Portraits

Collet Sottaz

Il y a un peu de nous dans ces pages, un peu de ceux dont l'histoire ordinaire muscle cette viande que sont nos destins.

Le temps était clair ce matin-là, un bleu nettoyé que l’éclat des avions qui s’alignaient sur la balise de St-Prex venait surligner de leur fuselage lustré. Toutefois une chienne de bise vous saisissait au travers du vêtement sans vouloir lâcher prise, et ses secousses heurtaient un lac qui tentait de se dégager. Colet Sottaz, s’était levé tôt mais chez lui cette façon ne relevait pas de l’effort. Des insomnies le tourmentaient depuis longtemps et elles tenaient maintenant le rôle que le règlement occupait à l’époque. Ce matin, toutefois, il était clair que les pintes de chasselas avalées la veille s’y étaient joyeusement mêlées et froissaient la réalité d’un pli opaque.

Le Léman doit avoir pour ses riverains la même polarité que celle d’une mise à terre pour la foudre. Sur Colet, cette attirance s’était manifestée très tôt. L’élément liquide l’avait toujours soutenu, on peut dire qu’elle avait une résonnance quasi physiologique chez lui. Gamin déjà, quand après les chaudes journées passé à faner, ils menaient son père et lui, les chevaux se rafraîchir au bord du lac, il rentrait dans l’eau sur leur dos, puis nageait devant en les tirant par la longe jusqu’à qu’ils perdent pied. Là sous les traits tirés par la crainte de voir non seulement son attelage se noyer, mais surtout son « petit » ne pas s’en sortir, le père tentait en gueulant de les faire revenir, puis la main qu’il maintenait en visière se rabattait sur ses yeux pour lui éviter de voir devant lui, le pire se réaliser. Ces moments étaient pour le papa, d’interminables longueurs ou ses peurs glissaient jusqu’à lui geler les entrailles. Son petit, il y tenait tant… Il ne l’avait pas nommé Colet pour rien ! Son nom dédié était Fridolin, comme son parrain argovien, mais devant son minois de chérubin, le premier mot que sa femme prononça allait lui servir de prénom et tant pis pour la Suisse orientale si elle se trouvait reléguée au second rang. Jamais Ferdinand n’aurait pensé qu’un enfant puisse avoir autant d’effet sur lui, surtout qu’il en avait déjà fait par deux fois l’expérience, mais celui-ci rayonnait d’un éclat plus lumineux encore. Il n’y avait qu’à le voir glisser sur l’eau, puis revenir à la berge et de là en s’aidant d’une souche, bondir sur le dos du cheval pour s’en convaincre. A croire qu’il défiait tout à la fois les théorèmes de Newton et Pythagore. Les animaux même s’y rendaient, il rentrait à l’écurie en les guidant d’une simple corde, son assiette et sa voix… Peut-être était-ce elle qui parachevait ce à quoi la providence avait déjà largement pourvu. Jamais un écart ou une bocquée, ils l’entendaient, le sentaient et tout en jetant leur tête sur le côté pour chasser les mouches, s’assuraient aussi de l’apercevoir.
L’école ne lui posait pas de problèmes, mais un fils de paysan n’avait pas besoin de trop en savoir « À quoi bon ? » lui répétait-on…
