Historiettes

Chogoria, la voie…

Quand on sort de Nanyuki Town en coupant par le bush on croise toutes sortes de plantes : du bois de rose, de l’ébène, des « black eye flower » ou du sisal dont on pourrait marqueter, garnir ou tresser le propos d’une histoire, mais il est un arbre dont le destin se mêle étroitement aux autres, une liane aux propriétés particulières dont le destin se confond, s’emmêle et accapare le vôtre.

De loin déjà, sa pluie de phéromones à la fois fraîche et poudreuse, irise l’espace d’une clameur intérieure, une sorte de nervure, un pédoncule rattaché à l’univers.

A son pied on passe la chasuble d’une conscience neuve. Son essence parfumée répand cette odeur de basilique, de fleur fanée entremêlée de pierre humide. On regarde le sommet pour calculer la mécanique et l’inflexion de sa force.

Il m’a jeté sur le chemin, inventé des cahots, évité des embûches, agité mes doutes de grelots éternels.

Il est Mugumo*, un contenu où puisent cinq sages : forgeron, griot, prophète, sorcier et devin, une circonstance par eux seuls révélée.

Un matin il fleurit, sa fulgurance vous traverse, mais le souffle retenu de son sens vous échappe – le sorcier a vu le signe, il se lève, contemple la branche et s’en va en claudiquant du pied bot. Il n’a pas besoin d’horloge pour revenir dans un siècle.

Il est l’heure de se mettre en route, l’heure où s’abreuvent les cobes à l’étang du dessous.

Sur la piste, comme rythmant le temps dont il se moque, l’empreinte d’un éléphant vous parle de cette nature qui partout vous déborde, vous toise de son imposante pudeur.

Le rameau est maintenant vigoureux, la greffe assure sa prise, pénètre son support. Le présent germe, les lobélies géantes s’ouvrent dans l’étreinte du matin. La passe s’élargit et s’ouvre dans une gorge où le cri du prophète se mêle à la chute d’une cascade :  -Cheka…. enda… ingia…. !  Riez, allez,  entrez-. Vous invitant à la prière, il lance sa main vers la vôtre, vous attrape et se met cheminer en se déhanchant.  Glisser son pas dans le sien c’est déjà le rejoindre.

Sur la mélodie de son nyatiti, le griot  danse sur la volée du houppier, fourrage dans la frondaison reverdie par la mousson, s’abreuve de sève, se peint en photosynthèse. Son rythme, porté par le vent du rift rebondit en cascade.

On sent le ficus se déverser en soi, vous confondre d’un manteau boisé, faire courir ses racines aériennes pour ancré son pied dans l’effort. Désormais, c’est à vous de cheminer l’impermanence, de se confondre dans le présent d’un million d’années.

Le forgeron lève son marteau, frappe l’enclume, soude vos envies rougeoyantes. La lave, roche, caillou ou poussière se dresse en paroi, crisse sous votre chaussure ou s’envole dans les cheveux. Vous êtes dans son règne, témoin de son immense vie, fusionné dans son appel.

Végétale ou minérale – lentement votre conscience s’abandonne en rejoignant la voûte céleste, scintillante d’étoiles à naître, épanouie de broderies et de voie lactée.

Dans la nuit hantée par le cri de singes colobe, nos origines longent la bordure du réel – frôlent le dévers. Le devin crache un trait de khât à vos pieds. Le rouge de son regard pénètre le vôtre, le noir de sa peau brandit l’étendard de la nuit.

Il s’agit maintenant de risquer son enchère, d’en vérifier le tranchant, d’en soupeser l’épaisseur, d’en apprécier le liseré.

– Gagner le sommet –

En l’atteignant dans le soleil levant, le pic Lenana s’effeuille, s’offre à vos envies.

Vos pieds prolongent la montagne en une bouture et tout vous réclame, conscient et inconséquente la magie de l’instant vole dans l’air glacial, dévale la voie Chogoria.

Elle vous échange, vous comprenez alors la translation, la distance entre deux dimensions.  La forme du réel dans l’étendue du ressenti.

Le Mont Kenya vibrait en moi, il fallait le libérer, retrouver les formes cachées du décor, s’éparpiller dans son pollen, toucher les lignes de l’aubier et s’abandonner à l’aventure.

                                                                                  Old Moses Camp, juillet 2018

Merci à Peter Mmelo et à Twenty pour leur science des sommets et leurs légendes Kiyuku

*Ficus natalensis

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