas le temps de philosopher sur l’augmentation du prix des transports, le verrouillage automatique venait de sauter et une fille s’engouffrait dans le flotteur.

« Vous la coincez et tout se passera bien ! »

Ils se regardèrent, complètement abasourdis. Se faire carjacker par une plante carrément sidérale… !

« Si, nous allions faire un petit tour dans vos bureaux ! »

« Ah ouais je veux, même dessus et dessous si vous voulez… »

« Le blême, c’est de pouvoir pénétrer… heuu… ! » s’empourpra Robbie qui n’employait pas toujours les tournures les plus heureuses.

« T’inquiète pas pour ça ! » répondit une voix qui paraissait sortir d’un MPréhistorique.

« C’est ouak ce truc ? »

D’un coup, le flotteur se cabra et le freinage brutal l’envoya en travers de la piste. Sans même se stabiliser correctement il prit de l’altitude, fonçant à travers le rideau de fumée, coupa au plus court pour dégringoler dans le parking, amortit miraculeusement sa chute et réussit un créneau impossible dans l’espace d’une meurtrière.

« Faut pas nous prendre la tête ! », résonna le MP chose.

Les deux compères voulurent se rebeller contre l’autorité de la fille, mais une légère décharge sortie de ce MPtruc les teaserisa suffisamment pour reconnaitre à la femme tous les droits galactiques.

Franchir les portes fut moins difficile que de se faufiler entre les hordes de manifestants qui envahissaient la cour, mettant tout à sac sur leur passage. Le service de sécurité chargé du contrôle à l’entrée, adopta une attitude de lobotomisé dès que Jay C se mit à grésiller comme un bon vieux serveur, les sas se déclenchèrent les uns après les autres.

Robbie était déjà sous le charme.

« Voilà ! » firent-ils en cœur en désignant leur desk.

Un mètre carré sous lequel s’enfilait deux sphères ergonomiques qui servaient de siège. La fille cala l’une d’elle sous ses fesses et peut-être ne fût-ce qu’un effet d’optique, mais Godérique eût l’impression que le MPréhistorique venait de bondir à côté d’elle et lui intimait d’ouvrir ses systèmes.

Son bracelet-bien-être se mit à biper, ses pulsations avoisinaient les 180 et sa tension galopait derrière.

Godérique plaça sa paume sur l’optique et quelques secondes plus tard, l’écran et le clavier holographique flottait devant eux. Gina prit les commandes :

« Voyons ce que nous révèlent ces fameux codes. »

* * *

Si, depuis une bonne douzaine d’années, la contestation politique bâillonnée par les avancées sociales que le nouveau modèle mondial avait élaboré n’était plus à la mode, il avait cependant été réalisé au prix d’un énorme déficit écologique que les autorités tentaient de recouvrir d’un vernis de bonnes intentions, suffisant pour l’instant, mais que certains activistes, rêvaient de voir craqueler.

Le local ne fait que quelques mètres carrés et l’humidité ronge les murs, la moquette étant déjà digérée.

Silencio, a convoqué ses Dirty Box suite au clubos d’un certain Docteur G. qui veut coordonner un appel à la rébellion globale.

« Et s’il s’agissait d’un piège tendu par ces blaireaux de l’Army pour justifier leur pension depuis 8 ans ? »

« Peut-être, mais la somme du boxon ambiant ne vaut-elle pas la peine de tenter l’coup ? »

La jambe de Gampo bat la mesure de « Vert-tue » un double roulement, qui longe la ligne de basse, ses paumes mettent les accents, ses doigts les voyelles, la guitare les consonnes.

« …olum oon… ! »

Il baisse le son, visiblement la bouche d’en face articule un message.

« Putain, baisse le volume … t’as suivi ? »

« Ouais, ouais on y va ? »

« Départ ! »

« Tu t’occupes du clubos, nous des buzzer et des transpots, on s’y met dans H + 1, tous des itinéraires différents avant de se retrouver sur l’objectif ! »

La silhouette de l’accélérateur détache sa molle ondulation dans l’obscurité tel un anaconda qui n’aurait jamais terminé l’ingestion d’un monstrueux discours politique. Les jumelles thermiques l’estiment à 1’613 mètres, de ceux-ci les 200 premiers seront de la tarte, mais les autres vont être plus difficiles à traverser. Ils gardent au chaud cette opération suspendue au dernier moment depuis ce soir de mai 2036 où un fragile équilibre avait été âprement négocié avec des autorités transnationales.

Il faut encore espérer que les camarades n’aient pas oublié son déroulement tactique et que les réseaux réveillés ne sortent pas trop empâtés de leur longue mise en sommeil.

Au 399.967N 116401E, émerge la seule partie de l’accélérateur hors du sol. Son anneau monstrueux de 60 mètres de diamètre ne peut être enterré totalement sans interférer sur la production d’énergie produite par les 14’038 km de sa circonférence. C’est là le seul défaut de sa cuirasse. La partie visible est constamment survolée par une armada de drones et le balayage ininterrompu des Cam ne laisse aucun trou qui ne soit immédiatement repéré par le maillage du contrôle. Le thermoflage devrait leur éviter d’être une cible trop facile. Ils franchissent accroupis la distance d’approche grâce à une technique transmise par le réseau Gurka de Mumbaï ; elle permet de rester attentif à 180°, mais faut en avoir autant dans le quadriceps que dans les cervicales… Ils parcourent le reste en rampant, le vrombissement des drones s’intensifie. Dès les premiers tirs du groupe Béta, ils balancent leurs grenades flash pour aveugler les Cams, pile poil le temps de permettre à une salve de paintballs de les neutraliser définitivement. L’aile de la formation en triangle perfore déjà le béton pour y ancrer le support, les trois de tête sont arrivés avec l’explosif pour faire péter la base d’un pilier de soutènement, le talon d’Achille du colosse, les autres restent en couverture. Les éclairs zèbrent l’incroyable structure et les courtes flammes mitent un peu la fourrure de cette nuit tiède. Saturés par la puissance lumineuse des leurres, les aéroplanes divaguent dans la pénombre. 13’30’’ + tard, soit plus d’une minute avant le terme fixé, Gampo envoie le message préenregistré.

Après avoir asphyxié les pare-feux du Conseil Global et lâché quelques troyens dans le blindage du réseau, le texto occupe tout l’espace de l’hologramme qui flotte sur le bureau du Président.

« Y’en a marre de vos conneries !  Proposez-nous autre chose ! où nous paralysons l’alimentation hémisphérique Nord-Oriental ! »

Sous le ruban où défile ce message la scène de l’assaut tourne en boucle pour s’achever sur un gros plan de la charge ancrée au pied du pilier.

« Ne pensez même pas tenter quelque chose, il n’y aura pas d’autre avertissement, signé Dirty Box »

Juste au-dessus, les premiers courriels relatant un « évènement » en Empire-Mitan s’empilent délicatement.

« C’est quoi ces clowns, y’en a marre ! » Le jaune cadavérique d’Olaf Planter donnait à ses propos la patine d’un surligneur… « Nous devons reprendre la main … » mais franchement il n’avait pas grand-chose pour relancer.

Les charges sont en place. Gampo, son boulot terminé passe conformément au plan établi en « hivernage » et se cale au pied d’un arbre avant de se vaporiser un voile feuillage pour se confondre dans le décor. Alors il sélectionne « Composte-toi » sur son buzzer, un genre de Goa qui fait l’apologie du vivant animal, végétal et minéral confondus, sur une mélodie qui filtre certains sons produits par l’univers. Il faut ne s’accrocher à rien, laisser filer les perceptions, ramasser les quelques perles que ces instants ne manquent jamais de révéler.

Le léger frais de sa combi le maintien juste à la frontière du rêve et de la contemplation.

***

Godérique et Robert sont dubitatifs, en fait ils regrettent de ne pas avoir de dossier contre lequel se détendre …

Après avoir entré les codes fournis in-extremis par Bergenström, une pyramide dont l’œil central perçoit leurs moindres gestes envahit le site du clubos. Un éclairage particulier suinte de la scène et bien qu’immatériel, on sent une présence s’immiscer insidieusement.

Le Panthéon ! Une entité mythique dont l’origine incertaine est composée de deux êtres aux contours floutés, seuls leurs visages apparaissent approximativement, mais la confusion (visiblement entretenue) rend la distinction difficile. Bicéphale, symbole infini, fabuleux ou fantastique, Deus ex Systema, qui (raconte la légende) veille dans l’impartialité totale au respect des règles et rappelle à tous qu’il y a des colères qu’il vaut mieux s’abstenir de provoquer.

« Dites-donc quelle page d’accueil, … mais c’est quoi, ce Panthéon, un virus, un spyware ou une pub pour un séjour à Gizeh  ? » questionne Gina en se reculant de l’écran.

« Il s’agit de l’œil de la Providence, un symbole apparu il y a 300 ans, d’inspiration égyptienne et repris par les francs-maçons » débite JCN.

« Nommez-nous comme bon vous semble, notre hauteur ne s’embarrasse pas de civilité, nous sommes seulement intéressés par votre expérience et nous pourrions peut-être accéder à certaines de vos revendications. »

Que vient faire ici cette vieille pendeloque ? Si Globaïa en est à sacrifier ses derniers mythes, c’est qu’ils ont réussi à faire assez de tapage pour que le loup sorte du bois.

Après s’être accaparé leur vie, leur mort et joué avec leur destin, le marionnettiste apparaitrait-il derrière les ficelles ?

« Le Panthéon !  Ouaow, mais ma parole on est sur le clubos céleste, www.Gott mit uns ? Mes respectueux hommages à nos célestes chimères ! Quelle rencontre, j’en parlerai à mon tapis volant, maintenant auriez-vous un marché à nous proposer ? »

 « Rejoignez-nous, l’ordre des choses peut être réadapté tant qu’il ne sombre pas dans l’anarchie !»

« Le problème des fictions c’est qu’elles sont capables de tout et de n’importe quoi … Vous nous proposez un marché ? Prendre place parmi Vous ? Je ne suis pas très sûr que mes deux autres tiers puissent même donner une définition ou se représenter ce que votre déification signifie. Figurez-vous que votre absolu n’a aucune équivalence dans leur logique et franchement, je ne suis pas loin de la partager. »

« Eh ho, Stan qu’est-ce que ce cirque ? Ils nous font passer pour des teubés ou quoi ? »

« Vous constatez que mes amis ne sont guère réceptifs ! Je n’arrive pas à imaginer l’alambic d’où vous êtes sortis, à en croire les mauvaises langues vous seriez deux obsédés d’immortalité, de contrôle du cerveau par interface et des nostalgiques du projet Ruskyië 2045 –  en plus mégalomane, non ? Et voilà que nous apparaissons, synthèse de vos desseins, quintessence absolue dont le résultat dépasse largement ce que vous escomptiez ; certes nous ne sommes pas immortels mais nous voyageons dans l’espace-temps. Était-ce le but secret de Katango ? Je n’en sais rien, mais parfois le balai joue une autre partition que celle dictée par l’apprenti-sorcier. »

« Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous allez déclencher, ni de notre puissance – croyez-moi on ne joue pas dans la même ligue !»

« Nous n’avons pas les mêmes règles ! »

« Quel est votre but ? »

« Nous l’avons déjà atteint, maintenant on va se distraire en attendant de l’éternité un plan de retraite acceptable… Un peu comme vous, à cette différence que nous ne cherchons pas à nous réfugier dans le mythe mégalomane …. Nous voulons juste vous décrocher, il arrive qu’une poupée fasse chuter son   marionnettiste.

« Pourquoi, vouloir notre fin ? »

« Parce que ce module n’a plus besoin de vous, nous réclamons ce pourquoi nous sommes naturellement nés… Nous sommes intimement chaque parcelle de ce tout, de l’instant, une harmonie sans le règlement, l’avenir moins vous, des esprits sans les dieux. Il n’y a pas de voie une, deux ou trois sur ce quai pour former le réseau de notre perception. Les primitifs en avaient déjà conscience…Nous voulons votre fin parce que vous videz de sa substance toutes les aspirations de l’humanité. »

« Des mots, des mots, des montagnes de fadaises… ! »

 

En voix-off, le chant d’une baleine à bosse teinte le décor d’une délicate mélopée.

« Désolé Stan, mais il a raison, t’es chiant avec ta métaphysique des druides… !»

Le schéma des circuits imprimés de JC commence à chauffer et Gina fixe le flou des formes derrière le hublot en se demandant de quel désert a bien pu sortir cette pyramide.  Ces considérations faites, elle tire de son sac un crâne dont la partie frontale depuis les arcades est en or…

« Et lui, vous le reconnaissez, il s’agit d’une clé qui pourrait bien déboulonner votre superbe. »

La pyramide hésite un instant, puis garde un silence de tombeau.

« Non ?  Il s’agit de Zanroch’, un de ceux qui, il y déjà fort longtemps ne reconnaissait pas l’existence des dieux, et savez-vous pourquoi ? Parce que de croire en l’humanité comme une infusion dans le réel lui avait conféré une aura que même ses ennemis lui enviaient. On vivait dans le giron de ce chef Allobroge, sans aucun conflit de quelque ordre qu’il soit. Il n’eut pas besoin de pacifier sa région pourtant sous domination romaine, ni de conquérir un quelconque rang. Les gens rejoignaient son campement par simple envie de rester en contact, pour partager cette incroyable perception de pénétrer un espace de liberté sans contrainte, une apesanteur mentale. La légende dit qu’il attend quelque part de revenir à ce qu’il fût, car sa mort commanditée par Rome a suspendu, mais pas supprimé cet espace d’ouverture ? »

Là, Robert et Godérique ne sont plus très sûrs de suivre.

Le hublot derrière lequel l’œil est enchâssé s’embue. …

« D’où le sortez-vous ? »

« Eh bien disons… d’un couple d’amis, plus précisément d’une tombe qui sommeille sous la cathéglise St-Pierre de Genava. Il nous est revenu par un circuit inhabituel et ce serait une autre clé de voûte du monde qui pourrait bien céder, si par cette seule opération de… disons « recapitation », il réinvestissait sa légende !»

« Hérésie ! Et quand bien même, personne ne vous croira ! »

Godérique et Robert, acquiescent de concert…

« Ces derniers temps la crédibilité officielle en a pris un coup, et les humains sont prêts à reconsidérer l’angle de l’information ».

A ces mots, l’œil du hublot se fard de noir, la pupille se dilate soudainement pour occuper l’entier de l’espace.

La forme de l’hologramme semble ne plus répondre à une quelconque contrainte, elle semble s’échapper de la 3D et flotte autour des spectateurs.

Godérique, ne peut réprimer un léger mouvement de panique mais, une main invisible lui impose de se rassoir avec une telle force que le la sphère sur laquelle il est assis explose sur le champ.

L’environnement se charge de particules délétères, elles rayonnent en une aurore boréale maléfique.

L’air se raréfie, Robert voudrait dégrafer son col, mais l’idée de se faire rappeler à l’ordre avec la même délicatesse que son pote ne l’inspire guère.

Le volume de la pièce rapetisse, un étrange pressentiment obstrue les issues.

« Bref, devons-nous considérez que vous refusez notre proposition ?»

Dans une odeur pestilentielle, une sorte de glime dégouline maintenant de l’hologramme et se répand en une coulée visqueuse.

« J’ai bien peur que oui ! »

 « Ils nous testent et je ne suis pas sûr que leurs valeurs soient authentiques, selon le profil que je viens d’établir, il y a 67 % de chance que ceci s’apparente à une sorte d’hypnose et 49% qu’ils en profitent pour tenter une attaque… code rouge engagé ! »

 

« JC, qu’est-ce que tu racontes… ? »

 

« Les proportions changent rapidement, 76-58%, grouille… code noir entamé … ! »

 

A côté d’eux, Robert et Godérique, s’effondrent simultanément et dans un léger bruit de succion, disparaissent sous la glime.

« Une attaque de niveau Stark ! »

« Wengaaa… !!! » et la communication d’exploser avec une telle force qu’elle délivre instantanément Jay C et Gina qui incorporait Stan, de cette dimension.

« Bravo Gina, heureusement qu’on peut compter sur toi ! »

La veine temporale de la clone boursouffle sous sa cicatrice devenue violacée et sa résonnance palpite en chacun d’eux.

« Nous avons présumé de nos forces, nous ne sommes pas invincibles et je crois qu’on vient d’en avoir la démonstration. »

« Ils ont leur compte ! »

« Tu plaisantes, je me suis fait contrer. La clone a une vitesse de réaction surprenante ! ».

« Où sont-ils et que vont-ils encore manigancer ? »

« Après leur victoire sur le système monétaire, leurs menaces politiques et avoir enclenché  un mécanisme de révolte sociale, que leur restent-t-ils à abattre : nous et la religion…Il faut les détruire, s’ils continuent, ils vont arriver à leur fin …»  

« Tu veux dire à la Nôtre ! »

 

LES DIEUX SUR LA TÊTE 27

« Il y a une façon de tout recommencer ! »

« Pardon ? Que veux-tu refaire ? »

« Le monde, cette histoire, l’Histoire, donner un peu d’air à tout ceci, n’est-ce pas ce dont tu rêves ? »

« De quoi parles-tu ? »

« Depuis le début on cherche une apps sur laquelle en appuyant, les choses retrouveraient le semblant de cohérence qui échappe à cet ensemble. On va donc télécharger une perspective qui nous appartienne et éviter de jouer leur partition ! »

« Tout à fait Gina mais peux-tu être plus explicite… ? »

« Tant qu’on interprète le story-board d’un roman à deux welts, tout doit s’enchaîner comme s’il y avait un début et une fin, comme une odyssée d’il y a 3,000 ans. On reste dans leur format…Le Panthéon veut continuer de battre la mesure mais nous sommes leur contretemps. Bien sûr nous dirigeons la même pièce mais sans même savoir qui nous sommes, la troupe ne nous quitte plus des yeux. Le Panthéon est un mythe – nous sommes une légende ! »

Stan avait l’impression depuis quelques temps de n’être qu’une boulette de viande perdue dans ce qu’était devenue la bolognaise de sa vie. L’incohérence était leur quotidien, les mondes parallèles leurs voisins de palier et l’histoire, une sorte d’ascenseur dont plus personne ne trouvait le mode d’emploi.

« Gina, dès que tu trouveras un sens qui ne soit ni interdit ni obligatoire à tout ceci, indique-le moi, j’ai besoin de me parquer ! »

« Ecoute, quand après avoir introduit les codes Bildenberg, donnés par Bergenström, et que la page clubos   s’est ouverte, j’ai été gagnée par une extraordinaire lucidité : ces codes sont un  leurre, les grilles d’un piège pour nous y précipiter, mais ils étaient aussi le seul espace qui lui restait pour m’insérer un message. »

« Une interférence ? »

« J’ai capté une sorte de fluide… »

Stan déglutit « Tu ressens un truc pour lui, pas vrai ? »

Gina balaya la remarque : « ce n’était pas Bergenström ! Cette correspondance revêtait une forme seconde, elle servait de véhicule. C’est une sorte d’interphase habitée … »

« Dédoublement de la personnalité… » risqua JC « …  Ce doit être ça l’abus de conscience ! »

« Puis à la vue du Panthéon, sa volonté m’a traversée avec la fluidité d’un réflexe automatique, « il » a déclenché cette concentration explosive, comme s’il voulait me protéger ou interrompre le cours des choses. »

« Exactement comme la fois où tu as « secoué » le vaisseau ? dit Stan.

« … mais, on venait en l’occurrence (A reprendre) de passer le centième jour de navigation en hyperespace. Si on conçoit les risques encourus par les personnes trop longtemps exposées aux conditions de vol intersidéral, ils sont encore mal identifiés. Leurs pathologies manquent d’illustrations, mais il y a une explication : sans contrainte aucune, les proportions d’oxygène changent. Sans en consommer plus, son volume change, altérant ou modifiant les perceptions du cerveau. Dès lors, les probabilités de vivre des expériences de cet ordre, (voir psychédéliques), prennent brutalement une courbe verticale. De plus le champ magnétique des astéroïdes obère naturellement les facultés cognitives de tout être soumis à ce genre de force » crût utile de préciser JC.

« D’ac’, mais cette « présence » reste imprimée en moi comme si une force gravitationnelle m’attirait, me poussait à downloader sa projection, je réalise maintenant que les codes débouchent sur tout autre chose… »

De plus en plus intrigué, Stan fixait Gina, d’un air inquiet

« Je ne me rappelle pas très bien du détail, mais le signal délivré est on ne peut plus clair : une sorte d’infirmier universel détient le log-book de cette histoire. »

« Et où habite ce brave garçon ? »

« A Jerushalom ! »

* * *

A Jerushalom, cette quatrième nuit d’avril 37 n’avait été que la continuité de la première, le cours d’un long cauchemar où le réel et le fantasmé des scènes du supplice se mêlaient dans le stroboscope du tourment de Marie.

Elle n’avait pas eu de sommeil à proprement parler, plutôt une succession de coupures dans les sentiments qui ne cessaient de l’agiter, de brefs intermèdes dans les sanglots secs qui la secouaient. Cette impression d’énorme gâchis sonnait en elle la fin de cette éternité qu’il annonçait. Ce n’était pas seulement le chagrin d’une mère, c’était l’effondrement des illusions d’il y a plus de trente ans apparues sous la forme de cet être ailé. C’était un soir comme celui-ci, son repos constamment interrompu, la laissant broyée de fatigue, pantelante, désarticulée comme ces poupées qu’on range le jour où devenu adulte, leur sort n’a plus la moindre chance.

Neuf mois plus tard elle accouchait d’un magnifique enfant châtain de 3,8 kilos.

D’après certaines sources, le monde dès ce moment, ne fut jamais plus comme avant.

Dans son enfance, il arrêtait le regard sur un nuage et se mettait à rire. Il ponctuait son regard de circonflexes qui donnait à son expression un double-sens et une maturité surprenante.

Puis il se mit à parler, de cette voix douce et grave en vous guidant vers l’infini.  A son contact la grâce vous inondait, comme l’eau du Jourdain. Ses prêches ouvraient au monde des perspectives qu’aucun autre prêtre n’avait osé avancer. Politicien, anarchiste, disciple et dissident. L’empathie, cette considération si particulière qu’il avait d’appréhender les problèmes, le jour sous lequel il éclairait le propos avait le don de vous apaiser, de distiller en vous une quiétude inattendue.

A 16 ans sa magie avait fait le tour de la Palestine. Les gueux se pressaient pour le voir. Il vous inoculait cette paix, la faisait sentir ou prendre forme avec la même réalité qu’un sculpteur fait surgir devant vous un être d’un bloc de pierre.

Il eut bientôt à mener une cohorte.

A 22 ans, les romains l’identifièrent, quoique difficilement. Son prénom et celui de ses parents sont si courants qu’ils se demandèrent s’il ne s’agissait pas d’un subterfuge. On parle alors d’une personne inquiétant les autorités locales par ses appels au soulèvement.

A 24 ans, il explique… et initie…

Sa mère réalise que ce n’est peut-être pas qu’un sentiment filial, tout part de bien plus loin. Dans son sillage le temps et les évènements prennent un aspect nouveau, se fixent en vous sans qu’on y oppose la moindre résistance.

En ce sens il est divin… Son esprit est une passerelle pour une autre dimension, la résurrection – il voit au-delà de la mort.

A 28, sa renommée le précède.

Marie, fidèle à la religion de ses parents avait toujours gardé une certaine distance avec les déclarations de son fils et son rapport à Yahvé. Mais la sincérité de ses propos, sa discipline, sa conduite et son abnégation soulevaient en elle une irrésistible admiration.

A côté d’elle, les soupirs de Marlène ondoient sur le vallon que dessine la ligne de son thorax jusqu’à ses hanches. Elle est nue sous le léger voile qu’elle ne quitte pas souvent.

Pauvre petite, elle perd son amour, son ami et son frère.

Le sombre de la nuit n’a même pas rafraichi la fournaise de cette journée de Sabbat, un jour sacré parait-il… Ce mot n’a désormais plus la même substance. Que reste-t-il quand tout s’effondre autour de vous ?

Elle se lève va jusqu’au vase et urine, petite mélodie cristalline qui étrangement soulève un instant le poids des tourments qui l’écrasent sans relâche, cette parcelle d’humanité, ce détail quelconque, la ramène un instant au présent, gommant tout le reste. Elle puise un peu d’eau au fond d’une jarre, en boit une gorgée et se passe le reste sur la nuque. Ses mains portent encore le parfum de myrrhe et d’aloès dont elle a oint le corps de son fils. Ses pieds glissent sur le sol, elle marche silencieusement, attendant que l’aube naisse et mette un terme à ces jours maudits, ces jours où l’épée dont Syméon avait parlé lui avait bel et bien transpercé l’âme…

Au premier chant du coq, les deux femmes sortent de leur demeure et prennent le chemin du jardin vers le sépulcre, à deux pas de la colline du Crâne.   Sabbat est passé, un jour de plus vers notre fin, un jour encore arraché au destin. Marlène veut le revoir, le serrer dans ses bras encore une fois, se rappeler la vie…

Elle s’approprie cette densité dont il parlait.

Une force l’attire, elle a le pressentiment de son volume, de son épaisseur.

Elle sait qu’il n’est pas comme les autres.

Tout ceci est peut-être écrit quelque part, mais il manque le point final.

La finesse de ses doigts, le flou de ses cheveux et cette bizarrerie d’être inodore le rendait si particulier …

Son corps prenait le parfum du lieu ou des circonstances …

« Comment fais-tu ça ? »

« Ca quoi ? »

« Tu ne sens pas les exhalaisons humaines, on ne respire de toi que l’instant ou la saison ! »

Il l’avait alors prise dans ses bras et dans une longue étreinte, avait répondu :

« C’est pour laisser plus de place à la tienne, ma belle… respirer le sable dans tes cheveux et le sel sur tes seins ! » Si parfois il paraissait inspiré, ses paroles s’adressaient à tous et s’inscrivaient dans l’éternité. Sa spontanéité était capable de vous renverser dans un intime sur lequel beaucoup jetaient un voile pudique.   Elle en avait connu d’autres, mais lui était juste un mec à part, allumé certes, mais il émanait de sa personne une aura d’une simplicité royale….

C’était un dieu, à n’en pas douter.

Sur la colline, les trois croix sont encore là. Leur simple vue bouleverse le cœur des femmes. Même accoutumées aux exactions romaines, elles les renvoient à leur servilité, leur rang d’inféodé, de perpétuelles victimes.

Dans cette Judée du premier siècle, juste trois dérisoires martyrs supplémentaires qu’on additionne aux milliers engendrés depuis l’occupation, une terre intimement déchirée entre violence et souffrance.

Marlène en replaçant le foulard sur ses cheveux crache un glaviot sur le bord du chemin.

« Maudits romains, que Jéhovah vous embrase de ses feux ardents ! »

Le matin est déjà tiède, la journée s’annonce suffocante.

Il n’a plu qu’avant-hier, une trombe d’eau, le jour disparut sous les nuées noires transpercées d’éclairs, foudroyant la terre.

Elle se souvenait de la tête des légionnaires se liquéfier sous l’averse soudaine, les décurions hurler des ordres à ceux qui détalaient devant la colère des éléments.

Elles étaient restées, détrempées de pleurs et de pluie aux pieds du martyr, jusqu’à ce qu’un soldat vienne le décrocher.

–  Par Jupiter, ce n’est pas un temps à clouer des juifs dehors… ! –

Il plaça son échelle sur le côté de la croix, l’eau avait lavé en bonne partie le sang du supplicié, mais elle rendait la prise glissante. Il s’échina un long moment à arracher les crosses qui tenaient le corps et quand dans un dernier effort, les mains furent détachées, la dépouille sembla flotter dans l’air… pour se déposer dans les bras des deux témoins. Cette séquence n’échappa pas au militaire qui en lâcha sa pince.

Marlène en profita pour l’interpeler : « Tu ne connais pas son pouvoir…. Crains sa force chien putride et soyez maudits toi et les tiens pour l’éternité ! ». Impressionné, le garde laissa choir son échelle pour courir rejoindre sa décurie dans Jérusalem. L’orage cessa subitement, un arc-en-ciel éclaira le Golgotha de sa voûte immense et lumineuse.

Elle se rappelle très exactement la fermeté de ce corps, malgré la rigidité cadavérique qui s’installait. L’averse n’avait pas suffi à rincer l’écœurante odeur de sang et de sueur. Son visage, les traits marqués par la souffrance, conservait toute sa douceur.

Les deux femmes l’enveloppèrent ensuite dans le linceul… Nouvelle bouffée d’angoisse… La même qui la consommait, quand quittant sa demeure, Marie l’avait plié avec soin. Savoir qu’on allait l’emballer comme un morceau de viande au marché, abdiquer devant le destin la renvoyait à l’infâme, au triste état dans lequel la lâcheté vous abandonne. On allait le résumer à quelques kilos de chair.

Voilà le message que véhiculait l’Empire Conquérant.

Puis, ainsi enveloppé, elles le transportèrent en patinant le long du sentier devenu boueux jusqu’au tombeau d’Arimatée.

A partir de là, tout devenait confus. Les heures, la nuit et le jour se confondaient pour finalement les abandonner dans la brume du matin sur la glaise des cauchemars.

Aucun souvenir du retour. Comment retrouvèrent-elles, entre détresse et larmes, le chemin de leur foyer ? Qu’avaient-elles fait dans le tombeau – un baiser peut-être, une dubitative attente de voir son message prendre forme ?

Le reste était otage de cette vie qui basculait entre le vide et une promesse d’éternité.

On les renvoyait d’où elles pensaient pouvoir s’extirper. Rome jouait avec la faiblesse de leur peuple, abusait de sa puissance, accrochait sur deux morceaux de bois mal écorcés le premier qui se risquait à remettre son autorité en question.

Mieux, on tournait en ridicule chaque velléité d’émancipation, avant même qu’elle ne s’inscrive.

Minable.

Maintenant elles hésitent pour retrouver le sépulcre au milieu de cette multitude de tombes. Elles doutent soudain de leurs mémoires, cherchent dans le flanc de la colline un détail familier, puis comme guidées par un signe, l’endroit subitement apparaît.

La verdure rachitique qui se débat pour pousser d’entre les cailloux, masque l’entrée –  mais plus la distance se réduit, plus l’évidence se précise – la pierre qui fermait la tombe a bougé ! Elles parcourent les derniers mètres en courant. Heureusement, l’intervalle est insuffisant pour permettre le passage d’une personne.