Bercer par l’amour naturel que lui prodiguait ses parents, il traversait la première partie de sa jeunesse avec cette aisance que vous confie le statut de préféré.
Il observait les abeilles puis ne manquait jamais de déguster le miel frais que son frère aîné centrifugeait à la fin de l’été. Sentir la cire, les cadres et même la fumée qui venait s’y coller forcément et qui imprégnait tout le local incrustèrent dans sa vie ces moment de diamants.
Devenu adolescent, les formes que prenaient son corps mettaient en valeur, l’ombre naturelle qui soulignait ses muscles et plus singulièrement ce trait qui ourlait le bord de ces yeux. On aurait qu’ils étaient fardés d’un khôl définitif.
Son aîné ne manquait pas de le lui faire remarquer et ne pouvait réfréner une naturelle jalousie, que ses parents entretenaient sans même s’en rendre compte.
La vigne, la taille, les effeuilles, la rouille du mildiou, la boille et l’odeur cuivrée du sulfate, les vendanges, le goût du raisin quand sa chaire éclate sous la dent, la pluie qui vous pénètre par le col et la brante que les costauds remonte jusqu’au char jusqu’à le gaver des 15 setiers. Le moût qu’on boit en cachette et les verres qui vous arrivent de toute façon… « Allez santé les cradzets ! »
Le cuir, la sellerie, les percherons et les labours. L’odeur de la terre sous la pluie, le vol approximatif des hannetons à la fin du printemps, le bruit des chaînes qui râclent contre la mangeoire et celui des borancles qu’on tire à l’heure de « gouverner », la graisse dont on s’enduit les mains avant la traite et le fumier qu’on arrange en damier les dimanches et jour de fête.
Il y avait tant de choses, de bruits, de couleurs, d’instants et de saveurs que l’école ne remplacerait jamais…
Au partage, c’est André, l’aîné qui hérita du domaine en viager, les deux autres garçons reçurent quatre mille francs.
Colet avait terminé sa scolarité depuis une année et demie, quand il comprit enfin le sens de ses interminables conciliabules. Son frère le regarda de haut, il tenait une sorte de revanche dont personne ne parla jamais, mais qui longtemps vint polluer le cours de leur relation.
Il ne laissa plus jamais ses parents le toucher, ne répondit plus ou vaguement à leurs interrogations, décida enfin de quitter la ferme dès qu’il le pourrait et pour accélérer les choses, grimpa sur le haut d’une tèche avant de tenter le grand saut. Le char à pont et la souplesse de son âge absorbèrent une grande partie du choc ; dans le fond ce n’était pas si dangereux…
Ferdinand se souvint que sergent dans les dragons, son capitaine (Député) qui vivait à Aubonne avait le bras long et toujours tenu son sous-officier en estime. Il attela Surprise au buggy et après avoir fourré dans le coffre sous le siège, deux topettes et un poulet de 3 kilos, alla le trouver.
Il revint avec 3 nouvelles : deux bonnes et une mauvaise.
On parlerait de Daniel au Responsable de la Gare de triage à Renens et de Colet au Major de la Police Vaudoise, mais la troisième risquait d’en compromettre les opportunités… Berlin avait des projets d’une tout autre nature pour cette Europe de 1938.

