Historiettes

Choteo

À peine assis dans le taxi me ramenant à l’aéroport José Marti je sais déjà que je reviendrais un jour, observer au-delà du lustre défoncé de ces contours,  ces pêcheurs matinaux juchés sur les rambardes du Malecon, fiers et concentrés sur leur ligne ils feront encore semblant d’ignorer l’énorme paquebot, sorte de cathédrale mobile,  qui s’avance dans le canal.

Ce sera un jour d’octobre, il tombera peut-être cette bruine grise sur le périph’ de la Havane, un front froid traversant l’île depuis le nord-est, diluera la chaleur étouffante. Au-delà du parebrise balayé par un seul essuie-glace, on entendra au travers du plancher, de grandes flaques partir en gerbes dans un bruit de carton écrasé. Ce sera un jour où se révèle l’image tout entière, un tableau débordant largement son cadre.

Il faut croire parfois en l’alchimie du moment, chavirer dans le souvenir de papa Hem’ en fixant ses portraits qui décorent le hall de l’hôtel Ambos Mundos. Leurs contours remontent la Calle Obispo et se diffusent à travers vous comme résonnent un bol tibétain. Laisser l’instant s’écrire, Cuba pianoter sur mon clavier, ses paysages sont des pages et ses couleurs des mots.

On traverse le pays en utilisant plutôt la voie de gauche, celle de droite étant empruntée par les piétons, carrioles, byci-taxis, nids-de-poule, poules et les autres animaux profitant du bas-côté. S’il n’est pas brouté, on l’entretien à la faux dans l’étrange ballet d’un geste circulaire -variété d’art martial-,  dégageant ainsi un endroit où les malchanceux pourront bidouiller le moteur grabataire de leur  Chevrolet Bel Air 55. Les pannes ne sont pas une malédiction, mais elles tiennent de la guigne, d’un orisha farceur – c’est presqu’une coutume, une sorte de sport national, le baseball mis à part…

Erigé comme un hymne tutélaire, le regard sombre du Che vous toise depuis un énorme panneau posé au bord de l’autoroute. Certes un peu éculé, son slogan paraît tout de même moins abscons que ceux colportés par nos campagnes publicitaires. On en profite alors, dans cet espace où le temps s’effiloche dans les courbes suggestives des contreforts boisés, de réinventer un monde aux côtés de Fidel. Vouloir dans l’étouffante chaleur de la Sierra Madre, essuyer la sueur des inégalités dont on se sert comme hauteur pour observer le vide de notre suffisance.

Les rares profitant de ce monde mis en coupe réglée par des sanctions économiques, si loin du modèle globalisé, sont ces cochons en liberté et leur marmaille trottinant légèrement autour d’eux. Ils ronflent dans leur sieste, rafraichis par la boue des Caraïbes, à des milliers de kilomètres du milieu concentrationnaire où sont contraints ceux de notre prospérité.

Vivre ici, c’est « choteo » ou l’art difficile de relativiser les problèmes, en rire, se débrouiller, donner au temps la force de se construire, regarder passer la nonchalance chaloupée des femmes, leurs pieds aux ongles soignés glissés dans d’élégantes sandalettes, tentant d’éviter, entre les ornières ocres, le piège d’un faux-pas.

Au trot léger de son criolo, Alpi  s’enfonce dans la boue rouge de Viñales, en route vers le hangar où finissent de sécher les dernières feuilles de tabac.

Seul, le sommet des kapokiers crève l’épaisseur du tapis forestier. On longe le vert foncé d’un buisson piqué de fleurs rouges puis la canopée sous laquelle accouchent les bananiers et mûrissent les caféiers, vous abritent du soleil matinal. Dans le maquis, flottent le dos des vaches, elles broutent benoitement, sous la vigilance anxieuse des galsa,  ces élégantes grues à la robe blanche.

Alpi s’arrête et sous l’entrée, drapée dans la bannière nationale, nous présente son cousin, un spécialiste du cigare. Il nous check de son regard fatigué, se demandant si vous êtes de ceux capables de prendre les aura tinosa pour des drones à plumes ? Il en est presque certain, les touristes ne finissent pas de l’étonner – alors tout en devisant, il écôte trois feuilles, les manipulent, les coupent,  les assemblent sur une planchette et enfin, fignole la cape à l’aide d’une feuille de papier. Il a sa recette pour les parfumer  « du Cohiba maximum » comme il aime à dire.

Il le tâte, le soupèse, le flaire, puis vous tend maintenant sa création comme s’il s’agissait du doigt de votre amante. Raffinement suprême, il vous conseille d’en tremper l’extrémité dans le miel  avant de le mettre en bouche,  à la façon d’Ernesto Guevara, médecin de son état et préconisant cette méthode, en prophylaxie des maladies pulmonaires.

Puis on tire une taff et l’espace d’une seconde, tout le pays vient à vous, ses mains tendues, ses utopies ses baisers, ses pas de danse quand la musique épouse chaque contour, de  la patine bariolée  de Trinidad à la rive d’El Colony, déroulant sa frange blonde sur un littoral à perte de vue. Comment oublier l’eau tiède, cette immersion, les gorgones et l’émeraude de la surface qui vous respire, vous inspire dans une sorte de cérémonie liquide ? Frôlant la coque déglinguée d’une épave ensablée, les poissons lions déploient leurs rayons dans un lent ballet, au fond  une araignée gracile  bleue et or trottine sur le sable sans même le toucher. On voudrait inscrire, en utilisant l’acrostiche marine d’une étoile de mer, des mots en corail pour voir la mer en faire son collier.

Il est dix heures et demie, mais la fumée et le vieux rhum dont il accompagne la dégustation, dessinent déjà des traits rouges dans son regard et lézarde le mien…

Dire que je pars demain

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