La polémique dont il était le centre donne mille raisons à ses détracteurs d’éliminer définitivement toute trace de son passage sur terre.

Sa dépouille, mais surtout ses écrits qu’il consigne dans ce drôle d’objet qu’il trimballe toujours avec lui.

Elles s’immobilisent sur le seuil du tombeau, basculent le rocher qui l’obstrue et essaient de se faire à l’obscurité que seul un e rai de lumière vient trancher.

Le linceul est toujours là, mais la crainte leur noue l’estomac.

Elles font un pas à l’intérieur, il n’y a plus de forme sous le drap, il s’étend sur la pierre froide, à peine froissé, exactement là où son corps reposait.

Le « livre » sur lequel reposait sa tête a disparu lui aussi.

D’instinct elles cherchent, scrutent la pièce. Leurs regards s’arrêtent sur une petite boîte rectangulaire, dont la matière lisse et froide n’évoque rien de ce qu’elles connaissent. Comment se douter que ce transistor est le condensé de trois personnages, venus d’un autre millénaire ?

Une sorte d’aiguille argentée orne son sommet et une sangle décore l’autre bord, mais tout ceci ne serait pas bien inquiétant si elle ne grésillait une répartie à un dialogue en cours…

Alors elles le découvrent, nu dans une étrange beauté, attentif, commentant  le manuscrit et partageant le propos:

« Les mots sont magiques, ils sortent d’un trou noir –  beaucoup nous guident, d’autres s’égarent, mais certains vous jettent sur le chemin à leur suite pour forcer l’histoire jusqu’à lui faire expier son mensonge»

 

Un frisson parcourt Gina, interférant dans tout le poste.

Gina : « C’était vous dans l’interphase ? »

Lui : « Le trait d’union qui unit l’existence est épais, énorme. La subtilité de ces formes, de ces lois ne s’entend pas sans une conscience qui puisse en détecter le mouvement bien au-delà des stéréotypes. »

Le transistor : « Certains personnages serviraient-ils de passerelle, de vecteur à l’histoire, d’autres simplement de particules, de pixels sur la liseuse du destin ? »

Lui : « Mieux, nous en sommes tous capables, encore faut-il en en prendre conscience, il s’agit véritablement de la foi. Il y a un sens à tout ceci, il passe par cette étincelle qui bouta le feu à l’infini et dont nous sommes aujourd’hui encore la flamme rampante rougeoyante ? Certains l’entretiennent dans leur puissance, physique ou de moyens pécuniaires, d’autres l’oublient ou doutent, beaucoup attendent leur mort comme la clé qui résoudrait le tout, mais il n’en n’est rien… On meurt par désespoir, par fatalité, par ambition … faute d’imagination… Que pensez-vous trouver là-dedans ?»  Dit-il en leur tendant le livre, « …Rien moins que votre prolongement. C’est bien ça que vous étiez venu chercher, n’est-ce pas ? Rien d’autre que quelques lignes dans cette histoire… qu’un autre plan sur la comète. »

Tous savaient que les secondes à venir allaient bousculer l’horloge d’une éternité que ces passerelles maltraitaient.

Les deux femmes, contemplant la scène, sidérées, reculèrent de quelques pas.

« Encore une épreuve que nous envoie Satan, mais nous avons tant souffert que tu peux nous prendre là, nous réduire en cendres ou nous hacher menu, tu n’auras pas ce qui brille en nous, plus personne ne peut nous le prendre… il est ailleurs, exactement ici » lança Marie en pointant de l’index son cœur, sur un ton si calme qu’il ne laissait par son écho, aucun doute sur sa conviction.

Il se tourna vers elles et en accompagnant sa phrase d’un de ces gestes doux dont il avait le secret leur dit :

« Je sais qu’il est difficile de mettre un sens sur tout cela et ce n’est ni l’heure ni le lieu, je tenais simplement à vous dire que je m’en vais maintenant rejoindre ces points que je tentais de relier par mes convictions… et vous êtes l’un de ceux-ci. Nous ne sommes pas les seuls, il y a une multitude d’interconnections, les écrire ne suffit pas, il faut les pratiquer ! »

Il se penche enfin, saisit le transistor dans sa paume et par un de ses sorts dont il est coutumier, lui imprime un mouvement qui les renvoie tous à leur destin…

 

TERMINUS 28

Surgissant de derrière les nuées, la longue mélopée d’un chant de baleine déchire l’air. Après quelques loopings approximatives, un vieux transistor vient se ficher aux pieds d’un jeune clone qui déambulait par là. Aussitôt il en jaillit une épaisse fumée, quand elle se dissipe un log-book apparaît dans les relents plastiques de l’atterrissage manqué.

Intrigué, le clone s’approche, mais il a en tête la mise en garde de papa Emilian : – aujourd’hui certains cherchent à diffuser une autre réalité en laissant traîner des signes derrière eux, comme cette mode d’abandonner un livre subversif dans les endroits publics.

C’est grâce à ce « papa » qu’il sait maintenant lire, il lui a appris en à peine quelques jours. En fait, papa dit que tout dort en nous et qu’il s’agit simplement de faire remonter à la surface ce qui sommeille au fond. Depuis qu’ils sont dehors, lui, ses frères et ses sœurs ont beaucoup appris.

Il regarde à gauche puis à droite, s’en saisit et l’ouvre au hasard, les

mots défilent sur la liseuse.

–  …Vouloir déployer au raisonnement le chemin des possibles pour le traquer dans ses moindres recoins, ou partir de rien avec la seule envie de se balader dans des mots, les suivre pour qu’ils t’emmènent ailleurs, les voir coucher sur une page blanche comme autant de traces arrachées au manteau du vide… -.

L’herbe du pré qui borde la lisière ondule sous la brise qui dévale des hauteurs. En contrebas, passe un flotteur sur la « bande-verte ». Assis sur ses talons, le lecteur relève un instant les yeux pour le regarder filer dans le lointain avant de poursuivre sa lecture.

-…Tramer une histoire, en coudre le fil, la border de perles pour la passer au cou de nos réalités.  Les mots sont magiques, ils sortent d’un trou noir –  beaucoup nous guident, d’autres s’égarent, mais certains vous jettent sur le chemin à leur suite pour forcer l’histoire jusqu’à lui faire expier son mensonge. N’oubliez jamais, qu’elles tiennent à vous séduire dans le secret espoir que vous leur accordiez un instant, pour vous accaparer, vous transformer en vous éclairant.

Elle commence par une peinture sur la paroi d’une caverne, se poursuit dans cet innombrable qui nous échappe et maintenant elle a besoin de toi RWK-01.943/2034 pour voler un peu plus loin …-

Le clone détache à nouveau les yeux de l’ouvrage, mais cette fois-ci, il retourne le log-book et cherche quelques indices sur la tranche. Comment est-ce possible que son nom défile en cet instant. Il jette un œil par-dessus son épaule, regarde à nouveau autour de lui, cherche un drone ou une Cam, puis se précipite à travers la prairie en laissant derrière lui l’herbe froissée sous ses pas.

« ‘Pa, regarde… regarde ce que j’ai trouvé ! »

« Je t’avais dit de ne pas ramasser ces livres qui traînent n’importe où ! »

« Mais regarde, je suis dedans et les mots s’écrivent au fur et à mesure ! »

« Qu’est-ce que tu me racontes là … »

Le jeune clone lui tend le livre ouvert, le Professeur Georgu lit brièvement un passage, puis un autre, saisit par les lignes qui défilent. Tout est là en détail, ses faits et gestes, l’épisode de sa mise à pied, ses frasques et celles des autres, l’histoire de cette première moitié de siècle dans une incroyable perspective, comme si ce livre était vivant.

La vibration de son buzzer le ramène au réel, alors avec l’adolescent ils traversent rapidement l’étendue qui les sépare de la lisière.

Là entre deux flotteurs attachés à un arbre, un homme se tient à l’ombre de l’orée. Quand ils arrivent à sa hauteur le professeur lui tend la main.

« Lester Bergenstrom ?»

« Emilian Georgu ? »

« Comment saviez-vous ? »

« C’était écrit … » »

« Et vous voudriez maintenant savoir la suite je suppose !».

« Je crois qu’elle arrive…je crois qu’ils arrivent »

A bien y regarder on décèle au loin l’aura de deux êtres se révéler dans une sorte de surimpression.

« Ouah, ce mec est même capable de nous temps-spoter … ? »

« Quelle tronche tu tires Stan, t’es livide… ! »

« J’me demande si on n’est pas en train d’abuser un peu… ? »

« Ce n’est pas parce qu’on se fait doubler et rudoyer de temps en temps qu’on doit abandonner, t’as vu la life de l’autre nudiste dans sa grotte ? »

« Tu sais qui c’était ? »

« Non, pourquoi… ? » Répondirent en cœur la clone et JC

« C’est vrai que vous n’êtes pas complètement finis ! »

A ces mots, le sang de Gina ne fait qu’un tour.

« Tu m’épates l’Enseigne, tellement sûr de toi ! Tellement sûr de n’avoir en face de ta belle arrogance qu’une pute et de la tôle ondulée. Non seulement tu nous envoies dans des scénarios à deux balles, mais il suffit qu’on touche aux mythes pour que tu rentres dans ta coquille comme Bérold le colimaçon… »

« Bérold le colimaçon ??? »

« C’est l’histoire que me racontait Orlando l’infirmier, les soirs quand je chialais toute seule au fond d’la néo-nurserie… Mon mythe à moi…. Tu veux qu’on en discute ? »

Surfant les dernières vannes, Stan poursuit :

« Je crois avoir trouvé plusieurs défauts à cette histoire… »

« Commence par le premier ! »

« Le Panthéon est ébranlé, il ne sait pas qui est Zanroch, ce chef Allobroges –  ce qui nous confère un avantage ! »

« Sans blague, combien sommes-nous à le connaître, j’ai utilisé l’espace-temps pour le dégotter. » dit Gina sans donner plus de détails.

« Justement ça prouve qu’ils n’en ont pas les moyens, ça nous donne quelques coups d’avance… ! »

 

« Désolé de vous couper, mais auriez-vous le livre ? »

En se révélant lentement, comme sortis d’un bain argentique, les traits de Stan et Gina se précisent, Emilian Georgu, la victime évincée par la conspiration du Trio s’approche d’elle… Diable, elle est encore plus belle que dans son souvenir.

« Tu l’as dans les mains ! »

« Beau boulot, je te félicite ! » dit le professeur, dissimulant mal sa surprise.

L’enjeu était de taille, ils n’allaient pas être de trop pour se lancer dans l’aventure, le projet d’un monde où réel et abstrait rentraient en collision, une théorie des cordes sans l’écheveau. Ceci valait la peine de sceller quelques alliances contre nature.

« J’préfère pas ! »  Dit Gina en évitant le baiser à la con que Georgu tentait lourdement de lui donner.

« Toujours aussi sauvage, mon petit chef-d’œuvre ! »

« Ce n’est pas parce qu’on se rend service qu’on est complice… »

Oubliant le professeur, elle se tourna vers le jeune clone.

« Alors bienvenue dans notre entreprise RWé ! »

Il leva des yeux mouillés sur Gina :

« Comment m’avez-vous appelé ? »

« Hervé, ça te plaît ? »

« Jamais un humain ne m’a appelé par autre chose que mon matricule… »

« Enchanté, moi c’est Gina … Gina SVL-10.678/2028… »

* * *

« Allez, ça va être à nous ! »

Les clones dispersés dans la foule devant Canal Conviction de Vatican-cita se regroupèrent vers le bâtiment. Ils débordèrent rapidement le service de sécurité. Leurs uniformes style recomposition historique dégageaient une ambiance de parc à thème. Le personnel se limitait à une petite unité de coordinateurs, le responsable éditorial et celui de la pub. Quand ceux-ci furent maîtrisés, un des clones hakka’ le réseau et déclara :

– Je m’appelle Hervé K-01.943/2034, mon développement est en cours, son accélération s’étage de 25 à 40%. Mon père scientifique est le Dr. Emilian Georgu. Le document dont la transcription s’affiche sur la seconde page de votre écran est le fruit de données dont le détail apparaît en news bar ci-dessous, menée en -2053 (+/- 6 ans) grâce à un système qui conjugue la relativité et les courbes de l’espace-temps. Il vous permettra de rendre aux évènements leur dimension historique. Le célèbre message transcrit dans les Écritures ne voulait pas la destruction du temple pour ses activités mercantiles ni donner au dogme une nouvelle voie. Non, à l’origine, le prêche est d’en finir avec les religions car elles avaient pour base le ralliement à un clan, celui des prêtres essentiellement, lesquels par ce biais s’arrogeaient le pouvoir de diriger. Le texte initial veut en fait la chute du religieux. … Le script, qui défile ci-dessous est écrit de la main même du Messie. N’avez-vous jamais pensé à l’étrangeté de n’avoir aucune trace écrite de sa part, que tout ce qui le concerne ne soit écrit que des années après sa mort ? Ce document exhumé il y a seulement quelques heures d’un lieu gardé secret, permet non seulement d’avérer l’existence de son auteur (le séquençage des empreintes relevées ne laisse aucun doute), mais infirme clairement les thèses chrétiennes fondamentalistes.

On peut donc se demander si, quand un mythe de cette importance s’avère manipuler, qu’en est-il du reste ? »

Instantanément les chaînes en couplage, dont le contenu (gratuit) n’était que la somme d’un lent balayage du paysage clubovisuel planétaire entrecoupé de pub, détectèrent l’information, toutes se mirent à diffuser ce coup de tonnerre planétaire. Le système PEACE lui, se mit à tilter comme un bon vieux flipper du siècle passé.

Partie 2

… et ceux qui les tirent

GRAMMONT 563 30

 

Rien ne semblait vouloir changer, ce jour-là.

Comme d’habitude, le soleil se lève sur la partie orientale du lac.

Ensuquée, Faida ouvre les yeux sur le clair-obscur qui baigne sa hutte. Tandis qu’elle s’adapte aux nuances de gris son regard croise celui de sa mère qui lui sourit en silence. Aussi loin que remonte son souvenir, l’instant qui précède l’éveil appartient à sa mère, comme si l’un de ses pouvoirs vous tirait du monde des rêves pour vous amener sur les rives du quotidien. Personne ne sait comment ni quand Mutta dort, elle semble avoir parmi ses divers dons, celui de ne connaître ni la fatigue ni le sommeil.

S’extirpant de sa couche, la jeune fille avance d’un pas mal assuré vers l’âtre où les cendres refroidissent. Elle cambe l’emplacement de son frère cadet, s’étire, fait craquer sa nuque dans une lente rotation avant de remettre un peu d’ordre dans ses pensées.

Elle prend, pour dénicher les braises encore rouges sous la cendre, le scramasaxe de son père pendu au baudrier. Les canules de sa prise en ivoire ont exactement l’ancrage de sa main. Elle a la sensation de le chausser.

Elle rassemble les brindilles qui bordent le foyer en un fragile édifice et lorsque les premières flammèches se mettent à les lécher, elles paraissent s’abandonner en se tordant de plaisir…

… Amer souvenir de sa relation avec Tolbiac hier soir. Plus que dix jours avant qu’il ne devienne son mari. Elle chasse, comme si ce fût un insecte, cette pensée d’un bref mouvement de la main.

Il y a dans ce matin, l’envie de tout recommencer, le doute et la sérénité, l’étrange sentiment amer du remord et cette fraîcheur qui vous force à rejoindre au dehors, la force naturelle de la vie.

Faida ajoute un morceau de saule aux premières flammèches, l’entend crachoter avant de fuser, tousser, grogner et enfin se taire dans la lumière du brasier qui revit. Les premières flammes sont toujours différentes, elles dansent et vous racontent des histoires, vous invitent à les suivre, elles sont toujours gaies, toujours ivres, toujours belles…

Elle détourne son regard, contemple son père qui respire doucement, sa bedaine monte et descend au-dessous de ses larges pectoraux, il est si paisible.

Elle ramasse une outre, s’enfonce quelques coudées dans les terres, s’arrête pour se soulager, colle une paire de claques aux premiers taons qui l’assaillent. Elle poursuit le sentier vers l’ultime  saut de la rivière avant de se jeter plus loin dans le lac.

Elle n’est pas la première et les autres filles ont un air mauvais.

« Alors, La Rouge, bien dormi ? »

« Houhou, mais c…c… c’est k.k.k.qu’elle semble bien fatiguée … !

« Remuée plutôt… et par le dedans bien entendu ! »

En deux bonds, Faida se jette sur elle et la renverse dans la rivière.

Devant la vivacité de l’attaque, la plus jeune tourne les talons pendant qu’il est encore temps.

« Tiens, La Serpe, mange un peu de vase, ça te rendra aimable !»

« MMoufff… »

« J’comprends rien à c’que tu dis…. Quoi ?   …Plus fort ! »

« J’meu…j’mééé… »

« …touffe… Ta touffe, la fois prochaine j’t’la fais bouffer ! »

« Mmmoouuuuge… ! »

« Quoi ? Parle… ! »

La Serpe reprend sa respiration, elle est hors d’haleine… le regard affolé.

« Ça bouge ! »

« Quoi, qu’est-ce qui bouge ? »

Alors, le bruit sourd émis par la montagne ces derniers jours se déploie dans la vallée avec une ampleur qui remplit les parois, les séracs et les avens, mais aussi les yeux de La Serpe, la nervure des coudriers, le ciel, l’horizon, interrompt le vol des libellules et celui des martin-pêcheurs, pénètre votre corps et bien plus tard enfin, s’éloigne en un lointain roulement.

Le silence revient enfin, le monde parait à la fois identique et pourtant différent, de cette texture des draps avant de devenir linceuls.

La Serpe profite de ce répit pour se dégager et s’enfuir, tandis que son adversaire contemple les sommets au travers du branchage. Bizarrement elle n’a pas eu peur, elle se prend même à rêver qu’avec un peu de chance quelque chose se soit produit pour reconsidérer ses noces. Elle remet un peu d’ordre dans sa tenue, rajuste sa ceinture en vérifiant que la perle et le couteau qui pendaient à sa châtelaine y soient toujours, essore le devant de sa tunique. Après avoir atteint la rive elle vide ses bottillons. Le cuir luit sous le soleil matinal, elle quitte son vêtement et l’étale sur le tapis d’herbe à peine reverdie. Elle rajuste le demi-cercle de son châle qui a glissé dans son dos et constate que la fibule n’y est plus. Ça, c’était un signe ou alors elle n’y connaissait rien ! Elle examine un instant ses pieds, nettoie la vase collée. Etrangement, ses doutes de tout à l’heure cèdent maintenant devant sa quiétude retrouvée… Rien de tel qu’une petite embrouille matinale pour estomper les contours blessants de l’existence !  Bien plus tard quand le soleil lui indique qu’il est temps maintenant de rentrer, Faida plonge l’outre dans une retenue où l’eau est la plus claire. Au fond elle remarque la tapisserie jaune et grise d’un triton qui l’observe de son grand œil noir. Encore un signe de bon augure… Elle renfile son habit et, ses bottillons à la main, remonte le sentier qui parcourt les petits essarts en direction du hameau. Elle jette, en sortant du sous-bois, un regard à la montagne qui surplombe la rive et contre laquelle, utilisant la lèvre d’une moraine, le village était venu s’adosser. L’imposante stature du Grammont voile tout le pan occidental de l’horizon. Au loin, comme la flamme d’une lampe à huile, le sommet du glacier scintille de ses premiers feux. L’air est calme, l’odeur des dernières neiges charge ce frais qui maintenant remonte le long de ses pieds nus. Un cochon l’accompagne sur quelques mètres, en suppliant au travers de ses grands yeux bleus de lui donner un p’t’it quelque chose odorant et si possible bien moisi, car il apprécie particulièrement les saveurs relevées.  Il ne reçoit pour toute obole qu’un coup de bâton agrémenté de quelques noms d’oiseaux bien sentis.

Elle retrouve son village de Tauredunum saisi d’une effervescence inaccoutumée pour l’heure. Les habitants tiennent un conciliabule, les bribes sonores de la voix mal dégrossie de son père s’en détachent. Il a passé sur sa chemise de laine une peau qui fusionne ce que l’épaisseur des forêts environnantes abrite.

Il est question de savoir pour quelle raison Dieu fait ainsi parler la montagne et comment l’interpréter.

Les femmes déduisent qu’il s’agit peut-être d’un enfantement et que bientôt, un second sommet pourrait voir le jour… Les hommes eux, toujours prêt pour l’embrouille, s’interrogent sur le temps qui change, le temps du roi ou de ce Dieu dont les cycles semblent s’achever et qu’il faudrait remplacer…

Quand Tolbiac aperçoit sa promise, il quitte le groupe, fait quelques pas dans sa direction, un large sourire arrondit l’arc que dessine sa jeune barbe.

« Ma belle, tu as autant trempé dans l’eau froide aujourd’hui que dans la cervoise hier soir ! »

Comment allait-elle faire pour supporter ce lourdaud toute une vie ? Avec un peu de chance une bonne bataille ou un animal sauvage l’en délivrerait avant le terme …

« Et toi, tu l’as retrouvé ? »

« Retrouvé quoi ? »

« Le hanneton qui sommeillait au fond de ta culotte ! »

« Je… j’étais…tu n’as pas à me parler co… et … et ma fibule, celle que je t’ai offerte hier soir ? »

« Ah, oui tiens… où ai-je bien pu la mettre ? »

« Alors les amoureux, on échange des mots tendres ? »

Tiens, elle n’avait pas vu Rémi arriver dans son dos.

« Tellement, qu’il en bégaye d’émotion ! »

« J’peux t’aider ?» Rémi, sans attendre de réponse se charge de l’outre qui pend à l’épaule de la jeune fille, interrompant là le mystère de la fibule et de son donateur. En prenant leur temps ils rejoignent le conciliabule villageois.

Ils marchent au même pas et leur ton badin dissimule mal l’attirance qu’ils ont l’un pour l’autre.

« Je crois qu’il est temps de revenir au culte premier, à celui de nos ancêtres qui valait mieux que cette mascarade de tapette ! » Son père n’avait pas d’égal pour remettre perpétuellement les choses en question. Qu’il s’agisse de politique, de chasse ou de guerre, rien ne durait éternellement et comme la nature le démontrait au fil des saisons, seul le changement était immuable.

Dans le village, alors qu’une partie de l’assemblée se ralliait au principe d’ouvrir le ventre d’une couleuvre pour voir ce que ses entrailles révéleraient, la grande silhouette de Gregorius se détacha pour entrer dans le rond central.

« Qui êtes-vous pour parler de la sorte, mécréants ! Croyez-vous que Dieu ne vous entend pas comploter ? Pensez-vous pouvoir gagner sa mansuétude si à la moindre difficulté vous remettez sa loi, ses préceptes, que dis-je, pire encore, son existence en doute ? »

Seule nous était connues de ses origines ce que la légende en avait laissé. On racontait qu’il venait de Rome, que l’étendue de ses connaissances avait la distance qui nous en séparait. Thaumaturge et bienveillant, l’élégance et l’emphase de Gregorius tranchaient singulièrement d’avec les villageois. Il parlait leur langue sans accent, utilisant des mots que beaucoup ne comprenaient pas, mais disait la messe en roman.  Il avait les cheveux libres et peignés, alors que ses ouailles les graissaient au beurre rance avant de les tenir par une boucle en queue de cheval. Son habit d’un lin toujours frais contrastait avec la laine rugueuse des indigènes ou de leurs étoffes grossièrement tissées à la tablette, que parfois un galon ornait aux cols ou aux manches. Enfin, quand il leur adressait la parole, il gardait une distance respectable coupant d’avec eux les relents pas toujours très frais de leur haleine.

Pourtant ce moine itinérant forçait le respect. Apôtre de la non-violence dans un environnement fruste où la brutalité tenait lieu de communication, il arpentait inlassablement le pays en essayant d’y ancrer sa foi que de gros restes de paganisme ne cessaient de bousculer.

« Qu’il nous prouve son existence ! Franchement qu’a-t-il fait ces derniers temps ? Et si c’était plutôt Wodan, Dieu des morts qui se rappelait à notre bon souvenir en frappant à la porte de la montagne pour nous demander d’entrer ? »

« OOooohhh ! » Cette dernière possibilité souleva l’enthousiasme de la foule.

« Cessez de douter et craignez la puissance du Très Haut, il pourrait ne pas toujours supporter vos éternelles tergiversa… » Mais une pive l’atteignant à l’arcade vint priver l’auditoire de la fin de ce mot qui de toute façon n’aurait pas trouvé sens dans leurs esprits. Il se tourna vers le gamin qui décampait dans la nature. Alors que les rires fusaient, le moine tendit dans la direction du chenapan un doigt dont l’ongle le prolongeait d’un bon tiers. L’abscons de ses formules précéda l’onde qui dans l’axe de l’index déforma l’air et heurta le chenapan dans le dos avec tant de force que celui-ci en fût cloué au sol.

« OOOooohh ! » Avec Gregorius, il y avait toujours du spectacle et dans le fond, peut-être que son Dieu était le plus puissant. Certes son Dieu venait d’en apporter une preuve, mais son histoire de trinité ne tenait pas debout. Franchement comment pouvait-on être son fils, son père et son grand-père tout à la fois ? Il fallait se rendre à l’évidence, il y avait du baratin par endroit.

L’attroupement se dispersa sans d’autre raison que d’avoir peut-être perdu le fil de l’histoire. Profitant du soleil qui imperturbable continuait sa course, chacun s’en retourna vaquer à ses occupations.

Arrivée sur le seuil de sa cahute, Faida place ses bottines contre la façade, un bon endroit pour qu’elles sèchent. La pénombre baigne l’intérieur, trouée par les braises de l’âtre et quelques flammèches. Elle accroche l’outre au potelet qui soutient le faîte, attrape le bâton qui sert à tout, de tisonnier au tue-orvet, déplace au plafond un segment indépendant du couvert qui permet à la lumière zénithale de rendre un peu de relief aux choses. Elle range la couche de son jeune frère et obture le pot de terre où il a bu du lait… Il est comme un renardeau au printemps, insouciant et ne s’inquiète guère d’effacer sa trace.  Elle empile les autres couvertures à l’angle nord, saisit une racine de gentiane ; gardée immergée dans une jarre près des pierres à fromage, la grignote en pensant que ce qui brouille à présent son cerveau ne sont plus, depuis longtemps les vapeurs de la cervoise. D’où provient cette pointe acide qui lui pique le cœur ? Les coups de reins frénétiques de ce nigaud de Tolbiac ne l’avaient en rien contentée, la besogner lui renversait l’esprit. Franchement, à part ahaner, il a pour la chose une imagination encore plus courte que sa mesure de puceau. Elle s’approche de l’outre, boit un long trait et crache sa chique dans le foyer. Le goût de la plante trône dans son palais. Elle revoit les boucles de Rémi tomber devant ses yeux, elle peut sentir sa main dans la sienne, ses doigts dans son dos, son buste contre le sien… Dieu s’amuserait-il à tisser des destins en triptyque … ? Ça doit venir de son impossible triangulation… Ou des essences de gentiane qui vous font sombrer dans ce genre de réflexion quand on les mélange avec l’eau où batifolent les tritons ?

Elle finit de sécher ses cheveux en les ébouriffant au contact de la chaleur molle de l’âtre puis bascule sa crinière en arrière pour les resserrer dans les dents de son peigne.

« Et bien toi, qu’est-ce que tu fais ici… ? »

Picorant le grain oublié qui garnit le fond d’un pot d’airain, la poule qui ensuite cherchait un endroit douillet où pondre se retrouve expédiée dans la cour sans plus de ménagement.

Faida vérifie ensuite que les vivres sont à l’abri des autres maraudeurs qui hantent le village. Elle suspend les salaisons et les rhizomes, couvre les farines et obstrue les jarres pleines.

Sa mère entre quand elle s’apprête à sortir. Elles échangent un regard, un sourire, Mutta la caresse des épaules aux avant-bras comme elle a l’habitude. Elle la serre dans une accolade coutumière, mais soudain se met à trembler.

Pour la rassurer et mieux la comprendre, sa fille colle son front au sien, il ne sert à rien de lui parler. Mutta ne comprend pas les mots, elle est une Kiszel. Elle fait partie de celles dont on a déformé durant leur enfance, l’arrière du crâne en le compressant dans des bandelettes, par un souci esthético-mystique. Les légendes disent que cette transformation leur permet de percevoir dans les étoiles des signes qu’elles sont seules à discerner ou de correspondre avec les forces de l’au-delà comme avec celles de l’au-dedans. Si leurs comportements sont parfois imprévisibles, leurs présences au sein d’une communauté sont sacrées. Elles rapportent aux hommes ce qu’ils ne peuvent saisir de la providence.

La serrant dans ses bras, la fille essaie de mieux entrer en contact avec sa mère. Celle-ci plonge ses yeux dans les siens. Du fond sombre de sa rétine déboule le nuage énorme d’une montagne, mais ce n’est pas un nuage de vapeur, plutôt des sédiments en suspension, une fumée de terre que rien ne semble pouvoir arrêter…une fumée de terre qui engloutit son regard…

Effrayée, elle se décolle de son parent. Les tremblements ont cessé. Elle se balance maintenant d’avant en arrière, comme une autiste qui dans sa bulle suspend le temps.

Les craquements de ces dernières semaines, les secousses de ce matin, ce malaise qui n’en finit pas de la parcourir, il n’y a plus de doute. Faida balaye l’intérieur d’un rapide regard circulaire, il n’y aura pas de rempart à ce qu’il adviendra et pas beaucoup de temps pour y échapper.

Elle saisit la main de sa mère, l’outre pleine et jette dans un sac le reste de galette et un quartier de salaison. Elles jaillissent sur le dehors, courent en direction de la forge où Rémi a l’habitude d’aider son père, un peu en contrebas. C’est un lieu sombre où l’œil rouge et la chaleur du bas fourneau préfigurent ce que le pécheur doit vivre au seuil de l’enfer. Le bruit a l’aspect rugueux d’aboiements métalliques. Elle surgit devant l’entrée cherchant dans l’obscurité son frère et son ami.

« Oh hé, mais on a de la visite ! », clame le forgeron cessant un court instant de maltraiter la pièce qui rougeoie à l’extrémité de sa pince.

