Historiettes

Calanques

Le chat vient de sauter sur le lit, c’est son heure.

Le bruit des vagues se mélange maintenant au chant des cigales, le bleu au vert, la lune au soleil. La Provence se réveille dans le matin tiède. Le temps semble déposé comme ce papillon sur le cadre de la baie-vitrée entrouverte, dans un intervalle en apesanteur.

Sur la méridienne les dentelles de Patty côtoient son baudrier, son casque et ses chaussons. Je me ferais catholique si toutes les Bonnes Mères pouvaient veiller sur ses élans ou corde aussi, pour enchevêtrer dans le cliquetis des mousquetons,  la fluidité de ses mouvements.

Elle pourrait être un morceau de ce pays, un éphémère spirituel assemblé en cairns dont elle parsème sa trace.

Elle ne bouge pas, rendormie – ses seins se soulèvent au rythme paisible de sa respiration. Le drap colle au haut de sa cuisse, un peu de sueur retient une mèche à son cou, la nuit ne suffit plus à rafraîchir le matin.

Il y a dans une grotte au bas des calanques, des dessins pariétaux représentant des phoques et des pingouins, des chevaux et d’autres animaux encore. Couchés dans la neige, le nez au vent et les yeux dans le ciel, les premiers hommes voyaient dans ces falaises le dessin de leur envol. Comme le vêtement d’une esthétique brute, le jeu de la pierre parlait d’incantation, souple et forte dans sa matière, tendre et sensuelle dans le dessin.  Plusieurs fois, ils ont remonté le long couloir dans une lente procession, libérant leur âme, touchant la métaphysique. Puis ils l’ont décorée, posant leur main, leur marque et leur mythe sur cette chapelle, vertige de hauteur et de profondeur.

L’histoire de cette terre se confond dans le temps et son accent, comme une chanson d’Alcaz rythme le murmure du large.

Cassis, son passé remonte pour moi à ces deux gymnasiens, plongeurs spéléologues noyés, digérés par un boyau de 175 m., le masque et le détendeur arrachés en voulant passer l’étroiture. On nous avait alors brandit ce drame comme une douche pour refroidir nos envies d’autre chose.

Y’a-t-il un remède à nos appréhensions, à nos angoisses, comment négocie-t-on la roche et l’eau, le noir et le lumineux, peut-on esquiver l’attraction terrestre ?   Faites la planche dans la grotte bleue, vers le deuxième tiers de l’après-midi au moment où le soleil fait rejaillir son reflet en éclat d’azur au plafond ! Je me revois tanguer dans cet écrin, rassuré et quiet. Dehors, on entendait l’extase des varappeurs  dévalant dans vide en rebondissant contre le grès ocre.

Je dépose un coussinet de café dans la machine et patiente devant ma tasse en train de se remplir.

Patty se retourne, le drap glisse découvrant le reste de sa jambe, elle ouvre un œil mais le referme aussitôt, le soleil darde et l’odeur de café peine à couvrir celui du feu ravageant l’arrière-pays.

L’école provençale, une douceur de vivre arrêtée sur toile, blanche comme la Couronne de Charlemagne au matin, cuivré comme le Cap Canaille dans le couchant. Elle suit le geste dans le rebond d’une boule touchée au fer, elle tire sa chaise sur le pas de porte et brise des glaçons dans la piscine de leur verre. Elle est Corail, ce rosé de Raymond ondoyant dans le maquis, parfumé de thym, de romarin et finit par plonger entre l’argile et le calcaire.

Patty gémit dans son sommeil, peut-être rêve-t-elle de suivre ces dauphins croisés hier soir au large, de chasser les escargots nue avec Fredo, de danser sur nos ivresses ou s’enfoncer dans l’eau tiède étincelante de plancton fluorescent.

Août 2018

lire la suite:

Soyez le premier à laisser un commentaire!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *