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Retrouvailles

Chapitre 1

Barcelone grouillait de circulation. Ses avenues à six pistes tenaient le full aux as. Les taxis jaunes, se faufilaient comme des lézards venimeux entre les SEAT.
La puissante Peugeot, vitres électriques, frigo-bar, air-conditionné ; descendait l’avenida au ralentit.
Achille décapsula deux bières, en tendit une au chauffeur et s’envoya la sienne cul-sec.
-«Bordel, qu’est-ce qu’ils foutent ? A cette vitesse on n’arrivera jamais ! Dégomme leur l’arrière, sors leur une bielle, merde ! »
Ceci dit, il envoya sa canette en rejoindre d’autres sous le siège.
Derrière, Ricardo, confortablement installé sur des miettes de pain, savourait les contours pulpeux de Chica, son amie. En sinuant entre ses seins, il songea au pain de sucre de Rio. Imagina en ondulant vers ses fesses, les dunes du nord-est.
Le Brésil au travers de ce derme, l’inondait d’une nostalgie métissée et la perspective de leur retour imminent avait cette consistance humide sur le fil de laquelle son doigt maintenant glissait.
La bouteille de malaga quitta les lèvres de Pat pour caresser celles de Charlie.
Ses yeux bruns suivirent le flacon, puis le liquide et son trajet jusqu’au creux du ventre de son amie.
Elle en aurait bien mangé un morceau.
L’avenida se mua en periph’. A la sortie de Barcelone, elle devint route secondaire, puis déclassée, enfin piste, quand ils eurent dépassé la goudronneuse du service d’urbanisation provincial, qui allait de toute évidence lui donner un bon air européen avec une ligne au milieu, des bornes sur les bords et un placard international en lieu et place du bout de tôle qui pendait à son clou, de sorte que les touristes hollandais ne puissent se méprendre.
Numana, c’était là le terme de leur voyage.
D’après les indications de Karina, leur hôte, qui passait les vacances chez sa grand-mère, la ferme se situait dans les hauts, les lumières seraient allumées et la taille de la demeure présumait se laisser voir de loin.
Du crépuscule finissant, une brume montante habillait la nuit d’une douce auréole charnelle, effaçant le contour sauvage du pays.
Scintillantes sur les coteaux, contrastante d’avec l’obscurité, la maison comme un revenant, leur apparut le long du flanc montagneux.
-« Ce doit être là ! », dit le chauffeur dans une bouffée fatiguée.
Un petit chemin serpentait jusqu’aux portes qui bouclaient l’enceinte.
Trois cerbères forçaient sur leurs chaînes. Leurs aboiements parurent décuplés quand le moteur s’arrêta.
-« Bienvenido ! » cria Karina surgissant de la nuit.
Manu ouvrit la porte, elle s’engouffra à l’intérieur.
-« Enfoiré, comme tu m’a manqué ! » puis se colla à ses lèvres avant de l’extirper d’une solide poigne. Le mec la décolla un peu de lui.
-« Qu’est-ce qu’il y a ? »
La main de Charlie se posa alors sur l’épaule de la fille. Elle se retourna.
-« Y’a que je suis la meuf de l’enfoiré. »
On remarqua seulement que les chiens s’étaient tus.
La première pièce que l’on traversait avant de monter dans les appartements, sorte d’énorme hall mal éclairé, semblait n’avoir jamais qu’ingurgiter ses hôtes.
Rustiques : les dalles, les poutres, cette faux, le kowa en travers du manche pendus à un clou.
Cristallisée, l’ampoule au bout de son fil.
Noire l’énorme quartier d’ombre tapie à l’angle.
Au fond, un escalier, sorte de gosier ascensionnel vous déglutissait jusqu’à la cuisine. La grande table y était dressée. A son bout, Achille cru en voir une, mais se ravisa car les vieilles étaient deux. Un double se détacha de sa moitié et esquissa un petit pas vers lui. Par peur que cette simple action ne l’effrite, il tenta de lui l’éviter en la retenant d’un salut de la main, l’encerclant de l’autre à titre de prévention.
-« Achille, Ana-Maria, la servante de mémé. »
– Ou ce qu’il en reste…- pensa-t-il.
La vieille garda les yeux rivés à terre, tendit une main de parchemin et comme mue par une mécani-que invisible, continua sa route sans modifier sa cadence, en contournant les obstacles, jusqu’à l’offi-ce attenant.