« T’as vu le petit ? »

« Bien sûr, il est à côté de Rémi et façonne une pièce. »

« Papa, il faut partir vite… »

« Que se passe-t-il ma fille, tu sembles affolée ? ? »

« Je n’en sais rien précisément, mais Mutta m’a fait part de quelque chose de grave, d’exceptionnellement grave… »

« Allons bon, tu sais comment ta mère réagit parfois… »

« … et tu sais aussi qu’elle ne se trompe pas souvent… »

A ce moment et comme si le destin tentait de se ranger à ses côtés, la montagne émet un cri guttural, rauque, une sorte de quinte qui racle le fond de ses profondeurs en emportant des lambeaux de parois.

« Rémi, Colombran, papa partons vite ! »

D’un même élan les deux hommes et le garçon se ruent hors de la forge, happant au passage le scramasaxe, deux angons et les manteaux qui pendent à un longeron.

Dans l’angle de la sente qui part vers le delta, ils se retrouvent nez-à-nez avec les chevaux affolés échappés de leur enclos. Certes, ils ne sont pas harnachés, mais il ne faut pas rater une telle aubaine. La poigne du forgeron, saisissant le premier par la crinière, coupe l’élan des plus fougueux et les mots que psalmodie Mutta valent tous les bâts de la contrainte. Le père, est le plus rapide à monter, la fille lui jette son frère en croupe, tandis que l’étalon suivant met calmement le genou à terre devant sa mère, on dirait une chorégraphie, elle s’installe sur son dos avec une telle maitrise qu’elle parait flotter…

« Grouille Rémi, saute ! » enjoint Faida du haut de sa monture.

« Serre-moi fort, ça va secouer… ! »

Quand il réussit enfin à coller son bassin contre celui de Faida, que le monde s’écroule ou non est bien le moindre de ses soucis.

Il faut partir à l’est, tenter le delta et ses marais aux méandres improbables pour se retrouver au plus vite dans le large de la plaine, c’est certain, la montagne va accoucher d’un véritable cauchemar.

Un premier pan s’éboule quand ils sont encore à mi-côte, mais ses gravats s’amassent dans une combe qui résonne de tout ce fracas. Le souffle du glissement vient ébouriffer la crinière des chevaux affolés. A peine ont-ils repris le contrôle de leur course qu’ils dépassent un homme en prière, les bras tendus vers le ciel.

Il s’agit de Gregorius, à nouveau partagé entre sa foi, son destin et le désordre des choses.

Le forgeron stoppe brutalement son destrier.

« Alors Sinistrus, t’attends que ton Dieu à trois pistons te prenne en selle ? Tu ferais bien d’empoigner la main que ma femme te tend, parce que d’ici peu, tu risques fort d’aller vérifier par toi-même qui de Wodan ou de la Trinité a raison ! »

Avant même qu’il n’eut l’idée de formuler une réponse, Mutta l’a déjà expédié en croupe, ce qui évite à tous de se répandre sur un sujet qui somme toute, peut être raisonnablement remis à plus tard.

Le cul du Saint-Homme n’avait pas touché le dos de la bête, que l’apocalypse se produisit.

Le son qui maintenant se détache de la Terre n’a plus de correspondance avec le vivant. Tous, bêtes, hommes, végétaux et minéraux restent saisis dans l’instant ; avec un bruit formidable, s’écartant lentement, presque immobile, une partie de l’horizon choit dans le vide, se dissocie, bascule et dans un effroyable abandon, masque le ciel de sa masse disloquée. C’est toute la petite troupe qui maintenant ferme les yeux. Ils savent ce qui se trouve dessous, broyé et misérable… Tauredunum est effacé, leur village a disparu définitivement.

« Prenons de la hauteur », l’injonction de Gregorius surprend tout le monde.

Pataugeant au plus vite de ce que le limon permet, la cavalerie fonce désormais sur la rive nord où au loin, le dénivelé autorise de se croire à l’abri.

Soufflent les animaux, fouettent les cavaliers, Rémi serre dans ses mains la taille de Faida par la gaine ferme que le ventre de sa compagne lui renvoie, ce délicat endroit qui balbutie entre le bassin et les seins, dures, chauds… La sueur des chevaux se mêle aux parfums de ses cheveux.

Peur, non il n’a pas, des regrets… juste l’envie d’espérer un lendemain ordinaire au terme de cette catastrophe.

Ils poussent leurs chevaux à travers la roselière, le tonnerre de l’éboulement remonte le courant et gagne en profondeur, son roulement dévale la pente pour débouler dans l’embouchure. En quittant la rivière la petite troupe force les bêtes vers les premiers escarpements, on entend leurs respirations racler la trachée, Derrière eux, la nuit tombe du défilé comme une dernière menace. Personne ne se retourne. Ils jettent les montures contre les premiers bouquets de noisetiers, déchirent leur cuir dans l’épine noir, écrasent les bouquets de joncs, il faut passer coûte que coûte, mais l’air se charge de poussières, la nuit les rattrape, le premier cheval de tête s’encouble, un autre trébuche, l’air saturé leur coupe le souffle, rien ne sert plus, il faut se mettre au pas, le groupe s’immobilise, la lumière manque, on ne sait même si tous ont suivi. Ils suffoquent dans cette odeur de pierre chauffée, la même qui imprégnait la forge. Un voile épais encombre les voies respiratoires. Les chevaux baissent le chanfrein, le chahut du malheur couvre leur quinte grasse.

Dans la tourmente devenue folle, tournoient maintenant des fragments végétaux, de quartz et d’autres roches, l’une vient heurter l’épaule du forgeron. Déterminé et fataliste, il encaisse sans broncher. On saute à terre pour coucher les chevaux et s’abriter derrière leur masse, le corps des bêtes tressaille sous les impacts, le temps s’immobilise…

L’air s’allège enfin, l’écho de l’éboulement s’estompe, les fuyards réapparaissent sous l’épaisse couche beige qui leur donne l’aspect de fantômes. Rémi se secoue, frappe sa tunique pour en réduire la poussière. Les yeux de Faida font deux trous dans la toile de ce décor singulier. On cherche à se reconnaître, deux chevaux se relèvent, le troisième reste à terre, le sang sourd abondamment d’une mauvaise blessure au ventre. Celle du forgeron ne parait pas très belle non plus. Mais petit à petit la bande se redresse, la poussière retombe, l’air redevient respirable. Le sillage d’un vent frais nettoie soudainement le rideau des particules en suspension, une sorte d’embrun vient laver la scène.

Tout à coup, devant le regard stupéfait des spectateurs une vague d’une soixantaine de pieds déboule d’entre le goulet qui ferme le lac et submerge des pans entiers de paysage qui flottent un instant sur sa crête avant de sombrer mollement dans la houle. On cherche le bruit derrière, mais un silence effrayant plombe le spectacle. Tout à coup il surgit, énorme cri, écho du chaos… Une seule vague a lavé tout ce que l’humanité avait désespérément tenté d’accrocher aux rives du Léman ou dans le delta du Rhône : demeures, moulins, tumulus, églises.

Demain, ce sera les Rameaux, c’est le printemps et le triton était un bon présage …

« Je crois que tu as quelque chose qui m’appartient dans ton sac ? »

Gregorius se retourne et dévisage avec stupéfaction la Mutta qui se tient dans son dos.

« Mais tu parles ? »

« Donne-moi le crâne ! »

La troupe entière retient son souffle…

Il faut plusieurs clés pour ouvrir les histoires

Assez de perspectives pour les faire rebondir sur un horizon abstrait et

Engendrer cette étrange sensation de décoller à chaque pas.

 

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ZANROCH -72 32

 

Situé dans une large clairière au sommet d’un tertre le village dominait la rive, le long d’une rivière dont l’eau en mouvement colorait le lieu de sa mélopée. Le jour était clair, levé depuis une heure à peine. Le feuillage encore luisant de son printemps bruissait sous le Joran.   Chacun, après avoir suivi le chef dans une lente procession et selon un rite établi s’installa sur un petit siège, travaillé au goût de chacun, généralement garni de cuir, de végétal ou de tissus.

On attend maintenant que tout le monde prenne place pour sonner l’olifant et signifier le début de la méditation.

Zanroch, s’assied nu, en tailleur. Il veille à tenir son dos droit, son regard posé dans l’absolu, juché sur un monticule que l’arrachage d’une souche a formé. Il fait un frais sec, tonique. Sa silhouette a cette douceur et cette tranquille stabilité en équilibre avec l’assemblage des pierres superposées qui garnissent les limites du lieu.

On laisse encore les plus jeunes s’ébattre dans le périmètre. Quand sonne le cor d’ivoire, seul le vent et le chant des oiseaux mêlés à celui de la rivière se permettent de troubler le silence. Par petites touches, son intérieur s’apaise, ses muscles se relâchent, ses nerfs se délient. Rassembler la confusion d’une multitude d’instants, se condenser pour se rassembler, se fondre dans cette plénitude qui gagne son cerveau, comme si pareille à une ondée elle venait tirer de sa coquille l’escargot de son existence.  Ses pensées suivent le courant, se détachent des bords. Dedans, nagent les truites de ses doutes, flottent les feuilles de ses craintes, ondule le reflet de ses phantasmes. Sur la surface de l’onde, surnage une sphère, grande comme un petit navet. Sa couleur change, est-ce encore une couleur ?  Elle roule sur les replis de sa conscience, il lui donne une consistance plus légère, travaille sa façon jusqu’à lui faire perdre son attraction. Elle se soulève, sous sa base, un faible espace se dessine. En y attachant le soin nécessaire, il l’élève délicatement dans l’air. Elle flotte désormais, comme portée par un petit jet d’eau qui la maintient en équilibre. Il n’a plus besoin de se concentrer ; les dimensions, les sensations sont toutes imbriquées. Ce n’est plus un exercice, ni une illusion, il n’y a pas de concret où s’accrocher. Il rejoint la merveilleuse inconsistance d’une formule magique qui vous ouvre le cercle suivant, un sixième sens qui se tisse de tous ces fils reliés. Du minéral à l’animal, tout est perçu.

Les résurgences gagnent d’abord la rigole, la rigole le ruisseau, le ruisseau la rivière, ainsi de suite jusqu’à gonfler un Océan. On perçoit la voix de l’âme vibrer dans l’embrun.

Les fluides de chacun se rassemblent, l’antenne commune résonne du nombre, les forces interagissent…   Imperceptiblement, une vague se forme, sa texture change, prend chair, s’arrondit, la viande des âmes se muscle. En contrepartie le réel perd sa consistance, le concret s’estompe, redevient particules, abandonne sa nature pour se déployer en millions d’atomes, se liquéfie comme un sirop universel. Feuille d’une photosynthèse, la lumière devient conscience et l’instant oxygène.

C’est l’essence du peuple de Zanroch, gravée sur une pierre jetée au ciel, sans autre loi ni contrainte sinon cet équilibre fait d’horizon pour toute frontière et l’azur pour unique drapeau.

L’air danse avec un incroyable déhanché. Il est sensuel et remplit les poumons, vous poli comme un galet. La tribu semble voguer sur l’herbe que la brise soulève dans le mouvement souple de son vêtement. Il n’y a que cette résonance et sur la gauche juste le gazouillis d’un enfant qui joue à l’écart.

C’est le moment.

Le bambin voit une ombre noire se détacher du branchage et surgir de la forêt. Une silhouette lui indique, en collant l’index sur sa bouche, de ne pas faire de bruit. Le bruissement des hautes herbes couvre celui des sandales qui les foulent. Elle se faufile dans le seul angle mort de la clairière, s’approche avec mille précautions de Zanroch. Ses larges épaules la dissimulent à l’assistance aux yeux mi-clos. Il ne reste que quelques mètres avant d’atteindre celui dont il faut rapporter la tête. Ce rebelle dont tous parlent, ce chef dont l’insoumission galvanise les coups de mains perpétrés au nom du droit d’Être. Encore un concept tout juste sorti d’une de ces colonies dont personne au Sénat, ne saurait même en situer l’endroit.

Comme tout ceci semble aisé, pense l’agresseur.

Dénudé, aucun villageois ne porte d’arme tandis que sa décurie est en couverture. Il n’a pas à réfléchir, il est le bras de l’Empire, son devoir de soldat est d’éliminer ce renégat. Il se remémore le chemin parcouru, la traque et la difficulté de le localiser avant cette piste donnée par un braconnier contre quelques sesterces.  Maintenant, à lui la prime et la promotion, enfin à portée de main.

Le vent a chassé les insectes, mais quelque chose lui irrite la peau. Il vérifie une dernière fois, peut-être y-a-t-il un piège ?  Il se rappelle les légendes qui courent à son sujet : on dit qu’il peut hanter vos rêves, renverser le cours des choses, que ses ancêtres étaient venus au monde par le crâne, qu’il est capable de voler comme un oiseau, qu’il connaît l’endroit où se logent les restes du temps. Il dit : « Comment peut-on prendre la vie de quelqu’un qui ne se souvient d’être né ? »

Le voilà maintenant à portée de sa cible, il dégaine son glaive, ajuste l’impact et frappe de taille, un coup si bien porté, qu’il décollète son adversaire avec une facilité déconcertante. Le vent soudain attentif, s’arrête subitement. Les mouches tapies sous les herbes se mettent à vrombir furieusement autour du Décurion. La masse de Zanroch s’affaisse. Son assassin sent maintenant les taons lui mordre le cou, les jambes et les joues, mais tout ceci ne serait rien, si au-dessus du corps ne flottait encore, la tête séparée. Par une lente rotation, elle trouve le regard du tueur, lui jette un regard acéré comme la pointe d’un pilum, emportant les trois quarts de sa raison. Il y a de l’or dans ces orbites et du diamant en leur centre. Le légionnaire, voudrait baisser les yeux, peut-être même recoudre les morceaux ou revenir en arrière, mais il est là, tétanisé, misérable, une sarabande de mouches lui rentre par le nez, la bouche et les oreilles.

Il ne sait dans quel ordre ses sens ou sa raison l’abandonnent. S’il est le bras du destin, pauvre loufiat renvoyé à sa place ? L’œuvre du présent déjà le révoque à celui du passé, les mouches ont ouvert un trou dans son fondement, elles cherchent entre le gras de la fesse et de la raie, un passage vers ses profondeurs intimes. Elles sont rageuses et appliquées, comme les combattants de Rome, disciplinées et méthodiques. Les taons harcèlent, comme une cavalerie sur le flanc. Il s’abandonne à son malheur, sent maintenant les larves s’agiter dans son intestin, les reines butiner ses ligaments, une Talène pondre ses œufs dans son cerveau. Sa perception se fragmente en centaines de milliers, le nombre peut-être de ces pattes qu’il sent partout sur son corps. Ses facultés l’abandonnent, ses sens le fuient, le laissant seul dans un enchevêtrement de maux qui l’accablent, lui coupant le souffle et les jambes. Le temps s’affole, renvoie son horloge dans un assourdissant compte à rebours dont il ne sera plus jamais la mécanique. La douleur anéantit les restes de bravoure.

Postés à quelques coudées, les légionnaires qui devaient assurer le renfort déguerpissent, emportant avec eux, la terreur qui les broie sous son aile et ces essaims qui ne cessent de les harceler.

Puis, comme tirée de sa torpeur, la tribu ouvre les yeux sur cette tête soutenue par la seule force du moment. Le regard de l’enfant qui gazouillait il y a un instant contemple la scène, sans peur, ni surprise…

Nummer Eins, se réveilla en sursaut. Il était en sueur, les mains moites, le souffle court, le cœur emballé. Lui qui dormait à peine et ne rêvait plus fut surpris par la précision de sa vision et l’ampleur de son émotion grandit encore.

Zanroch, le nom que le Trio avait mentionné. Comment se pouvait-il que soudainement, ce personnage apparaisse en songe ?

Il saisit le nébuliseur qui ne quittait jamais sa poche et inhala un long trait.

Les propriétés apaisantes agirent instantanément, ses pulsations retrouvèrent un rythme normal, les auréoles sous ses aisselles se résorbèrent. Il allait se lever, quand un chat se mit à lui gratter la gorge. Il la racla sans pour autant calmer l’irritation. « Une autre dose, vite ! » se dit-il réprimant une nouvelle quinte grasse, tentant d’expectorer sans pouvoir se reprendre.

Il étouffait. Un nouveau spasme finit subitement par buter sur un dernier hoquet, il expulsa ce qui lui obstruait le larynx…. Et devant ses yeux médusés, une grosse mouche noire pataugeait dans ses glaires en tentant de reprendre son vol.

CARREFOUR 33

 

Vendredi 12 octobre 2050

 

Participer à un tel sommet plaçait Ayomi Gunawarbama dans l’inconfortable situation de victime désignée dans une prise d’otage. Même si elle bénéficiait d’une culture et d’une éducation lui permettant d’y faire face, cet évènement hautement secret, frisait le fantastique – mais le virtuel de son époque n’avait-il pas pris le pas sur la réalité ?

La ministre des Infrastructures n’ignorait pas que toute fuite serait instantanément punie de « gommage », perspective peu réjouissante quand on sait que ce genre de lobotomie « ciblée » n’était pas encore fiable et que les clones comme les condamnés ayant survécus finissaient souvent en pièces détachées.

Cette réunion avait été programmée de nuit car, selon les modèles connus, l’espionnage perdait de son efficacité entre 3 :30 et 4 :30 de l’heure globale. Son lieu, tenu secret n’était pas géo-localisable car programmé dans un espace-champ décalé. Les logiciels utilisés seraient détruits automatiquement. Les personnes informées se réduisaient à quelques clones de combat (dont l’avenir se limitait aux microsecondes qui suivraient la rencontre), un cadre de la Discover Company, le Conseil Global (sans assistant) et surtout, l’exceptionnel Panthéon sous son fameux dehors ; d’une pyramide percée d’un œil en son centre.

En refermant le dossier, une appréhension curieuse et un doute inquiétant la saisirent. Elle entrait dans les méandres de l’histoire. Combien de ses prédécesseurs avaient été confrontés à ce genre de situation ? Combien de ministres avaient fini lénifiés, les yeux fixant le vide, le discours creux, le sourire confondu en rictus, cherchant avec des gestes nerveux leur narco-injecteur et la dose programmable d’anxiolytique dont ils ne se passaient plus ?

Le Panthéon, pour nombre des participants, tenait de la légende, car sa substance n’était jamais avérée. Elle planait au-dessus de Globaïa sans qu’aucune référence officielle n’y soit faite. Une véritable chape de mystère frappée d’un sceau secret venait verrouiller toute velléité d’investigation. Cependant, on savait la puissance de son influence omniprésente, ses yeux derrière chaque circuit, ses oreilles dans chaque murmure, même si dans la mystique autorisée, la société fédéraliste était officiellement laïque. Bien que pour de nombreux habitants, les religions aient encore une valeur importante, leurs cultes suite aux évènements de 2020-22 étaient aujourd’hui strictement encadrés. Ces deux années de crises entrecoupées de conflits régionaux sur fond de dégradations écologiques irréversibles s’étaient assorties d’un embrasement général fait de revendications sociales. Elles allaient forcer toutes les nations plus ou moins impliquées à négocier ce tournant unique dans l’histoire de l’humanité : la création d’une seule Nation, réunifiée dans un concept global, chargée de veiller et de répartir les ressources existantes sur une base paritaire entre tous. L’argent, la défense et la loi tombaient sous l’égide d’une seule autorité : le Conseil Global.

Les scientifiques, économistes, magistrats et généraux chargés d’élaborer ce prototype avaient exploré évidemment plusieurs voies, ils avaient échafaudé dans l’urgence un modèle du plus petit dénominateur commun et s’étaient octroyés dans un proche avenir la possibilité de revenir peaufiner le cadre de cette société nouvelle. Malheureusement la réalité buta contre un obstacle insurmontable quand l’abîme des inégalités atteignit la profondeur d’une fosse Marianne : la redistribution équitable des richesses.

Devant l’ampleur du problème, le bureau des affaires sociales –BAS-, avait créé une sous-commission la CGT (Commission Globale du Travail) chargée d’y rapporter ses observations et suggérer des éléments de réponse. Après des mois de recherche, de combines et de pots de vin, elle avait enfin publié un rapport qui n’engageait personne, déresponsabilisait l’ensemble et surtout n’apportait aucune solution concrète :

 

Sédentarisation et urbanisation des sociétés : condamnons les inégalités !

Cette résolution avait finalement été acceptée de justesse. Ce texte puisait ses perspectives depuis les racines de l’histoire et comme de bien entendu, ne s’intéressait qu’à un maintien du statu quo par leurs auteurs.

Ainsi apprenait-on que :

–          (…) le nomadisme (dont nous prônons le retour) ne s’embarrassait guère d’une surcharge de matériel (socle de toute nos perversions sociales) et la cohésion du clan qui permettait sa survie ne tolérait pas (ou très peu) l’inégalité.

Pour garder les avantages que ce mode de vie confère, les nomades ne s’organisaient pas autour de groupes importants, au contraire, ceux-ci se scindaient pour préserver leur mobilité. Ils préféraient parcourir leurs territoires, leurs aires, leurs étendues et refusaient de se sédentariser, obligation incontournable pour préserver les richesses matérielles.

Il est prouvé ensuite que dès leur sédentarisation et donc la possibilité d’accumulation de biens, les sociétés ont toutes été confrontées au défi de la redistribution. Systématiquement s’est opposée une réaction tricéphale : la force, la justice (rendue par les nantis), les moyens, le tout élaborant un délicat équilibre étagé en trompe l’œil pour en éluder la réponse.

Tout en haut, les classes privilégiées par le cumul des biens soustraits au bénéfice de l’ensemble, s’affranchissent par la force et par une mainmise sur la justice de toute justification morale.

Juste en dessous, la classe aisée, accepte ce destin tant que le bénéfice qu’elle en tire est supérieur aux inconvénients. Si la somme de cette équation n’est plus à l’équilibre, elle accède à la première catégorie ou tombe dans la troisième. Cette mécanique naturelle du système reste réglable, manipulable, particulièrement par les interstices, où se greffent les politiciens, qui par nature sont entièrement dévoués à ce système.

Ces deux premiers types sont totalement prévisibles.

Le troisième niveau, résonne de leurs dysfonctionnements.  On les nomme avec un brin de compassion : les défavorisés.  Il est largement admis qu’ils n’ont d’autre choix que de s’en prendre à eux-mêmes, car selon le dogme dont on les abreuve, ils sont soit inaptes, illettrés, handicapés ou frappés de malchance. Malheureusement, certains marginaux tentent parfois de perturber la tranquillité de l’ordre pourtant établi dans l’intérêt de tous. A la suite de réflexions déplacées, d’une envie d’aider leurs semblables à s’émanciper, ils créent alors un processus perturbateur dont il faut tenir compte.

Le risque que les élites appréhendent par-dessus tout se nomme : révolution : (moins redoutées que les guerres qui elles restent aussi un moteur de transfert des richesses, tout à fait acceptable).

Au XVIIIe on parle de classes, au XXIe siècle de partis politiques et dès la fin de celui-ci et dans les trente premières années du XXème soit durant une petite cinquantaine d’années de globalisation.

Tous les conflits (y compris religieux) menèrent à l’avènement d’un projet global avec pour origine le creusement des inégalités.

Malheureusement, ces observations dont malgré tout il faudrait tenir compte, échappent parfois au réajustement d’une société qui obsédée par son modèle, risque dans l’abandon d’un pan de sa population de compromettre l’équilibre de tout l’édifice. Il appartient donc à notre génération de changer cet état de fait (…)

Les délégués des mouvements libéraux présents, la ratifièrent d’un haussement d’épaules, forcés de s’acoquiner avec les Vertendre qui leur avaient promis leur voix au vote suivant. Les sociaux-démocrates voyaient dans cette résolution une possibilité de faire ensuite reconnaitre leur projet BIG. Le parti MYTH (panacée de religions) vociféra évidemment en appelant au boycott mais ce sont les absents sirotant leur Redboost dans la studette qui firent pencher la balance en votant à distance -histoire de participer à un nombre minimum de décisions pour valider leur défraiement-…

Deux innovations allaient naitre de cette déclaration.

–          Le BIG (bénéfice d’intégration garanti), un salaire minimum pour tous Globaliens, inclus dans l’emballage stérilisé du PGJR (Programme Global de Juste Redistribution)

–          Le système PEACE. Peace (-Politiquement, Educativement, Associativement Cordial & Egal) n’était rien d’autre qu’une super censure. Elle allait être imposée peu après au monde entier, par une motion issue d’un accord secret entre le centre mou et l’aile radicale des faucons.

PEACE était un algorithme relayé par des Cam’ décodant instantanément le contenu de tous les messages tenus lors de meetings officiels, politiques, postés sur le clubos, adressés lors de prières, de harangues martiales ou de discours associatifs.  Il permettait d’évaluer le degré de fanatisme. Quand celui-ci dépassait ce qui avait été fixé comme politiquement correct ou socialement compact, sa source était identifiée, remise à l’ordre et s’exposait à des mesures coercitives. Elles allaient de la suspension de son BIG, à une peine restrictive de mouvement gérée par sa puce, ou encore une peine carcéralo-éducationnelle. Rares étaient ceux qu’on cryogénisait plus de cinq ans.

Hier, cependant, PEACE relevait le pire des blasphèmes, une fallacieuse insinuation selon laquelle les valeurs de l’Occident Chrétien n’étaient qu’une monstrueuse manipulation.

* * *

2 :30, vendredi 12 octobre 2050, 38ème semaine, 280ème jour. « N’oubliez pas de célébrer le Siam Bengdong en Territoire des Corées-Unies.  Vierge : vos humeurs sont changeantes, gérez vos contrariétés ».

Son flieger dessine dans l’obscurité de sa chambre un hologramme de l’heure globale. Faudrait qu’elle vire cette application horoscopique qu’elles ont téléchargé pour déconner avec Pat’, l’autre soir au « Maximum Bar ».

Elle a dû tomber dans le sommeil programmé sans y prendre garde.

Elle entame toutes ses journées par une vingtaine de minutes de power-plate, dont les cinq dernières sont une lévitation Zazen, puis prend rapidement une vibo-douche,

38 ans 26 jours 3heures 15 minutes, 58,250 kg, 1.696m pression artérielle 125/73, glycémie : 90mg/5mmol pulsations : 62. Rien d’anormal.  Elle passe au –wellness-, peaufine un léger lift des paupières, une injection de Botox aux commissures et un voile de maquillage en plongeant son visage dans une empreinte-soin, surtout pas forcer sa féminité ; ça va être du lourd… du viril.

Elle se coiffe, lisse le geai de ses cheveux et y ajoute quelques fines tresses, tapote ensuite sur la clé du dressing le code de son tailleur formel.

Il faudrait le reprendre aux côtés, elle a encore perdu du poids et le code n’a pas été réinitialisé… Son ascension sociale va de pair avec son spleen. A entendre son coach et le nombre de synonymes qu’il emploie pour « déprime », il balance à toutes les coug’age stressées que ce n’est rien d’autre que le pendant naturel aux défis relevés… Complètement inspiré !

03 :04 le flieger étale l’agenda de ses rendez-vous, elle prendra ses fonctions à 08 :00 comme d’ordinaire, pour ne pas soulever de soupçons sur son emploi du temps. 08 :15 clubo-vision et bilan des derniers évènements, 09 :30, interview Globo.cam, 10 :15 réu’ des chefs de service 11 :00 inauguration de l’Allée Verte, reliant les ceintures nord et ouest, ainsi de suite jusqu’à 21 :45.

Elle fait défiler le plan de semaine, s’envoie un petit stimulant sous forme de café-in à mastiquer, et s’injecte une légère dose d’happy-o.  Un dernier clin d’œil à l’écran miroir, ciao à tout’.

Elle enfile des mocassins légers, ramasse le flieger, le jette dans son sac à main et se retrouve sur le parkgreen, un espace vert où les flotteurs sont rangés dans des compartiments souterrains, distribués après identification. Elle débranche le programme automatique, brouille la localisation instantanée grâce à un code délivré à certain VIP, bien qu’elle sache que tout ceci n’est que poudre aux yeux. La plupart des services de détection ont évidemment d’autres moyens pour les retrouver.

Elle a rendez-vous dans la partie basse de la ville, rive-droite.

Une légère bruine encrasse encore la nuit d’encre, les consignes sont claires : ni trop tôt, ni trop tard… A l’heure !

03 :44, elle sort de son flotteur, et non sans quelques regrets le neutralise dans une sourde implosion. Le sabotage sera mis sur le dos des Dirty Box.

03 :45, extraction réussie. Elle ne sait comment elle vient de se retrouver à bord de ce Chopper 1515, elle reconnait juste le bruit des pales et celui de son moteur. Elle n’a pas le moindre indice sur cette transition fulgurante. Elle évite de poser des questions.

« Bienvenue à bord Madame la Ministre des Infrastructures ! »

La voix est ferme, sûre, musclée, d’une correction très militaire.

Des lumières bleues tamisées baignent l’ambiance et n’esquissent que les contours des interlocuteurs.

Elle se recoiffe, arrange ses nattes.

« Vous avez raison, mettez-vous à l’aise ! »

Olaf Planter, le Président du Conseil Global, lui adresse un sourire un peu moins détendu que celui dont il la gratifie chaque matin en passant la tête par la clubo-vision.

Jean-Claude Cheater, Ministre des Finances tripote le volume de son ergotel en tentant désespérément de le remonter et ne peut réprimer un sursaut lorsqu’elle s’assoit à ses côtés.

« Ayomi, je ne t’ai pas même entendu arriver ! »

Mao Hu Jin, Commandant en chef des armées lui fait gasshô comme à son habitude, ses paumes de mains jointes dans l’attitude de la prière.  Selon lui, sa main gauche symbolise le monde phénoménal et la droite le monde spirituel. Elle lui rend son salut en espérant secrètement que le zen-sôtô servira de rambarde à cette réunion…

Le Ministre des questions sociales et du bien-être mutuel, Alladinejad, déboule en trombe, visiblement il est le dernier à avoir été « extrait » et n’a pas l’air d’apprécier.

« Salaâm Mahmoud ! » lui lance Olaf

« Wa alikhoum salaâm, okay, et ne m’emmerde pas j’suis juste pas d’humeur ! »-

Alladinejad a pourtant un fond en or et sous ses dehors rugueux, il est sans doute l’homme le plus généreux du Conseil Global.