* * * *

Il avait ce soir là, revêtu son uniforme d’apparat coupé dans un tissu léger et, avant d’enfiler ses chaussures dont le prix engloba la moitié de sa première paye, s’était enveloppé dans le voile de mon musc égyptien dont il raffolait. Ce bal scellait le cercueil de ses années blafardes à écouter des informations filtrées et cette propagande formatées à la radio, que les voisins disposaient les jours de beau sur leur fenêtre. Cette angoisse de voir les hommes tomber à la frontière et celle encore plus précise d’en faire partie.
Peut-être que danse et natation avaient quelque chose en lien, mais sans même se soucier de répondre à cette énigme, il se dirigea sur elle comme s’il en avait reçu le commandement divin.
A peine avait-il fait quelque pas dans sa direction, qu’elle soutenu son regard avec l’aplomb que son caractère lui avait forgé. Il avait de l’Espagne au bord des yeux, l’allure d’un cheikh sous son hale que le soleil de la Riviera lui avait imprimé.
Elle dut excuser, à la première danse qui ouvrait le bal des promotions, ses quelques pas mal assurés qui parfois écrasaient ses escarpins. Il ne manquait à sa maladresse qu’un peu de pratique, mais il avait le tempérament, l’envie et le rythme qui le débordaient de toutes parts. Elle prit alors le contrôle et se mit à le guider, imprimant par de courtes pressions, la synergie à sa main gauche et la direction à son épaule.
Ils longeaient les berges de Rivaz, lorsqu’ils firent la première fois l’amour. Lui, s’était tout d’abord perdu dans une explication alambiquée sur l’à-pic qui à quelque centaines de mètres au large, plongeait droit derrière, pour s’ouvrir en falaises et atteindre la profondeur maximale du Léman. Il est vrai que si son sens pratique couvrait de nombreux domaines qui variaient de l’apiculture aux travaux de vigne, les mots eux, lui manquaient toujours. Il était comme de nombreuses personnes alors de ce pays, silencieux par nature. On parlait par l’ouvrage, le travail et la façon qu’on donnait aux choses. Les bavards étaient ceux qui n’avaient d’autres talents que de pérorer à ne rien dire. « Tourne septante-sept-fois-sept fois ta langue dans ta bouche avant que de causer le bouèbe ! », lui disait sa tante Emilie, quand enfant il se risquait à quelque considération sur l’ordre des choses.
Le vent changea alors brutalement d’une faible Maurabia en un noir Joran. Colet devait avoir la tête à autre chose pour ne pas l’avoir sentit tourné plus tôt. Quand l’averse s’abattit sur eux, il ne leur restait pour tout refuge, que la petite guérite qui sert d’abri le long des voies.
Elle, c’était tout le rebours. D’une famille de médecin, trop rares jeunes filles inscrites à l’Université de Lausanne elle posait, comme ces doigts délicats autour de son bras, un mot sur chaque chose, un verbe sur chaque action et des adjectifs dont bien souvent le sens échappait au garçon.
Enfin le souffle court, ils atteignent le couvert. Ses cheveux collent à son visage, son bustier moule si précisément ses contours, qu’à la façon d’une épaisse nudité, ce relief nappe ses envies d’une mousse onctueuse. Il l’encadre de ses deux bras appuyés contre les planches de la paroi, pose son nez contre le sien, lèche les gouttes de pluie qui maintenant frappent le cabanon avec violence et viennent border ses pommettes. Elle cherche ses lèvres des siennes, puis sa langue s’insinue au-delà. Son bassin se colle au sien, elle le sent déjà. En passant ses deux bras autour de la taille de l’homme, elle l’invite à insister, comme dans une danse. Alors le temps, s’arrête, les musiciens dans la fosse de leur désir se lancent sur quelques accents qui volent entre sa main et son membre. Tanguent sur la corde de ses dentelles et le sillon qui s’humecte sous ses doigts. Puis les mots se perdent. Elle voit ses yeux vrillés dans les siens, sent sa jupe tomber sur ses chevilles. Elle se retourne, il ne doit pas s’introduire plus loin. Elle sent son sexe sur la fente de ses fesses. Elle le caresse, soutien son va-et-vient dans sa paume et ses doigts qui l’enlacent. Ralentit la cadence pour que l’instant se décompose en un siècle. Elle sent sur sa nuque le souffle chaud de sa respiration, la succion de ses baisers, ses bourses frapper sa croupe. La main de l’homme, remonte à sa bouche, porte son majeur pour qu’elle l’humecte et redescend alors sur le devant, maintenant sur l’exact centre de son désir elle sent sa pulpe pianoter une partition dont la mélopée l’emporte sur une autre arabesque. La foudre frappe la Corniche à l’instant même ou elle sent sont lait lui atteindre l’intervalle des omoplates, ses jambes ne la portent plus, il la cueille au moment précis où elle s’abandonne.