-« Tu la remonte tous les matins ? » souffla t-il dans l’oreille de Karina. Elle lui assura un petit coup de coude dans l’estomac, prit son bras et l’escorta jusqu’à la grand-mère du bout de la table.
-« Avuelita, je te présente Achille Gaulne, un ami de longue date qui vient passer quelques jours chez nous. »
L’aïeul releva la tête avec une lenteur empreinte de dignité.
-« Buenas noches Senora ! » Elle coula de dessous ses laines une main dans celle du jeune homme.
-« Amiga mia, Patricia. »
-« Buenas noches. » La fille se pencha pour l’embrasser. Les doigts de vieille trempèrent dans sa chevelure ébène et quand le dernier crin l’eût parcouru, elle garda longtemps l’impression de cette caresse.
-« Ricardo Segalina, il essaya de ne pas lui broyer les phalanges.
-« Essaye de lui en rendre un peu, monstre ! »
-« Amiga mia, Chica ! » La fille butina un peu de l’ancêtre en baladant sa chaire caramel sous ses yeux.
-« Manu Tchekos, la personne dont je t’ai parlé. »
-« Mes hommages Madame. » il essaya le baisse-main, un peu à cause de la bière ; l’ancêtre lui saisit le visage et l’embrassa sur le front.
-« Charlie Manfield ! » tendit une droite distante et une gauche fourrée pralinée. Elle savait parler aux grand-mères.
-« Asseyez-vous ! »
La grande table fut prestement encerclée. L’horloge sonna la demi dans un écho de fonte fêlée. Par derrière et feutré, venait patiner le trottinement léger d’Ana-Maria. Manu eût un étrange décalage à la vue du lapin, heureusement que la montagne de polenta cachait la petite servante.
Karina lui tendit le couteau : « Allez, coupe-le. » C’était toujours sur lui que ça finissait par tomber. Au moment de la salade, on en était à la quatrième bouteille, au fromage les comptes commençaient à être flous.
-« Et demain, qu’est-ce qu’on fait ? »
-« La grasse matinée, et un tour à cheval dans le domaine. »
Il restait les cafés, les digestifs et un pack de beuher sous le jerrycan.
Par devant la grand-mère s’ouvrait comme un recueil d’histoire. Issue d’une famille d’ouvrière de Madrid, elle avait au cours de la guerre civile, rejoint les rangs des républicains et livré une bataille sans merci aux fascistes et aux propriétaires. Mais ironie du sors elle tomba éperdument amoureuse de l’un d’entre eux, le grand-père de Karina, qui l’épousa la sauvant in extremis des griffes des vainqueurs. La guerre terminée, ils montèrent à Numana, exploiter le domaine familial de son mari.
Son récit s’alimentait du même feu que celui qui embrassait encore le crépuscule de son existence.
Manu repensa à son baisemain, il se dit qu’il est des gens devant qui s’agenouiller vous grandissait, puis il fixa l’étiquette du « Viato Fialo », sourit, ses idées commençaient à se teindre de rouge.
-«Ca te fait quoi de me revoir ? »
-« Chaud »
-« Et c’est comment avec elle ? »
-« Chaud. »
-« T’es vraiment un enfoiré ! »
-« Je trouve la nuit bien belle pour s’engueuler. »
-« Et moi, je trouve que ton romantisme sent le gros rouge. »
Il l’attrapa par le col, la foudroya du regard, puis d’un baiser électrique, sentit sa langue s’activer comme un petit poisson affolé. Les deux bras s’enroulèrent autour de ses épaules, les reins s’aim-antèrent aux siens.
On entendait la laisse d’un chien racler la poussière.
-« Tu fumes toujours autant ? »
-« J’ai pas mal baissé depuis qu’on s’est quitté. »
-« Dis que c’était de ma faute ! »
-« C’est pas facile de vivre à côté d’une cheminée sans tousser. »
-« Allume moi ça, tas de neige. »
-« Gracias senorita. »
-« C’est gentil d’avoir répondu à mon invitation. »
-« Je me demande si j’ai bien fait. »
Quelque chose comme un frisson passa sur la nuque de la fille, elle poursuivit :
-« Tu penses à ton pouffe là-haut ? »
-« Je pense à personne en particul… »
Les doigts de Karine venaient de passer sous son t-shirt, elle se tenait derrière lui, le ceinturant, sa main droite porta le doobie à ses lèvres, la gauche descendit entre son ventre et la ceinture, l’autre la re-joint, la boucle sauta.
-« T’es gonflée. » filtra par le miel qui semblait lui couler dessus.
-« Je connais autre chose de gonflé ! »
Elle le libera du slip, il lui passa le mégot.