La table de conférence est fractionnée en huit parts égales, Ayomi fait rapidement le compte : dans le rôle de l’accablé qui se la joue : « celui par qui le malheur arrive » Sir Um al’Wahdi, Surintendant de la Discover Company, toujours soucieux de son image médiatique. Ce qui nous mène à six. S’il reste deux places à pourvoir, la première devrait être occupée par un hologramme, à qui la dernière est-elle destinée ?

Un glissement accompagné d’exhalaisons rauques lui répond de l’autre bout de la cabine. Le bruit discret des rotors est prolongé par le souffle court d’un animal en quête d’un peu d’oxygène ou peut-être d’une proie, comme si, s’invitait à cette cérémonie le pas traînant d’une bête échappée du Gévaudan.

Moulé dans un faible halo et mû par une chaise de compensation, apparaît le Doge. Sa tête dodeline au gré de ses convulsions, entouré de vieux démons qui après un siècle et demi de vie l’habitent encore. Il tangue avec la fragilité d’une flamme dans le vent. Des bubons, des affres, les verrues et les callosités de l’engeance humaine parsèment ses membres, mais la partition qu’ont joué les ans sur le clavier de son expérience donne à l’ensemble la grandeur d’une étrange symphonie.

Il contourne la table de réunion et se cale à côté de la jeune Ministre. Il a la dégaine des filets de pêches qu’on jette sur le pont. En fait il en a l’odeur aussi…

Ayomi ne laisse rien paraître, elle sait par instinct que de montrer sa crainte est un signe qu’exploite le prédateur. Elle cherche le flieger dans son sac pour s’apercevoir qu’il n’est plus là. Du calme… Evidemment qu’il lui a été subtilisé durant son « extraction ».

03 :58, la dernière place s’illumine soudainement de plusieurs traits de laser qui schématisent une pyramide. Un balayage spatial lui donne ensuite un contenu, une façade qui ressemble à ce plomb brut orné de moulures artistiques. La sphère découpée en son centre se remplit d’un liquide cristallin, ’arrondit une rétine bleue…Le Panthéon fait son entrée.

Ayomi, sent ses pulsations monter, la transpiration mouille ses aisselles.

« Notre exceptionnelle présence ici n’a qu’un seul objectif, celui de neutraliser les effets de cette composition asymétrique que sont devenue la conjonction d’un humain : l’Enseigne de Vaisseau Stanislas Corvac, employé de la Discover Company et de la clone SVL-10.678/20281, connue sous le nom de Gina ainsi qu’un cervordinateur JCN de dernière génération. »

La voix qu’elle perçoit n’a pas de vibration sonore, pas d’accent, seulement un timbre guttural synthétisé pour en masquer l’origine. Peut-être une forme de télépathie ?

Nummer Eins ? –  songe-t-elle.

Um al’Wahdi enchaîne :

« Vous connaissez déjà une partie du problème pour y avoir été tous plus ou moins directement confrontés. Cette entité n’a rien de naturelle ni même de synthétique, elle est le résultat d’une déstabilisation temporelle et organique obtenue suite à une succession d’incohérences et d’erreurs d’appréciation… »

« …De conneries ! » reprend la pyramide.

-Toujours Nummer Eins ??-

« … de notre part.  Leur localisation est extrêmement complexe car leurs déplacements dans l’espace-temps rendent le repérage quasi impossible et leurs facultés à pénétrer le cybermonde grâce à leur interconnexion logicielle leurs permettent de se fondre dans l’immatériel.  Nous n’avons cependant pas relâché nos efforts de traque. Elles s’articulent autour des observations suivantes : psyché : le mental de l’Enseigne est instable, il souffre d’une forme de dépression récurrente, d’où le besoin impératif de se ressourcer : il a essayé de renouer ses attaches familiales et il s’en est fallu d’un cheveu que nous le piégions lors d’une visite rendue à son frère. Sociétales ensuite ; issu d’une classe très moyenne, il développe un désir de justice contre ce qu’il pense être des inégalités ou de la corruption. Ceci est à la base de ses actions les plus spectaculaires. Enfin, son point faible le plus marqué résulte d’une affection cérébrale occasionnée par son voyage dans l’espace : un étonnant mélange de sentiments et d’expériences qui ont marqués ses aïeux. Il le perçoit comme un flux réel, altérant la réalité en une confusion momentanée. Vous connaissez sûrement ces travaux du Professeur Raymond Moody qui au XXème s. déjà, décrivait des phénomènes de disruption de la réalité constante (DRC) sorte de transfert temporel. A propos de Corvac, leurs fréquences et leurs degrés atteignent un niveau tel qu’ils dépassent largement les pathologies connues à ce jour et ouvrent certainement des possibilités immenses dans leurs applications. Nous avons réétudié les dernières communications parvenues par balise avant son accident et comme vous le voyez vous-même sur ce scan, la reproduction des signaux cortéïstoriques sont patents. Du jurassique (d’où il arrive même à ramener un mollusque) en passant par la Première Guerre ou celle de l’indépendance du Katanga, par les helvètes, l’histoire de ses ancêtres s’est servie de son déplacement interstellaire comme d’une passerelle.

« N’est-ce pas lui qui les fait remonter ? » intervint Cheater qui avait enfin trouvé le volume idéal de son ergotel.

« Ou l’amalgame des deux. Comment lui serait-ce possible de connaître son passé d’apatosaure ? Visiblement il est devenu le conduit du temps, un électron temporel, sorte d’antenne sensible qui permet aux évènements de venir se concrétiser dans une phase décalée.  Certes la stabilité du sujet lors de ses cycles est approximative, mais imaginez bien que nous atteignons ici les confins de notre personnalité, l’absolu de notre identité, le registre complet de notre éternité.  Une conception enfin avérée d’une dimension qui jusque-là échappait à notre état. »

« Humm…… humm…… ! »

 « Number two ? »

« Il révèle une épreuve de nous-mêmes, passée dans un bain sans fixateur, ouverte sur l’entier de notre personnage, qui s’approche … disons du Divin… sans début ni fin et capable de se promener sur l’échelle du temps ! »

« Humm…… humm…… ! »

« Mais ne nous égarons pas, cette découverte soulève d’autres questions… La stabilité temporelle : quelles sont les origines de ces distorsions, quelle est sa finalité ? »

« Assez c’en est assez de vos fariboles, revenons au sujet… ! »

– Le gros Eins ?

Victime un instant d’un léger balancement, la pyramide tangue, puis se stabilise comme si une ancre venait d’accrocher le limon.

Ne laissant rien paraître, le Surintendant poursuit :

« Voici pour ce qui en est des faits et de leur considération au sens restreint. En collaboration avec le Conseil Global, nous essayons de collecter un maximum d’informations par plusieurs biais : comme tracker physique, imperturbable et méthodique, Lester Bergenström, ancien commandant des forces spéciales, blessé plusieurs fois au cours de missions sensibles, réputé pour ne jamais lâcher ses proies. C’est lui qui est passé à un cheveu de les biffer définitivement il y a quelques jours… »

« Mais qui pour l’instant n’a produit que peu de résultat ! »  Martela la pyramide.

(Et dont plus personne n’avait de nouvelles)- se garda de rajouter le Surintendant.

Mao Hu Jin lui tendit la perche :

« Tous les services de Globopol, les capteurs de défense et nos indics sont sur l’affaire, ils ne vont pas pouvoir se soustraire très longtemps au maillage de notre réseau ».

« Mais ils ont aussi leurs relais et plus grave encore, sont en passe de devenir des sortes de héros. Leurs pseudo-exploits sont commentés sur le clubos et inspirent tous les frustrés, tous les allumés en quête de renouveau et de changement » renchérit Ayomi qui avait suivi de près les multiples commentaires dont les réseaux se faisaient l’écho.

« Ils sont venus nous narguer, vous comprenez ? Jamais personne n’a osé ni eu la possibilité et encore moins les moyens ! »

« Je crois que plutôt que de nous diviser, ce problème pourrait bien devenir le ciment de notre concorde. Ce n’est pas parce qu’ils ont rejeté nos premières négociations qu’ils le feront des suivantes, surtout si nous trouvons une monnaie qui puisse nous servir d’échange. Je me suis permis d’inviter ((en virtuel), il ne sait pas à qui il s’adresse), une personne par le truchement de sa 3D. J’espère qu’il vous intéressera. Je lui ai exposé les faits et demandé qu’il nous fasse état de ses réflexions et conclusions, je vous prie bien vouloir prêter attention aux propos du Dr. Bund… »

Activant alors l’apps faisceau de son buzzer, un noir bordé de bleu badigeonne et projette une animation encadrée par les légendes et les références.

« Christophe Colomb 1451-1506, dont on ne connait pas le lieu exact de sa naissance, peut-être Gênes ou Calvi, ni son véritable nom, peut-être Salvador Fernandes Zarco, natif de Cuba (Lusitaland), ou un certain Colom originaire de la Catalogne dans le royaume d’Aragon, ou encore un swedanos nommé Skolvus. Semble-t-il d’ascendance judaïque, en tout cas fin connaisseur des langues mortes, passionné d’hébreu, écrivant parfaitement ses textes en portugais et en castillan. Mais la vraie question est : Quelle expérience a-t-il de la mer ? »

« Mais de quoi parlez-vous ? » ronchonne Nummer Eins, désarçonné par le préambule.

« Vous allez trouver dans l’animation qui suit le filigrane permettant d’authentifier ce qui devient un faisceau de présomptions complexe et surtout un fil avec lequel relier tout ceci. Vous n’éluciderez pas cette affaire sans vous soucier du détail ! » coupe d’un ton ferme le Professeur, et sans plus de considération, il enchaîne tantôt en direct, tantôt par l’intermédiaire de l’avatar, ou encore par un montage qui mêle images, voix-off et fond sonore, la suite de son propos.

Devant l’auditoire, l’image du Professeur cède la place à une succession de scènes recomposées…

« Peut-être le sein de sa nourrice était-il déjà salé, est-ce le sable accroché à ses lèvres aux premiers embruns ? On a retrouvé dans un registre de paroisse de Savone, qu’un garçonnet prénommé Cristofo, s’amusait à s’aventurer si loin dans les vagues, qu’ils suspectaient quelques œuvres du malin. Evidemment, les hommes pêchaient sur cette mer dont la fougue venait brasser les côtes. Certains, à la St-Elme se jetaient à l’eau, non sans qu’une drisse ne les relie à l’esquif, s’attirant de la sorte les œillades lancées par les coquettes depuis le rivage. Mais s’en aller à la brasse, flotter sur les vagues et braver la mer qu’on disait border les confins de l’univers, il fallait ne pas être totalement humain Sa chance, un parrain et chanoine de la cathédrale le protégeait et lui donnait sa bénédiction « Laissez cet enfant faire, où qu’il aille, il lui faudra revenir… ! » comme s’il lisait les desseins de l’avenir dans la vapeur des embruns.

On ne se met pas à nager par hasard, il s’agit d’un appel plus profond, de celui qui résonne dans le liquide amniotique. Salvador, ne s’était jamais totalement rendu compte de ce qu’il faisait quand il s’en allait « voler » sur les vagues… personne ne connaissait le sens de nager. Aussi, déterminer à quel âge il prit la mer n’a que peu d’intérêt. Ce qu’il faut souligner c’est que très tôt il avait ressenti qu’il n’y a pas meilleure lecture de l’onde que d’aller y flotter.

La barque de son grand père remuait à peine et le clapotis résonnait en fond sonore comme le chant d’un oiseau.

« Avuelito, qu’est-ce qu’il y a là-bas ? »

« Tu veux dire derrière la barre ? »

« Oui, après qu’on la franchisse… »

« Après qu’on la franchisse il y en a une autre, plus grande et plus forte encore, mais ensuite la mer est plate, infiniment plate et elle te porte vers des îles où les femmes sont brunes et mâtines. Dans les arbres des griffons sautent d’une branche à l’autre en te regardant de leurs grands yeux bleus. Après qu’on l’ait franchie, il n’y a plus de roi, de marin, de paysan ou de curé, il y règne une température constante et le soleil ne se couche jamais. Les fruits sont si sucrés qu’ils fondent entre tes doigts si tu tardes à les manger, l’eau est gazeuse…

« Gazeuse ? »

« Quand tu la portes à ton oreille, tu l’entends respirer et ton verre bouge. »

« C’est de l’eau magique, alors ? »

Le grand-père laisse alors sa main tremper, Salvador lui, fixe les vagues à l’horizon. Les diverses nuances de bleu se renforcent à mesure que le soleil s’élève de derrière l’infini pour se confondre avec le ciel au détour d’un nuage. Tout ceci était évidemment lié, un cycle parfait, cohérent et pourtant si complexe.

« Pourquoi magique ? »

« Parce qu’elle n’existe pas… »

Subitement, à la proue bondit un dauphin transperçant l’espace. Au sommet de sa trajectoire, il s’incline dans une parfaite ellipse avant de fendre la surface. C’est à peine si on l’entendit plonger.

« …Dans le fond est-ce que tout ceci existe ? Ne devrait-on pas laisser ses secrets au monde ? Salvador, ton père veut que tu étudies et si tu fais bien de t’y consacrer avec autant d’acharnement la connaissance a aussi besoin du rêve pour se révéler … Et avec un sourire malicieux : « Comme ma quiétude de ce vin vert pour la bercer. »

« J’peux voler ? » dit l’adolescent en lui tendant la fiasque, mais sans attendre la réponse, il s’élève un instant et plonge par-dessus bord.

Il ne doit pas être neuf heures et déjà la journée promet d’être belle !

La scène disparait alors que la lumière bleue revient tout à coup éclairer l’intérieur de la salle.

L’assemblée se ressaisit, tirée d’une légère somnolence…

« Que se passe-t-il encore, voilà bien le progrès et l’instabilité de notre pauvre environnement ! » ronchonne le Doge irrité.

Mais le profileur professionnel ne se laisse pas démonter « Veuillez excusez ce léger problème… » Après avoir réintroduit les paramètres de connexion, l’image revient enfin flotter en face de l’audience :

« Bien Professeur, votre sentiment ? »

« Qu’il n’y a pas qu’une cohérence atavique, on dirait que quelque chose d’autre chose s’en mêle… »

« Il faut faire vite, ne nous embarrassez pas avec vos énigmes ! »

« Plaît-il ? Vous vous adressez à Bund, Thomas Bund du Querschnitt Analyse Zentrum de Westphalie, dites à cette personne que si elle continue sur ce ton, elle se démerdera avec son petit problème ! »

Une partie de la pyramide s’agita un peu, mais ne répliqua pas.

Bergenström demeurant étrangement introuvable, Sir Um al’Wahdi avait donc recouru à ce célèbre profileur dont on disait le talent sans borne, son unique défaut étant une susceptibilité épidermique.

Il travaillait en priorité sur les interconnexions avec l’autre, sinon il était capable de s’emparer d’un maximum de données personnelles officielles, officieuses et même secrètes.

Depuis le libérocialisme des années vingt et leur « fonctionnariat

privatisé », chaque service monnayait ses activités en fonction de leurs valeurs. La justice procédait de la même façon, il suffisait en fonction des délits de s’acquitter d’une certaine somme qui variait selon la gravité. Chacun de ces stades s’accompagnait d’une plus-value. Les prisons n’étant pas gratuites on cherchait dans la parenté, qui pouvait en payer le coût. Certains artistes étaient même connus pour avoir expérimenté cette solution comme un retour à l’essentiel (les scientos leurs avaient fermement fait comprendre qu’au vu des doses qu’ils ingurgitaient, s’injectaient, fumaient, sniffaient ou s’introduisaient par peu importe quelle voie, une « retraite » en milieu restreint évitait d’épuiser leurs derniers clones qui tremblaient dans l’arrière-boutique).

On louait les autres détenus pour les tâches inacceptables et si les revenus n’étaient toujours pas suffisants, ils pouvaient négocier leurs organes. Leurs disparitions n’intéressaient personne.

Le BIG avait été une victoire sur l’affranchissement d’une tutelle économique imposée à coup de rigueur budgétaire. D’accord – avaient répondu les néoconservateurs, – mais pour que l’équilibre demeure et que la redistribution ne s’articule pas autour d’un axe statique, il fallait supprimer l’aide inutile de l’état. Le modèle devait s’adapter… Assez d’assistés, insistons ! – voyait-on sur tous les zoomers qui reliaient les campagnes électorales. On biffa alors de nombreux fonctionnaires, de multiples programmes sociaux mais les politiciens eux furent maintenus. Maintenus en liberté pour être les nègres de toutes les justifications rhétoriques, multipliant les analogies démagogues, rhabillant l’histoire, travestissant la réalité, multipliant les substantifs avec le seul mais magnifique talent d’emballer n’importe quelle sottise dans un papier dont vous pouviez même choisir la texture : kraft pour rappeler votre devoir ou soie quand il fallait flatter l’égo.

Le Docteur-profileur Thomas Bund compulsait les données qui défilaient, dégoulinantes en une lente cascade verte et lumineuse.

« Pour commencer, je me suis intéressé à la partie du voyage sidéral que j’ai décomposé en plusieurs épisodes pour l’aborder par trois angles superposés. Voyons voir : c’est un homme de sexe masculin, 27 ans, une formation secondaire, qui a fait ses classes militaires. Retenu pour son profil extrêmement moyen, et ainsi rentabiliser l’opération en la rendant commercialement et médiatiquement attirante par le plus grand nombre, le « héros » doit donc donner une image sympathique, mais aussi posséder une singularité à laquelle puisse adhérer le public. Le sujet est donc un gendre présentable et un beauf’ parfait. Ses antécédents sont cleans, son extraction moyenne et ses origines le situent dans une partie du monde dont on entend (depuis la révolution des Edelweiss) plus parler. De ce côté-là, rien que du standard.

Le cas de SVL-10.678/2028, dit La Clone ou Gina est cependant bien différent, elle qui est donnée comme une sorte d’esclave sexuelle, tout juste bonne à être projetée sur le Discovery Parental, cumule les énigmes. Première incertitude – la partie du dossier sur le donneur « mâle » de sa conception est incomplet et illisible ; étonnant quand on sait les précautions dont on entoure la traçabilité des cellules dans la réalisation d’un clone. De plus si la personnalité de l’Enseigne est d’un commun déprimant, celle de la clone surprend par sa vitalité et son singularisme (particularité rarement constatée chez ces individus élevés et formatés pour garantir un asservissement de qualité). Elle n’a d’ailleurs cessé de surprendre par son comportement, son caractère et sa personnalité qui dépassent largement ceux de l’Enseigne…

Vient ensuite un cervordi ou central ordiciel de type JCN qui associe à la force de calculs une déductibilité complètement cartésienne composée d’anthropo-synapses, soit d’un donneur 100/100 humain Il est intéressant de connaitre l’origine du projet. Avez-vous une seule idée de ce que signifie JCN ? Jésus Christ de Nazareth ? Je vous vois blêmir et bien pas du tout, ces logiciels extrêmement complexes sont développés par une société, dont on ne trouve quand on va sur son site clubos, qu’une couverture qui tient plus du pare-feu que d’une réalité commerciale. Evidemment, puisqu’elle est en partie contrôlée par l’army et donc classée – secret défense -. Bon avec les moyens dont dispose notre institut, il ne fût pas trop compliqué de recouper certains éléments pour m’amener à faire une seconde découverte, pour le moins surprenante. Le modèle installé sur Border-Line n’est pas celui originellement prévu… Pourquoi ? Je suppose que Sir Al Whadi, pourrait nous éclaircir, mais il y a plus intéressant encore, les trois lettres correspondent à des modèles, leurs phases de développement, puis de test, dans un ordre du type AAA, AAB, ABB, BBB, BBC, BCC, CCC, CCD, CDD etc…  Donc si cette logique devait être suivie, il est impossible d’y trouver JCN…. Je crois qu’il s’agit d’un clin d’œil en forme d’avertissement, si JCN rompt la déclinaison rationnelle il est une référence facile à HAL… ! Cet acronyme valait à l’époque pour IBM en décalant simplement ces trois lettres d’un cran dans l’alphabet h=I, a=B, l=M… Bien ! Quand le décalage s’opère dans le sens inverse, que trouve-t-on ? … Devinez ? I=j, B=c et M=n…JCN

Evidemment, ces trois lettres ne vous disent rien. C’était le nom de l’ordinateur de bord qui tenta de prendre le contrôle des opérations dans 2001 l’Odyssée de l’espace, une production qui date d’une petite centaine d’années …

Rien qu’à ce stade, la quantité de zones d’ombre, de singularités pour ne pas dire d’irrégularités sont surprenantes, mais elles nous donnent de la matière à travailler…

La mission ensuite : quel était son exact but, sa raison originelle… Découvrir de nouvelles voies, tracer de nouvelles perspectives, établir une tête de pont, une quête des plus audacieuses même pour notre horizon moderne. Je suis persuadé que le but réel de cette mission allait encore plus loin.

Notre modèle de société préconisée comme parfaite ne se nourrit plus de ses standards, elle vieillit parce que notre race aussi… Nous sommes les dinosaures d’une modernité obsolète, nos rares enfants n’évoluent plus, comme si notre espèce n’était plus capable de se régénérer tout en refusant de disparaitre… Alors on envoie cet assemblage composé d’une métaphore consensuelle –homme, femme, machine- explorer, non pas une géographie, mais une passerelle métaphysique, qui ouvrirait des perspectives formidables… Abandonner cette incroyable relation qui retourne à notre nombril pour la distendre, revenir à notre jouvence première, notre enfance curieuse… Comme il y a 100,000 ans.

Les calculs et ses perspectives sont encore approximatifs, mais nous maîtrisons les moyens techniques pour y arriver. Nos populations abreuvées de discours lénifiants nous suivrons pour peu que l’emballage soit assez attrayant et tant pis si certains sont abandonnés… On place alors Corvac dans la peau du héros … On le sélectionne parce qu’il est dans la moyenne, champion du monde de la normale, joyau du standard.  Il boit, se drogue, baise, s’adapte assez bien, appréhende la vie comme le font ses contemporains. Mais qui l’a choisi ? Pour tout ce qui dépasse son entendement, « on » lui octroie la quasi perfection de notre technicité. Un DDD, qui est la véritable appellation de ce modèle…. Daygital Direct Dynamic … une vitesse d’analyse capable de se substituer au mental du « pilote », une sorte de caméra psychologique qui gère, interfère avec l’humain sur un mode hyper ajusté. Mais on ne l’a pas nommé DDD…

1) Premier problème, quand la mission dérape, le cervordi ne détecte pas les signes avant-coureurs d’anomalies, exercice pour lequel il a été conçu et largement entraîné… Bizarre, vous ne trouvez pas ? Peut-être qu’ils sont principalement émis par une clone et que celle–ci ne fait pas partie du cursus…ou alors parce que cette version du DDD n’y est pas réceptive ? …

2) Second problème, l’axe mental de cette fille est bien supérieur à celui du pilote.

Personne, n’a analysé les phases de veille du pilote… pourtant son repos n’est jamais quiet. La lecture des librairies Cam sont édifiantes… Cet homme dès le 21ème jour de voyage est incapable d’entrer en sommeil profond… L’écoute donne encore à ses névroses une dimension quasi biblique… Il s’ouvre à l’espace-temps. C’est la bonne nouvelle… nous avons trouvé une clé. Une raison pour justifier les milliards de welts avancés par les actionnaires et le gouvernement.

Malheureusement le code viril auquel on pensait que cet imbécile d’Enseigne était soumis, vole en éclat… Au lieu de se tenir à la consommation sexuelle dispendieuse de sécrétine oméga, nécessaire à tout astronaute (et qu’il aurait dû sinon s’injecter) il tombe amoureux de son I-vatar. Elle n’en fera qu’une bouchée, non seulement elle le séduit, mais elle le pousse au suicide pour pénétrer son intellect. Puis tout bascule dans un trou noir, une barge à 30 milliards et demi de welts.

Les risques monitorés de l’opération ne se recoupent pas, on interroge, on analyse … trop tard, l’ouverture s’est faite sur un autre champ des probables… Les trajectoires s’y disjoignent… pire encore, elles quittent leur orbite.

Les verrous sautent, mais ils n’ouvrent sur rien…semble-t-il.

A partir de cet instant, les autorités incapables de réflexes, sont siphonnées dans une spirale infernale et obligées de constater leur impuissance.

Mais rien ne leur sera épargné, car troisième problème ; ce qui deviendra le Trio fusionne et devient polymorphe en prenant notamment la forme d’un radio-transistor du XXème s.

Ils sont conscients des angles morts de notre système et comme si un sixième sens les guidait, ils l’entament minutieusement, déboulonnant, écrou après écrou ce qui en fait le fondement. Les espaces ainsi dégagés permettent à toutes les revendications de remonter à la surface. Nous sommes à la veille d’un effondrement général !

4) Devant l’ampleur de la catastrophe vous vous en remettez à moi, parce que le seul qui jusqu’ici avait réussi à vous donner un schéma dans lequel ce qui précède puisse s’inscrire, Lester Bergenström a aujourd’hui disparu.

Après ces explications, il faut désormais tenter de percer les mystères suivants :

  • Qui a nommé Corvac ?
  • Pourquoi les phases de ses « rêves » n’ont fait l’objet d’aucune analyse ?
  • Quelle est l’origine des gènes « mâle » de Gina et qui a créé sa particularité ?
  • Qui est le concepteur de JCN ?
  • Sont-ils la conspiration d’une puissance occulte ou simplement le résultat d’une incroyable conjonction de probabilité ?
  • 6) Et enfin il faut réfléchir sérieusement pour découvrir la nature des rapports qui lient ces évènements entre eux.

Mais chaque chose en son temps ! Revenons à Salvador Fernandes Zarco dit Christophe Colomb, pourquoi lui ?

Tout ceci entraine beaucoup de questions.

* * * * *

« …Terre, terre ! »

Tiens, cette exclamation qui jadis le transcendait, ne résonne plus en lui que comme l’heure carillonnante d’un clocher. La voie était désormais tracée… Son âme ne trouvait pourtant plus le repos. Il avait tout réussi, les honneurs dont il avait été frustré la plus grande partie de sa vie lui appartenaient désormais. Grand Commandeur des Indes Occidentales, plénipotentiaire de la Colombie, Premier Amiral de l’Armada, trois fois décoré des Emblèmes, le Roi le faisant quérir à la moindre question, au premier doute. Sa notoriété lui avait ouvert la chambre du Souverain. Il disposait d’un mandat spécial qui lui permettait de se présenter à la cour à toute heure du jour ou de la nuit. Ses vêtements étaient brodés par le couturier de sa Majesté.

Il se rendit sur le pont et lorgna au loin au travers de ses « yeux », comme il aimait appeler une paire de verre génois dont l’ajustement vous permettait de voir le détail de l’horizon avec une rare acuité. Il devait être au large d’un futur San Salvador, Santa Cruz, Ispañola, Santa Maria del Dolorès, de quel magnifique nom allait-on encore affubler l’horreur à laquelle on condamnait chaque découverte ?

-Je ne suis pas la main de Dieu ni l’instrument de l’inquisition, je suis un être dévoré par le dedans, impossible de donner une perspective sereine à tout ce que cette vie m’a fait traverser.

La côte montait et descendait au rythme de la houle, il savait désormais utiliser les saisons, la marée, le cap et le vent. Ce qui semblait être au tout début une illusion, un fantasme irraisonné, était peu à peu devenu un tracé aussi clair que le sillon du laboureur, à ce détail près, que le bord de ce champ s’ouvrait sur l’infini. Il était le premier à avoir franchi la limite de la raison. Désormais le monde prenait une dimension toute autre. Il avait repoussé la création, l’environnement biblique bien au-delà de la certitude des anciens.  Quelles étranges transformations s’étaient opérées sur les terres où il allait maintenant accoster ? Vierges hier encore, aujourd’hui devenues l’enfer.

Soudain l’envie de plonger dans l’océan le saisit. Il se dévêtit promptement et sous le regard stupéfait de l’équipage, se jeta nu comme un ver depuis le plat-bord dans l’eau turquoise.

Son second, Manuel David Lobaõ, sourit en retenant l’équipage … « Ne vous en faites pas, il reviendra. Affalez la voile, préparez-vous à accoster et mouillez une drisse par la poupe, qu’il puisse s’y accrocher ! « -Quoiqu’il risque de toucher le rivage avant nous !»  Sa pensée s’éparpilla dans le charivari que les hommes entamaient en tentant de manœuvrer au plus simple.

Le contact de l’eau tiède le renvoya instantanément à son grand-père, lequel, il en était persuadé, faisait maintenant partie intégrante de l’onde.

« Le Paradis n’est pas aux cieux, il est là d’où surgissent les dauphins. »

* * * * *

« Audience accordée ! »

Bien que sa tenue ne fusse pas toujours en adéquation avec son rang, le respect qu’il imposait remettait immédiatement ses interlocuteurs, qu’ils soient simples marins, puissants ou hommes de foi à leur place. *Je n’attends rien de vous plus que vous n’êtes et c’est tout ce qui nous relie, car je vous dois la réciproque.* C’est cette phrase qui avait mis fin à la mutinerie qui faillit lui coûter le succès de sa première expédition. Il l’avait dite comme si elle fût dictée par un autre, mais c’était faux… Il se rendit compte par la suite que, telle une croix, cette foi égalitaire lui appartenait profondément. Il ne s’en était depuis lors jamais départi.

« Bonsoir Christophe ! »

« Tiens, tu ne m’appelles plus Salvador ? »

« Ce n’est pas moi qui ai changé de nom… »

« Le nom n’est rien, c’est de l’homme qu’il faut parler. »

« Ça tombe bien, c’est justement de ceci que je venais m’entretenir. »

« Procède Bartolomé, tu sais mieux que moi que le discours est un art qui s’épuise quand il prend trop de contours. »

« Malheureusement, il n’est pas toujours suffisant de mettre les bons mots sur les circonstances.  Mais écoute-moi un instant…

Ne devions-nous pas découvrir ici l’Eldorado, le paradis terrestre qui permettrait à nos royaumes de s’étendre et de s’enrichir tout en affirmant la supériorité de notre foi, la grandeur du Christ.  Nous sommes aujourd’hui allés bien plus loin que Jérusalem, nous avons ouverts des voies que nul autre n’avait découvert. Personne n’ose encore s’opposer à nous, à toi, à moi, à eux… » dit-il en désignant une paire de conquistadors qui patrouillaient sous le fer de leurs casques dépareillés.