Chez les Druey, on brandissait ses origines et plongeait ses racines dans la terre du canton comme un cep de chasselas dans le sol du Chablais. Ils avaient les Guisan, -LE GUISAN- s’empressaient-ils de corriger, comme voisin et du côté de Moudon, cent-cinquante ans plus tôt, leur bisaïeul conduisait la rébellion des bourla-papey en brûlant une partie des archives. Leur maison, dont la vue s’ouvrait sur le milieu du lac et portait jusqu’aux alpes, recevait une clientèle de bourgeois, dont nombre comptaient sur la légendaire discrétion du praticien pour admettre dans le confort de son cabinet, les travers qui les avaient conduit en ce lieu. Un goutte douloureuse qu’une vinification approxi-mative et surtout la verdeur des crûs de l’endroit ne manquaient pas d’infliger à leur amateurs, des hémorroïdes, des hanches douloureuses et autres œil-de-perdrix.
Quand l’affaire pris des proportions qui débordèrent la plus hermétique discrétion, le Docteur Druey abandonna sa condescendance toute professionnelle et céda à une colère si juste, que son cœur faillit lâcher.
L’ombre des montagnes déjà fondue dans la nuit depuis une bonne heure, ne laissait rien présager de cette soirée à l’apparence si lisse. Gladys s’installa à table et, après avoir souhaité à sa mère et son père un bon appétit, allait entamer le potage lorsque celui-ci, lança la première escarmouche.
« Tu as quelque peu changé ses derniers temps. »
« Ah, bon… en bien j’espère ? » répliqua-t-elle, maintenant sa cuillère en suspension.
« Tu sais que je ne suis jamais objectif quand je parle de toi, tu es restée malgré tout ce temps passé ma petite fille et je te vois encore avec mes yeux de père, comme au premier jour. »
Tiens ? Tant d’empathie n’était pas son genre, elle enfourna sa cuillère en tentant de faire diversion.
« Et bien toi papa, tu ne changes pas, je me demande comment tu fais pour rester si jeune avec tout le travaille que tu abats ? »
« Le secret d’une vie saine c’est de suivre la ligne qui s’ouvre à toi… »
« Ce n’est pas toujours chose facile… »
« La ligne que ta famille, des générations de çà, à tracé comme un sillon dans l’histoire de ce pays. »
« Tu parles de … »
Puis comme si le fil de cette discussion s’était maintenant changé en une traînée de poudre, il y porta une amorce dont le feu empourpra son interlocutrice.
« Je parle de notre nom, de notre honneur et de notre lignée ! »
Gladys, reposa son ustensile et cherchait derrière le propos quelle était la raison de ce brusque accès de colère. Elle fixa le regard de son père et l’étincelle qui brillait au fond de ses yeux là, tenait désormais du boutefeu.
« Quelles sont ses ragots que toute la ville colporte ? Qui est ce Colet, combien de temps encore voulais-tu me cacher l’existence de cette aventure ? »
La jeune femme encaissa la charge comme si le ressors de son respect avait depuis toujours été remonté pour amortir cet instant. Elle ne se rappelait pas, malgré l’austère rigueur qui sied si bien aux réformés, avoir jamais entendu son père lever la voix sur elle. Elle reprit contenance et fit passer la boule qui lui serrait la gorge avec le verre de sureau posé devant elle. Ainsi sa romance avait été découverte ? Et bien qu’à cela ne tienne, elle allait enfin la révéler au grand jour.
« C’est un garçon d’Allaman qui travaille à Lausanne. »
« Un Sottet, pour qui me prends-tu ? Je le sais, je sais tout… Un fils de paysan qui travaille à la police. Un garçon dont les moyens sont si limités, qu’il partage sa chambre avec un cousin de Féchy. Mais de qui t’es-tu entiché ma pauvre fille ? Tu entends tu es MA fille ! Une Druey, avec de l’éducation et des moyens. Crois-tu que je te laisserais céder au gré de pulsions incontrôlées, la vie n’est pas un ballet qu’on parcoure en quelques entrechats… !»
La colère se déchaînait maintenant avec une telle violence que ses propos fusaient dans une pluie de postillons.
«Hormones, trousseau, dot, situation.. » La jeune femme perdait peu à peu pied dans cette réalité, elle sentait une partie d’elle s’effondrer, comme un pan de montagne emporte avec lui le paysage.
« Es-tu au moins encore vierge ? »
« Papa… tu baves ! »