Chapitre 2

Charlie ne dormait pas, Charlie ne dormait jamais quand elle avait l’impression d’avoir trop bu. Elle courrait plutôt après ces essaims de pensées confuses qui accompagnent généralement le rioja en litre. Elle profitait aussi de la fraîcheur de la nuit que la vieille maçonnerie offrait.

Elle pensait aux chiens dans la cour aussi, et son irrésistible envie de les lâcher. La place vide à côté d’elle s’alourdit soudainement d’une présence, alors elle ferma les yeux, sentit courir des lèvres sur son ventre, tout se mélangea, peut-être que demain elle les détachera.
Ricardo promenait sur ce petit matin qui commençait à voir le jour, un regard de traviole, un peu comme ses idées qui chaloupaient dangereusement. Il se dirigea vers la fenêtre.
L’Europe, il était encore pour peu en Europe. Quel foutu continent, un peu cousin, un peu passé, contrasté, moderne. C’était difficile de s’en faire encore une idée. Il savait que la «» l’avait rattrapé depuis longtemps. Ses yeux revinrent à chica, elle pleurait doucement comme chaque matin depuis le début du voyage, -‘tain de Brésil, quand tu nous tiens-. Il tira copine à lui
-« Regarde comme cette maison est belle, elle doit avoir plus de trois cents ans»
-« Elle sent la cave»
-«C’est sur qu’elle ne va pas sentir la peinture fraîche»
-«T’en a pas marre de t’promener d’hôtels en camping et de copains en wagons-lits»
-« Tu me remerciera plus tard de t’avoir montré l’Europe.»
-«Ric’, je me demande parfois si ta place n’est pas dans le livre des records, à la page connerie»
L’homme chercha dans ses valises une aspirine effervescente, qu’il fit fondre sur sa langue. Il avait soudainement l’impression d’être en plein –Cousteau-, regagna son lit en trois brasses pour s’y échouer définitivement.
Charlie longea le vestibule, en essayant de se rappeler ou diable était la salle de bain. Sous ses pieds nus, le parquet geignait par courtes plaintes. Elle modifia sa démarche, le bruit cessa. Elle avait simplement horreur de ne pas être en harmonie avec le reste, plutôt par jeu que par conviction. Un bruit d’eau en cascade attira son attention. Elle appuya délicatement sur la poignée, s’introduisit dans la pièce avec une telle souplesse, que Karina crut voir passer une ombre, elle n’hurla qu’ensuite, quand une main lui présenta le savon.
-«Chuut ma belle»
-«Charlie je te prie de sortir.»
L’eau passa sur « gel».
Karina ne broncha pas, ses yeux sonnaient le glas.
Son hôte quitta son short, son débardeur, passa sur «ède vif» et la rejoignit sous l’eau.
-«T’es pas gênée»
-« On est deux.»Elle lui recouvrit les seins de deux mains coquillages et lui déposa un baiser savon sur les épaules.
-«C’est vrai, t’as bon goût.»
Le soleil maintenant dardait sur la cour, les molosses cherchaient l’ombre et leurs gamelles d’eau.
-«Et comment tu fais pour les supporter attachés»
-«Ce ne sont pas les nôtres, ils appartiennent au fermier.»
-«C’’est pas une raison.»
-« Va les lâcher»
Charlie s’approcha, ne quittant pas les fauves des yeux. Le premier attaqua avant même qu’elle n’eut atteint le périmètre de sa chaine. Le second la manqua d’un cheveu et le dernier roula dans la poussière, quand arrivé en bout de course, la chaîne le retint.
-«Ces animaux sont tristes.»
-« Tu veux dire féroces»
-«Je veux dire malades.»
-«Ce fermier ne doit pas être bien.»
-« Tu peux dire malade.»