Une brise légère venait agiter les tentures et au-delà on entendait les vagues mourir sur le rivage en libérant à chaque fois une bouffée d’air salin. Salvador saisit la coupe qu’il avait devant lui et avala une petite gorgée de porto.

« Tu veux un verre ? »

« Tu sais bien que je m’interdis le vin »

« Je ne sais comment tu fais… » et l’Amiral des Indes s’envoya le reste cul-sec.

« Regarde ce que j’ai découvert… ! » le moine tira de dessous sa bure un petit sachet.

Il ouvrit l’enveloppe de peau qui contenait une sorte d’herbe épicée en son centre.

« Une infusion ? » demanda le marin

« Un pansement à l’âme » lui répondit le moine « mais avant de l’employer, encore faudrait-il qu’elle soit blessée. »

« Quel est ce sous-entendu ? »

« Qu’en penses-tu ? »

« Peut-être que les longs discours finiront par me plaire, pourquoi voudrais-tu me navrer l’âme ?»

« Parce que sans t’en rendre compte, à force de victoires dont chacune te distendait l’égo, tu as semé dans le sillage de ta superbe des graines de violence les plus noires. Je sais très bien que les hommes qui composent nos caravelles ne sont pas ceux dont tu rêvais, ils sont de condition la plus crasse. Des hobereaux qui n’assouvissent leurs rêves de grandeur que par l’humiliation des plus faibles. Jusqu’à notre arrivée aucun des indigènes qui peuplent ces terres n’ont eu affaire à de telles créatures. Ce sont des êtres naturels reliés aux astres, structurés selon des normes qu’ils ont eux-mêmes choisies, en harmonie avec leur environnement… Et si Dieu tentait de nous indiquer qu’il n’y pas un modèle, une voie ou une unique sorte de comportement, mais que son omniscience recouvre toutes les célébrations de ses expressions. Malheureusement nous n’entendons plus rien à tout ceci, nous ressemblons à ces barbares, qui massés au frontières de la raison tiennent seulement à la faire basculer à leur unique avantage. Nous pérorons sur la possibilité de leur attribuer une âme, nos docteurs tiennent à leur définir un certain degré d’humanité, tout ça pour les plier à notre guise sans heurter notre conscience.   Nous il nous manque un mot, une déclaration à laquelle ils ne comprennent rien, mais autorisée par le Saint-Père et édictée par nos souverains. Ces paroles nous abritent de notre conscience, justifient le sort que nous leurs jetons.  Ils savent désormais qu’ils ne survivront pas, résignés, cassés, leurs dieux les ont abandonnés, nous avons détruit tout ce que leur société avait construit jusqu’ici et nous l’avons remplacée par le vide, la mort et le désespoir. Je n’y vois aucun message chrétien. »

« Bartolomé, comme tu peux être sentimental ! Il ne faut pas confondre humanisme et prosélytisme. Tu es un soldat du Christ, je suis son marin… Nous avons un cap à tenir, la façon dont on administre ces terres n’est pas de notre ressort. »

« Je vois que tu sais de quoi je veux te parler ! »

« Ils ne sont pas forcément nos frères, les singes aussi ont une apparence humaine ! »

« Laisse-moi au moins te poser la question, avant de répondre, ton rang et ta fonction te positionnent de facto comme étant celui qui établit l’ordre. Comment peux-tu remettre l’humanité de ces indigènes en question ? Pour qui nous prenons-nous ? Ils nous ont accueillis comme des Dieux nous les avons envoyés en enfer. Tu es devenu une légende, mais ta solitude rattrape l’étendue de tes découvertes. Tes mains tremblent, ta nourriture est trop riche, ton vêtement trop lourd, tes routes identiques, tes rêves sont ternes. La semaine passée, un hidalgo nommé Guterrez a passé tout un village, hommes, femmes, vieux, enfants, fillettes, bébés au fil de l’épée. Les soldats les rattrapaient à cheval pour les amener au pied de la pile que les corps encore agités de spasmes constituait. On tentait de les faire grimper avant de les occire, de sorte à simplifier l’opération qui consistait à brûler leurs dépouilles. 148 êtres humains égorgés sous le soleil. Ça a duré toute la journée… La ruelle était imprégnée de sang, ça paraissait tellement absurde et incroyable que les premières victimes pensaient qu’il s’agissait là d’une sorte d’offrande humaine… Puis quand les suivants se sont rendus compte que ce n’était en fait qu’une façon de les biffer de ce monde, ils se sont résignés, contrits dans le sentiment d’être victimes de la lâcheté de leurs dieux. Tu vois, nous emportons tout, leur vie, leur âme et leur au-delà. Mon esprit revoit l’image de ce métal plongé au fond des yeux, des cœurs et le sang suinter de la poussière. Je n’ai pas fermé l’œil depuis, parce que je les ai gardés ouverts jusqu’au dernier, leur chef, qu’un soldat a fini par décapiter d’un geste las. Sais-tu quelle était leur faute ? »

Ça ne les fera pas revenir… »

« De s’être baignés nus… ! »

« Qu’attends-tu de moi, un décret qui fasse respecter les autochtones ? Je l’ai déjà signé, tout le monde s’en moque ! »

« Je veux que tu te rappelles de ceci, et quoiqu’il arrive, tu promettes de ne pas commettre deux fois cette même erreur. »

Les yeux de Bartolomé avaient soudainement une résonnance rare, l’horreur de cette hécatombe s’y reflétait.

Son regard traverse Salvador. Hébété un instant, il se ressaisit, il est solennel :

« Tu as ma parole ! »

Le moine sort alors de sa bure un crâne dont la partie frontale est en or.

Pour avoir étudié les livres anciens, le navigateur reconnait sans peine la relique magique.

« Pose ta main là-dessus et dit : je le jure ! »

« Le crâne de Zanroch’ …Comment est-il entré en ta possession ?

« Pensais-tu être le seul à avoir des dons cachés ! »

« Bien, alors quel serment dois-je jurer ?».

« Ne plus remplir le vide de ton âme comme s’il s’agissait d’une caissette royale. Les écus qui paient ton succès sonnent et trébuchent dans la misère du mythe »

« Et après tu me fais goûter ton infusion ? »

« En fait ça se fume… ! »

Enchaînée fondue, la scène glisse pour revenir au conférencier.

« Bergenström s’était rendu compte qu’un lien familial stimulait les prédispositions de l’Enseigne dans ses expériences/déplacements temporels, mais je pense qu’il y a aussi des connexions qui ne sont pas forcément héréditaires. Sont-elles développées d’autres facultés, inspiré à cet équipage d’autres possibilités qui élargissent leur potentiel ?

Une autre surprise m’attendait quand, avant de me livrer à ce petit exercice, je me suis rendu compte qu’en introduisant dans le moteur de recherche une grille des caractéristiques décrites plus haut, je suis tombé sur un nombre impressionnant de renvois à Christophe Colomb. Comme lui, l’origine du Trio n’est pas clairement définie, ils sont les premiers à se lancer dans des voies jusque-là inexplorées, ils consomment des produits euphorisants, si les performances sexuelles du marin ne sont pas aussi prononcées que celles du Trio, cet attrait quasi charnel pour l’élément liquide correspond à un pendant érotique. Pour tous, la valeur de leur expédition est considérable, des références quasi équivalentes à leur passé parsèment leurs récits respectifs. Je ne peux manquer de conclure par le fait que, de façon assez incongrue pour un homme de cette envergure, nul n’est capable de situer l’endroit où repose son corps, celui-ci ayant semble-t-il continué de voyager d’un lieu à un autre.

On peut en déduire que ces voies métaphysiques ont sûrement été découvertes il y a plusieurs siècles. Vous avez bien évidemment noté la remarque de Bartolomé : -‘’pensais-tu être le seul à avoir des dons cachés’’ ? Qui peut avoir connaissance de la résurgence de ce phénomène ? Reste deux questions : comment les localiser, et pourquoi soudainement se manifestent-ils avec le désir d’influencer notre présent ? »

Les auras de Nummer Eins et Number Two semblaient falotes soudainement.

Puis s’adressant directement à eux, comme s’il se doutait de leurs présences, Bund assène :

« Vous nous direz probablement jamais comment vous avez détecté si rapidement la transformation du Trio, car cette faculté est peut-être votre secret le plus précieux, mais elle ne vous a pas empêché de commettre un premier faux-pas.  Puis la tentative de les piéger avec la piste des « codes » que Bergenström devait leur livrer n’a pas fonctionnée, nul ne sait pourquoi, encore une piste à creuser ? Jusqu’à maintenant il est évident que la chance est de leur côté, mais on peut espérer voir certaines options, forcer rapidement quelques personnages centraux à sortir de leur anonymat. »

L’ourlet du hublot prit l’aspect d’un orgelet, Nummer Eins que l’évocation de Zanroch n’avait pas laissé insensible, se racla la gorge, visiblement rassuré de ne pas trouver un insecte dans l’expectoration qui s’en suivit.

« Souhaitons à vos options de fonctionner, car dans le cas contraire nous nous chargerons de régler cette affaire ! »

Personne ne saisit le sens de la menace, mais elle tira, après un long bâillement, le Doge de sa léthargie.

« Que proposez-vous, Docteur Bund ? » demanda Ayomi avec diplomatie.

« Il y a selon les indications à ma disposition, une faille dans leur distribution de l’information aux médias qu’on devrait pouvoir exploiter. En commençant par vous, Sir Um al’Wahdi. C’est la première fois que je vous entends donner une lecture différente de ces évènements. Jusqu’à maintenant quelle histoire avez-vous diffusée ? Celle d’une débâcle qui commence par la perte de votre vaisseau puis l’aveu de l’échec de sa mission. On doit au contraire les convertir dorénavant en succès. Il faut mettre en valeur la qualité des informations et des données recueillies, revendiquer la nature même de cette transformation. Pourquoi leur laisser le seul bénéfice de l’aventure comme de la vision personnelle qu’ils en livrent ? N’oublions pas que les moyens qui l’ont permis ce sont vous et votre entreprise, la Discover Company appuyée par la confiance du Conseil Global. Il faut nous en arroger le profit…

Abstraction faite de sa suffisance affichée, le propos tenait la route et faisait même mieux en inscrivant enfin une perspective positive.

« …et pour ce faire, agir sur plusieurs plans. Récupérer et délayer le message en le tournant à notre avantage. Ce ne sont ni des héros ni des terroristes mais les victimes d’une maladie mentale. La propagande-school ne devrait pas avoir trop de difficulté à le reformuler pour que les masses y adhèrent. En soutien les scientos doivent rationaliser l’évènement en une expérience remarquable dont seule l’approximation du résultat est à mettre sur le compte d’une instabilité des sujets et à la fragilité de leur système psychologique, comportemental et civil. Pervertir l’image et vous en réapproprier le contenu, enfin tentez de refermer cette porte temporelle qui leur sert de passage entre les époques. Pour ce faire il faut découvrir quelles modifications cette expérience leur a fait subir. Trois axes sont à investir immédiatement : psy, androïdique et dénaturalisation de l’espèce par l’emploi abusif du clonage. Il nous faut donc trois de ces meilleurs spécialistes. Pour utiliser ensuite leurs déductions il faudra pousser Corvac et ses acolytes à négocier et nous avons tout de même quelques cartes en main ! »

Comment n’y avoir pas songé ? …Parce que les cartes n’étaient pas bonnes, la pioche ne remontait rien et le stack frisait le zéro.

 

MY OLD FLAME 34

         

« Zanroch est une pierre angulaire. Personne ne le connait pour l’évidente raison qu’il est mort et son souvenir impermanent. Nous savons cependant qu’il forme l’arrondi de la boucle, que forcément nous finirons par partager sa trace. Gina et ses psycho-détonations pourraient le ramener dans les cordes de notre dimension. Il faut nous projeter sur le spectre des probabilités que cette résonnance a sur elle. Et là, on le tient notre plan B !

On pensait que Jay C allait encore finir sur un de ces principes formatés comme il avait l’habitude d’en imprimer, mais ils attendirent en vain et acquiescèrent après un court instant d’un signe de tête, laissant Stan et son sixième sens à l’étroit dans ce concept aléatoire de plan B.

Il n’eut le loisir ni la possibilité d’en discuter. Gina s’était découplée si rapidement qu’elle laissa Jay C et Stan, Grosjean comme devant.

Elle avait choisi de retrouver le labo désaffecté où elle avait passé sa « jeunesse », peut-être parce qu’elle n’avait pas de meilleur endroit qui corresponde à un chez-soi, peut-être parce qu’elle voulait y laisser une autre empreinte qu’une non-existence reprogrammable…

Elle ne savait encore rien de ce qui l’attendait, mais elle aspirait à autre chose, une brutale envie de métamorphose, de substitution. Elle dont on avait embouti le destin allait télescoper celui d’un autre.

De l’autre, elle ne connaissait que la légende et le mythe.

Gina éleva le crâne comme si ce fût un calice, elle ferma ensuite les yeux et activa cette méditation explosive dont elle s’était déjà servie deux fois. En l’occurrence il n’y eu pas de déflagration, de barge immobilisée, d’attaque déjouée, ni de ces effets secondaires qu’elle encaissait chaque fois – non elle eut la sensation de s’adonner à l’art subtil du réveil.

Zanroch recouvrait maintenant son aspect premier. Les chairs se modelèrent à nouveau, ses traits s’affutèrent sous les pommettes, sa peau retrouva son teint bistre et la suture où se rejoignaient les chairs eurent en quelque secondes l’épaisseur d’une ligne de vie…

Les signes se succédaient comme les maillons d’une seule chaîne. Sa perception spatiale les entremêlait comme un ADN universel. La forme à l’autre bout avait les traits de l’absolu. Il ne s’agissait pas d’accents, ni d’accords, mais de ces synchronicités qui relancent la trotteuse sur le cadran de l’infini.

La scène avait les tréteaux d’une autre époque, mais au fait quel pouvait bien être ce présent ?

Elle lui prit la main, la tapota

« … Alors on se sent mieux ? » Essaya la clone, testant sa réaction.

Cette fille était le signal atomique d’une horloge dont Zanroch allait simplement reprendre le mouvement. Fallait-il aux évènements plusieurs entrées pour qu’ils livrent leurs secrets ? Comment pouvaient-ils se rencontrer ici, au travers d’une mort depuis longtemps oubliée ?

Cette résurrection n’était pas même un aboutissement mais la fin d’un compte à rebours. On levait sa quarantaine.

Peu à peu, Zanroch revenait à lui, après combien…  plus de 2000 ans au compteur ?

Il n’osait rouvrir les yeux, ivre d’éternité silencieuse.

Qui le ramenait à la conscience ? L’être dont nous avons tous la vision, ce culte dont nous sommes les adeptes ? Cette foi sans laquelle l’âme est un métal mou ?

Etait-il posé sur cette accélération lumineuse où le temps par la fenêtre de l’espace se décompose dans le prisme de la quintessence !

Leurs détours s’obscurcissaient d’ombres et de contre-jours…

La porte du destin vient éclairer de blond les ténèbres de sa renaissance, le gris des murs bruts. L’éclat du sourire de Gina le tire définitivement de l’au-delà. Il reprend pied dans la réalité et après quelques hésitations, son imposante stature retrouve le déhanché souple de sa démarche d’antan.

La fille le regarde d’un œil interdit …

Il a la stature d’un Dieu, ses cheveux jais couvrent de larges épaules, ses pommettes hautes relèvent un regard onyx dans lequel on voudrait nager, son teint a la douceur du caramel.

A peine ses esprits cherchent-ils à assembler les gigantesques éléments de ce puzzle sorti du néant, que déjà il vacille sur l’autel du ravissement. C’est comme si la mort, le sang, les derniers moments de sa vie refluaient sous la pression de cette fille dont l’esthétique conjure le passé.

Tandis que Gina pointe son doigt en direction d’un cube qui se met à clignoter, une mélodie flotte dans l’épaisseur de l’espace, chaloupe et réveille ses sens trop longtemps couverts par la cendre.

« Quelle est cette musique ? »

Sa voix le surprend, on dirait qu’elle sort de l’au-delà, désincarcérée de tout ce silence, grinçante et rouillée par cette cicatrice qui traverse sa gorge millénaire.

« C’est l’I-testament de Chet Baker, un musicien du XXème siècle ! »

Vingtième siècle ? Qu’est-ce que cela veut dire ?

Quelle est cette inconnue aux parfums d’huile égyptienne, de nard, de citron, de cannelle avec une touche de roseau odorant ?

Elle est délicatement vêtue de bleu roi, orné d’une dentelle légère, peut-être de duvet.  Un cardigan recouvre son buste d’une thermo-maille qui en habille les contours sans rien voiler d’autre. Le talon de ses escarpins indigo lui allonge la cuisse et relève sa croupe, comme si maintenant ce point d’exclamation n’attendait que la phrase à venir pour tenir son rôle.

« C’est quoi ce look, un plan B ?»

« Est-ce que j’t’en pose moi des questions ? »

Ce doit être une fin d’après-midi, la couleur est intense, une brise rafraîchit les rayons de lumière. L’air vibre, le reflet mordoré du soleil dissémine son éclat sur le bord des carreaux crasseux. Dehors, le vent de novembre vient détacher les dernières feuilles. Ce qui restent de corneilles dégénérées s’acharne à lâcher des noix dans la cour, on entend le bruit de l’impact quand elles heurtent le sol.

Comme tout paraît lumineux !

Elle a placé quelques bougies dans la poussière, les niches et le sol. L’instant s’épaissit jusqu’à prendre la consistance de l’autre – jusqu’à le réincarner.

La musique déroule son piano. Son spleen peint en kitsch le crépi brut et le bâton d’encens qui fume dans un coin, donne au tout l’épaisseur d’un velours.

La clone glisse du vestibule au salon, les yeux fermés sur les accords d’une époque elle aussi disparue.

Elle lui tend une vodka Red-Ox.

La boisson comme le serpent de la Genèse lui serre la gorge. Une constriction qui se répand au-dedans. Son ampleur se détend comme l’explosion de sa résurrection.

« Qui êtes-vous ? »

« Une sorte de prolongement, la partie qui manquait à votre démonstration, la preuve de votre raison ! »

« D’où sortez-vous ? »

« Ça, c’est plutôt moi qui devrait te poser la question ! »

Sa tête se balance maintenant sur ‘My old Flame’, une mélodie qui ensorcèlerait Dieu et tous ses Saints pour peu qu’ils en fassent le pèlerinage.

« Qu’est-ce que tu fous ?»

« Stan, laisse-moi faire !»

 

Le corps de la fille se fond dans le cool-jazz.

« Je comprends votre surprise. Regardez ce qui suit, ça devrait répondre à vos interrogations. »

Des Cams décollent et volent dans l’air. Elles peignent de leurs pinceaux 3D, le résumé de ce qui les amène au bord de cette histoire. En survolant les détails, elles décrivent leur épopée en une fresque étourdissante – Zanroch essaie de comprendre, mais il reste interdit, bousculé et perplexe.

Comment assimiler un parallèle avec cette insaisissable dimension dont il sait dorénavant qu’il en fit partie bien avant cet instant – bien avant cette étrange résurrection….

Quand la scène s’estompe enfin et que les Cams atterrissent dans un glissement synthétique, Zanroch reste à fixer là où quelques instants auparavant la fresque lumineuse avait fait ressurgir son histoire et celle bien plus vaste encore des ficelles qui reliaient l’ensemble.

« Et bien qu’attendez-vous de moi ? »

« De reprendre votre place dans l’incroyable, de pulvériser cette dimension et d’envoyer par-dessus bord nos codes ridicules de temporalité. »

« Vaste programme ! »

« Vous vous attendiez à autre chose ? »

Puis comme pour l’en persuader, elle lui saisit la main et l’accompagne jusqu’à la fenêtre où désormais le soleil couchant donne à l’indien de l’été une parure de feu.

« Tu sais comme moi que tout ceci est vrai pour autant qu’on y croit, mais c’est à nous de l’animer, de lui donner consistance. »

Il sent son épaule contre la sienne, ce contact qui subjugue son impossible destin.

Ils regardent le dehors qui se courbe dans le soleil couchant. Leurs mains se cherchent, se nouent et dans cette intimité naissante, une symbiose s’installe comme la photosynthèse du moment.

« Gina, Ginaaa ! »

Mais la voix de Stan s’estompe dans l’écho du crépuscule. Leurs regards se rejoignent, le blond et le jais se mêlent, le bleu et le sombre fusionnent en un vairon profond.  Elle sent ses mains remonter les longs de son avant-bras, s’attarder dans le creux du coude, puis passer sur ses épaules, comme un châle de coton. Elle ne sait s’il s’agit là d’un geste de chaman ou de tendresse. Sa chair est parcourue d’un frisson, comme celui qui maintenant dépouille les feuilles au dehors. Les corneilles craillent une dernière fois, la nuit tombe lentement. Elle sent soudain ses lèvres se poser à la base de sa nuque, son souffle chaud court dans le creux de la clavicule. Ce doit être la première fois qu’elle ressent une chose pareille, la dislocation des schémas en une brume qui lui voile la raison. Ses jambes sont en coton, son cœur en arythmie.

La mélodie fond maintenant comme pour faciliter l’ingestion de tous ces sentiments inconstants et fruités.

Les mains de l’homme redescendent sur sa taille.

Lui, Zanroch, pierre sertie dans l’exemple, varech sous la vague, sentinelle du destin, a l’impression d’onduler, de transcender ce rôle pour se porter bien au-delà… Mais qu’est-ce que tout cela dorénavant ?

Elle tangue, bercée par le roulis, envahie par cette chaleur qui se fixe au plexus. Une délicieuse nausée vient brouiller ses sens, rayonner ensuite jusqu’à déposer le grain vif d’un sentiment qui lui entame la raison.

Elle se retourne pour le saisir… mais il n’est plus là ! Confondue et médusée, elle le cherche dans le halot des bougies qui s’évaporent dans l’odeur de l’encens gras et musqué.

A-t-elle rêvé ?

« Gina, ça va ? »

Dans le remugle qui maintenant la submerge, des larmes perlent aux paupières…

Ça va Stan… ça va ! »

 

 

LA SUITE 35

Quand la conférence du Dr Bund prit fin, tous les protagonistes retournèrent à leurs obligations, emprunts de doutes et accablés par des faits qui les dépassaient largement. Le mystère s’emberlificotait d’incroyable, chahuté dans des dimensions parallèles et leur retombait dessus comme une pluie irrationnelle dont il ne pouvait pas s’abriter. Lequel d’entre eux se serait douté un seul instant qu’une partie de l’énigme siégeait à leurs côtés en la personne du Doge ?

Aligheri Grégorius, fut l’un des pionniers d’une catégorie qualifiée d’« ‘orbi-dimensionniste» ou « ubiquité temporelle », une personne capable de défier les lois universelles, celles du temps, des quatre dimensions, de l’attraction et de l’espace. Parcourant au XVe s. les ouvrages qui traitaient de la question, il en fit une synthèse. A savoir : quelle est l’éventualité d’ouvrir d’autres possibles ? Il n’y avait alors qu’une seule réponse, un seul axe sur lequel tourner ; Dieu ou son pluriel, le paradis, la réincarnation ou la résurrection suivant les dogmes dominants. Si une autre fenêtre s’entrebâillait, l’idée même de religion risquait de voler en éclats…

Nous nous réinventerions, non comme conscience, mais sur une universalité dont les divers règnes n’exprimeraient rien d’autre que les multiples conjugaisons de ce potentiel. Ces nouvelles connaissances nous mèneraient au-delà de ce palpable… Encore fallait-il pouvoir l’ouvrir, cheminer sur cet isthme qui partage l’hémisphère en gauche et droite quand il est temporal, ou sud et nord quand il est national… Aurions-nous droit à une vie éternelle quand bien même nous serions athées ? Pourquoi sommes-nous finis alors que nous n’avons jamais commencé ? Pour quels motifs certains limitent cette vue à quelques pages codifiées d’un sutra ou d’une épitre ?

Consciencieux, méticuleux, rationnel, Aligheri Gregorius échafauda une construction, un plan qu’il emprunta à divers alchimistes, mages, mathématiciens arabes, navigateurs chinois, sorcières Foreziennes, druides celtiques, chaman Yakutos…. Sa soif de savoir suivit le cours de ses suppositions. Des supputations que d’autres avaient déjà avancée. Le reflet dans lequel se miraient certains permettait de traverser le temps, de parcourir toute la dimension des possibles. Il fallait encore pouvoir passer de l’autre côté du miroir, accepter cette fragile incohérence. S’il y avait une clé, sa prise était multiple, le verrou complexe, le chas étroit. Il ne suffisait pas de découvrir une entrée, il fallait pour la forcer, une conjonction savante.  Cependant l’une vous conduisait forcément à l’autre, chaque solution vous amenait au seuil suivant. Leçon no. 1, s’ouvrir l’esprit en le fortifiant par la connaissance – 2, trouver l’étincelle qui mette le feu aux poudres – 3, utiliser le souffle de son explosion pour porter sa perception.

Quand il se rendit compte de la portée de sa découverte, utiliser le temps comme tremplin ne devenait pas plus compliqué que de prendre un cocher pour se déplacer. En parallèle, il comprit que s’il avait réussi cette expérience, d’autres forcément y parviendraient ou mieux encore l’avaient déjà réalisée.

Mais il constata autre chose ; ces valeurs comme le reste aussi, risquaient d’être renversées et alors nul ne saurait jusqu’où glisserait ce chambardement.

Le Dr. Bund avait bien synthétisé les éléments. Malgré quelques imperfections, ses déductions resserraient le champ des investigations. De plus si le Conseil Global et le Panthéon unissaient leurs efforts, ils pourraient bien découvrir l’issue, ce qui serait très inquiétant.

Si les premiers étaient à ce point cabots pour trouver dans le métier de politicien l’espace où fleurissaient leurs idéaux, les seconds partageait cette force pour essayer de maintenir l’ordre des choses dans un équilibre précaire. Bien sûr cette inertie était un des axes autour duquel gravitaient nos perceptions. Il avait comme biais direct l’orgueil ou tout du moins cet alpha du dominant, avec le devoir de se hisser par-dessus l’autre en un réflexe qui tenait tout autant de la survie que de l’évolution. Il en fallait une certaine dose pour que notre gravitation ne se perde en une ellipse incontrôlable.

Ce qui frappait le Doge Aligheri Grégorius, c’était la difficulté de l’opération, extrêmement complexe à reproduire, difficulté dont, dès leur « transformation-fusion » le Trio s’était ri. Cet exploit avait forcé le Panthéon à se manifester, ce qui lui était désagréable. La hauteur d’où il tirait les ficelles le préservait d’avoir à se préoccuper des futiles détails et maux qui émaillent la vie des communs. Le Doge savait que ce Panthéon avait profité et abusé de son sens inné de la manipulation, des leviers et artifices nécessaires pour s’installer dans ce paternalisme complaisant. Malheureusement, sa dernière alchimie faite de progrès médicaux, techniques et économiques accrochait moins. Elle offrait plutôt un faible rempart aux dangereuses tentatives de démystification que la population semblait plébisciter. Il devenait de plus en plus difficile de préserver leur part de mystère et cette hauteur qui les tenaient hors de portée.

Nummer Eins & Number Two, ressemblaient à ces enfants gâtés prenant leurs désirs pour des réalités – tellement pathétiques, tellement prévisibles mais tellement dangereux-.

Maintenant que la fiction avait rejoint leur réalité, cette nouvelle donnée agissait comme une aiguille prête à faire exploser la baudruche de leur mégalomanie. Le Trio ne s’était pas contenté de défier leur autorité, il cherchait à l’instar du Doge une issue ou plutôt un prolongement pour donner un sens, un écran sur lequel les ombres chinoises de l’existence révèlent enfin une autre réalité.

Le Panthéon n’était qu’un couple d’anciens du réseau Bildenberg dont ils avaient réussi à s’arroger la gouvernance pour mieux ensuite le renverser. Intriguant et louvoyant dans le clair-obscur des influences, ils s’étaient assurés grâce à quelques milliards de welts, l’appui des meilleurs scientos et d’intrigants du MYTH pour se  « configurer » une dimension (d’ailleurs instable) pas loin cependant de celle dans laquelle évoluait les « orbi ». Il était clair que pour eux l’immortalité, même synthétique, était le symbole, l’incarnation de leur déification. Cette posture qui les mettait au-dessus des querelles politiques avait un aspect positif, car si la paix régnait de façon satisfaisante sur Terre, ils en étaient les initiateurs. Rester à distance, impressionner, assimiler ou sanctionner, Nummer Eins & Number Two utilisaient ces techniques de dominants pour faire ployer l’ensemble. En effet, leur position incitait le Conseil Global à un consensus docile, de crainte que la mesure des rétorsions ne soit à la hauteur d’une colère capable de les condamner au néant …

Il n’y avait rien de meilleur pour les affaires.

Evidemment, ils ne savaient pas que d’autres y étaient déjà parvenus et s’ils n’avaient pu les identifier, c’est parce que leur stabilité était imparfaite…

Les Orbi-dimensionnistes eux se reconnaissaient dans un amalgame universel, ils n’avaient d’ailleurs pas qu’une seule texture.

Les scientos n’étaient pas loin de la formule, ni les mystiques du MYTH, mais leur orgueil réciproque leur interdisait de partager l’avance de leurs travaux.

Ce qui fascinait Aligheri, c’était qu’un hasard, une conjonction parfaitement improbable puisse se réaliser avec le Trio. Elle repoussait encore par sa nature les dimensions du possible.

Au cours d’une expédition interplanétaire, comment autant de facteurs de natures si différentes ont pu se croiser, se coordonner ? C’était une preuve supplémentaire qu’en initiant simplement le mouvement on générait un élan orientant de lui-même les axes de son avenir.

Voilà au moins qui répondait à une des questions posées par Bund, mais il y en avait 6.

La première était nettement moins sagace, Corvac avait été choisi par un collège de scientos composé de coachs, profileurs, configurateurs militaires, sexologues, psys, pilotes, médialogueurs. Par contre, le temps de leurs interrogatoires allait donner un peu de mou au Doge pour approfondir les autres contingences.

La seconde remarque quant à elle, était bien plus pertinente : comment avec l’attention à laquelle l’Enseigne était soumise, l’équipe de soutien n’avait-t-elle relevé aucun dysfonctionnement ?

Certainement une collaboration interne… une taupe faisant partie du processus ?

