Portraits

Jean-Michel Laroche

Un des paradoxes du temps c’est de gommer tout en épaississant. Certes il ne s’agit pas des mêmes contours et forcément certains demeurent alors que d’autres s’estompent naturellement. Bien sûr ce polissage est affaire de mesure dont l’aulne est notre histoire et celle qui nous vient d’avant, d’il y a fort longtemps, d’une boucle au bord de laquelle, certaine quantique affirme que l’on pourrait s’assoir et se voir passer. Si cette dimension se vérifiait, je le verrais alors tournoyer, chevauchant la raison comme d’autre le font d’un bronco, ne sachant alors qui de lui ou de moi contemple lequel, mais attentif à la façon dont il tient en selle, tant la course de son ellipse me reste sensible.
Je pense qu’il est ce frère dont on rêve tous, celui qui débroussaille le devant, pour vous mieux y disparaître tandis que votre attention s’était laissée guidée par un autre, puis au détour de votre impertinence, vous faire sursauter en réapparaissant comme un diable hors de sa boîte.
Si l’on commence par le bas, on trouve des membres puissants, de ces appuis qui gonflaient le mollet des Waldstaetten ; courts, robustes mais diablement rapides. Il jouait sur l’aile droite. Le foot est chez lui une sorte de jardin exotérique, car au contraire d’être secret, il y cultive tout ce que son empathie laisse fleurir en pagaille…lieu commun et populaires, liens et lacet, odeur de Perkinsdol, de chaussettes et de linge humide oubliés au bout de ces mardis soirs, quand dans la faïence froide du corridor qui mène au vestiaire, on se demande une fois encore ce que l’on y fait. Mais il y a le reste, ce fragile équilibre de l’instant quand la trajectoire d’une parabole vient s’encastrer parfaitement au creux d’un amortit qu’on remise instantanément dans la course du centre avant. Ces rares moments, ou la gloire ne tient pas aux lauriers mais à la parfaite interaction de l’absolu. Le creux et les sommets, la vitesse et la courbe, le froid, le soleil, le vent et les dizaines de formes que peut prendre le manteau neigeux. Cette étendue de désert fracassé que dessine la montagneux, la tache des névés luisant sous le soleil et le quartz profond des séracs qui irradie son cœur comme si leurs centres abritaient une secrète énergie dont le seul matériau est sa beauté glacée. Voir les ombres bleues virer au sombre dans le crépuscule ou admirer la finesse du détail lors des premières averses qui saupoudrent d’aspartame les blocs calcaires. La frime n’est pas dans son registre, mais quand il relève sa spatule pour se la coller dans le dos en remontant les derniers tire-fesses que notre époque conserve à titre de reliques, on peut légitimement penser qu’il n’emprunte pas de détours pour impressionner la galerie. Vous l’aurez compris il aime aussi le ski et la montagne par défaut.
Mais la nature le travaille encore par d’autres biais, une conjugaison de plusieurs pôles, historique, social et affectif. Elle à un nom et une coordonnée géographique précise qui regrouperaient à la façon d’un temple les énergies dont il tire son essence.
Située au cœur du canton de Vaud, la Baume est un espace qui jouxte à l’arboretum d’Aubonne, sorte d’écrin dans un Jura qui déploie sans complexe la démesure de son étole boisée. Elle est passée de main en mâle au fil des générations et se décline sur trois modes : une grande partie de clairière, une en forêt et la dernière ondule en ruisseau. La légende dit qu’au creux de ce cours sommeille une vouivre d’un gabarit moyen, mais qui ma foi ne perd rien de son arrogance, je puis vous l’assurer. Un soir ou j’allais y prélever une bouteille de ce gouleyant Tartegnin que nous avions pris soin de mettre au frais, elle m’apparut dans toute sa suffisance. Au départ je crus à quelques algues ou racines confondues dans la glaise et le tuf, mais elle se dressa comme un cobra et je vis alors clairement scintiller le diadème qui ornait son front. Elle était noire, deux courtes ailes se détachaient dans son dos et je faillis m’abîmer dans la fente noire qui coupait ses yeux jaunes. Je reculais de quelques pas en prenant soin de ne pas lâcher la topette, puis battais en retraite sans demander mon reste. Aux injonctions de mon compère que la soif menaçait, je répondais en balbutiant quelques excuses auxquelles il ne crût pas et opérait rapidement une diversion en tirant le bouchon.
La montagne, la forêt, il faudrait aussi y ajouter un penchant pour sa terre, qu’il s’emploie à étudier sous toutes les formes qu’elle revêt. Il fixe comme pôle au canton, la cathédrale de Lausanne. Là, sombrant dans le recueillement, il s’abandonne à une longue extase qui, furetant entre les milles détails sur lesquels son œil jamais ne se lasse de porter, remonte des abysses séculières, le bruit d’un burin dans la pierre, la lumière à jamais inscrite dans le vitrail, la fleur et la peau de sa rose, l’appel du crieur et la majesté de sa nef. Quand l’humeur de ses pérégrinations le porte aux détours d’une ruelle de la Cité, il y croise quelques Bourla-Papey ivres de rage qui remontaient justement le cours de l’histoire et celui de ses pensées. Posté aux frontières du temps comme un vigile entre deux lignes, ne sachant de quelle modernité il en retourne, secoué par les frissons de l’histoire et perplexe quant à l’avenir, il ne tolère de lucidité que celle qui fond dans sa démonstration un potentiel échec. Cette remise en question permanente, cet agnosticisme
« La coupe du roi est toujours bonne ! » ou « Rentre d’un petit et laisse-moi faire !», injonctions récurrentes du joueur de jass, qui n’ont pas l’intention de guider mais sont affaire de raison, comme si le jeu s’emparant de lui, opérait alors une mutation schizophrénique dans laquelle la part de la bête remontait en surface, révélant soudain un autre feu.
Quand vers 2h. du matin, Marianne (sa compagne d’alors) entra dans l’appartement, elle tacha de n’allumer aucune lumière, la lune qui filtrait au travers des volets suffisait amplement. Elle suspendit son blouson de mouton retourné à la patère qui se trouvait derrière la porte et sentit aussitôt dans les relents d’alcool et de fumée froide répandus dans l’appartement que la soirée avait du être intense. Elle prit la direction de la salle de bain et entrepris de se démaquiller rapidement, puis après un rapide détour par la cuvette ou elle en profita pour enlever son pantalon, éteignit la lumière et se dirigea vers la chambre à coucher. C’est au moment où elle appuyait sur la poignée qu’elle sentit son souffle se caler dans sa nuque. Il avait une odeur particulière qui tenait d’un mélange d’argile et de foin en train de sécher. Son large torse vint sertir son dos par derrière. Elle aurait pu sursauter si elle n’était coutumière de ses surprenantes avances. Les lèvres pulpeuses de son amant se déposaient sur chacune des cervicales jusqu’à s’échouer à la base des cheveux. Elle appuya sa sur la chambranle de la porte sa main gauche tandis que la droite l’aidait à faire glisser son slip. Quand il fût sur ses chevilles elle se cambra pour donner de l’ampleur à sa vulve et manœuvra son membre. Son gabarit nécessitait un tour de main particulier et il fallait veiller à apprivoiser ses ardeurs au risque de se retrouver emboutit comme une vulgaire porte sous les coups d’un bélier. Cependant quand il investissait la place, envahissait son intérieur, elle nageait dans le vague sentiment d’être androgyne ou peut-être même son clone, une sorte de dame de cœur battue par la coupe du roi… et c’est vrai que c’était diablement bon, même si cette fois-ci , ce n’était pas d’un petit qu’il était entré.