Chapitre 3

On bu beaucoup de thé, de jus d’orange, peu de café. On mangeait du bout des lèvres, les lendemains d’hier sont toujours identiques. Seule la grand-mère paraissait égale à elle-même. Les vieux trouvent dans leur sagesse ce que les jeunes perdent dans l’ivresse.
Les premières cigarettes déclenchèrent une salve de quintes, personne ne poursuivit vraiment.
Du frais, il leur en fallait, beaucoup. Achille pensa soudainement au brumisateur de sa première femme. Un truc extra, qui vous plonge dans un brouillard londonien sur une simple pression.
– » On va profiter que le soleil ne soit pas trop haut pour aller faire cette ballade…»
–  » Si ça te dérange pas Chica, et moi préfèrerions rester un peu tranquillement ici.»
– » Ca tombe bien, il n’y a que cinq chevaux.»
– « Ce sont les vôtres ?»
– « Ce sont les miens.»
La masse de l’animal en mouvement stimulait chez Pat ce que l’alcool avait narcoser. C’était bon de sentir que le monde malgré ses maladresses continuait à tourner rond. Par chance la planète ne prenait pas de cuite, les végétaux non plus et les chevaux très rarement. Sous elle six cent kilos de muscle bravaient l’apathie de ses idées.
L’énergie petit à petit la gagnait à nouveau, comme si pompée par le trot, elle se serait mise à circuler de l’animal à l’homme en circuit fermé. L’ondulation de ses cheveux, les bouffées aroma-tiques des plantes bordières, l’acre de la poussière, le tam-tam des sabots, frappant le sol, il est des choses simples qui vous traversent, sans que vous ne les ayez même perçues, qui vous requinquent ou vous abattent, utilisant votre espace comme conduits entre deux pôles.
Pat s’arrêta sous un châtaigner. Les mouches autour d’elle vrombissaient furieusement. Elle écrasa les plus grosses, contempla au travers de ses «» le ton des terres s’écraser sous le soleil blanc. Le vert se faisait gris, le jaune blanc, le feuillage des oliviers scintillait de petits éclairs vifs.
Plus loin le nuage de poussière des autres cavaliers retombait voluptueusement.
Elle piqua des deux.
– « Hooh ! Nous allons nous arrêter là pour boire un coup et manger une tranche de pastèque.»
Ceci dit, Karina mit pied à terre, ouvrit le lourd cadenas, pénétra et ressortit armée d’une carabine automatique.
– « Hands up»
-« Hé, qu’est-ce que tu bricoles avec ça»
Les chevaux se cabrèrent, manquant de renverser leur cavalier. La pastèque qui poussait à trente mètres de là éclata sous les trois impacts.
– «Vous en voulez une tranche»
– « Attends qu’on descende.»
– «Joli modèle…»
– «Tu parles du fusil ?»
-«…»
-«Entrez !»
Du premier tonneau cadenacé à l’angle de la pièce, elle extirpa une dizaine de carabine et du second une louche d’eau fraîche qui finit une partie dans l’échancrure de sa chemise et le reste humecter le buvard de son gosier.
-«Vous savez vous en servir»
-« Ca devrait pas poser trop de problème.» répondit Achille.
-« Faut voir.»fit Manu.
-« Compte pas trop sur moi !» dit Pat.
Les fenêtres de la cabane crissèrent, une seconde pastèque offrait maintenant sa fraîcheur sucrée au mouches.
-« On en mange pendant qu’il en reste ?» sourit Charlie.
-«Ce sont les carabines de chasse du grand-père, faut qu’on les ramène à la ferme. »
-« Dis-dis donc, il en faisait la collection ?»
Karina cracha le reste d’une gorgée par terre, et sans relever les yeux, revissa son chapeau.
-« Il chassait en bande, c’est plus rentable.»
Elle paraissait visiblement énervée.
On fourra les armes dans des sacs pour les arrimer aux fontes.
-« Laisse-moi porter ça !» Le regard de Manu plongea dans celui de l’espagnol. Quelque
chose n’y était pas réglo, il le sut dès qu’elle le voila de ses lunettes noires.
L’homme équilibra la charge sur la croupe, du cheval. Il y avait là assez de munitions pour dix ans de perdreaux, mais eux regardaient avec le goût givré de l’agrume sur les lèvres l’Espagne vibrer sous le soleil.