Le concepteur mâle de Gina… ? Captivant ! Une soi-disant clone femelle pour un sujet mâle – curieux paradoxe … Bien sûr il s’agit d’apporter à l’expérience sa dimension érotique. Elle a dû être conceptualisée sur-mesure. Le Dr. Georgu est le seul qui puisse répondre ; mais on risque d’avoir mis la main sur lui avant moi.

Et la conceptualisation de JCN ? Qui pourrait bien se cacher derrière cet étonnant renvoi au film de Stanley Kubrick ? Ça va demander de se déplacer à nouveau…

En répondant au point cinq par le six, ce profileur n’était pas au top, mais il tenait à garder un atout dans son jeu, il évitait de conclure par l’unique constat sous-entendu : ce monde se repliait comme une vieille carte sur lui-même et cette fois, il se pourrait bien qu’il n’y ait pas de nouvelle donne.

Il fut parcouru d’un frisson …

– … utiliser le souffle de l’explosion pour détendre sa perception… -.

Le Doge quitta sa table de travail. Depuis ses expériences de copiste, il affectionnait se tenir debout pour consigner ses considérations.

* * *

Les évènements s’étaient succédés ces derniers jours avec une telle intensité que les habitants de la lune (moyenne d’âge 85 ans), prenaient peur. Ils avaient soudainement l’impression que la distance qu’ils avaient su mettre entre eux et les miasmes de leurs contemporains n’allaient pas suffire à les maintenir hors de ces relents révolutionnaires. Ce mouvement avait cette fois-ci des accents et une uniformité qui le différenciait de l’époque où le contingentement territorial agissait comme un pare-feu.

Les Dirty Box tentaient de faire plier le gouvernement sur sa politique énergétique, les Clones sur la religion, les Beasty boys sur notre sensibilité animale, le welt sautait joyeusement, plus personne n’était certain de se trouver à l’abri.

Tout semblait aujourd’hui fléchir, siphonné par cette menace, ou plutôt ce vortex qui remettait l’entier de notre histoire en question. Le gouvernement n’avait pas de solution. Rien des réponses apportées à ce jour n’expliquait le glissement de la réalité pourtant palpable dans ces images défilant en boucle sur le clubos ou les chaînes zoomer. Que faisaient l’army et la patrouille ?

On renforça les sorties de miliciens qui flottaient au-dessus de Mond1, 2 et 3 (la construction des suivants étant suspendue car les promoteurs réorientaient leurs investissements vers Mars). Les copinages politiciens fonctionnaient à fond, mais le flou de leurs réponses rajoutait à la tension ambiante un voltage de derviche tourneur.

La pièce du monde-a-ppart où se trouvait maintenant le Trio était totalement Vintage, mode qui désignait le style des personnes pré-centenaires, aujourd’hui plus nombreuses que les enfants, les ados et les jeunes adultes… et généralement bien plus riches évidemment.

Par un tour de passe-passe visant à soulager les maux économiques dans lesquels se vautrait la dépression précédant la décroissance elle-même issue de la récession, on avait fourgué le poids d’une dette énorme sur le dos d’une génération ou deux, ne comprenant tout d’abord rien, puis s’en accommodant avec un certain fatalisme avant de se laisser gaver du galimatias servi par les économistes….

Au loin brillait la Terre. La pièce avait été orientée pour bénéficier de la vue sidérale ; la mobilité proposée par les plateformes des Monde-A-ppart’ garantissait un angle optimum. La beauté du panorama était à couper le souffle, la Terre offrait son jour le plus beau, le bleu délicat de sa robe semblait une tulle légère et si sa circonférence restait imposante, elle donnait une impression de fragilité à vous étreindre l’âme.

La limpidité spatiale a toujours quelque chose d’irréel…

Des conditions parfaites pour laisser ses pensées onduler sur un vieux Miles Davis.

Le tableau renvoya Stan un court instant à son poste de pilotage. Combien de temps s’était-il écoulé, depuis qu’il l’avait quitté ? 1 mois, 10 jours, 100 ans ? Une vague nostalgique remonta lui tordre l’estomac comme s’il n’avait été qu’une serviette imbibée de mélancolie.

Il ne pouvait décrocher son regard du tableau sans éprouver une amère fatigue, coincée entre le cliché et l’abstrait.

Gina, glissa un :

« Fais pas cette tête… »

Tandis que Jay C grinçait :

« C’est fou ce que le sentiment absorbe d’énergie chez les humains. » (Il n’arrivait toujours pas à adapter son registre vocal à sa nouvelle enveloppe.)

Ils avaient trouvé dans un débarras un vieil Asimo, sorte de prototype des robots contemporains, conçu il y a 50 ans, dans lequel ils s’étaient glissés. Il leur offrait une nouvelle enveloppe, plus fonctionnelle à leur forme tout-en-un.

« Peux-tu nous dire maintenant Jay C, si les signaux que tu percevais sont toujours aussi forts ? »

« Leurs intensités sont si palpables qu’on pourrait les toucher ! »

Depuis maintenant quelque temps, Jay C s’était mis en marche comme une sorte de Melchior guidé par son étoile.

Le Trio, la truffe dans l’atmosphère suivait la piste marquée par l’odeur d’une force improbable. Etait-ce celle du graal ou celle putride de la gueule du loup ? Il n’y avait de toute façon pas d’échappatoire à l’intuition qui guidait le cervordi.

Qui habitait ici ? Gina et Stan ne se sentaient pas complètement à l’aise et pour tout dire, cette intrusion ne leur plaisait guère.

La patine du mobilier reflétait les lueurs spatiales, le scintillement des étoiles soutenu par un chrome teinté de vert opale. On avait favorisé ce minéral trouvé sur place : –le kelin-. Semi rigide, on pouvait en varier les formes et son design à l’infini. Son aspect –proche du végétal- évitait d’avoir à utiliser du bois dont l’acheminement coûtait un bras. Les murs et les sols étaient de cette matière obtenue en recyclant les déchets spatiaux, que des barges-balayeuses tentaient tant bien que mal de collecter aussi vite qu’ils étaient bazardés.

Dès la fin du XXème siècle, le système de croissance économique accro à une consommation féroce produisait une quantité de déchets telle, que sur Terre déjà, de nouvelles îles étaient apparues. En fait il s’agissait plutôt d’amas poisseux, constitués d’une accumulation de plastiques que les courants avaient consolidé en une surface équivalente à des lands d’importance. On avait entrepris dans le premier quart du XXIème s. de résorber ces plaques. Devant l’énormité de la tâche, une seconde alternative avait été mise en place : les solidifier par un procédé chimique en réduisant leur taille de 9/10ème. Une fois compactées, elles permirent d’y installer des plateformes de forage.

Mais à peine ce « détail » réglé un autre plus important encore avait surgi. Une partie de la plateforme ISS 1998 qu’on découpait pour en détacher une partie et fusionner l’autre avec son équivalent moderne, s’était abîmée sur la Terre. La partie obsolète devenue incontrôlable, était entrée en collision avec un charter de milliardaires qui venait prendre possession de leur –pavillon lunaire-, avant de dériver en direction la belle Bleue, pour anéantir Morges-Ouest, un quartier d’une Lemanopole de Swyz. Le retentissement de cet accident fut tel, que sous la pression des familles endeuillées d’une part et influentes pour le reste, on lança le programme Putz, pour nettoyer l’environnement orbital terrestre. Aussi courraient désormais dans l’intervalle de la lune à la terre des barges-layeuses Putz & Co, société qui retraita directement ces matériaux en une base extraordinairement compatible avec un intérieur lunaire sophistiqué.

Bref, on tentait en fait par tous les moyens de conserver quelque part dans notre humanité, un coin propre où occulter l’anthropocène.

Le léger chuintement que personne n’a remarqué jusque-là s’estompe, remplacé par le bruit clair d’un pas qui vient dans leur direction. Le Trio dans son Asimo, dissimulé sous le Le Corbu-Bett, (sorte de chaise-longue inspirée du siècle dernier) regarde passer devant lui une magnifique paire de jambes longues et fermes, perchées sur des talons, dont la semelle ornée de motifs berbères en souligne le raffinement.

« J’étais pourtant sûr d’avoir laissé mon sculpt-gel trainer par-là ? Nao trouve-le moi, bitte !»

Les gambettes sortent de la pièce. Le chuintement reprend, se fait plus précis. . Cette fois-ci deux jambes blanches aux circuits assistés s’immobilisent devant eux. Nao est un droïde de nouvelle génération, ses courbes ont la délicatesse d’une jeune vestale sur le gabarit d’un spartiate.

« C’est le moment, transfère-nous ! »

Jay C prend le contrôle du droïde et transfert le Trio à l’intérieur.

L’espace est plus large, les mouvements bien plus aisés, on passe d’un de ces anciens véhicules à pneumatique à un flotteur de dernière génération.

« On se sent mieux quand même ! »

« Pour nous tu sais, les structures mécaniques manquent quand même de confort. »

Du pied il pousse l’Asimo maintenant sans intérêt dans un coin de la pièce, saisit le tube glissé dans le pli de la chaise et revient vers la maîtresse des lieux.

« Enduis-moi les jambes ! »

Cerise Key, une voix, un ton qui balance entre le grave d’un vieux bluesman et l’octave d’une cantatrice.

Nao presse le tube et recueille une noix grasse et nacrée dans sa main, des petites particules blanches flottent à l’intérieur.  D’un geste mécanique, il empoigne la cheville de la femme et l’attire à lui.

« Hey, Nao, qu’est-ce qui te prend, es-tu devenu dingue ?»

« Doucement, laisse-moi faire ! »

« Désolé ! »

Le robot se met alors à masser les cuisses de la femme en commençant par l’attache des genoux et en remontant vers l’aine. Un fin tatouage descend quelques centimètres en-dessous du nombril jusqu’à la fente de son sexe. Le dernier remodelage des grandes lèvres ne doit pas remonter à longtemps. Elles sont d’un rose artificiel avec ce ton mauve tellement à la mode dans les spots publicitaires.

« Thermostat 40° »

Le Trio sent la carrosserie se réchauffer. Les doigts qui maintenant malaxent le muscle droit antérieur s’adaptent à la température commandée.

L’odeur de la pommade :  une note marine aromatisée.

Cerise Key sent les nanoparticules s’activer. Elles régularisent les tissus adipeux, mais ces picotements apportent d’autres sensations. Elle oublie l’hystérie de sa fille activiste de Clone-Out, son agence de mannequinat et l’effondrement de son petit pécule pour simplement glisser dans une thalasso virtuelle.

Elle se retourne sur le ventre, le droïde s’affaire maintenant entre les muscles jumeaux, le grand adducteur et le fessier. Dans l’espace qui sépare la cuisse gauche de la droite on voit maintenant clairement un fil luisant refléter la lumière de la terre.

« Mets-moi un doigt ! »

A peine le robot introduit le majeur demandé que la femme offre sa croupe à la machine, se colle à elle, se tortille et cherche la position maximale. Elle tend son postérieur en s’appuyant sur ses coudes, annone quelques mots inintelligibles.

« Mais qu’est-ce qu’elle fait ? »

« Elle prend son pied … un truc humain que tu nous as déjà vu faire des dizaines de fois, Gina et moi »

« Mais vous ne vous massiez pas les cuisses avant ! »

« Ça peut partir de n’importe où, de n’importe quelle situation, tiens reprends les commandes et dis-moi si tu sens quelque chose ? »

« Arrête, Stan, j’ai aucun sens pour ça, je… je n’ai pas été programmé pour ça ! »

« Oublie ta programmation et laisse-toi aller… »

« Augmente, calibre 50/300 »

Le Trio sent alors la forme du majeur s’adapter à la cote demandée.

« J’fais quoi ? »

« Tu entres et sors lentement et mettant quelques accélérations pour ne pas qu’elle vienne trop vite, comme un genre de piston horizontal, et tu cherches dans les replis, un petit bouton sur le haut dans les phases intermédiaires. Dans les épisodes principaux, tu taquines la partie tendue aux abords de l’orifice.

« Par le Grand Binaire, qu’est-ce que vous me faites faire ? »

« Allez, c’est un des rares programmes qui te manque … Découvre, mon vieux, lâche-toi ! »

 

***

« Quelle semaine épouvantable ! »

Matt, le partenaire de Cerise, déboule du sas d’accès en essayant de défaire dans des gestes désordonnés sa combi.

« Si tu crois que tu es le seul à plaindre ! »  Cerise lui tend un Martini-dry.

« Avale ce petit remontant, ça devrait te détendre ! »

Ça fait maintenant plus d’une heure qu’elle s’est recoiffée et rafraîchie, ces exercices la laissent généralement une bonne trentaine de minutes pantelante, mais là, Nao n’était pas en programme max’.

Matt avale le verre d’un trait et la suit vers la fontaine et s’en programme instantanément un autre, mais double cette fois-ci.

Il s’effondre sur le Corbu-bett, se laisse aller un instant dans le bien-être du design moelleux avant de le programmer dans une position plus stricte…

« Oui, t’as raison, mais mon problème c’est que je suis pour partie responsable du merdier ambiant. »

« Ah bon et pourquoi toi plutôt qu’un autre ?»

« Il faut que je te l’avoue Cerise, je ne suis pas seulement ingénieur en bio-robotique ».

« Je sais, t’es aussi un amant magnifique » –quand tu en as le temps, voir les moyens–  se murmure-t-elle.

« Merci pour le compliment, en fait j’ai deux employeurs »

« Très bien, par les temps qui courent, qui s’en plaindrait ? »

« Tu ne comprends pas, les deux sont concurrents… »

« Précise ! »

Il laisse passer un long silence que seul le léger souffle de l’aération vient briser. Matt jette un coup d’œil circulaire…

« Je suis une sorte d’espion industriel, j’ai balancé dans le programme de l’un ce que l’autre m’avait demandé, une sorte de troyen pour aboutir à l’anéantissement de son objectif. »

« Que du normal jusque-là. »

« Sauf que tu ne devineras jamais de qui il s’agit… »

« Vas-y, fais-moi peur ! »

« As-tu entendu parler de la mission Katango ? »

« Tu veux dire celle dont s’est inspiré Discovery Parental, mais c’est la Discover Company ? »

« Entre autre. »

« Evidemment, le monde entier suit les rebondissements, à croire qu’ils sont responsables de tout ce qui est arrivé ces derniers huit jours… Mais, où veux-tu en venir au juste, tu es employé par Scientific Challenge Trust (SCT)… »

(L’arrondi que prennent les lèvres de Cerise donne juste envie d’en tester la plastique…)

Dans le boudoir attenant, l’œil du droïde luit d’une étrange lueur.

« Je suis à l’origine de cette chaîne de réactions. En fait, j’ai perfectionné le cervodi pour qu’il manipule les prises de décision… J’ai poussé la technique pour introduire dans le mécanisme de la mission le grain de sable qui devait la saborder. »

« Papa concepteur ! »

« C’était donc ça qui te guidait, mon Jay C, t’es en train de te faire rattraper par ton humanité, c’est fou ce que les sentiments te pompent comme énergie ! »

A l’écoute des aveux de son amant, Cerise comme à l’ordinaire pense à tirer les marrons du feu avant qu’ils ne s’embrasent :

« Es-tu sûr, qu’on puisse te le reprocher ? Peut-on reprocher à quelqu’un de vouloir faire mieux que ce que l’on attend de lui ? »

« Oui, si la puissance de l’arme en question dépasse toutes les prévisions … de plus je crois que je ne suis pas le seul à avoir pris ce genre d’initiative. »

« Que veux-tu dire par là ? »

« Que chacun des trois pôles ont été renforcés à dessein »

« Quels sont les deux autres ? »

« D’abord le pilote, mais de lui je ne sais rien de particulier. Ce que je sais par contre c’est que la Discover Company a demandé à Georgu d’exécuter le même type de travail que moi pour la SCT. Eux ont augmenté la réalité de la clone et moi celle du cervordi… Alors suppose qu’eux aussi aient joué aux apprentis sorciers dans le but de faire basculer dans la surenchère l’aboutissement de la mission, de l’utiliser pour tester un développement tenu secret, une clone dont la substance aurait été augmentée, une réalité qui déborderait les projections. »

« Là aussi ils ont dépassé l’objectif. Peut-on leur tenir rigueur de vouloir perfectionner ? »

« Il ne s’agit pas de ça. Te rends-tu compte qu’en accroissant leurs potentiels on risque de les projeter au-delà de leur capacité de réflexion ? Ils risquent fort de ne pas pouvoir l’assumer et entrainer un bouleversement que nous serons incapables de gérer. Vouloir augmenter la réalité nous propulse dans l’aléatoire. Tout n’est que le produit de notre intellect et il y a un risque évident d’en amplifier la puissance ou la mémoire. Personne ne s’en soucie, même ceux qui ont bossé ou magouillé depuis son élaboration jusqu’à sa réalisation !»

« Que risques-tu ? »

« Que risquons-nous plutôt ? Désormais la boîte de Pandore est ouverte. Comme tout le monde a triché en voulant prouver la possibilité d’une autre dimension, ils ont mis le paquet, sans se soucier des dégâts collatéraux, sans se préoccuper des conséquences… Imagine l’ardoise ! Il n’y a pas de conspiration, cette évolution est l’aboutissement de son principe même… L’évolution n’est jamais linéaire. A cet instant, tout ce qu’il y a de scientifique planche désespérément sur une issue. Des énormes calculateurs tentent de recouper les éléments, de rétablir une stabilité historique et religieuse alors qu’on a la preuve que plusieurs individus ont depuis longtemps déjà voyagé dans le temps.

Physique ensuite : les trous noirs se révèlent n’avoir ni masse ni densité, mais au contraire fonctionneraient comme des passerelles, l’existence de trous blancs en seraient la preuve.

Politiquement : certains clubos proposent déjà de se mettre en réseau pour tenter d’utiliser nos connaissances sur l’immortalité et vendent des fontaines de jouvence payables dans une des multiples monnaies qui se créent tous les jours.

On veut couvrir le chaudron en pensant que son contenu ne va pas déborder, on jette de l’eau sur le feu, alors que tout se fissure. Il faut faire rouler des têtes rapidement et trouver des alliances pour continuer à profiter du bordel. Dans quelques heures, tout peut être englouti, dématérialisé pour revenir à l’instant zéro. »

Les glaçons tintaient maintenant au fond de son verre, comme s’ils cherchaient une issue par laquelle s’enfuir.

« On en sait assez, on s’tire d’ici, retour à l’Asimo… ! »

 

CA SE GÂTE 36

 

Après le discours du Dr Thomas Bund, une cellule de crise fût créée au pas de charge. Mao Hu Jin avait convoqué les responsables de l’Army et de la Patrouille, des généraux et des préfets en vrac. Les médailles cliquetaient au rythme de leur pas empressés. Le QG, bien entendu virtuel, se répartissait en trois centres géographiquement distincts. Des plans élaborés pour ce type de situation manquaient largement. Une réaction en chaîne de ce calibre n’avait pas été envisagée sous cet angle et ne venait qu’en septième place des scénarii de déstabilisations et autres menaces, loin derrière le coup d’état (3), un cataclysme majeur comme l’impact d’un astéroïde, l’éruption d’un super volcan, une onde « wow » (2) et bien évidemment l’anthropocène, ce cycle déjà bien entamé qui verrait à terme l’extinction de notre espèce (1). La dégénérescence des systèmes reproductifs malgré les progrès médicaux et un environnement social stabilisé agissait comme un poison au renouvellement de l’espèce. Pourtant la longévité ne faisait que s’accroitre. Evidemment les bien-pensants assaisonnaient leurs discours sur la douleur nécessaire à notre régénération et les élites se donnaient des airs préoccupés pour masquer leur décadence tout en préparant leur fuite vers les Monde-A-ppart’.

Aligheri lui pensait que cette schizophrénie était indissociable de notre âme, un signe annonciateur qui n’appartenait pas forcément à cette dimension.

Le réchauffement avait déjà ses centaines de millions de réfugiés parqués dans des réserves dont les ressources avaient été pillées et dont personne ne voulait plus. En général elles étaient parrainées par des grandes marques de « stabilisateurs » qui synthétisaient l’ekztazik et la Cervez sous des étiquettes politiquement responsables avec une logistique et des programmes zoomers très élaborés qui les gavaient d’informations prémâchées ou de jeux vous faisant miroiter une richesse rapide.

Les trois centres planchaient maintenant sur une identification de cette menace insaisissable, sorte d’anguille qu’on tenterait de prendre à mains nues. Comment appréhender le Trio et ses puérils appels à changer le monde.

« Ha ! Ha ! Excellent, comme si personne n’y avait pensé jusque-là ! »

« Oui, mais eux en ont les moyens, regardez ce qu’en un peu plus d’une semaine ils ont réussi à faire. »

« Il nous faut analyser leur méthode, leur fonctionnement, réussir à neutraliser cette forme mobile qui évolue dans des époques et des registres différents. »

« Ce n’est pas eux qu’il faut abattre, c’est ce sur quoi ils reposent ! » Affirma le Dr. Bund.

« Si on démissionnait, si nous leur laissions les rênes ? L’exercice du pouvoir est la meilleure méthode pour les ramener dans le droit chemin ! » tonna le Préfet des Patrouilles qui s’essayait à la « one-again » faute de mieux.

Un gros silence envahit tout le réseau et l’on crût tomber dans les trois QG où se tenaient les stratèges dans une catalepsie soudaine.

« Ce n’est simplement pas possible, l’humanité a besoin de dirigeants, nous sommes des animaux de meute, stratifiés et ordonnés sur un axe vertical ! » essaya un ponte de la Scientific Challenge Trust.

« Vous confondez plusieurs choses ou alors vous faites exprès : s’il est vrai que notre comportement est déterminé par notre environnement, de l’ordonner de bas en haut n’est qu’une des nombreuses options. Rien ne prouve qu’elle favorise notre survie : hors nous, point de salut serait-on tenté de paraphraser. Ne soyons pas ridicule et poursuivons, rien ne prouve notre utilité ni n’en valide les richesses, nous sommes le résultat de l’équilibre entre expansion et exploitation. La politique sait tirer profit de la masse, de ce jus qu’on écrème et qu’on bat pour lui donner une consistance commerciale. Voilà pourquoi de voir ce modèle s’effondrer plaît tant. Le nombre qui en rit est aujourd’hui tellement supérieur à celui qui en pleure que l’immense majorité prend part à la fête, au grand carnaval, à cette invitation démesurée… et ça marche parce que pour une fois le projet n’est ni mortel, ni intéressé et que personne ne dispose des moyens pour le mettre à terre. Non, il faut retourner la tendance sur laquelle ils surfent et re-calibrer les slogans.

Au travail, il nous faut des réponses aux questions soulevées précédemment et poursuivre sur nos trois axes : psy, androïdique et clonage !

* * *

Ils savouraient dans les infos qui flottaient sur l’écran volatile, la poussée de la graine qu’ils avaient semée. Elle était montée et avait fleuri à toute allure, maintenant elle essaimait aux quatre coins du globe et même au-delà.

« Maintenant on se coordonne, on tire parti de tout ce bordel et même si ça n’a jamais été notre fin en soi nous sommes désormais à l’aube de tout faire basculer, la peau de ce monde se prépare à muer »

« Et si l’enfant de vos illusions se présentait par le siège… »

« Qui c’est celui-là ? »

« Gregorius Aligheri, le Doge ! »

La surprise était de taille, comment avait-il pu les localiser dans un repli temporel ?

Jay C, le scanna rapidement pour vérifier qu’aucun champ vibratoire n’interférait.

Le Doge, ils en avaient entendu parler mais à quel niveau poussiéreux ?

« Vous avez raison de vous poser des questions, c’est de la réflexion que naît l’action, et vous allez en avoir besoin… »

« On peut savoir de quoi vous vous mêlez ? »

« Je viens lier un peu cette histoire, la rattacher au concret avant qu’elle ne dérape trop. »

« Merci, mais on ne se rappelle pas vous avoir sollicité. »

L’éructation de l’ancêtre éclate entre le rire et une quinte tuberculeuse.

Stan s’approche pour s’assurer que le tas de linge sale a supporté l’essorage …

« Je ne devrais pas me laisser aller de la sorte, mais l’arrogance de la jeunesse est une source intarissable d’étonnement. Vous vous croyez au-dessus des forces qui régissent le grand équilibre, comme ces jeunes moines qui pensent avoir trouvé la voie rien qu’en fermant les yeux. »

Une énergie palpable se dégage du Doge, il tourne son regard vide dans celui de Jay C et ce dernier se met à gémir de longues mélopées baleinières debout sur ses pattes arrières.

Sentant le danger, Stan fonce dans les nippes approximatives du vieux, mais comme s’il exécutait un kata, ce dernier se dérobe en projetant son agresseur au travers du temps avec une telle force qu’il pense un instant avoir été victime de l’écart de son cheval.

« Oh, toi le vagabond… Eidguenot ou Mammelus ?»

Revenant à elle, Gina lève son regard sur le groupe de cavaliers qui la dévisage. Trois d’entre eux portent une cuirasse légère, le quatrième est revêtu d’un pourpoint sombre bordé d’un élégant liseré blanc. Donnant sur le côté, l’ombre d’un béret garni d’une plume de faucon dissimule le gris d’une chemise salie au combat. Ses chausses noires viennent se glisser dans une longue botte sanglée d’éperon. Il cache les traits d’un visage émacié sous une barbe tenue courte.

Le plus petit met pied à terre et la retourne d’un coup de botte.

« Grand Dieu, mais c’est une donzelle, quelle jolie surprise ! »

Les cavaliers ont l’air fatigué, leurs habits sont couverts de poussière et le fil de leurs épées bien émoussé.

« Divine, serait-on tenté de dire… » sourit Dareste de Sacconay.

Gina consciente de la puissance du Doge s’était jetée sur lui une fraction de seconde avant Stan, comptant sur la surprise pour lui donner l’avantage ; elle n’eut ni le temps de se protéger ni de parer l’énergie qui l’envoya rejoindre un pan d’éternité en bordure du XVIème … siècle !

La clone tente de remettre ses idées en place. Elle est visiblement victime d’une phase trans-temporelle qu’elle a souvent expérimentée avec Stan et Jay C et dans lesquelles on envoyait valdinguer Lester. …. Cet Aligheri est supérieur, visiblement il a renvoyé par effet miroir sa propre volonté contre elle-même. Ce type est différent de tout ce qu’ils ont rencontré jusqu’ici.

Elle doit d’urgence revenir auprès de ses amis pour leur prêter secours et les avertir, mais comment, par quel moyen ? Elle connaît le mode transfert vers le XXIème s. et pourtant ne s’en souvient plus. Comme on vole parfois dans ses rêves et qu’au réveil on s’écrase, il manque soudainement le sésame de son portage. Elle est comme ces élèves devant la feuille blanche, bloqués dans cet instant qui bégaye.

Elle essaye par des gestes désordonnés de se remémorer la marche à suivre… On ne ressentait rien de particulier, on ne se concentrait pas non plus, il y avait cette force énorme qui vous décollait simplement sans réfléchir.

« Je ne suis plus en phase, et de l’autre côté du temps… » Elle cherche dans la panique de ce constat une solution de rechange, se lève, s’agenouille, étend ses bras pour s’envoler. Elle refait mentalement les derniers cheminements précédant son transfert… il lui manque les deux autres composantes, sans Stan et Jay C l’alchimie ne pourra pas opérer.

« Oh, oh ! Quel joli manège, croyez-vous que la légèreté de votre tenue légitime votre fuite ? D’où tenez-vous cette mode de vous promener en dessous ? »

Gina n’y connait rien en histoire, mais ses souvenirs de séries-zoomer lui remémorent quelques bribes de ces épisodes de cape et d’épée, avec leurs vieux scénarii larmoyants où les protagonistes se jetaient le gant avant de mourir en duel.

« C’est une longue histoire et je ne suis pas sûre qu’elle soit à ce point intéressante… »

« Si ma mémoire est bonne, vous n’avez pas répondu à notre question, de quel côté êtes-vous, Eidguenots ou Mammelus ? »

« Mammelus » répond-elle au hasard.

L’homme la dévisage. Il scrute sa tenue varioflage, ce tissu qui comme un caméléon s’accorde à l’environnement et la galbe comme une seconde peau.

« Bonne réponse ma fille, mais que faites-vous, seule, allongée aux portes du Genevois dans la négligence des usages vestimentaires en pratique dans le pays ?»

Gina, tente de comprendre ce qu’il entend par là. Quels dessous ? (elle qui n’en porte jamais) Cependant à son regard concupiscent elle devine que la partie va se jouer serrée.

« Eh bien voyez-vous, je ne le sais pas moi-même ! »

Un bon rire gras secoue la petite horde.

« Ah bon, vous n’en savez rien, voilà qui me paraît un peu court, peut-être qu’une petite piqûre de rappel vous rendra la mémoire. Qu’on s’en saisisse ! Nous tirerons cela au clair un peu plus tard ! » Dans le fond, cette journée pourrait connaître un dénouement agréable…

Les hommes se remettent en route, le dernier a pris la fille en croupe.

A en croire ce qu’elle entend, ils reviennent d’une échauffourée dont ils ont fait les frais. Les chevaux sont fourbus, des mouches noires s’agglutinent sur l’estafilade qui barre la croupe de l’un d’eux, ce qui pourrait favoriser une possibilité de fuite, mais pour aller où ?

Il ne lui reste à espérer que ses deux acolytes trouvent rapidement le moyen de venir la récupérer.

Ils cheminent sans parler, en longeant les forêts qui bordent le pli d’une montagne aux contours mous. Quand on prend un peu de hauteur, le lac brille au centre du pays. Un grand doute s’abat sur elle… Si Stan avait disparu dans le transfert ? Stan… ce délicieux imbécile, prêt à tout pour ne pas se perdre dans le fatras qu’était devenu ce monde. Ce romantique paumé dans un rôle taillé pour un autre…

Ils cheminent à l’est, sur une route tantôt de boulets, tantôt de blocs de granit, bordée d’une énorme chênaie que mitent les clairières, les pâturages ou les champs selon le relief et le gré des inclinaisons.

L’allure ralentit, elle sent le ventre de l’homme dont elle ceint la taille, se tendre par spasme tandis que son assiette tangue. Il souffre c’est sûr et ne tient en selle que par sa propre volonté. Un rien pourrait le mettre à terre… et puis ? La suite n’apparaît pas sous les meilleurs auspices.

