Historiettes

C R N A G O R A

Monténégro

Glisser dans l’interstice reliant l’étendue amnésique de notre naissance à l’oubli de notre tombe, entrebâiller cet espace et se tenir sur le seuil.

Quand on tente l’exercice à cheval, une sorte d’accointance  vous renverse dans un amalgame entre faune et centaure.

C’est  l’effet léger du papillon qui se pose sur votre gant ou de ces moutons qui galopent dans l’azur du ciel, l’apesanteur d’un été où crissent les grillons et bruisse le feuillage.

Être cheval – avoir, confondu en nous,  cette innocente abnégation taillée dans le cuir, cette peur instinctive de l’hermétique, contraint  au large, libre dans sa force et oublieux de son temps.

– Lépi réponds-moi, peut-on se mélanger et trotter dans les méandres de ce territoire ?

Il opine et nous chevauchons ainsi, sortes de dièses sur la portée,  le temps d’une mélodie à quatre pattes.

Au silence suivant, je rouvre les yeux et dans le contre-jour l’étendue se découpe, barrée au loin par une chaîne noire et austère, tandis qu’au second plan le bleu des montagnes vibre dans la lumière.

Tout devant, comme dans une toile de Pissaro, le pigment des pierres pointille le paysage.  Des pâturages ondulent vers des forêts touffues. Là-bas, s’emmêlent des pins, des hêtres et des charmes sur un tapis de myrtilles que l’été assoiffe.

Mais le climat n’est pas seul à marquer le dehors, en remontant vers le sommet, une vaste trace laboure le terrain. Les souches sont tournées vers le ciel, les troncs entassés sur le bord, une odeur de résine flotte dans l’air comme celle de la poudre à canon. C’est la griffe de la prospérité, le noir tatouage des nouvelles pistes de ski, les grandes manœuvres d’un avenir emprunté au futur. On dirait des vestiges d’un conflit, comme si après avoir fractionné la Yougoslavie il tenait à se rappeler à votre souvenir.

Puis l’instant défile et déroule son dessein sur l’encolure des montagnes, dans ces étendues que ne ferme aucune barrière.  Sur  leurs contreforts, les « katoun » ou mayens, défendus par des chiens désespérés s’essaiment mollement dans la souplesse de la pente. Au cœur des prés gagnés sur le dénivelé, on échafaude les meules de foins sur une âme de bois, comme autant de pions sur un échiquier.

Des poules, des moutons, des chevaux, des chats vadrouillent et vous côtoient, intéressés,  curieux et reconnaissant de les avoir distraits en passant.

Bousculés par les chaudes thermiques de la journée, le frais  du soir chasse la touffeur. Dans la koliba (chalet) au milieu des broderies qui tapissent les parpaings de  béton brut, on s’épanche autour de la grande table en bois massif et d’un verre rakija. C’est un alcool au goût de ce pays, fort, rustique et généreux. Puis le dîner se décline en un carrousel de saveurs : popeci, kacamak, beurek, yogourt, beurre et un fromage-feuille. Les légumes et les œufs sont du matin, la viande vous trottait autour il y a de cela deux jours et la meilleure façon de filtrer le café reste encore de serrer les dents.

Nemanja et son léger bégaiement, nous raconte le lendemain ; il y a plus

d’une légende soufflée dans le vent du parc national de Durmitor, plus d’un esprit tapis au fond du Crno Jezero, un lac noir sertit dans un écrin de verdure.

Il dit que le Maréchal Tito, alors chef des résistants auraient rompu l’encerclement ennemi après en avoir exposé le plan dans une grotte des abords.

On dit que les fleurs de cet endroit donnent un miel exquis et qu’il dévoie les ours bruns déambulant sur les grèves de la Tara, cette rivière cousue sur les lèvres d’un canyon.

On poussera un peu vers l’ouest, s’enfoncer là où le sol se mêle à l’eau là où de petits lacs se noient dans les hautes herbes. C’est au milieu d’eux, sur un  tumulus de terre noire et lourde que furent enterrés des corps dont aujourd’hui on ne sait plus rien si ce n’est l’épitaphe de  ces lourds tabliers fermant leur tombe. Ils dansent simplement dans les symboles de leur rang et de leur foi désuète.

Quand la flamme vient à baisser, je vais à nouveau fermer les yeux et peut-être redeviendrais-je centaure, peut-être faune, peut-être wallaby sur les ressorts qui percent le maigre matelas douteux, à moins d’être partisan de ton désir.

Certains instants portent la beauté du monde.

Kolasin,  juillet 2020

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