Chapitre 4

Du pied, Karina imprégnait au hamac un mouvement pendulaire. Les yeux perdus dans le vague, on aurait dit qu’ils y décelaient l’ultime limite des choses.
« Tu peux me dire à quoi rime ce cirque ?»
Manu adossé à un eucalyptus regardait le pied de la fille en se souvenant de son frère qui avait une attirance particulière pour cette partie du corps. Celui-ci avait un galbe parfait, nerveux, long et la frange blanche bordant le vernis nacré de sa french pédicure lui conférait une élégance soignée qui, on ne sait par quelle magie, agissait comme une étincelle sur la combustion du désir.
«…qu’entends-tu par cirque?»
– « Ne répond à une question par une question !»
– «Ne soit pas péremptoire, si je me souviens bien c’est tout a fait ce style de remarque qui a mis un terme à notre balade automnale».
Un bref instant, leur promenade qui avait pourtant si bien commencer lui revint en mémoire. Les bois de Jussy flamboyaient dans leur parure indienne, des cavaliers enlevés par leur trot traversaient ses grandes allées et laissaient dans leur traînée une farandole de feuilles mortes. Karina, dans une vaine tentative de les assembler, s’arrêtait sur chaque roux, safran, magenta et mêlait à sa quête des couleurs celle des formes, sans cesser pourtant de les défaire et refaire, d’accorder le jeu subtil de leurs tailles et de leurs tons.
Quelle était la broutille qui avait allumé la mèche et mit le feu à cette dynamite qu’elle était quotidien. On avait ensuite sortit, les glaives et passé cette histoire par leurs fils.

– «Cesse de te défausser et répond, qu’as-tu derrière la tête ?»
– «Tu vois, c’est exactement ce ton cassant qui m’a toujours gonflé chez toi… cassant et lourd !»
– «Ca t’embêterait de m’éviter tes considérations psycho nostalgiques et m’éclairer sur les faits suivants le premier à trait aux armes, second à ton invitation.»
– «Tu pourrais formuler sur un autre mode que Starsky et Hutch»
«T’es comme le fil de mes persiennes, je m’acharne à vouloir le laisser bien enrouler sur son support, mais à chaque fois que je les abaisse, il me faut un manuel de marine pour les démêler».
«Si t’essayais les guillotines ?»
Le hamac décrit alors une trajectoire orbitale parfaite et à son sommet, se déleste de son occupante avant même que celle-ci n’ait à accorder la moindre attention au propos suivant.
On suppose que l’entretien allait prendre un tout autre tour, quelque chose comme un pugi-love , mais au loin le bruit d’un moteur poussé à fond eut comme effet d’y mettre un terme.