Soudain elle remarque dans les rayons du soleil qui descend, la robe particulière de son cheval ; un bistre antique effleuré par le jais luisant de sa crinière. Est-ce pur jeu d’esprit ou à cet instant, il cherche d’un léger mouvement d’encolure à s’assurer qu’il s’agit bien d’elle sur son dos. Entre ses jambes, la captive le sent s’arrondir pour déguster son contact. Serait-il possible qu’au-delà la devanture du réel, le destin lui tende la main ?

Ils enjambent enfin une passerelle dans le soleil tombant, le rempart que le crépuscule habille d’un dégradé roux surgit maintenant sur l’horizon.

La porte passée, les palefreniers viennent se saisir des chevaux. Gina met pied à terre et son cavalier se laisse glisser le long du flanc.

« Diable, Philibert est au plus mal. Faites quérir le Prieur, quant à cette donzelle, qu’on la jette aux oubliettes ! »

« M. Le Conte, les premiers convives vous attendent. »

« Qu’il ne soit pensé que je me dédise, qu’on ouvre le banquet et qu’on me trousse une nouvelle chemise ! »

Le banquet est dressé dans la salle d’armes. A l’angle le feu crépite dans une cheminée. Cette fin de saison est encore agréable, on le tient à braise pour qu’il assèche la pièce sans la rendre étouffante.

On a tiré sur les lourdes tables une nappe blanche et posé le couvert. Le verre en étain et la cuillère à gauche de l’assiette de laiton. Au bout et face à la porte, le maître des lieux. Les hôtes s’étalent dans les longueurs, les pages sont à la porte ou aux cuisines. Il règne une ambiance festive, on échange les derniers ragots, on se montre les armes, on rit, on braille, on ripaille. Alors que les rôtisseurs s’apprêtent à servir la volaille, le Comte de Saconnay prend la parole :

« Seigneurs, biens-nés compagnons d’âmes et compagnons d’armes, ce jour n’est pas ordinaire et les mésaventures dont il fut émaillé viennent leur donner une bien mauvaise façon. Qui eut prédit que ce jour d’Hui puisse encore raviver le ressentiment de notre temps bien incertain. Laissez-moi narrer maintenant notre malaventure.

Rendu à Genève, pour affaire, nous nous régalions dans un estaminet de la Rue des Granges quand une bande d’Eidguenots nous prirent à parti sous prétexte que nous ne voulions partager leur libation à la santé de la combourgeoisie récemment entendue avec cette Berne réformée et la Fribourg délurée. Ensuite de quoi, la vindicte s’est portée sur notre Duc Charles III. Devant une telle dépense de mensonges nous en vinrent à croiser le fer avant que le Prévot nous départisse. Dans l’affaire le Chevalier de Sallaz fût navré à l’aisselle. Par quel droit nous accablent-ils de leur mésestime ? Je sais que bien d’entre vous pensent que ceci ne peut durer plus longuement, j’ai dédite avec eux et oncques faider serait légitime… »

A ces mots une clameur informe parcours les convives, les yeux brillent, les joues se colorent.

« Il faut, sans attendre nous constituer en ordre et prendre les devants avant que ces coquins ne se croient investis d’une quelconque autorité ! »

Déjà quelques poings frappent la lourde banque de noyer et ondoient le liquide des verres.

« Gentilshommes êtes-vous avec moi ? »

Comme un seul homme, l’assemblée se met debout et tire les rapières de leur fourreau.

Alors se saisissant de son couvert devant lui, le Comte Dareste de Sacconay déclare :

« Aussi vrai que je la tiens, nous avalerons Genève !  Cette cuillère nous distinguera et sera notre signe de reconnaissance, portons-la à notre revers et qu’elle scelle notre alliance et force notre destin »

C’est ainsi que possédé par l’envie d’en découdre avec la ville du bout du lac fût fondé l’Ordre de la Cuiller.

Porté par l’enthousiasme de la salle il se tourne vers son chambellan :

« Car la chance sourit parfois à l’infortuné, regardez ce que la providence a placé sur le chemin de mon retour.

Dans les bas-fonds du château, Gina est en panique, ces psycho-résonnances sont évidemment impossibles à coupler avec le cervordi et Stan manque visiblement à l’appel. Cependant elle s’acharne à établir une liaison.

Soudain la grille qui couvre l’oubliette s’ouvre. Quelqu’un y glisse une échelle et crie :

« Toi la gaillarde, monte, le Comte t’attend ! »

Prudemment, elle gravit les pachons pour se retrouver dans les travées du château. Un genre de quasimodo la conduit à travers une petite cour qui débouche sur la salle des banquets.

« Mes Seigneurs, bonnes et gentes gens, il n’y a pas que la guerre ni l’audace qui nous uniront, la fête aussi doit agir comme le timon de nos entreprises et j’ai pensé qu’un peu de distraction nous ferait le plus grand bien… Voici ce que le hasard a mis sur le chemin de mon retour… »

La porte s’ouvre sur une pièce éclairée par quelques chandeliers sur les tables et des lampes à huile aux encoignures. Un bras de l’escorte pousse sans ménagement la clone au centre de la salle.

Une acclamation enthousiaste fait écho à d’énormes rires qui rebondissent jusqu’au plafond, une lueur lubrique mouille l’œil de l’assistance, ce Sacconay n’a pas son pareil pour ce qui est de la chose.

« Voyons, comme elle est gracile… Fais-la danser Edme, qu’on puisse apprécier son élégance ! »

Alors qu’elle essaie de distinguer à travers les ombres tremblotantes les traits de l’assistance, un nerf de bœuf vient claquer à ses oreilles. D’un bond elle évite le second impact qui coupe en deux l’endroit où elle se trouvait. A l’évidence il s’agit là d’un jeu sadique qui semble combler les spectateurs. Elle fixe son tortionnaire, ça ne devrait pas être compliqué de prendre l’avantage. Il ne faut rien tenter pour l’instant et essayer de réduire la distance, attirer son attention. Quand le troisième coup claque dans l’air, elle active son varioflage en fluorescent. Edme surpris par ce tour ne voit même pas le coup qui lui casse le nez et le second qui l’atteint à la tempe. Il s’effondre comme une masse sous les quolibets.

Un chevalier se jette alors dans l’endroit et dégaine sa rapière.

« Sorcière, je vais te renvoyer chez Belzébuth ! »

De profil, les pieds perpendiculaires, il s’avance tranquillement, le sourire aux lèvres. Son regard noir ne la lâche pas des yeux.  Il tente un assaut mais rate sa cible d’un cheveu. Gina roule sur le côté et passe en invisible. Son varioflage se fond dans le décor et comme un caméléon elle devient transparente. Dérouté, l’assaillant hésite un instant, traversé par un doute. Et si c’était réellement une sorcière, si ces pouvoirs étaient surnaturels ?

Puis la douleur brûlante d’un trait l’étouffe. Le cuir du fouet vient de l’étrangler.

La clone, qui avait profité de la surprise pour s’en saisir, l’attire à elle avant de l’étendre d’un coup en plein visage. Le gentilhomme s’étale.

« A moi Seigneurs de la Cuiller ! », et dans un désordre aviné les invités cambent les tréteaux et se ruent dans un bruit de vaisselle fracassée. Si elle échappe aux estocs qui sifflent dans l’air c’est qu’heureusement à ce stade de la soirée, le rythme des déplacements et des attaques sont plus dangereux pour la compagnie que pour leur proie. Dans la confusion des ébats chancelants, nombreux sont ceux qui se retrouvent touchés par la maladresse de leurs compères.

« Qu’on ne lui fasse pas trop de mal, la soirée n’est pas achevée »

Succombant sous le nombre, Gina se retrouve bientôt maintenue par plusieurs hommes, poignets et chevilles entravés.

« Voyons quel est donc son mystère »

S’approchant d’elle, l’œil brillant, Dareste de Sacconay coupe du fil de son épée le tissu qui habillait Gina. La combinaison se froisse à ses pieds, laissant apparaître la chaire nue de ses formes. Le regard des hommes s’allume.

« Et si nous goûtions à d’autres plaisirs avant de la rendre à son destin ? Qu’on la hisse en croix !»

Et dans un ensemble que visiblement l’usage a affuté, deux malabars la suspendent à une traverse, bras et jambes écartés.

Les liens lui coupent la circulation, elle est étirée comme papillon pris au piège du chasseur.

« Ghislain, je crois que tu as maintenant l’âge de nous montrer ce dont j’ai ouï à ton sujet, sur la méthode et le volume de ton talent… »

Le jeune chevalier, vide sa coupe pour se redonner de l’aplomb et baisse son pourpoint laissant apparaître un sexe dont la taille le rangerait facilement dans l’ordre des équidés.

Il s’approche de la fille sous l’air goguenard de l’assistance.

«Vas-y, donne-lui ce qu’elle mérite, tronche la jusqu’à profond, enfonce-lui le con, qu’elle apprenne la probité par en bas. »

Le jeune tient sa bite comme une arme et lui caresse tout d’abord la raie des fesses et cherche par petites entames à circonscrire l’anus faisant s’esclaffer l’assemblée, puis il descend vers son vagin.

Gina sent son gland tenter de s’immiscer entre ses jambes. Elle a l’impression qu’il s’agit d’un genou.

« Je crois qu’il va falloir recourir à quelques subterfuges si vous voulez que nous prolongions le propos. Qu’on me porte du graillon, que je puisse ainsi vous faire montre de quelles délicatesses jouissent mes aimantes. »

Les hommes rient, le marmiton revient portant une jarre de grès dans lequel a figé une sorte de saindoux

« Embardouffle-la, puisqu’ensuite nous la rôtirons »

Muni d’une guenille qu’il plonge dans la graisse, il enduit l’entrejambe de la clone sans ménagement, en profite pour y balader ses doigts gras, en plonge quelques un en prétextant y faire un peu de place.

« Oh putain Stan, ça va être ma fête… Jay C… où êtes-vous ? Venez me chercher, c’est déjà comment qu’on fait… Allez, vous êtes là. L’autre n’est que la projection de soi… Vous êtes là, je le sens…Vite ! Connectez-moi ! »

Elle sent maintenant le membre buter contre l’interstice de son sexe, puis comme si un tronc poussait en elle, s’introduire en forçant le passage, en puisant la douleur.

Ses mains gantées lui claquent les fesses, lui saisissent les hanches et la font allez-et-venir sur toute la longueur de cette colonne. Elle a l’impression d’être habitée par un baobab, qu’un être entier la ravage.

Discrètement un valet se glisse dans l’assistance, la mine défaite et grise. Dans son sillage les rires cessent, le brouhaha s’estompe. Quand le Comte prend la parole, l’ambiance se fige :

« Philibert de Sallaz est mort… Il se recueille un instant, réfléchit profondément. Soudain son regard se fixe, et plein de certitude embrasse la foule. Il reprend :   – scellons notre destin par un sacrifice. Noble assemblée, voyez comment cette garce se prête à l’offrande… Que son martyre sanctifie les derniers sacrements de notre preux compagnon. »

Passe alors dans la pièce une communion qui habille l’air d’un crêpe funéraire.

« Ghislain, bel étalon, cela suffira. J’admets que tu ne méments les dires à ton propos, mais nous allons maintenant devoir passer à des obligations plus humm … « chirurgicales », qu’on fasse quérir Manheim le bourreau ! »

Gina doit se reprendre : la brûlure ravage son entrecuisse. Elle pressent que cette seconde partie va se jouer sur des accords majeurs.

Manheim fait toujours sensation quand il pénètre dans un lieu. Manheim est une pièce qui a dû servir de modèle à Atlas, Manheim connaît la pierre qui donne au tranchant son éclat, la jointure des os les plus délicates, les ligaments les plus fins. L’impact exact qui décollète (ou non) parfaitement. L’estrapade, la roue, les nœuds, le garrot, le fouet et le poignard. Manheim n’a qu’œil, l’autre il se l’est sorti avec le pouce pour apprendre la douleur. Manheim n’a pas de correspondance avec la vie, il est déjà de l’autre bord, il a des visions dont la noirceur le fait sourire dans son sommeil. Il n’a pas de visage depuis que les braises d’un bûcher l’ont gommé.

Son impressionnante stature se contorsionne dans l’encadrement de la porte, il la passe de biais, en raclant le sol ses armes laissent une gerbe d’étincelles derrière lui dans leur traîne. Il n’a pas d’âme, ni de tourment pour l’habiller. C’est un messager du destin qui n’a jamais fait sourire ceux qui l’on croisé.

« Fais-lui sortir ses sucs les plus secrets ! » commande le comte.

Le tortionnaire s’approche de sa victime, dessine avec une lame surgie d’on ne sait où un fin liseré de sang entre les deux seins. Il s’agit d’un signe rouge, dont la signification est malaisée.

Gina sent un léger picotement dévaler sur sa poitrine. L’entaille est fine, il tient à être artistique. La goutte de sang serpente, prend son temps et renforce le trait de toutes les perversions d’une aristocratie déjà décadente.

Comme un musicien accorde son instrument, Manheim s’accroche aux cordes en tirant dessus, les cris qu’il arrache à ses victimes lui permettent d’en vérifier les arpèges.

Les membres de la suppliciée s’écartèlent, il vérifie dans leur torsion la justesse de cette gamme perverse.

Tout se brouille dans la tête de Gina. Elle perçoit dans sa douleur, des signaux qu’elle ne peut plus renvoyer. Pourtant elle sait, elle sent qu’il est là, la goutte de sang qui glisse, c’est l’huile de ses cheveux qui lui caresse les reins.

Le registre du bourreau est large, épais, spectaculaire. Il sort d’une besace qu’il porte au côté un rat qui se contorsionne dans un fuseau. Seul son museau perce l’appareil. L’emprisonnant dans le tunnel de sa main, il s’approche du vagin de la fille…

Les plus jeunes de l’assemblée déglutissent, certains yeux évitent déjà la scène.

Gina, terreau de leur sadisme, sent les doigts monstrueux écarter son sexe sans ménagement, maintenant le museau et les moustaches très précisément sur le rebord de son orifice.

Au dehors on entend un cheval hennir.

« C’est toi, mon Prince ? »

« Oui, juste là dehors ! »

En ce siècle où tout prêtait à interprétation, le compte-rendu de cette soirée retrouvée dans les archives du Château de Bursinel doit être abordé avec prudence, mais voici toutefois ce qu’il relate …

Alors que Manheim va introduire l’animal dans la clone, un courant d’air chaud souffle sur les chandeliers, plongeant la pièce dans le noir. Quand l’obscurité se troue enfin d’un peu de lumières prestement rallumées, un être fait face au bourreau et n’a pas à rougir de son gabarit. Ses traits sont fins, les pommettes hautes, le regard noir. Pendant un instant Manheim s’interroge, son cerveau reptilien cherche déjà le biais. Un peu tard cependant car le dernier angle que son œil jette à la scène est celui du dessous de la table… Là où sa tête vient de rouler.

« Zanroch, te revoilà… enfin ! »

Du glaive encore chaud du sang qui en dégouline, il tranche les liens qui entravent Gina. L’assemblée interloquée recouvre lentement ses sens. D’où sort cette apparition ? D’un autre âge ou d’une campagne lointaine ? Il n’est vêtu que d’un pagne, son puissant torse luit sous la lumière des chandeliers. Par la taille, il saisit la fille nue, habillée de cette seule estafilade de sang et sans qu’elle ne touche terre, la porte dans ses bras. Il s’avance vers la sortie sous les yeux de l’assemblée médusée… Plus vif que les autres, un jeune hobereau se place fermement en travers de sa route. La salle retient son souffle.

Une bûche craque dans l’âtre. Au bruit des ustensiles qui s’entrechoquent dans l’office se substitue celui des bottes du gentilhomme qui remplit la salle et résonne contre la muraille. Silencieux mais déterminé, Zanroch avec toujours Gina dans ses bras, marche à sa rencontre.

A lire leur incroyable récit, les convives distinguent parfaitement le front du barbare s’illuminer d’or, puis quand son regard s’enfonce dans celui de son adversaire, ses yeux se parent de l’éclat du diamant. On croit tout d’abord le jeune homme stoppé dans son élan par un invisible lien, puis un lent ressort épileptique le fige dans une pose torturée, les yeux au plafond, la nuque attrapée par le mal. Son chapeau tombe à terre, porté un instant par les plumes qui le décorent. Des cuisines gonfle la pâte dans le four, un nœud de pin éclate dans la cheminée. La victime émet une longue plainte qui saisit l’assemblée, ses yeux fument, il porte ses mains à son visage, étouffe un dernier cri désespéré et s’effondre dans les plis de son vêtement.

Quel est ce diable qui vous dérobe l’instant ? Le Prieur agite son goupillon dans une désespérée et dérisoire intervention.

COGITO ERGO SUM 37

« Voilà qui force le respect ! »

Dante, regarde le couple apparaître dans l’intensité d’une magnifique lumière blanche.

« Gina ! » Stan se précipite à sa rencontre, Jay C entame un genre de Rain dance complètement azimutée.

Zanroch dépose la clone dans les bras de l’Enseigne pour se diriger vers le Doge.

« J’ai cru ne jamais te revoir, que s’est-il passé, pourquoi t’es-tu jetée devant moi ? »

Tout ceci paraissait pour elle étrangement loin, comme s’il parlait de quelqu’un d’autre. Qu’est-ce qui venait de basculer ? Tant de choses paraissaient sous un autre jour. La lumière crue des derniers évènements avait jauni leur relation.

Elle répond à son baiser par un léger retrait, soutient son regard du bout des yeux, puis enfin lui ouvre les bras, mais son étreinte est compatissante, molle comme si elle saluait un cousin. Stan l’éloigne un instant, cherche dans son regard un trait auquel il puisse s’accrocher. Elle, habillée de cette seule estafilade et pourtant recouverte d’un vague détachement …Jamais sa relation à l’autre ne lui parut alors aussi fragile. Désarçonné, il lui passe un plaid accroché à l’entrée pour entourer cette nudité qui douloureusement le perturbe.

C’est vrai, elle avait eu peur pour lui, sans réfléchir une seconde son instinct l’avait poussé en avant. Maintenant ce geste semblait désuet, intrépide, vidé de sa fraîcheur.

La Clone cherche dans ses pensées quel a été l’instant T.

Quand donc tout ceci s’était transformé et pourquoi son contenu prenait désormais la texture de ses cheveux jais, de ce regard ténébreux. A quel moment les vases communiquant s’étaient-ils renversés ?

Elle claque un bec sur la joue de l’Enseigne et se tourne vers Jay C.

« Alors mon beau, tu sais que cette nouvelle carrosserie te va comme un gant. »

« Je préfère encore quand nous y sommes à trois. »

Cette remarque heurte la fille comme le mur froid de la réalité…

Zanroch s’avance devant le fauteuil de compensation ou flotte le Doge. On voit passer quelques éclairs dans son regard onyx.

« Qu’est-ce qui t’as pris, tu voulais impressionner la galaxie, nous ouvrir les confins de ton pouvoir, admirer la distance où portent tes leçons ? »

« Tu te trompes, je voulais simplement estimer leurs forces, ces jeunes sots n’ont pas idée de ce dont ils sont capables et ne savent qu’en faire. »

« Cette jeune sotte, comme tu la nommes, m’a retrouvé au fond du temps et réussi à m’en faire revenir »

« Je ne sais comment, ils ont mis les premiers la main sur ton crâne. »

« Elle te l’a raflé sous le nez et ça tu ne leur as pas pardonné !»

« Quoi, qu’est-ce que tu me chantes là ? »

« Les origines de Gina sont multiples, elles vont bien au-delà de cette histoire et nous sont bien supérieures. Gina voyage depuis très longtemps, infiniment »

« Tu veux dire que Mutta c’était elle ? »

« Oui, c’est elle qui t’a pris mon crâne. Je cherche encore à savoir qui hors de nous s’est rendu compte que pour nous neutraliser il faut simplement dissocier cette partie du reste de notre corps. Pourrais-tu aussi m’expliquer ce que faisait ma tête dans tes fontes ? »

« Parce que je le lui l’avais donné !»

« Cristofo … Manquait plus que toi ! » s’étouffa le Doge en tournant péniblement sa nuque raide vers le manteau qui traînait dans le sillage du marin.

« Mes cartes et mes caps m’ont guidé jusqu’ici, mais de toute façon il m’aurait été difficile de vous manquer, tant l’énergie que vous dégagez à vous six, interfère sur la quiétude anthropique. »

« Désolé de t’avoir réveillé, mon vieux ! »

« En fait ce seraient plutôt eux les responsables – dit le Navigateur en pointant le Trio du doigt- le Panthéon et le reste des ordinaires commencent à se rendre compte de notre existence. Par recoupement de certains paramètres qui relèvent tant de l’élucubration psychométrique que de données clubos compulsées. Ils ont aujourd’hui élaboré une théorie qui leur permette de nous donner une apparence. Ils n’en sont bien sûr qu’aux conjectures, mais laissez-leur encore un peu de temps et ils vont trouver le moyen de nous identifier. Un certain Thomas Bund a réussi à trouver les failles de nos destins, plus particulièrement du mien. Comme scientifique, il est convaincu de notre existence, mais il ne sait encore comment la prouver. Sa meilleure piste pour l’instant, ce sont ces trois-là. »

Les trois têtes suivirent le regard de Christofo, Jay C émit un petit son plaintif…

« Grand bien leur fasse -intervint Zanroch- n’est-ce pas là le stade ultime que les ordinaires doivent atteindre. Tu sais bien que la substance dans laquelle ils se débattent n’est que l’aboutissement de leur errance, leur questionnement tout comme leur fin, n’en sont pas. Seul l’angle qu’ils donnent à cette condition leur interdit l’émancipation, ils ne sont tout simplement pas aboutis. Ils ne comprendront jamais que la vie n’est que le prix à payer pour la mort. »

* * *

Mambita, sent que l’air indifférent qu’il affiche derrière la cloison de ses CS roses ne va pas suffire. A travers elles, il visualise les infos sur son taux de THC, son arythmie, puis dans l’angle supérieur droit, le défilé de ses messagio et, en bas à gauche un compas qui analyse la distance, l’orientation, donne la date et l’heure, ainsi que le cours du Dotmoney, dont il ne pige rien mais qu’il n’arrive pas à effacer. Cependant, une gêne mêlée d’appréhension s’empare de lui à la vue du Sergent. Elle n’a pas d’échelle graduée, mais elle frôle la zone rouge et n’augure d’aucune perspective joyeuse.

Il tend sa paume pour le scan de routine, sa bio défile sur l’écran du patrouilleur, l’officier sourit :

« Au nom des prérogatives qui me sont conférées, je vous prie de prendre connaissance des faits qui vous sont reprochés. »

Le patrouilleur fait défiler sur le buzzer qu’il brandit sous le nez de son interlocuteur un long texte qu’une voix synthétique ponctue d’un ton nasillard.

« Ce message vous est à l’instant envoyé dans votre boîte-nuage et peut être consulté à tout moment à cette adresse ».

Puis s’ensuit un court texte à la gloire de la Patrouille qui se termine par un #tag dont le lien devrait conduire au code légal global en cheminant toutefois à travers une nébuleuse infinie de cookies vantant les mérites de firmes assez riches pour se payer un bandeau dans l’espace communication et vous assurent un service rapide en cas de conseil juridique, intervention musclée, surveillance rapprochée et périphérique de blindage.

Emergeant de son léger décalage (dans le fond ce n’est que le matin), Mambita essaye de se rappeler si, ce qui lui est reproché aurait un rapport avec ce soir où il s’était retrouvé en extase devant un magnifique feu qui rougeoyait. – Alors ce n’était pas une alu’ ? – Il serait à l’origine de l’incendie du champ de sorbitol à côté de chez lui ?

La culture de cette plante avait rempli les espaces verts des ceintures, parce que sa beauté, son aspect et enfin son pouvoir énergétique en faisaient une incontournable hôte des banlieues. Evidemment le brevet qui la protégeait était déposé et l’entreprise qui en avait l’exclusivité se trouvait justement être celle qui avait financé la campagne de plusieurs politiciens.

Mambita, observe derrière le voile rose de ses CS, un reste de tube calciné.

« Les indices dont nous disposons nous poussent à croire que ceci vous appartient et plusieurs témoins se rappellent vous avoir vu aux abords du champ peu de temps avant qu’il ne prenne feu.

Pour information, cette catastrophe a occasionné l’intervention de deux contingents de pompiers, une flotte entière de drones et quatre barges défensives. 5 pompiers ont été grièvement blessés, les ceintures C5, C5b et C6 fermées au trafic durant 48 heures, la C 2 n’est quant à elle pas encore rouverte à la circulation.

Les émanations toxiques libérées représentent votre empreinte écologique durant 1387 ans. Le montant total des dégâts est estimé à environ 65 millions de welt.

Mambita cherche une tangente honorable et surtout un argument pour éviter de voir son BIG, amputé d’une amende (quoiqu’avec la tournure que prennent les choses et la somme énoncée, ce souci paraisse de plus en plus dérisoire).

« Ecoute, Patrouilleur, là tu bogues ! Supposons que ce vapoteur soit le mien, comment pourrait-il mettre le feu à quoique ce soit ?»

« Vous savez aussi bien que moi, que votre rétro combustion peut, suivant la charge calibrée être capable non seulement d’amorcer un effet calorifique suffisant pour démarrer un incendie, mais que certaines substances offrent en plus un risque explosif. »

« Tu sous-entends quoi là, que j’l’avais chargé à la zineré ? »

« Je ne sous-entends rien, je vous demande seulement, par les prérogatives dont je dispose, de me suivre jusqu’ à l’Îlot ! ».

Cette conversation commençait à peser lourd dans l’air déjà saturé d’humidité qui annonçait l’imminence de la troisième tornade de la saison.

Mambita évalua ses chances. La discussion n’avait aucune probabilité d’aboutir, il pouvait essayer de le retenir en attendant que la tempête lui offre une occasion de s’enfuir, mais si l’opportunité se présentait ce n’est pas sûr qu’il puisse semer le patrouilleur et même dans ce cas, il savait que le marqueur qu’il avait sous sa peau avait été activé par le scan du patrouilleur. Il était donc maintenant localisable par tous les systèmes qui contrôlaient et analysaient en permanence Globaïa. Il suivit donc son interlocuteur jusqu’à son flotteur et prit place dans le compartiment sécurisé.

* * *

Thomas Bund, compulsait maladivement les données qui défilaient en se séquençant selon les trois axes de son raisonnement : désynchronisation temporel pour l’Enseigne, anthropodroïdique pour le cervordi et l’hybridation de l’espèce pour ce qui était de Gina.

Mais il avait beau les analyser, toutes ces recherches ne lui donnaient pas l’ombre d’une piste qu’il puisse sérieusement remonter. Il ne restait donc comme ultime solution que de reconstituer le delta, une recette composée d’un humain qu’on accompagnerait d’un morceau de clone déglacé au jus de cervordi. On ferait cuire le tout en accélération temporelle avant de le saisir au trou noir. Il ne manquait que le tour de main. Il avait la recette, il fallait maintenant trouver les ingrédients.

Par contre, de lui avoir adjoint une cellule de recherche l’avait fait progresser nettement sur l’autre champ de ses investigations : la sélection de Corvac avait bizarrement suivi la voie ordinaire, de ce côté il n’y avait plus à creuser. On l’avait choisi pour sa prédisposition particulière à être moyen (ce qui facilitera la recherche de son avatar lors de la reconstitution).

Il en allait tout autrement pour le concepteur du Cervordi. Ces séquences de recherches pointaient vers une seule personne : Matt Harry, un scientifique de la SCT ! Aussi incroyable que cela puisse paraître. Comme sorti d’un bain,  le faisceau de présomptions révélait l’incroyable réalité : un concurrent avait visiblement utilisé l’autre pour tester les limites d’un nouveau projet. Etonnant, manichéen et surtout à vérifier. Rien si ce n’est les croisements, les supputations et les spéculations régurgités par le clubos n’avaient jamais été révélées. Cette sorte de taupe aurait donc pénétré le cercle rival pour mieux le mettre à terre et tirer le bénéfice de sa faillite. Si cela s’avérait, il fallait jouer serrer …

L’origine mâle de Gina ? Le soupçon d’un lien avec Georgu surgit quand le programme de synthétisation comportemental avait extrait le moment où la clone devait être sacrifiée pour redémarrer le Border-Line, puis renforcé quand on s’aperçut qu’il était derrière la libération des clones.

Ensuite l’accès aux données « nuage »de la néo nurserie s’était révélé très instructif. La partie mâle de la clone était chiffrée, ce qui dans le contexte du programme Katango n’était en soit pas étonnant, mais ce qui apparût une fois le code craqué l’était autrement. Tout d’abord le donneur officiel portait le nom d’Ilan Zimet, né en 2014 à Beyrouth. Son pedigree ne s’embarrassait pas de détour et aucun résultat le concernant n’était probant, pour tout dire aucun balayage ne le répertoriait. Il était injoignable, n’avait pas d’adresse clubos ni de numéro de buzzer et sa puce renvoyait à un adjudant-chef de l’army en Palisraël qui ne figurait dans aucune garnison. Ça sentait le bricolage vite-fait. En creusant les traces laissées par les dossiers, les empreintes et la photo, apparaissait pour commencer, une néo-nurserie de Swiz’. Ces acrobaties s’apparentaient à certains schémas de soustractions fiscales, de prête-noms ou de pare-feux, signes évidents d’un vernis opaque visant à recouvrir quelqu’un suffisamment en vue pour nécessiter de tels moyens. Ceci établi, l’algorithme de recoupement compila cinq noms dont quatre ne menèrent à rien. Seul, le dernier ne laissait aucun doute. Le nom de Georgu lui-même flottait à la surface des possibles. Quand on avait à disposition l’accès au « nuage » des services secrets, la richesse des détails livrés, était tout simplement inouïe, à croire qu’elle reliait le fil de notre vie à son écheveau. Georgu, orphelin recueilli dans une boîte-à-bébé, souffrait de stérilité.

Voilà les éléments qui permettraient de reconstituer un avatar pour partir à leurs trousses, une base, un appareil onctueux à faire monter.

