Portraits

Fernand Auxcerf

C’est un copain de boulot… dans la finance, on use ses nerfs au profit de la cagnotte.
Des matins on évite de trop se regarder dans le miroir.
Des fois tout rentre dans l’ordre, parfois l’équilibre tient du « salto mortale », d’autre fois encore on dévisse malgré tout.

Fernand a l’élégance des désespérés et une acuité des choses humaines peu commune, de plus sa répartie, ses enchaînements, sa vivacité et ses traits d’esprit laisse sur place à chaque démarrage, le triste sire qui aurait pu avoir la prétention de l’affronter sur ses propres terres.
Lui, c’est le second degré, une grâce qui lui sert de passerelle, un direct au foie pour tâter du contemporain, alors que d’autres l’interprètent comme une forme de perversion, pour tout dire et son contraire, une médiocrité à la puissance deux ; au premier comme au second.
Fernand , il est à droite mais anarchiste aussi.
Des fois, il n’est pas facile à suivre.
Des fois il se passionne pour la politique.
Sa femme s’est passionnée …puis elle s’est barrée, ce qui arrangeait un peu tout le monde.

Tantôt, surgit du néant, le destin se déchaîne il vous absorbe alors que les cieux étaient cléments.
Les volumes sur le marché des capitaux avaient sérieusement baissé, les clients appelaient pour éviter de sombrer dans la torpeur bien plus que pour passer des ordres. Puis comme pour donner une résonance aux mots de Georges Bataille, les Associés ayant fui « le travail et confondaient avec de la fierté, cette peur d’avoir les mains sales », se rappelaient brutalement de la hauteur des sommes que les traites de leur Audi R8 atteignaient. Ils ne ménageaient pas alors, leurs efforts pour stimuler la chiourme qui flemmardait au lieu de souquer pour tenir le cap. Déjà quelques licenciements pour raison économique avaient frappé au hasard. On se délestait des plus faibles pour permettre à la ligne de flottaison de garantir des dividendes suffisant à couvrir l’héli ski en Patagonie. Il fallait « se sortir les pouces », alors que les leurs ne servaient qu’à tripoter leur tiptronic.

Bref, on était dans le jus…
Fernand, allait en boire une coupe… jusqu’à la lie.
Peut-être n’y a-t-il là aucun lien, aucune cause, pas plus que d’effet.

Quand il en sortit, le quartier des Hôpitaux, lui sembla particulièrement sordide, il pleuvait et il s’était passé quarante-huit heures depuis que son médecin traitant l’avait envoyé en urgence après que les sommets atteint par sa tension nécessitent un camp de base.

Il avait l’impression de traîner la patte, de boiter de l’âme ou de porter autour de la taille une ceinture d’explosif.
Quand il fermait les yeux, il revoyait des IRM, des surfaces lisses et blanches, des néons, des plafonds. Une odeur de désinfectant flottait autour de lui.
Une scène revenait en boucle, ces circonlocutions posées sur une voix égale et nazillarde d’un de ses connards formatés par dix ans d’université et dont la prétention ne servait qu’a rabâcher le formel médical à l’endroit des patients pré-opératoire.
Il avait commencé par tourner autour du pot, puis s’était empêtrer dans un vocabulaire d’esquive qui lui évitait l’emploi de synonymes plus directs.
Le sol grondait maintenant, se mettait à trembler, sous peu on allait être recouvert de cendres, le patient écoutait sans ne plus entendre que le vrombissement qui noyait ses oreilles.
« Les glomérulonéphrites, leurs histologies et leurs traitements qui s’appuient sur la corticothérapie », par exemple. Puis il fallut être plus clair, sortir du bois en quelques sortes, oser… mais il n’avait pas la science des bavards et déclara tout de go

« Il faut greffer mais aujourd’hui la partie délicate est de trouver le donneur … !»

Genre : vous allez mourir à 60%, mais la science soulagera votre peine.

L’opération est prévue en une heure, elle en durera trois, dont deux sont en comma artificiel, le pontage ayant lâché.