Chapitre 5

Dans l’illusion d’un mouvement virtuel, la fille courait déjà vers la cuisine en trainant Manu par la main qui se demandait quelle scène lui manquait et pire encore, vers quels synopsis foireux cette course allait l’entraîner. Arrivé dans la pièce, elle se saisit de l’énorme triangle et le fit sonner à toute volée.
Le premier à les rejoindre fut Ricardo, délaissant sa sieste au profit d’une percée gourmande côté frigo.
Le bruit des moteurs s’était fait plus précis.
-« Ric’ va chercher les flingues.»
-«Pardon ?»
-«T’as bien compris, va chercher les armes et ne pose pas de question, je t’en supplie.»
-« Puis-je t’être d’une quelconque aide» demanda Pat, qui venait d’arriver dans la pièce.
-« Charges en un et poste-toi là-bas.» Elle indiquait du doigt une petite fenêtre sur le côté.
-« Faudrait peut-être que tu me dise comment faire.»
Aux questions qui les étranglaient, les deux jeeps vomirent une grappe de flics.
-« Je descends voir ce qu’ils veulent.»
-«C’est quoi ce bordel ?» risqua Manu.
-« G.O. du Club local, ça se voit, non»
Karina descendit les marches de l’escalier qui jouxtaient le hall. La goutte figée de l’ampoule se balançait délicatement au bout de son fil. Elle se méfia de l’ombre, mais rien n’en surgit, avant qu’elle n’ait atteint la porte.
Elle y balança un coup de saton, le soleil encore bouillant de cette fin d’après-midi s’affala dans l’en-cadrement.
Son cœur lui donnait l’impression de grincer avec ce bruit que produisent les ballons gonflables.
Elle s’afficha dans la structure, les jambes écartées pour plus d’assise, son fusil en travers du corps.
A travers la fenêtre sale du véhicule elle aperçut le visage noir de son métayer, il avait certainement passé un mauvais quart d’heure.
Elle ne resta ainsi que quelques secondes avant d’en être effacée par le câble d’un bras qui l’étrangla.
-«Qué passa»
-« Narcos !»
Elle sentait sur sa tempe le froid trempé d’un acier spécial.
-« I qué quiere»
-«Sabes …»
Il y eut l’écho du coup de feu, l’impact qui fit sursauter le corps tout entier de son agresseur et le bras soudain devenu mou qui semblait se raccrocher à elle.
Karina bondit en arrière, traversa le vestibule qui lui sembla alors remplit d’aboiements, puis l’orage des détonations, le couinement d’un chien frappé au hasard, et son cœur qui tout entier voulait éclater.
Des chapelets de balles rentraient et sortaient librement par les carreaux de la cuisine, et à l’excep-tion d’Ana-Maria et Chica, tout ses occupants étaient en position de tir.
-« Vous auriez quand même pu attendre, non»
-« Dis-le à ta mémé»
-«Avuelita ?»
L’aïeule, assise dans une bergère, tenait en souriant une carabine d’où s’échappait encore une volute bleue.
Alors elle se mit debout, descendit les escaliers, à tout petit pas, ouvrit la porte, la mort tapie dans l’ombre ouvrit un œil.
A la fenêtre, s’agitait maintenant un drapeau blanc. L’officier chargé de l’opération le perçu comme bienvenu.
-Il s’écria «Sortez tous les mains en l’air»
-« Ce n’est pas à vous qu’ils en veulent, c’est à moi seule.»
-« Dis pas de conneries Karina, viens avec…»
-«S’ il me choppe, je suis morte. Allez, et excusez-moi pour le dérangement.»
Manu tacha de ne pas croiser son regard.
Pat qui se tâtait encore entre la reddition et le kamikaze lança
-«Ils veulent ta mémé, ils ne sont pas plus de trois… quatre avec celui qui se dirige par là. Elle fit mine de l’aligner,
-« serait facile…»