* * * *

A la sortie de l’église, ses collègues lui font une haie avec leurs képis ; les jeunes mariés se plient pour y passer et la pluie de riz leur retombe dessus comme le vent tiède de septembre dans leurs coiffes. Dans son col, ils se mêlent aux brins de cheveux que le coiffeur de la Riponne n’a pas eut le temps de brosser.
Le photographe les immortalise devant le temple de Chailly et chaque jour depuis, en la croisant sur le guéridon de l’entrée, chaque jour de ses 38 ans d’union, il se répétera que ce n’est pas elle… pas Elle.
Yvonne, n’était pas un pis-aller, ni une remplaçante. Yvonne était laborieuse, affectueuse, silencieuse, économe, cuisinait bien, « tenait son ménage » et lui fit deux beaux garçons.
On s’en était tous convaincu.

On ne sait pas précisément ce qui pousse les candidats à l’acte, mais pour lui, elle et moi, qui n’avions rien oublié de leur passion, le doute ne subsistait pas. Son regard n’était plus, depuis longtemps, souligné par cette ligne qui donne leur galbe aux dunes d’Arabie.
Ne jamais se laisser surprendre, garder sur soi le nécessaire contre-jour, savoir que nous travaillons pour les générations futurs, que la pertinence des décisions prisent aujourd’hui ne se lisent qu’à la lumière du temps. Puis il appuya sur la détente, mais pas avec l’index ou disons pas celui qui joue ce rôle dans notre paume, mais avec le gros orteil… les proportions du mousqueton 1864 ne permettait pas de se le « retourner contre » ou demandait à ceux dont la contorsion des détours que l’avenir dessinait, prenait la tangente, un effort d’imagination couplé à un minimum d’aplomb… Colet, avait longtemps compensé le premier par le second, mais là … ce soir tout l’abandonnait, il ne senti rien d’autre que la brûlure et le mur du son que la GP11 venait de passer. Quand il revint à lui sa femme s’y tenait et l’expression que ses traits dessinaient ne devait avoir de correspondance que sa stupeur d’être encore de ce monde… Putain, même ça il avait raté… !
On trouva une excuse, les enfants n’en surent rien, Colet reboucha le trou, on en parla plus jamais, l’air accablé d’Yvonne se prononça encore, seul le silence qui s’étalait désormais comme une marée montante entre eux s’était modifié, le léger chuintement d’un acouphène venait y déverser l’écho de ses vagues. Les années passèrent…

Ce devait être le soir (ou était-ce déjà le matin ?) des libations auxquelles lui et ses nombreux (ex)-collègues s’étaient adonnés sans frein pour fêter sa mise à la retraite que, rentrant chez lui selon un itinéraire approximatif et les détours que sa démarche chancelante l’obligeait à prendre qu’il cru la croiser devant le Lyrique. Du moins celle qui effleurait le sol, enveloppée dans cette grâce qui ne l’abandonnait jamais, raviva brutalement le feu de cette douleur qu’il pensait guérie, depuis longtemps.
Il faillit collapser en enlevant ses chaussettes puis sombra dans un lourd sommeil rythmé par des ronflements replets. Sa femme ne dit rien quand une fois son café au lait avalé, il lâcha ses trois mots : « Je vais pêcher ». Il était environ cinq heures trente et la porte venait de claquer sur ses larges épaules. On ne posait pas de question chez les Sottaz.

Dehors, la bise lui fouetta le visage, mais le ciel bien qu’encore noir, était constellé d’étoiles que l’air faisaient vibrer. La saison de la perche tirait à sa fin, peut-être lèvera-t-il quelques ombles ou féras.
Pour lui, se déplacer dans l’obscurité tenait d’un sixième sens et ni le soleil qui paressait encore derrière les alpes, ni la panne du candélabre ne venaient ralentir son pas.