Mais il ne le sait pas encore, il cherche un rein, il a environ deux ans, trois max. Pas de nourriture grasse, plus de clope, tous les mois durant vingt-quatre heures une machine qui le monitor nuit et jours plaquée sur le ventre, pas d’alcool et pour la baise : oui mais mollo….
La première année est passée, son couple recomposé tient, elle est super au pieu, elle prend pas la tête, mais bon… c’est pas le même modèle.
On s’en tiendra là, de toute façon Fabienne était chiante et leur histoire achevée.
Ils se revoient quand même, mangent et déjeunent ensemble, quelque chose pivote, la pièce tombe et retentit longtemps quand elle touche le plateau de cuivre. Il n’a pas le temps d’y penser qu’ils sont déjà l’un dans l’autre. Comme des bêtes sauvages, il s’agit là d’un festin barbare et non pas d’une partie de baise classique. Ils s’agressent et s’attaquent de toute leur fougue, on renoue avec le codex et on relit tout. Devant le miroir, à la fenêtre, dans le fauteuil, sur le palier (mais sans lumière), par terre, sous la douche, dans ta bouche, dans la mienne, sur tes seins et dans mes cheveux.
« C’est un super cadeau d’enterrement.. »
« Qu’est ce tu racontes ? » quand Fabienne exhalait la fumée en souriant, n’importe quel Saint se serait damner pour avoir une taff et mater ses balles.
« Karmapa, yogi tibétains est resté après sa mort, cinq jours en position du lotus sans que son corps ne refroidisse ou raidisse, mais moi j’préférerais un rein d’ici décembre. »
« Quoi ? »
« Le mien est naze et franchement, je ne supporterais pas la dialyse. » Il déglutit, il avait des sanglots qui déboulaient dans l’arrière-gorge. Putain que la vie était belle…
« Tu le sais depuis quand ? «
« Jeudi »
« Et c’est quoi le problème »
« La compatibilité »
«J’vais t’arranger ça… »

Comment les liens du destin se ficellent-ils pour se nouer de la sorte ? Quel canevas pour une pareille trame ? Il pensa en souriant que le second degré était largement enfoncé, on devait naviguer là, à des niveaux records.
Et puis quoi, refuser ? Au nom de quel principe ? Peut-être l’un de ceux qui régentaient sa profession.
Un axiome en forme de bite qu’on déballe et qui évite les justifications.
Il y a une posture tribale chez les traders.
Mais elle ne le travailla pas longtemps, d’ailleurs il restait encore la question de la compatibilité à éclaircir. Il s’aperçut alors que c’était la première fois en deux mois que le nœud qui liait l’estomac s’était relâcher

Je m’imagine bien ce que l’on doit penser le soir où on remplit les formulaires d’admission, ce décalage qu’on voudrait prendre pour un hôtel mais qui disparaît dans le lino javellisé.
Y’a pas besoin de clé pour ouvrir sa chambre ; quand on dépose son petit baise-en-ville sur la chaise qui accueillera les visiteurs, on peut palper ce vide sidéral que le temps ne moud même plus ou encore tenter de traduire ces scènes incompréhensibles que la télé renvoie, comme exprimées dans une autre langue.
Le sentiment d’être entré dans une chicane serrée avec l’embrayage qui patine.
Tâter de ce rasoir qui vous prépare au pire.
L’impression de se prendre la vieillesse comme un mur et de devoir affronter le regard de notre dernière heure en croisant les doigts pour avoir un buur dans la plie.

La chute est excellente, car Blocher s’était fait évincé du Conseil Fédéral le jour où notre transplanté revenait à lui et qu’hormis le politicien, tout le monde s’en sort nickel.

Fernand (58 points de sutures) à un rein neuf, avale neuf pastilles par jour, bouffe, boit, va au match de hockey ainsi qu’au cinoche et baise… mais plus classique.
Son ex (39 p.d.s.) s’est bien remise, mais elle veut plus tromper son nouveau boy-friend.
Sa régulière n’a rien vu, de toute façon elle est trop cool …

En fait, comme disais Camus du Christ : il incarne bien le drame humain… Mais Fernand, grâce à Dieu est athée…

* * *

Automne-été 2009-10

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