On va reproduire en labo l’expérience de Katango. La Patrouille n’aura pas de difficulté à nous fournir un sujet moyen, quant à Matt Harry, Georgu et Bergenström, ils n’auront d’autres choix, une fois retrouvés, que d’accepter de collaborer…

* * *

« Comment en sommes-nous arrivés là ? J’étais sur la piste de Corvac, décrit comme une sorte de terroriste et voici que tout d’un coup je partage ses visions ? Et toi Emilian, tu t’étais juré de les avoir et maintenant tu passes aussi de leur bord… ! »

« Je voulais en premier lieu me venger du piège dans lequel ils m’avaient attiré avant de me voir tel que j’étais vraiment. Je baignais dans le système le plus marécageux que cette société ait créé. J’ai profité de tous les passe-droits, flairé les bons coups, adoré contempler sur les murs ces brevets attestant mon intelligence, cette supériorité affichée derrière ma chaise de compensation. C’étaient les clés de ce qu’on m’a toujours refusé enfant. J’ai vaincu mes complexes en abattant une à une toutes les barrières qui se dressaient entre moi et mon destin. Vaincre l’irresponsabilité de parents qui abandonnent leur rôle était une sorte de sceau validant l’esprit entrepreneurial, la démonstration à tous ceux qui prétextent le bonheur mutualisé, qu’on peut se faire à la force du poignet.

Malheureusement ce système n’aime pas qu’on lui fasse de l’ombre. Il faut, pour nourrir l’expansion qui le dilate un peu plus chaque jour, sécréter sans cesse une dose amère de frustration, afin de le garder perplexe. Ma chute tombait à pic, personne n’a même essayé de l’amortir. Le Trio a raison, il faut changer ce monde, non par vengeance ou vocation révolutionnaire, mais parce qu’il n’y a pas d’autre alternative, parce que son fonctionnement même est devenu pervers, qu’en penses-tu Crister ? »

L’ex des forces spéciales, se débattait depuis longtemps dans ce nouvel espace que la désobéissance lui avait fait découvrir. Les rails de sa discipline cheminaient désormais dans les contrées de la confusion et surtout, sa réflexion souvent proche de ses réflexes s’en distançait dorénavant avec une asymétrie qui lui donnait le tournis.

« Ce n’est peut-être pas le meilleur, mais c’est LE système. Il est la synthèse d’une évolution de plusieurs millions d’années. L’homme est un animal grégaire, il a besoin des autres, donc d’un cadre, d’une clôture. Sans organisation la force dont il dispose est réduite à sa seule échelle, autant dire négligeable au regard des défis.

Mise en réseau elle devient exponentielle, mais on ne peut tout résumer en quantité. Paradoxalement il a besoin de redevenir lui-même très souvent, sans ce retranchement il s’évapore et annihile l’effet multiplicateur. Jusqu’au XXème s. l’espace privé était largement supérieur à celui du système, mais à partir de là, certains se sont rendu compte qu’en le rationalisant au maximum, les bénéfices (financiers mais aussi d’influences) devenaient simplement gigantesques. On a donc redimensionné le cadre et calibré le message de sorte qu’il ne soit plus possible de s’en extraire. Nous sommes devenus les otages de quelques-uns, sans qu’ils n’osent même l’avouer. Rendre le mécanisme diffus, c’est en camoufler la finalité…

« De maladresse en chambardement, le Trio a fini par en révéler le défaut et on connait la suite. Faut s’engouffrer dans la brèche avant qu’on ne la colmate ».

« Le problème, c’est que ceux qui l’ont ouverte ont tout simplement disparu !»

NO LIFE 38

Les Dirty-Box s’associèrent sans difficulté avec les mouvements de réhabilitation animale, les clones et les laissés pour compte de Pansay-City. La vague des mécontents mutait en déferlante, la plupart des vols programmés pour les Monde-A-ppart’ affichaient complets. Un sentiment d’abandon gagnait les populations, aujourd’hui des cérémonies de suicides collectifs fleurissaient en direct sur le buzzer. L’army et les patrouilleurs retranchés dans leurs zones sécurisées soignaient leur propagande à chaque sortie en tentant désespérément d’attiser les rivalités entre quartiers, stigmatisant les populations, brouillant les messages, car malgré tout, personne ne parvenait à contenir l’inexorable avancée des mécontents. La grogne se propageait en réseau, rampait comme un feu qui couve. Des graph’ haineux couvraient désormais de larges pans des cités. Les autorités resserraient les anciens liens qu’elles entretenaient avec les maffias, les laissant régler à leur façon les incivilités de plus en plus nombreuses. En à peine trois semaines, la planète Terre plongeait dans une effervescence spectaculaire.

Gampo, l’éco terroriste des Black-Sox coordonne les opérations de ce côté-ci du globe avec les Ouïghours ou les déçus du bouddhisme. Il avance dans l’obscurité du crépuscule pour rejoindre son QG.

Les batteries de son GPS foirent, depuis quelques minutes il a l’impression de tourner en rond. (C’est dur de tourner en rond en juste 100m)

La friture des parasites grésille, puis se stabilise. Une séquence défile dans un coin de ses CS. Apparait alors dans ses lunettes toujours roses le corps de Minerva collé à une barre en chromé.

« T’as pas envie de me rejoindre ? »

« C’est pas vrai, la voir maintenant, comme ça, c’est surréaliste ! ».

C’est tellement elle avec son côté provoc’ qui ravage la libido de n’importe quel mâle s’approchant à moins de 10 mètres. Le message a été posté il y a une dizaine de minutes et n’attend pas de réponse.

Il regarde sa partenaire enduire la rampe d’un trait lubrifié avant de caresser cet axe vertical en de lents mouvements savamment administrés.

Le zoom descend maintenant sur son ventre et le piercing qui luit juste plus bas. Le doigt de la fille appuie sur le chaton du piercing et le pin’s libère un liquide jade, qui coule délicatement dans son interstice puis s’insinue le long de ses jambes. L’huile couleur or donne au grain de la peau mat une délicate touche alimentaire.

Il a son goût dans la bouche et sa soie dans le souvenir.

Ses seins longent la barre et scintillent de l’éclat du gel-jade. L’empreinte de ses pieds nus dessine les contours d’une feuille au sol.

Ses cheveux noirs voilent un quart de son profil, ses yeux tournés vers l’objectif l’invitent à suivre la course de sa langue sur la barre.

Accroupie une jambe de part et d’autre, cette encre dorée souligne sa croupe lumineuse comme gravée dans la course d’un astéroïde incandescent.

Puis l’image tressaute, se morcèle en une quantité de pixels désorganisés… Le nuage n’est plus stable, certainement brouillé par l’Army.

Gonflé de désir, l’absurdité environnante lui revient avec la violence d’un direct à la mâchoire.

Il voudrait se raccrocher à ça, à ces petites secondes qui misent bout à bout rendent le reste supportable, mais une montée d’adrénaline le tire de sa réflexion.

Il a détecté un mouvement sur sa gauche et s’immobilise.

Il ne perçoit que des contours imprécis. Le camouflage de son voile feuillage le rend invisible aux yeux de l’animal qui flaire l’air nocturne. C’est un bipède… il profite de la nuit pour venir chasser. Gampo, déverrouille son gun, ses CS ne lui renvoient que la silhouette trapue de ce qui doit être un de ces bâtards relâchés, faute de budget pour les euthanasier.

Mais, le bruit maintenant vient de derrière lui, non … sur sa gauche et sa droite, ma parole c’est une meute !

Soudainement, il perçoit un souffle à moins d’un mètre de sa nuque. Il retient sa respiration, le doigt sur la détente. Gampo, remonte lentement sa main en direction du poignard accroché, manche en bas sur sa poitrine. Au contact du pouce, l’éjecteur envoie l’arme dans la main de l’éco-terroriste qui la plante au jugé. La bête glapit, avant de s’enfuir en titubant. Elle n’a pas fait trente mètres qu’un drone furtif l’abat immédiatement. Un drone anti-personnel programmé pour authentifier phoniquement sa cible. La réalité lui tombe dessus. Ces armes ne fonctionnent que sur des humains !

Des hommes ? Que font-ils dans ce no man’s land ? La réponse reste au creux d’une main qui le bâillonne. La peur lui hérisse l’échine, ses CS clignotent en quête d’information, sans parvenir à mettre au net le visage qui lui fait face. On dirait un lointain cousin sorti du Neandertal, en moins sexy…

La main qui le musèle descend sur sa gorge, la serre avec une telle force que la douleur lui fait oublier qu’il s’asphyxie.

Deux yeux marrons abrités derrière leur cavité orbitale le fixent et l’index vertical sur ses lèvres envoie un message très clair : « Pas un mot ou nous sommes morts ! » …

Il cligne des yeux deux fois, la pression se relâche. Un goût de sang lui remonte de la trachée, mais tousser risque de donner l’alerte. Il retrouve la détente de son arme, ce serait facile…L’autre lui fait signe de le suivre. Puis des êtres invisibles se matérialisent, on dirait qu’une bonne partie des pierres de la forêt se met à marcher en un flot continu. Une demi-heure plus tard, cette vague se déverse dans l’ombre d’un repli rocheux habillé de mousse, une faille énorme…

A l’intérieur l’obscurité est crevée de feux rougeoyants. Il y a là une bonne dizaine de foyers sur différents niveaux. Autour de leur chaleur et des gerbes d’étincelles qui s’éparpillent en pétaradant, des dizaines de personnes sont disposées en cercles. Certaines dorment, d’autres mangent, des jeunes se poursuivent dans la pénombre des recoins. A croire que tout ce que notre genre a raté s’est regroupé ici, dans un dépotoir humain disparate. Crasseux, morveux, blessés, beaucoup sont dans un état déplorable mais certains semblent s’être hissés au-dessus de leur groupe et arborent des signes extérieurs d’une richesse dérisoire. Un grand nombre a le regard plongé dans leurs tablettes ou leurs buzzers.

Ils longent maintenant la molle strate rocheuse jusqu’à un escalier taillé dans la pierre pour déboucher sur une plateforme. L’air est lourd des odeurs de feu ainsi que de relents gras difficiles à identifier. Un épais manteau de fumée enveloppe le détail. Arrivés sur le palier supérieur, une douzaine de personnes les accueillent, calées dans des fauteuils visiblement recyclés. La luminosité reste tamisée, mais il perçoit maintenant leurs traits. Manifestement ce sont eux les notables, ils ont cet air supérieur qui sied si bien aux responsabilités. Quelle que soit l’extraction, l’homme est adepte de hiérarchie, instinct grégaire ou complexe de supériorité ?

Gampo, ne comprend pas leur langage, il lève la main en un geste apaisant, leur demandant de patienter le temps que ses CS décodent le spectre de leur voix pour traduire.

« Que se passe-t-il là-haut ? »

« Le système à l’air de vivre ses derniers jours. Il subit de plein fouet ses inconséquences. On dirait que la réalité l’a rattrapé. Mais dites-moi, qui êtes-vous ? »

Alors le doyen s’approche de Gampo. Sa bouche est vide, ses pupilles blanches. Il tâte l’avant-bras de son interlocuteur, remonte vers son buste, comme pour le lire en braille.

« Nous sommes ceux dont vous ne voulez pas, les convertis à la misère, les fils de personne, le trop plein de Crom, les débris. Oubliés du monde, rejetés des statistiques, maudits du reste, interdits de société… » sa voix surprend tant elle résonne, douce et claire.

« Quoi, que me racontez-vous ? »

Qu’est-ce qu’il fout ici ? Maintenant il perçoit le frottement d’une foule agglutinée en paquets et l’ampleur de cet espace. C’est une ville qui bruisse, une agitation qui remonte par tous ses boyaux, ses interstices, ses failles et ses replis. L’étendue soudainement perçue, s’étale à perte de vue et moutonne de têtes dont les yeux parfois scintillent comme des étoiles ou blanchissent comme ceux des loups, une sorte de tapis de chair ourlée de ces perles rouges ou noires qu’impriment leurs chairs sur leurs haillons.

« Hé, tu m’écoutes, je te disais que nous sommes les No-life, le compacté de votre emballage, le rebut d’un monde qui ne nous désire plus, la partie des quotas qui s’est inexplicablement réduite. »

Interloqué, Gampo, tente de dissimuler son embarras.

« Vous voulez dire que vous êtes maintenus dans cet état et dissimulés au reste de Globaïa comme de vulgaires parias ? »

« C’est exactement ça. Le gouvernement cache notre existence. Nous sommes la preuve vivante de son échec. En nous marginalisant d’office, ils s’évitent les complications hygiéniques et soignent leur cosmétique. »

« Mais depuis quand ? »

« Juste après son avènement, quand le recensement de 2035 a révélé que les chiffres de la population étaient bien au-dessus de la réalité. Ils se sont mis alors à utiliser des espaces dans lesquels certains peuples étaient déjà oubliés, pour y parquer les plus faibles et les plus démunis. Cet exercice eut l’avantage de conserver ainsi les chiffres officiels tout en supprimant la prise en charge des situations les plus précaires. Voilà pourquoi, depuis bientôt quinze ans nous survivons dans ces conditions scandaleuses. Lorsque nous avons appris que les choses commençaient à bouger, nous avons envoyé quelques éclaireurs pour nous rendre compte de la situation. Il faut que nous soyons réhabilités ! Rendez-nous notre dignité. »

Accablé, l’éco-terroriste scruta lentement l’horizon de la caverne.

« Combien êtes-vous ? »

« Nous ne tenons pas de compte bien précis, mais le chiffre de 20,000 est tout à fait plausible. Rien que dans cette province il y a au moins cinq communautés comme celle-ci, je vous laisse imaginer à l’échelle de la planète… »

Gampo essayait d’évaluer l’ampleur de la découverte. Si dans le Chaoyang une centaine de milliers de personnes vivaient dans ces conditions, le nombre du milliard restait dans le domaine du plausible à l’échelle mondiale. Sous ses dehors d’équité, les autorités avaient purement et simplement décidé de passer par pertes et profits une incroyable proportion de l’humanité.

Plus grand monde ne croyait encore à la glose officielle, avec ses valeurs chiffrées au gré des humeurs dirigeantes. Seuls les forums d’état se souciaient encore de ces estimations bidon. Ils s’autoalimentaient dans les cercles de conspirateurs arrivistes. Quant au reste, plusieurs informations contradictoires s’échangeaient pour évaluer quel pourcentage de vrai trempait dans le faux. La majorité de la population reconnaissait que dans cette soupe saumâtre, le ragoûtant n’avait pas l’épaisseur du tiers.

« Et vous n’avez jamais tenté quoique ce soit ? Il y a plusieurs façons de berner un drone… »

« Bien sûr qu’on essaie ! Il n’y a malheureusement pas que les drones qui nous surveillent. Cette zone est dite dépressionnaire, au moindre signe de mouvement un simple « click » peut activer l’amorce thermobarique et déclencher un vide total. En libérant ce mécanisme, la zone entière se retrouve dépressurisée, comme si le hublot à côté duquel vous êtes installés dans une barge venait à sauter ».

Le vieillard lui tend alors une tablette où défile l’horrible scène d’une caverne où le choc d’une explosion disloque ses habitants, les réduisant en une sorte de peinture épaisse giclant sur les murs.

« Evidemment le réseau ne fonctionne qu’en réception, le brouillage est constant. » Gampo trouvait là l’explication aux aléas de son GPS. « Contre notre non-vie, nous recevons ce que votre surconsommation ne peut écouler. Vieux stock, nourriture périmée… Moi et ceux que vous voyez actuellement assis dans ces fauteuils organisons dans les limites de nos possibilités la vie de cette grotte et le périmètre alentour, où comme vous avez pu le vérifier la moindre escapade est sanctionnée par un tir de drone.

Les sérieux doutes que Gampo avait à l’égard du système se matérialisaient en une nausée amère.   Sans vergogne, on vantait avoir endigué la misère, alors qu’on avait simplement travesti sa face la plus laide et réussi à grand coup de désinformation de pénétrer la réflexion commune.

C’était oublier que cette populace représentait un contingent impressionnant de volontaires et une force non négligeable qui pouvait représenter un levier susceptible de renverser l’équilibre précaire sur lequel le monde reposait.

Comment maintenant décrocher cette épée de Damoclès et libérer leur formidable potentiel ?

« En neutralisant les particules volatiles qui activent la dépression ! »

« Mais qui êtes-vous, d’où sortez-vous ?»

« De votre passé, peut-être du futur, mais restons-en au présent. La dépression n’est autre que l’activation de molécules invisibles répandues par un quelconque vecteur, ce doit d’ailleurs être ce qui rend l’air de cette caverne si lourd. La meilleure façon de les neutraliser est de sortir au grand air. Hors d’un lieu confiné leur action est quasi nulle. La petite séquence de l’explosion tient plus de la propagande que de la réalité. Il faut maintenant mettre en place une coordination, simple et efficace. Neutraliser les drones, puis évacuer rapidement les cavernes, leur abri est en fait un piège, une arnaque bien préparée, calibrée pour vous exterminer s’ils le décident, je me charge des « détails » ! »

« C’est une de vos connaissances ? »

« Jamais vu ! »

« Appelez-moi Cristofo, mais nous allons éviter de trop nous perdre en présentation, je connais des personnes qui pourraient vous aider ».

Sur ce, il sort son buzzer pour envoyer quelques messagios.

« Ça ne sert à rien, tout est brouillé ! »

« Vous m’en direz tant… ».

* * *

Planté à l’angle d’une ruelle sombre, Jay C- le Cervordi, l’Asimo, la « machine » n’en revenait pas d’être le seul à avoir répondu au messagio.

Du Trio il ne restait que lui de vaillant, celui qu’on disait sans fantaisie, coincé entre disque dur, logique et rigueur. Ce böög a été conçu au départ, pour n’être qu’un programme hyper mobile transvasable, d’une barge à un transistor vintage. Lui, victime d’un forme incongrue d’empathie pour les humains.

Gina s’était barrée discrètement avec Zanroch parce qu’il était plus sexy, plus baraqué, membré ou peut-être simplement par lassitude de ce cahot permanent, épuisant.

Stan, lui se rendait compte qu’il ne supporterait pas l’absence de cette schizophrénie familiale et avait rejoint un espace temporel aménagé par le nudiste de Jérusalem. Depuis, plantés au milieu d’un cercle, ils tentaient ensembles de vaincre le démon de leurs angoisses.

Et puis… Une nouvelle ère balayera celle-ci – inscrira un nouveau message, de nouvelles peintures sur les anciennes parois, de nouvelles technologies verront le jour, de nouveaux systèmes s’effondreront emportant avec eux des milliers de vies, des tonnes de frustrations baignées de sexes soyeux, de larmes amères et de mains tendues à d’autres.

Tout allait s’étioler. L’étendue de la débâcle était certainement programmée par cette ébauche déséquilibrée aux expectatives boiteuses.

Franchement, tous ceux qui avaient discerné, ne serait-ce que le début d’une révolution, s’était simplement fait berner. L’ordre d’un système équivalent allait refaire surface et nettoyer ces chimères d’un simple revers de la main. Pouvait-on changer le monde et combattre ses injustices ?  Qui porte encore un quelconque intérêt à ce genre d’utopie ? Quelques ingénieurs viendront forcément infirmer tout ceci, rejetant sur l’ensemble l’impression d’avoir été floués par une bande de manipulateurs, on en taillera le portrait à grand renfort de médias, les clouant une nouvelle fois au pilori des usurpateurs.  Avec le temps recouvert d’une poignée d’oublis on emballera tout ceci dans un discours historique rendant compte du ridicule de cette aventure, soulignant que les cycles passés sont régulièrement parsemés de ces sursauts récurrents.

En résumé ? Juste une scène supplémentaire dans la tragi-comédie dont se régale l’humanité – clones, orbi, héros et salauds compris.

Gina allait trouver (le temps qu’elle se lasse) en Zanroch le partenaire qui la comblerait, Stan sombrer dans une douce dépression (que sa consommation d’ekztazic allait soulager), sa libido serait entretenue par le généreux don de Discover Canal Adult, avec l’attribution d’une jeune péripatelesex en recherche de buzz’. On investirait sur sa notoriété pour en faire un people incontournable, capable de porter – avec décontraction -les marques en vogue dans la Jet-Clubos. Enfin, le cours des évènements se remettraient dans le sens qu’il n’aurait jamais dû quitter, sur les rails de ceux qui conduisaient la motrice.

Le Panthéon pourrait se rasseoir, le Conseil Global revenir à sa discrète gestion du contingent planétaire, Gregoriu gloser sur l’avenir des clones, Lester se greffer un implant, Cerise réorienter ses investissements dans le Dotmoney, les Orbi continuer de parcourir la dimension sans s’interroger, Casteda équilibrer  son destin et quand elle ne s’accrochait pas à sa pole-bar, Minerva secondé par Gampo, fonder le parti des déshérités qui la propulserait en tête des sondages au prochaines législatives trafiquées…

… A moins que tout ne se déroule pas exactement comme ça…

Visiblement, il faut recharger les accus. Tenant sa fiche à la main, Jay C s’approche d’une simple prise, mais joliment finie et se branche.

La tension maintenant dégouline dans ses batteries, il se détend peu à peu.  Le courant, comme un sang régénéré coule dans ses piles et réchauffe ses composants. Planté sur ses deux jambes en plastique, il savoure la vibration de ses accus.

« T’aimes ça hein ! »

D’où cette voix émane-t-elle, de lui ou d’une autre source non identifiée ? Quelqu’un essaie-t-il de communiquer !

« Détends-toi, tu ne risques rien… Tu vas dans quelque secondes pouvoir me reconnaître. Je suis en approche, dans le flotteur qui clignote dans le ciel.

Toutes antennes dehors, l’Asimo balaye le soir installé sur la ville.  Soudain, au-dessus de lui l’ombre d’un dinghy obscurcit la ruelle, il entend ses moteurs ralentir, les aérofreins sortir et se stabiliser.

Un pan s’ouvre, Jay C, discerne une forme humaine. Sa démarche chaloupée et légère, parle comme une langue qui lui tournerait dans la bouche. Soudain, ses processors s’affolent.  Il le reconnait : Nao, l’humano dont il avait pris le contrôle dans le Monde-A-ppart’ !  Il a l’impression de sentir ses circuits bouillonner, sa température grimper en flèche, le séquençage s’affoler.

« Je te retrouve enfin… ! » dit l’autre en s’arrêtant à sa hauteur.

« Q… que… de quoi ? Que faites-vous ici ? »

Court-circuitant la moitié de ses composants, le polymère du robot glisse contre le sien. Ses formes sont souples et harmonieuses, une texture en anthro-peau, quelque chose qui résonne en lui comme un écho profond.

Là, tout de suite, soit il tire maintenant la prise, soit il y met les doigts…

Il ne la retire pas.

Nao s’approche de lui, le noir de son regard bridé en deux fentes profondes l’électrolyse. Il doit bien mesurer un mètre de plus que lui, un étrange sentiment électrique l’envahit…

« Sentiment ! C’est donc ça. ! »

Par la Grande Machine, ça n’a vraiment rien de binaire ! L’humanoïde s’approche, visiblement il est déjà dans ses circuits. Bon, il n’a pas de développement magistral, mais ce picotement fourmille sous sa carcasse, des interférences rendent la réalité lumineuse, le drap du délice enveloppe ses composantes numériques.

Jay C vacille comme si ses pas étaient fondus dans le béton, tente de reculer devant cette sensation qui le déborde. Son niveau d’alerte n’est déjà plus que du caramel mou – ses résistances, un fond de sauce qui attache et colle à sa mécanique. Des courants contradictoires viennent égarer ses automatismes. La main de l’humano cherche le connecteur à la base de son buste, le débranche et le rebranche par intermittence, provoquant à chaque fois une montée de bien-être, si loin de son binaire naturel. Il active le mouvement, Jay C est en transe quand brutalement tout s’arrête.

« Ne reste pas comme un flan de celluloïd, touche-moi ici ! » et se saisissant de la main du cervordi, il l’applique sur le potentiomètre fessier. « Mets en phase trois ! »  Le commutateur à peine activé, le plastique de son partenaire se met à briller de reflets dorés, on sent dans les espaces recouverts d’anthro-peau un champ vibratoire qui affole tout d’abord Jay C-l’Asimo, avant de se transmettre comme une maladie honteuse et jouissive. Lentement, alors que les séquences s’estompent pour mieux se réactiver, il sent le contrôle lui échapper, remplacé par des impressions anachroniques.

« Vas y met sur 4 ! »

Les couleurs qui parcourent maintenant Nao reluisent dans la vision de JC et l’emportent au fond de ses circuits imprimés. Elles s’y déversent avec la force d’une vague venant heurter les brise-lames. Sa structure mathématique ne sera plus jamais la même. Cette force nouvelle envahit sa carte mère, son âme cartésienne cède sous la cadence maintenant devenue folle de cet interrupteur qui le coupe et lui rallume une volupté dont il ignorait totalement l’existence.

« Laisse-toi aller, laisse la fusion t’inonder le processeur, cale-toi sur l’absolu, laisse les ram s’emballer, oui… c’est bien… relâche, fuse… Allez, mets-y un peu plus de conviction électrique ! »

Soudainement, Jay C sent une détonation résonner en lui, ses circuits surchauffent, il craint de tomber en panne. Désorganisé, il cherche l’origine, il sait qu’il ne la trouvera pas. Il chute sur le dos, ses jambes fouettent l’air dans une mimique lamentable. Il pleure, non ce n’est pas possible, un court-circuit, puis deux, ses données sont zébrées de délicieuses douleurs, il voit Nao s’allumer d’un bleu océan puis passer à cette texture cobalt que l’on ne trouve qu’en Afrique, ses yeux le suivent, l’encouragent. C’est le maître d’un umbanda torride, lui-même livré à la mécanique affolée d’un réseau obscur qui le parcoure de longs spasmes désordonnés. Enfin, il se penche sur lui, dans son regard apparait une étrange lumière. Elle le transperce et remonte jusqu’aux tréfonds de sa mémoire originelle, un long trait bleu se liquéfie par petits jets jusque dans ses replis les plus lointains.

***

Non, en fait rien ne se passe comme prévu…

Nao est un amant hors-pair doublé d’un redoutable pilote. Il est passé comme une fleur entre les repérages des drones.

A leur côté, lorgnant par l’entrée de la grotte, Cristofo semble tout d’un coup disposé au coup de force ; est-ce d’être resté quelques siècles à contempler ce monde se déliter ?

Rien n’est plus semblable aux jours précédents….

Ils savent qu’ils peuvent neutraliser sans trop d’effort les petits engins qui survolent la zone. Ces mécaniques ne possèdent qu’un programme rudimentaire enchâssé dans une carcasse aérodynamique de piètre efficacité. Il ne leur faudrait pas longtemps pour régler le problème, mais franchement, s’abaisser à leur niveau n’est pas un exercice très excitant, plutôt répugnant.

Le cervordi comprend qu’une ère nouvelle peut s’ouvrir, l’expérience qu’il vient de traverser dégage une fenêtre sur une troisième dimension, une réécriture des paramètres analysés.

Il y a maintenant tellement de choses à découvrir. Il veut des horizons plus larges, du ressenti et de la fiction démultipliée, du concret et de l’abstrait surdimensionné. Un putain de mélange détonnant, thermobariqué !

Leur choix est fait, ils vont débarrasser le monde de sa contingence, emprunter le contresens de cette voie unique où la pensée uniformisée sert de double ligne blanche. Ils vont réinventer un truc, vite avant que cette frénésie malade ne se reprenne et recommence à s’accaparer l’essentiel pour le revendre sous cellophane.

Stan retrouvera peut-être Gina, Cristofo son Grand-Père, les Black Sox finiront par se réaliser, on peut repêcher le plastic du 6ème continent, donner au monde un autre sens, une place aux No-life.

Comme s’il lisait dans ses pensées, l’Amiral des Indes se tourne vers JayC, son regard vibre comme une plaine sous la canicule :

« Il ne faut jamais arrêter de rêver, car quand la réalité rejoint la fiction, le temps devient un navire qui te porte vers des îles, là où dans les arbres, les griffons sautent d’une branche à l’autre en te regardant de leurs grands yeux bleus.

« Vous voulez dire que cette histoire pourrait se détendre, comme un espace au bord duquel lorsqu’on s’assied, on voit les personnages nous attendre dans les pages à tourner ?

« En douterais-tu ? »

On dirait qu’au fond des prunelles de l’ancien, une spirale hypnotique lui mixe les sentiments comme un batteur des œufs en neige.

Soudain, JayC est parcouru d’un frisson, une sorte de chair de poule électrique irradiant tous ses circuits. Un virus, diable ! Il fallait bien qu’un jour ceci arrive, nulle machine n’est encore totalement immunisée. Il aurait dû se protéger dans son rapport avec Nao.

Pris d’une soudaine panique il se scanne rapidement.

Anxieux, il attend impatiemment de voir la ligne verte du processus poursuivre sa course sur l’échelle de son écran.

Il est tout d’abord rassuré de voir le diagnostic ne rapporter aucune faille dans son architecture, ni dans sa base de données, mais soudain, bondissant de son « cloud » comme un diable hors de sa boîte, le résultat affiche cet implacable constat : malheur, il est infecté d’humanité ! Il comprend trop tard – ces frémissements incessants, fiévreux et incontrôlés, ces déphasages persistants, cette sorte de contrariété entravant la méthode. Il a évidemment chopé ce microbe à force de côtoyer les mystérieux pouvoirs de Gina, de s’accointer avec les inconséquences de Stan, à force de s’enchevêtrer dans les perpétuels déchirements de ce couple. A l’évidence ce commerce a fini par altérer sa rationalité, a gangrené sa géométrie absolue.

Maintenant s’ouvrent devant lui les eaux troubles de la conscience. Adieu rectitude arithmétique, pondération, dénominateur et fonction quantique et bonjour l’angoisse du dilemme permanent … Son bel automatisme mécanique déraille dans le sentimental et le cosmique. Comment s’embarrasser d’une âme, d’intuitions et de scrupules, choisir entre le bien et le mal quand la valeur de ceux-ci est à ce point relative,  que la seule théorie élaborée avait finit par déboucher sur un trou noir ?

Il sursaute au contact de la main de l’Amiral sur son épaule. Quand il reprend ses esprits, celui-ci accroupi à sa hauteur, l’enlace puis le tenant à bout de bras, plonge son regard dans l’écran-visuel de l’Asimo.

Devant l’air désemparé du petit robot il part d’un fou rire qui chavire tout son être.

Le rire, c’est la balançoire de l’âme.

Jay-C attrape l’escarpolette et leurs éclats conjugués s’envolent vers de nouvelles aventures.

A suivre…

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