Il ne lui fallu que quelques instants pour débâcher son bateau et déjà il lançait le moteur qui démarra au troisième essai, ce qui au vu de la température tenait de la performance, si on eut ignoré que ce fusse lui qui fit les réglages. Il prit le large en tentant de remettre les idées que l’alcool du soir précédent avait désordonné, en place, mais elles sombraient maintenant dans le trou noir que l’image de Gladys devant le Lyrique avait ré-ouvert.
Il se revoyait en haut de la tèche, les pieds sur la botte qui flanchait dans le vide, revivait l’instant précis où il volait entre le pont du char et la hauteur de la paille.
Quand les premiers signes lui renvoyèrent clairement l’impression d’être au-dessus d’un banc de perchettes, il mouilla une première traîne de fond en sept leurres, terminée par une petite cuillère ondulante, il devait y avoir de l’omble… Le contact du tour le glaça, comme savait le faire certains métaux qui lui renvoyaient leur tranchant. Il termina cependant l’installation du bras. La vague, rendait les opérations aléatoires, ce n’était pas forcément le meilleur jour pour espérer prendre quelque chose, mais il savait trop bien que tout ceci n’était qu’un prétexte. L’aube d’un soleil froid, pointait désormais derrière la dent d’Oche. Il sentit en lui, s’installer le malaise lancinant qu’il pensait avoir relégué au rayon des « affaires classées » et tentait dans un effort désespérer de focaliser son attention sur le nylon qui le reliait à ses futures prises. La houle accentua le parcours d’une remontée acide qui resta coincée dans le haut du cœur. Il se revoyait maintenant, ôter sa chaussette, introduire la cartouche dans la chambre, armer le mousqueton et se le coller sous le menton… En fait ce n’était rien d’autre qu’une tentative désespérée de remonter le temps, de retrouver le moment précis où tout ceci lui avait échappé. Il pensait avoir trouvé ainsi le moyen de recommencer là où il avait corné la page. Convaincu qu’il pourrait amortir ce contact, comme ses jambes l’avaient fait avec le char, un demi-siècle auparavant. Souvent le trou à l’origine de l’impact est net, c’est à sa sortie que la pression emporte une bonne partie de la boîte osseuse, les scènes dans lesquelles il était intervenu lui broyèrent le foie, il se pencha précipitamment par-dessus bord, mais rien ne vint. Il tenta de ramener ses idées sur une caravelle qui brillait dans le ciel. Et s’il partait plutôt ? L’eau en surface avait des rebords cristallins avec du bleu dans le centre, un goût de vert sur le reflet. Elle ondoyait sur la coque en laissant dans ce mouvement l’idée d’une fée qui par un quelconque sortilège, passerait d’un état à l’autre. Le regard de Colet s’était maintenant aimanté à la racine du sillage. De laisser son esprit y surfer ramenait maintenant en lui une sérénité qui depuis longtemps ne l’avait plus conquis. Ce sont des instants qui n’ont ni âge, ni début et que seule l’atemporalité relient.
Sa longue frange laissait sur la coque des embruns éclatants, le vert de ses yeux se faisait plus précis l’arc en ciel de ses sourcils les débordaient dans les premiers rayons de soleil, son ventre apparaissait à l’étrave, ses seins gonflaient la vague, sa bouche, son souffle donnait à l’air matinal un goût marin, l’entier de son corps nu se matérialisait dans l’onde s’abandonnait au bateau en un ample tangage dont les reins assuraient le galop. Ses bras l’enlaçaient dans une étreinte souple, pendant que la houle faisait rebondir ses cuisses sur la carène. Il ne saurait dire si cette pression qui appuyait sur ses lèvres fusse les siennes ou si ce qui maintenant le caressait tout entier n’eut jamais existé ou si au contraire la vie donnait parfois aux choses une tournure dont le destin aime travestir les apparences.

Quand la police du lac retrouva la barque, quatre des leurres avaient accrochés un omble, le cinquième une féra, mais plus personne ne s’y trouvait pour relever les prises…

Bibliothèque de La Cité, Genève – Grens – Lisbonne – Crans-Montana-VS, Février-Décembre 2011

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