Musicalement il est des Doors et milite comme pianiste dans un groupe dont il est le seul membre, ce qui lui évite notamment d’entendre les sempiternelles excuses d’un batteur en manque d’imagination. Il n’accorde à tout ce qui s’est fait ensuite qu’une oreille distraite par les acouphènes modernes.
Je ne sais comment j’en viens à me rendre compte qu’on ne peut éviter un parallèle indéniable avec ses choix politiques. A fond dedans, il réussit le tour de force de rester en retrait des tendances, comme s’il s’agissait d’autant de jougs sous lesquels il lui fallait courber l’échine. Toutefois, il n’hésite pas à appliquer son style en arguant des valeurs d’une république (dont il est le seul citoyen) et régler à grands coups de cuiller à pot, certains sujets comme s’il s’agissait alors, d’y donner l’abordage. Bien qu’il s’en défende il est adepte de la vérification de ses principes en utilisant leur double entrée, sorte d’oxymore de la pensée, la pierre dont il se sert pour l’affûter à bien deux faces et ce n’est que quand elles se sont polies au contact du fil qu’il en vérifie le tranchant. L’islam serait peut-être la seule exception à ce principe, à moins qu’on y mette aussi les rose-verts donneurs de leçons et quelques autres pisse-vinaigre dogmatiques empêtrer dans leurs circonlocutions.
Mêlant le vide à l’espace, on pourrait dire encore qu’il affiche pour les choses matérielles un dédain diogénique, au point qu’il n’est pas rare qu’en passant par votre armoire il y dérobe une paire de chaussures ou une veste si pour le moins elle convenait à sa carrure. A ses yeux il n’y a pas de larcin car les choses (hormis quelques voitures italiennes) n’ont pas d’autres valeurs que leur utilité et une forme de beauté toute relative. Je me rappelle encore de ce sésame qu’il m’avait donné et que j’emploie encore quand il me faut aussi faire de l’ordre dans le fatras de ma consommation : « Est-ce beau, est-ce utile ? » Si l’objet répond à l’une des deux questions on peut considérer la conserver, dans le cas contraire, Il n’y a pas de rattrapage… Il assortit à ce principe un style propre et spartiate mais sans fantaisie, un genre d’uniforme qui se compose d’un « 501 », une chemise Polo, d’une paire de Ray-Ban (dont le design doit remonter à Victor Hubinon) et de mes Fratelli Rossetti noirs (les seules sur lesquelles mon chat ne s’étaient pas acharné… )
On pourrait dire encore qu’il voue à Ramuz et à la littérature de son canton un intérêt de chercheur, par son travers, il tente de donner à l’horizon du texte un volume qui transcenderait le seul récit, et s’ouvre sur le cadre clos de ses montagnes, avec le même regard que celui qui plonge depuis les pierres de Naye dans le bleu du Léman. Un long vertige qui conjugue passé, présent et avenir, une sorte de théorie des cordes transsubstantielle …
On pourrait dire encore qu’il y a autour de sa table de la place pour tous ceux qui, comme dirait le Charles-Ferdinand « ne se connaissent pas, mais s’imaginent » : ceux qui ne supportent pas le Paléo, qui savent lire l’eau et y lancer leur mouche, qui connaissent l’équivalent de foyard, la mesure d’un moule, s’interdisent devant l’abbatiale de Romainmôtier ou jurent au petit matin quand : – « Non de Dieu » où ont-ils mis leur caisse ? –
Nous y serons, attablé comme des barons, savourant des pommes de terres rissolées à sa mode (croquante sur le dehors et tendre au cœur) dans le fumet d’un rôti que je vois déjà tourner sur la broche…
… nous y serons…
…et a cette certitude ….
… l’eau me vient déjà à la bouche

Grens, août 2010

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