Juan-Pablo Calderon, en croisant la mémé eut une pensée pour ses deux grands-pères à qui il devait ses prénoms ringards alors que Matt ou Kevin eut été plus cool et pratique à porter au sein des PENA «Policia Español contra Narcotraficante» qui travaillait beaucoup avec l’étranger.
Puis il se dit que ce coup-ci, il tenait le bon bout. L’opération s’était révélée plus « coplexe» que prévue, mais il pouvait maintenant penser qu’elle allait aboutir sur un nouveau succès, mais il ne fallait rien lâcher…
Le souffle chaud d’une grenade l’enveloppa comme l’épaisseur d’un édredon. L’instinct le sauva une fois de plus.
Pat corrigea sa ligne, sans même jeter un regard aux restes des soldats au milieu de la cour. La tête prenait toute la place dans le viseur, le soldat était allongé, comme mort.
Karina dévala les escaliers, son cœur heurtait les quatre coins de sa poitrine comme ces petits ballons qu’on lâche après les avoir gonflés.
Le policier, ne risqua même pas un œil derrière lui, sa haine avait les contours de son arme, la consistance précise de cette crosse dans sa main, la beauté de cette fille qui surgit hors de la maison. Il allait jouer la surprise.
Il attendit qu’elle fût plus près, pour savourer. Ses réflexes le catapultèrent sur les genoux, pas besoin de viser, il vit le bleu de ses yeux, l’or de ses cheveux et l’expression sur son visage mi-terrifiée, mi-comblée, qu’ont les filles quand elles s’abandonnent. Comme musique de fond, il y eût celle d’une chaîne qui rompt, et cette douleur traître, d’une scie à la base de la nuque.
Juan-Pablo planta son automatique de guerre dans le ventre du fauve y vida son chargeur.
Le chien lui faisait encore un col-fourré quand il leva les yeux au ciel, inonder du sang de son dernier combat. Le soleil commençait à descendre seulement, alors.
Dieu qu’il faisait chaud.
Il semblait presque danser, son étrange parure sur les épaules.
Les latins conservent avec la mort une relation intime, comme si leurs ultimes moments devaient être les plus beaux.
Pat tira… le rideau.
-«Tu peux lâcher ton drapeau Manu.»
Et l’étendard descendit comme une torche jetant son voile dans la cour.
Karina agrippa le dernier regard ensanglanté du flic avant qu’il ne s’écroule et couru vers sa grand-mère, aplatie non loin de lui.
-« Avuelita mon Dieu qu’as-tu fait ?»
Elle s’agenouilla à côté du corps, lui soulevant délicatement le torse, il était léger comme du papier de soie.
Les lèvres remuèrent faiblement, et les yeux toujours clos, elle déclara, « Madre de Dios, ce n’est vraiment plus de mon âge» tout en enlaçant sa petite fille de ses bras fragiles, alors seulement la jeune femme se mis à pleurer, par courtes saccades au début, puis par sanglot et enfin à gros bouillon dans les laines de son ainée.

Epilogue

La vie n’était plus possible, les revenus en baisse, on allait devoir vendre et mettre ma grand-mère dans un home. Le paysan qui est bien introduit dans la région m’avait proposé ce deal. On lui servait de dépôt pour ses «affaires», je ne posais pas de question et il nous payait largement de quoi vivre. Le marché conclus, on s’est mis à envisager à nouveau l’existence sous un jour plus favorable, jusqu’au début de ce mois, où il n’est pas venu nous régler son «bail». Pas besoin d’être bien finaude pour deviner la suite…
«Et t’as pensé à nous pour te tirer de là !»

« A qui d’autre Manu ? » -dit Karina en l’ébouriffant-
« … t’avais raison j’suis qu’une sorte de nœud Gordien.»
Bizarre, il pensait pourtant l’avoir tranché en automne dernier.

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